Ordre d’Effacement irréversible

Veuillez trouver ci-joint un document retrouvé sous les décombres du Musée Spartiate suite au tremblement de terre de l’année passée. Nous décrétons et ordonnons :

1. l’arrestation et la mise en mutisme à durée indéterminée de toute personne suspectée d'avoir parlé de ce document, d'y avoir fait référence ou d’en avoir pris connaissance;

2. la destruction immédiate et irréversible dudit document.

Pour l’Archontat de l’Intérieur,

Philopoemen du 2e éphorat

Pour l’Archontat de l’Extérieur,

Aratos de Mégalopolis

Pour la Commission Chargée du Maintien de la Cohésion Citoyenne,

Callicratès de Sicyone

Avec l’approbation des éphores de la Cité de Sparte

Rapport de Lecture.

Deuxième jour du premier mois de l’an 2035 après Proxinos

Il me semble que la confession ci-dessous, chers collègues, répond à la définition de l’erreur de jugement 3B7. Quant à la condamnation qu’elle pourrait entraîner, je me bornerai à citer les paroles de l’honorable Dinas de Doris lors de la conclusion du Trentième Symposion de Criminologie Spartiate :

« Chers collègues, faisons le point. La genèse de ce que nous appelons erreur de jugement, c’est-à-dire le basculement dans l’erreur de l’individu raisonnant, ou plutôt, se croyant capable de raisonner et de tirer une conclusion à ses yeux irréfutable de son raisonnement, cette genèse, il est bien clair et il est établi, suite à nos échanges d’idées au cours de ce Symposion fructueux, et j’en profite pour féliciter et remercier les officiers et officières de la bouche qui nous ont gâtés avec les mets abondants et succulents qu’ils nous ont servis – eh oui, pourquoi pas ? Je vous invite, comme vient de le faire Anytos d’Éphèse, à vous lever et à les applaudir chaleureusement (cris d’approbation et applaudissements).

Pour en revenir à notre sujet, la conclusion s’impose à nous tous et toutes, chercheurs et chercheuses de la vérité, indéfectibles défenseurs des valeurs sacrées de notre cité : une intuition, pour le dire familièrement, ça ne fait de mal à personne. Mais quand cette intuition devient hallucination, n’avons-nous pas le droit de crier : « Gare à la cité » ?

Quand, suite aux questions légitimes qu’on se pose, on aboutit à des réponses provisoires et incomplètes qui se muent en convictions fermes qu’on n’a de cesse de répéter, quand l’esprit humain, obscurci par le nuage toxique de l’orgueil et de l’amour-propre, enveloppé de quelque autre nuage impénétrable composé de sentiments délétères de rancune, de jalousie d’autrui, d’impuissance et d’incapacité à bien gérer sa propre vie, et, partant, de mésestime de soi, de sentiment d’échec parfois, si pas d’inutilité criante, sans compter les inhibitions d’ordre affectif et sexuel – le professeur Anytos de Pella, directeur du Centre de Recherche des Déviations de Pella, nous en a donné des exemples effarants –, quand l’homme, dis-je, et j’utilise volontairement ce vocable générique, car la science n’-a-t-elle pas pour seule vocation, comme l’a souligné Pythagoras de Samos, de « cerner l’humanité prise dans son essence, c’est-à-dire son incommensurable grandeur et son abyssale déchéance ? », quand l’homme, pris au sens large du terme donc, cède sans retenue à l’appel de ses rêves et désirs refoulés, à son besoin inné de fantasmagories, en estimant, à tort évidemment, qu’il garde la maîtrise parfaite de soi et de son pouvoir de raisonnement, ne touchons-nous pas du doigt la racine de notre malheureuse condition humaine, n’est-ce pas là, si telle illusion se propage et devient monnaie courante, le plus grand danger qui menace notre cité ?

En effet, quand l’homme, aveuglé par son persévérant attachement à son égarement, s’enfonce, oui, se noie dans ses convictions, quand il ne vit que par et pour ses convictions qui à la fois lui sont nourriture, boisson et fardeau, « oxygène qui asphyxie », comme l’a si bien résumé dans une formule heureuse le docteur Brasidas de Mytilène, quand l’homme, suite au dérapage de sa pensée, mène une vie triste, morose, dénuée de sens s’il ne trouve, à tort ou à travers, par quelque moyen que ce soit, confirmation, si minime soit-elle, de ses opinions erronées, quand, réfléchissant à ce qu’est sa vie, au lieu de s’avouer le peu qu’elle représente, il se croit faire une longue pérégrination périlleuse dans une contrée sombre où il est seule source de lumière, torche humaine ambulante éclairant, par ses vues et par ses profondes pensées, ses congénères abrutis qui titubent à ses côtés, enchaînés l’un à l’autre par les lourdes chaînes de l’erreur, détournant la tête à son approche et s’enfonçant dans l’obscurité car incapables de supporter l’éclatante lumière que répand autour de lui cet homme qui marche en quelque sorte, comme l’a formulé Polybolos de Pallène, « tel une statue de bronze sur les pieds d’argile de ses piètres convictions », ou se dresse, comme l’a si bien dépeint Céphalos de Céphallène, « tel un phare dont la lumière giratoire est censée guider les marins engloutis par l’obscurité nocturne, tendant, désespérés, leur regard et leurs mains vers ledit phare et dirigeant leur navire à coups de rames vigoureux vers la lumière qu’ils croient salutaire, alors que ce phare, à défaut d’amarres et de fondement, vogue tel un roseau déraciné à la surface de l’eau », et je m’empresse d’y ajouter cet autre saisissant, superbe, oui, immortel tableau que nous devons à ce même Céphalos de Céphallène, je cite : « Si par chance, ce phare se trouve solidement ancré dans le sol, à plus de trente de mètres sous terre et à, disons, une vingtaine de mètres de la côté, même s’il est construit en béton armé, il suffira d’une légère brise boréale pour que, ébranlé par ce qui n’est somme toute qu’un attouchement subtil et passager qui effleure sa surface, tel un doigt qui glisse amoureusement sur la peau de l’être aimé, il s’écroule et tombe à la renverse dans le sable friable des semi-vérités », bref, laissons là les métaphores et pour ne pas abuser de votre temps, quand l’homme se croit seule lumière de l’univers alors qu’il est un condensé d’erreurs et d’obscurité, galaxie mourante, antimatière, soleil noir, comme vient de nous le prouver l’éminent héliologue Ptolémée de Potidée, alors, collègues, auditeurs et auditrices, amis et amies, étudiants et étudiantes qui avez préféré chômer vos cours pour assister à ce Symposion, il n’est plus homme mais bipède dégénéré, insecte, cachant l’hideur de son âme noircie sous sa carapace luisante, s’abritant, dès que la vraie lumière de l’entendement l’environne, sous un pavé, arpentant les murs à la recherche d’une fissure, implorant l’hospitalité honteuse d’autres insectes comme lui, serrés dans le trou d’un arbre ou dans une ruche, cachés dans tel ou tel orifice sous terre, car, comme l’a brillamment démontré Agathè de Cyrène au cours du deuxième jour de notre Symposion, tel homme, je cite, « continuellement oscille entre orgueil démesuré et profond mépris de soi », le poussant tel jour à se considérer comme un dieu sauveur, réparateur des erreurs humaines et guide éclairé vers une humanité heureuse, le lendemain comme le spectateur lucide et impuissant de la bêtise humaine, posture commode s’il en est, paresseuse aussi, et qui le fait renoncer le cœur léger à ses devoirs de citoyen, le surlendemain comme membre désabusé de la gent humaine, lui offrant le prétexte rêvé pour ne pas se soucier du bien-être de ses concitoyens qu’il côtoie au travail et dans le métro et d’éclater de rire en contemplant, tard le soir, rentré chez lui, après avoir copieusement soupé, depuis sa fenêtre du quatrième étage, où il s’est confortablement installé, du haut de son immense et coupable orgueil, la misère humaine qui grouille dans la rue à ses pieds, le sur-sur-lendemain, soudain, comme – et là, je ne fais que reprendre mot à mot la magnifique image de Colytas, fils de notre regretté collègue Colytas de Corcyre l’Ancien dont nous commémorons la soudaine disparition ce soir à huit heures avec boissons et libations, on me souffle à l’oreille qu’on a omis de vous la signaler, cérémonie mémorielle à laquelle vous êtes tous et toutes invités, costume de gala pour les membres de l’Académie, tenue de ville pour les autres, prenez soin d’agrafer votre cocarde spartiate, et qui aura lieu dans la grande Salle des Fêtes Symposiales, début huit heures pile, j’insiste, à huit heures pile, je répète, les portes ferment à huit heures quart précises, évitez, je vous prie, une fois la séance levée, de vous ruer sur la brasserie au rez-de-chaussée et d’y commander des galettes dont nous connaissons tous et toutes la déplorable qualité, faites l’effort, le tout petit effort, je vous en supplie, de jeûner pendant une heure ou deux et vous trouverez, ce soir, à huit heures exactement, à l’entrée de la grande Salle des Fêtes Symposiales, un buffet préparé par nos officiers et officières de la bouche qui vous serviront des plats sains et exquis (applaudissements).

Donc, la cérémonie commencera, je répète, à huit heures précises et vous aurez l’occasion, vous surtout, étudiants et étudiantes, de vous approcher des sommités scientifiques qui viennent de parler ici, à la tribune, vous les retrouverez au fond de la salle, leurs tables seront drapées du drapeau spartiate, gracieusement elles ont elles-mêmes proposé de répondre à vos questions, intelligentes ou pas, n’hésitez pas, posez-les, vous pourrez recueillir, en tête à tête avec les plus fortes têtes de la science spartiate, recueillir, que dis-je ?, savourer et ingurgiter quelques gouttes de l’ambroisie de leur immortel savoir.

Alors, ceci dit, la voici donc, la fabuleuse image de Colytas, digne fils de son digne père, ne rechignant pas, comme c’est souvent le cas, j’en ai moi-même eu la douloureuse expérience, ce n’est là un secret pour personne, à succéder à son père et à poursuivre, avec la même ardeur que son géniteur, sa monumentale œuvre scientifique : « Tel homme, nous dit Colytas le Jeune, est comme une batterie vide que l’utilisateur sort de son ustensile désormais inutilisable et que d’un geste leste et indifférent il jette à la poubelle, refusant de se poster devant la porte pour l’escorter ne fût-ce que du mouvement de ses yeux lorsque les fonctionnaires de la voirie au lever du soleil viennent prendre les poubelles posées sur le rebord du trottoir, les renversent et les vident dans leur camion et repartent sans sourciller tandis que ladite batterie est lentement et bruyamment broyée ; vous en avez le cœur serré ? Essuyez vos larmes, rangez vos mouchoirs. Pourquoi devrait-on jeter un seul regard reconnaissant sur une batterie pour les quelques services qu’elle a rendus sans le savoir et sans le vouloir, pour tout dire, probablement contre son gré, uniquement parce qu’elle a existé ?»

Voilà, collègues, l’homme victime de ses illusions : le peu qu’il a fait pour notre cité, il l’a fait à son insu et contre son gré. Nous avons le droit d’arrêter son cheminement sur les sentiers de la fausse lumière, de mettre fin à ses hurlements de contre-vérités, de lui faire comprendre que s’il préfère ses convictions et hallucinations à la splendeur de la vérité, si, entêté, il privilégie sa stupidité au détriment de la raison éclairée, s’il signe, persiste et persévère dans l’hérésie, il ne nous reste d’autre choix que de l’y jeter, dans son obscurité, de l’y enfermer, de l’y enterrer (applaudissements).

Oui, chers collègues, nous n’avons d’autre choix que de laisser cet homme suffoquer dans la puanteur de sa propre obscurité, de le traiter non plus comme homme au sens large du terme, non pas comme une personne qui mérite notre respect, ni même comme un insecte, non, nous avons le droit, l’obligation, la mission sacrée de le traiter comme s’il n’était rien, un moins que rien qui ne vaut rien et ne nous apporte rien, un moins que rien que nous autorisons à vivre sa vie de rien jusqu’à sa fin (remous dans la salle).

Magnanimes et cléments, nous lui laissons la vie, collègues, à ce moins que rien (remous). Oui, je vous entends, je partage votre opinion, c’est à contrecœur que nous le laissons en vie, croyez-moi, je désirerais comme vous le pourchasser, l’acculer, l’écraser, mais nous n’en ferons rien (cris : « Non, non ! »).

Horrifiés à l’idée de commettre la moindre injustice, afin de nous démarquer des barbares hors de Sparte, afin de rompre avec les coutumes de nos ancêtres pélasgiens pillards, peu civilisés et, avouons-le, souvent assassins, afin de montrer clairement notre détermination à poursuivre notre lutte pour une société libre, juste et équitable, nous renonçons à lui infliger, à cet être superflu, ce criminel, cet insecte, la mort qu’il mérite (cris de désapprobation). Nous rangeant du côté de la justice et de l’humanité, en accord avec les valeurs de notre cité, nous lui ménageons un endroit tranquille et sobrement meublé où il peut se rabougrir à loisir, c’est-à-dire se rapetisser, s’enniaiser dans l’illusion de sa vérité, en lui ôtant cependant, sévèrement et inexorablement et pour toujours, le nom, que dis-je ?, le titre honorifique de citoyen (désordres dans la salle). »

Chers confrères et consoeurs, juges, jurés et jurées, afin d’améliorer la lisibilité de la confession ci-dessous, nous avons ajouté un lexique. Celui-ci ne nous engage d’aucune façon ; il ne sert qu’à expliciter et rendre compréhensibles les assertions – fausses ou vraies, c’est à vous de décider- du suspect.

Tachydoros, fils de Ménalpos, premier secrétaire du Président de la Cour d’Instruction du 2e éphorat.

Avons reçu le dossier en bon ordre.

Brachylogos, fils de Théophrastos, premier secrétaire du Président de la Cour de Persécution de Sparte.

Transmettons le dossier aux autorités compétentes.

Paris, fils de Hector, deuxième secrétaire de la Cour de Persécution de Sparte.

Notifions réception du dossier susdit.

Pour la Cour Suprême, Antilochos, fils de Brasidas.

Examinons le dossier.

Secrétariat de la Cour Suprême.

Dossier clos et clôturé.