Je sortirais sur le palier, je monterais à l’étage supérieur et j’y bloquerais l’ascenseur. Ensuite je redescendrais et j’ouvrirais la grille donnant sur la cage d’ascenseur. Je l’inviterais à sortir de notre appartement, en me postant devant le voyant indiquant l’arrivée de l’ascenseur, et, ma main posée sur la poignée de la grille, je l’inviterais à me précéder dans la cabine. Elle fermerait la porte de notre appartement, se retournerait et s’élancerait dans la cabine fantôme sans regarder, avec un pas hâtif, et plus vite qu’elle ne s’y était attendue, elle toucherait le sol à quelques dizaines de mètres sous ses pieds.
Voilà la première option que j’avais imaginée.
Seul inconvénient : j’entendrais uniquement un petit cri résigné alors qu’elle se précipitait dans la gaine de l’ascenseur. Il me resterait, comme seule trace délicieuse de sa disparition, l’image de l’arrière de son crâne fort étroit et dénudé, car ses cheveux, fins et plus légers que son corps, se dresseraient sur sa tête et jailliraient comme des flammes rousses de la bouche de l’ascenseur. C’était peu. Et encore, pour arriver à capter cette image amusante et incongrue de sa chute, il faudrait qu’en tombant elle se tienne bien droite et raide. Pouvais-je seulement espérer qu’elle ait la décence de disparaître ainsi, stoïquement, dignement, comme une personne qui sait qu’elle a perdu au jeu et accepte sa défaite sans acrobaties inutiles ?
Peut-être réussirais-je à voir ses souliers en daim d’un brun obscur se détachant de ses pieds et virevoltant quelques instants comme des feuilles mortes à ras du sol du palier. Image fascinante, qui me plairait. Mais pour arriver à cela il fallait que, dès qu’elle m’avait tourné le dos, je lui assène un coup dur et sec sur les omoplates, afin qu’elle tombe la tête en avant. Si c’était le cas, je la verrais qui instinctivement étendait les bras pour ralentir sa chute, ouvrait ses mains dans un effort ridicule de repousser le sol qui, lui, s’empressait à une vitesse vertigineuse de s’approcher d’elle et de la liquider dans une étreinte sourde et fatale.
Voilà donc les images que je chérissais. Images qui m’avaient hanté depuis le jour où, dans une bande dessinée, j’avais vu la chute d’une pauvre femme (d’un échafaudage, il est vrai) illustrée par un dessinateur doué, et cela en trois planches successives.
Sur la première image, prise en vol d’oiseau, il avait uniquement montré les souliers vagabonds de la victime (leurs semelles, tournées vers le haut, semblaient implorer le ciel d’infléchir le cours de la fatalité) ; sur la deuxième : gros plan sur le visage affolé de la victime, vu d’en bas, les cheveux hérissés et les yeux sortant des orbites (lieux communs pour illustrer la terreur et l’effroi), visage appartenant à un corps invisible dont on imaginait la sueur moite tandis qu’il se dirigeait inexorablement vers le sol noir au fond de la gaine d’ascenseur – sol qui, dans la troisième planche, était recouvert d’un corps inerte, reposant sur le ventre, les bras et les pieds étendus en croix.
C’était tentant. Mais était-ce vraiment nécessaire de monter et redescendre un étage ? Je pourrais tout aussi bien choisir une autre option pour me débarrasser d’elle.
Dès qu’elle serait sortie et qu’elle aurait fermée la porte à clef, je lui dirais, après avoir jeté un regard à droite : « Désolé, ma chérie, l’ascenseur ne fonctionne pas. » Je ferais semblant de vouloir allumer la lumière du palier (lumière qui, évidemment, à ce moment précis, ne fonctionnerait pas). Ensuite, je regarderais vers la gauche et l’inviterais à prendre l’escalier, en maugréant sur ce « damné ascenseur, toujours en panne », et en prétendant qu’il lui fallait surtout être très prudente.
Pour éviter qu’elle ne tombe, je lui conseillerais de relever la jambe jusqu’à la hanche, de l’étendre toute entière, en la tenant quasiment à l’horizontale, avant qu’elle ne balance son corps en avant, sachant que cela durerait quelque temps avant que son pied, tâtonnant longtemps le vide, touche la marche suivante.
« Si tu fais exactement ce que je te dis, il ne t’arrivera rien. » Voilà ce que je dirais.
Mais, évidemment, j’étais sûr qu’alors elle trébucherait dans cette petite cage d’escalier étroite en granito, à la rampe basse et ayant des marches savoureusement hautes mais courtes. Elle raterait la première marche et en toucherait une autre, plus basse et lointaine, rebondirait, avec l’agilité d’une danseuse étoile, et passerait, à pas de géant, au palier de repos et de là dévalerait, en produisant le bruit sourd d’os qui se brisaient discrètement, d’un palier à l’autre à une vitesse grandissante et finalement étourdissante, pour atteindre, toute fracturée, sept étages plus bas, le palier du rez-de-chaussée. Si elle y mettait du sien, elle arriverait même à s’engager dans l’espace exigu de l’autre côté de la rampe, en me donnant à moi, spectateur ébloui qui la regardait depuis mon étage, le privilège de la voir suspendre son vol, les jambes et les bras écartés, spectacle trompeur, car en réalité son corps, immobile à mes yeux, comme figé en un seul point, pareil à un papillon fiché sur une feuille de papier, en réalité passerait d’un étage à l’autre jusqu’au rez-de-chaussée avec une mobilité hallucinante tout en s’éloignant de moi pour de bon.
Soit l’ascenseur, soit l’escalier. Choix séduisant, franchement enivrant, mais pour l’instant inopérant et sans intérêt, car nous nous trouvions dans la rue. Il n’y avait là ni ascenseur ni escalier. Et il ne fallait surtout pas la sous-estimer. Loin d’être crédule ou naïve, elle était perspicace, prévoyante et malicieuse. Si elle m’avait invité à l’accompagner en ville, c’était qu’elle méditait, elle aussi, deux façons pour se débarrasser de moi. Pour l’instant, les rôles étaient inversés : je me savais sa proie. Comment s’y prendrait-elle ?
Nous marchions côte à côte sur un des grands boulevards, en longeant les magasins. Soudain, elle se tourna vers la gauche et m’indiqua une petite boutique, en disant : « Regarde donc ces costumes. Ne te presse pas. N’est-ce pas exactement ce que tu cherchais ? »
Je fus ravi et même attendri par cette remarque. En effet, cela faisait déjà des mois que je cherchais un costume. Mais je ne lui en avais parlé qu’une seule fois, en lui détaillant ce que j’aimais et ce que je détestais. Apparemment, elle s’en était souvenue, et cela me flatta.
Je regardai donc à gauche. Mais les quatre costumes que je voyais alignés derrière l’étroite vitrine me décevaient. Le premier costume était d’un gris souris. Il était élégant, certes, mais il y manquait la pochette, et les deux poches devant n’avaient pas de rabat ni de bordure, ce qui me fit supposer qu’elles étaient factices. Or, je lui avais dit qu’une pochette était indispensable, même si je n’y mettrais jamais de mouchoir, et que j’avais horreur de poches factices. Mon euphorie et mon attendrissement, déjà, s’amenuisaient.
Le costume suivant, noir et à première vue parfait, avait l’allure d’un smoking car il y avait des galons sur le pantalon. Ce seul détail suffisait pour l’écarter et pour décréter que jamais je ne le porterais car, comme je le lui avais clairement expliqué, je cherchais un costume qui me seyait bien mais n’était pas trop voyant, afin que je puisse me fondre dans la foule et passer inaperçu. Alors, à quoi bon porter des galons ?
Le troisième costume, gris souris comme le premier, avait un veston à quatre boutons, et comptait, de même, quatre boutons sur le poignet et qui allaient se chevauchant. Il me déplut dès que je le vis. Je cherchais un veston à deux, non pas à quatre boutons. Cela, je le lui avais dit. Ces quatre boutons au poignet m’embarrassaient particulièrement. Ils risquaient de donner l’impression (à ceux qui ne savaient pas que des boutons ‘chevauchés’ étaient très prisés et raffinés) qu’on les avait cousus avec négligence et à la hâte. En outre, ces quatre boutons ne concordaient pas - du point de vue purement numérique - avec le nombre des poches. Il y avait en effet une pochette passepoil côté cœur et deux poches devant à rabat sur le veston et, pour le pantalon, deux poches devant et deux poches sur le fessier. Cela faisait donc sept poches au total. Chiffre indivisible et qui me faisait horreur, car il contrastait avec le chiffre douze pour les boutons (quatre boutons pour la fermeture du veston, et quatre boutons à chaque poignet). Il n’y avait aucun moyen pour raccorder ces chiffres entre eux. À moins que le veston ait deux poches intérieures, car dans ce cas-là j’arriverais à un total de neuf poches. Aussi, s’il en était ainsi, les deux totaux – respectivement les chiffres neuf et douze, l’un pour les poches, l’autre pour les boutons - devenaient moins troublants car ils pouvaient être divisés par le chiffre trois. Ce qui me rassurait et, je l’avoue, rendait ce costume moins répugnant. Encore fallait-il alors oublier que je rajoutais des poches invisibles car intérieures à des poches visibles et extérieures ; et le fait que deux des poches n’appartenaient pas au veston mais au pantalon rendait leur ajout à la totalité du nombre des poches pour le moins discutable.
Ces constats, une fois que j’eus terminé mes calculs rapides, me mirent hors de moi. J’avais perdu un temps précieux à taxer des costumes dont elle savait pertinemment, au moment même où elle me les avait montrés, qu’ils ne me plairaient pas.
Aussi, après avoir regardé à gauche, déçu et contrarié par ces trois costumes, me tournant vers elle, je regardai à droite. Mais je ne la vis pas. Enfin, parmi la foule qui m’entourait sur le trottoir et déambulait à pas lent le long des vitrines, je la repérai qui me devançait de quelques pas. Tout en hâtant le pas pour la rejoindre, je la fixai de mon regard. Il ne fallait surtout pas la perdre de vue. En outre, j’eus la nette impression qu’elle se dirigeait vers la bordure du trottoir, où se trouvait une borne de taxis. Était-elle sur le point de héler un taxi ? Le chauffeur de taxi que je voyais s’approcher à ce moment-là, faisait-il partie du complot qu’elle avait tramé contre moi ? Suite à ma rage, provoquée par le troisième costume, j’avais oublié d’examiner le quatrième costume. Peut-être que celui-là, finalement, m’aurait plu ? Et quelles étaient - question capitale -, les deux options qu’elle avait choisies pour se débarrasser de moi en faisant appel à un taxi pour la seconder dans son jeu ?
En m’approchant d’elle je heurtai un ouvrier qui voulut me barrer le chemin, et au moment précis où j’estimais que je m’étais suffisamment approché d’elle pour pouvoir lui dire dans l’oreille gauche : ‘N’as-tu donc rien compris à ce que je t’avais expliqué à propos des costumes que je cherche ? Combien de fois encore devrai-je l’expliquer ? Arrête. Ne bouge pas. Tu veux donc filer en douce, t’embarquer dans un taxi à l’heure de pointe, alors qu’il y a des embouteillages partout ? À quoi ça rime ? Et moi, que comptais-tu faire de moi ? M’abandonner ? Est-ce cela ce que tu entends par « se balader en ville » ? Tu m’avais réservé une petite « surprise ». Elle est où là, cette surprise ? Ah, et ne crois pas que je ne devine pas ton petit jeu avec ce taxi ! C’est une de tes options, n’est-ce pas ? Je sais, je sais !’, je me précipitai dans un trou d’homme que je n’avais pas aperçu.
Cela se passa ainsi : mon pied droit, que j’avais levé avec force et vigueur, s’enfonça dans le vide. Ensuite je tombai ou plutôt je descendis vers une autre strate de la ville dans une position parfaitement verticale, en suivant la ligne qu’aurait une échelle raide et tout aussi verticale, reliant le centre de ce trou d’homme au sol qui se trouvait en dessous. Je vis la lumière du jour se réduire à une seule rayure lumineuse horizontale qui, butant contre le trottoir, s’éclipsa, devint d’un noir raide, réapparut au-dessus de moi, diffuse, étiolée, regrettée, et irrévocablement s’éloigna, engloutie par le ciel qui se résorbait et disparaissait à son tour alors que je glissais dans une gaine d’une obscurité impénétrable.
À peine une seconde et demie plus tard j’atterris sur mes jambes que j’avais maintenues tendues, en croyant que je toucherais le sol bientôt, ce qui causa leur fracture, et qui sait, celle de mes genoux. Ensuite, n’ayant plus aucune force dans mes jambes, paralysé par la douleur, je tombai en arrière, sur mes fesses et mon dos et cela sur une surface plane et dure. À en juger par la froideur qu’elle dégage et le bruit sourd qu’elle fait quand je tape dessus avec ma main gauche – la seule main que je puisse encore bouger, mon bras droit étant fracturé, ainsi que mon poignet droit -, cette surface ne peut être que du béton.
Je constate que je me retrouve blessé et immobile au fonds d’un trou en plein centre ville. Tout près des grands magasins pour être précis. Et, pour être plus précis encore : à vingt pas, tout au plus, d’un magasin de costumes. Je ne pourrai plus jamais grimper vers le haut. Sachant que chaque mouvement est douloureux et n’offre aucune issue et qu’il est déconseillé de déplacer les personnes grièvement blessées, je préfère rester allongé, dans la position que j’avais lorsque je touchai le sol, les yeux grands ouverts sur l’obscurité. Évidemment, je pourrais crier au secours pour attirer l’attention des passants. Mais mes cordes vocales ne fonctionnent plus. Lorsque je veux crier, je n’émets que des sons rauques, plaintifs. En outre, les ouvriers chargés des travaux autour de ce trou, soucieux de la sécurité des passants, se sont empressés, immédiatement après ma chute, de le refermer en y apposant le couvercle qu’ils ont soigneusement revissé et qui se trouve à plus de dix mètres au-dessus de moi.