Ces derniers temps, je rencontre régulièrement un homme décédé depuis plusieurs années. Lorsqu’il mourut, il avait cinquante-deux ans. Alors que j’écris ceci, je suis plus âgé que lui. Il avait une femme et deux enfants. Il a écrit cinq romans.

Je me souviens du jour où il me dit, dans un supermarché : ‘J’ai le cancer du poumon.’ Il ajouta, ce jour-là : ‘J’en ai encore pour deux ans.’ Ce souvenir peut être faux, parce que s’y oppose, ou plutôt s’y superpose, un autre souvenir dont je suis tout à fait sûr : ma rencontre, dans ce même supermarché, avec sa femme, qui me dit : ‘Il est mort. Cela s’est passé plus vite que prévu. Ça n’a duré que six mois.’

Cet homme, je le revois régulièrement. Il m’est arrivé récemment de pouvoir l’observer pendant plus d’une demi-heure. Mais la plupart du temps je ne l’aperçois que furtivement, de dos. Alors, je reconnais sa veste brune, son pantalon d’un gris délavé, et surtout son crâne pourvu d’une grande tache ovale dégarnie autour de laquelle croissent de longs cheveux graisseux, bouclés et qui, lorsqu’il marche dans la rue ou roule en bicyclette, flottent au vent et font qu’en le voyant, spontanément je me dis : ‘Le revoilà, l’homme à la crinière fluide comme une onde.’

Il ne porte jamais de casquette. J’en déduis qu’il doit avoir une résistance naturelle au froid. Il n’a pas de voiture. Il fait tout à pied ou en vélo.

Je me demande ce qu’il fait de ses journées. Il est vrai qu’il a l’air plutôt pauvre, démuni. Mais c’est l’effet trompeur produit par ses cheveux qu’il lave rarement, ne peigne jamais et de ses vêtements. Il ne s’est jamais soucié de sa tenue.

Lors d’une commémoration en son honneur, quelques mois après sa mort, quelqu’un me dit : ‘Pour pouvoir vivre comme lui, en faisant plusieurs voyages par an, il devait être riche !’ Cette remarque malveillante, proche de la médisance, me choqua. Mais lorsque quelqu’un d’autre, qui l’avait vraiment connu, me dit : ‘Il passait le plus beau de son temps dans son grenier, à écrire’, j’acquiesçai, et je me fis la réflexion: ‘C’est ce qui l’aura tué : le manque de mouvement.’

Car s’il est bien vrai que cet homme faisait ses courses à pied ou en vélo, une fois rentré, il montait au grenier et s’installait devant son bureau. Une fois installé, il ne quittait plus ce grenier jusqu’au soir. Une rame de papier, quelques stylos, un cendrier et, à portée de main, afin qu’il ne s’affole pas, croyant en manquer bientôt, un petit étui, gonflé de tabac – voilà ce qu'il avait sous les yeux lorsqu’il écrivait. Il roulait ses propres cigarettes (il aurait pu en acheter des toutes faites, si, en effet, il avait assez d’argent pour cela).

Il doit avoir oublié la cause de son décès car, lorsqu’il sort du supermarché et se dirige vers sa bicyclette, je le vois qui tout à coup s’arrête et sort une cigarette, déjà roulée, de sa pochette. Je crains qu’il ne fume autant que de son vivant.

Peu avant notre dernière rencontre, il s’était déclaré mécontent d’une critique de son dernier roman. En effet, son dernier livre avait été sauvagement esquinté par ce qu’il appelait (lui d’habitude si urbain, si pondéré) ‘un crétin, un écrivaillard’.

Ce n’était pas que ses ventes risquaient de chuter d’une façon spectaculaire (elles n’avaient jamais été mirobolantes). Mais il avait fait partie de cette catégorie d’écrivains respectés, appartenant à la gauche lettrée, omnisciente, indulgente, dont on publie les opinions vers le Nouvel-An (‘quels sont vos livres préférés ?’, ‘quels films vous ont plu ?’, ‘quel est l’événement le plus réjouissant, le plus déplorable de l’année passée ?’). Ce respect, il l’avait mérité ; il en était assuré jusqu’à sa mort. Mais à quoi bon ce respect, si on ne le lisait plus ?

Il conclut par un: ‘Mon livre ne marche pas’. C’est la seule fois que je l’ai vu affligé ; plus affligé que lorsqu’il me dit : ‘J’en ai encore pour deux ans.’

Il était d’une tendresse extrême ; candide aussi, crédule. On le sentait vulnérable, fragile, littéralement désarmé. Je fus sur le point de devenir un de ses amis car il m’avait invité à dîner chez lui, un soir, et m’y présenta à une traductrice bulgare. Mais rien ne m’avait plu : ni les plats, ni cette femme bulgare qui parlait un bulgare suranné. En outre, quand elle parlait français, son accent, plus pitoyable que le mien, la rendait totalement incompréhensible. Cela nous obligea tous à parler en anglais. J’aurais dû les inviter à mon tour, lui, sa femme, la femme bulgare – je ne l’ai jamais fait.

Un jour, je m’en fus l’écouter, lors d’une visite guidée à Bruxelles. On l’invita à lire, à différents points du parcours, debout, ou assis sur un parapet, le long d’un pont, quelques fragments de son dernier roman. Roman traitant de deux jeunes gens, une jeune fille et un garçon, l’une africaine, l’autre asiatique, tous deux illégaux, orphelins, et qui au début du récit ne se connaissaient pas. Nous faisions le même périple qu’eux, en suivant les cours d’eau et le tracé des égouts.

J’adorais ses descriptions de la ville. Il voyait les objets comme un poète, les rendait par petites touches impressionnistes, dans des phrases toutes minces dont les mots tintaient comme du cristal. Mais j’étais agacé par la naïveté de ces jeunes gens. Je me dis, en l’écoutant : ‘Il est trop prévenant, trop doux, trop gentil. Il est hanté par le rêve d’un monde meilleur, joyeux, serré dans un ruban bigarré formé par une chaîne d’enfants, provenant des quatre coins du monde, se tenant la main, le visage tourné vers le haut, vers le soleil de la bonté, chantant des hymnes à l’humanité ! Pourquoi ne s’est-il pas borné à dénoncer l’injustice ? Le monde ne manquera jamais de quoi nous révolter. Décrivons sa vraie laideur : ses visages compliqués, d’autant plus trompeurs qu’ils semblent, d’emblée, prometteurs. Mais non, il nous sert un conte moite et doucereux autour de deux Petits Princes modernisés, deux Petits Poucets actualisés, deux jeunots seuls au monde, Jean qui souffre et Jean qui pleure, Jean chagrin et Jean consolateur, tous deux abandonnés, oppressés mais bientôt sauvés, qui sauveront, marcheront, clameront : égalité, fraternité…’

Je le voyais, alors qu’il lisait son texte, comme reculer dans l’ombre. L’écrivain rétrocédait, à sa place surgissait un messager. Sa voix, attachante, et d’ailleurs trop faible pour être bien entendue en pleine ville (il fallait se serrer contre lui pour bien l’écouter, l’oreille quasiment collée contre ses lèvres blêmes) s'atténuait, s’évaporait. Son style, au fur et à mesure que son récit avançait, se diluait. C’étaient précisément les mêmes défauts qui m’avaient irrité dans ses autres romans : il cédait au goût de la mièvrerie, la préciosité moderne.

C’est lui que je revois régulièrement. Je le vois de dos, à la caisse du supermarché (il s’éclipse avant que j’aie pu le rejoindre) ou penché sur sa bicyclette qu’il récupère à la sortie. Je l’observe avec attention puis, discret, je détourne le regard, car ces derniers mois il arrive à peine à monter en selle. Il incline la bicyclette jusqu’à ce que les pédales touchent le sol. En fait, il la couche par terre, comme s’il s’agissait d’un moyen de transport plat et horizontal, et cela uniquement pour pouvoir passer une jambe au-dessus de la selle. Il s’agrippe au guidon et il lui en coûte de redresser le vélo en veillant à ce que lui aussi se redresse et que, bien en selle, comme un cow-boy chevauchant un taureau rébarbatif, il puisse démarrer. Je l'ai vu faire sept essais consécutifs, avant qu'il réussisse à monter en selle devant la maison d'un voisin que je ne vois jamais.

Ces luttes incessantes avec son vélo l’auront probablement incité à en acheter plusieurs à la fois. C’est pourquoi je l’ai vu récemment, les cheveux flottants, dépasser ma voiture plusieurs fois de suite sur ce qui, à n’en pas douter, était chaque fois un vélo différent. Et c’est bien lui que je viens de revoir, tout à l’heure, conversant pendant plus d’une demi-heure avec un homme tenant un caddie à la main.

C’était la première fois que je le voyais de profil, puis de face. Son visage semblait affadi, ses traits étaient pâteux. Son regard, au lieu d’être doux, intérieur, était insistant, perçant. Cet homme mort parlait. Il était grand, intimidant. Ses mâchoires n’arrêtaient pas de bouger. J’eus soif à sa place en le voyant parler comme ça. Son interlocuteur faisait quelques pas en arrière, et l’écrivain décédé s’avançait, à pas lents, sûrs, comme un guerrier, jusqu’à ce qu’il se retrouve exactement en face de lui. Il était loup, lion, fauve affamé qui n’en démord pas.

Qu’avait-il de si urgent à dire ? Étaient-ce des radotages, des confidences ? Où vit-il ? Chez sa femme ? Je ne le crois pas, car je la vois, elle aussi, régulièrement, dans ce même supermarché, mais j’évite de lui parler en choisissant un autre rayon qu’elle ou en quittant le supermarché dès que je l’aperçois.

Mais il y a deux mois, lorsque nous nous trouvions par hasard à la sortie, tous deux gênés, ne pouvant éviter de converser, c’est elle qui, la première, m’a adressé la parole. Elle était gentille, plutôt condescendante. Elle m’a toujours traité ainsi : elle ne m’a jamais apprécié à ma juste valeur. De toute façon, elle ne m'a pas parlé de lui. Pas un mot. Je sais que, s’il était revenu vivre chez elle, elle me l’aurait dit. Je suppose qu’il l’a quittée. Ou bien c’est elle qui l’a abandonné. Chaque fois que je le vois, je me dis : ‘J’espère qu’il a trouvé une nouvelle compagne. Il mérite qu’on prenne bien soin de lui.’

Je l’ai vu qui, après sa conversation avec cet autre homme, a souri, heureux, le visage ensoleillé. Il s’est penché en avant, a agité la main droite, en direction du caddie (qui, lorsque je le fixai avec attention, ressemblait plutôt à une poussette avec un enfant dedans). Puis, il s’est retourné, il a fait quelques pas, très, très lentement, ce genre de pas qui appartient à ces oisifs qu’on croise souvent en ville et dont le visage trahit leur désir vain de pallier l’ennui. Et c’est à ce moment-là, croyant le reconnaître, et en m’étonnant de l’avoir vu, quelques instants auparavant, si bavard, si heureux, que je me dis qu’il était temps que je le décrive – ce que je fis. Je me réfugiai dans un café, et je notai, consciencieusement, sans les atténuer, les édulcorer, mes pensées. Mais lorsque je relevai la tête, voulant continuer à l’observer, je ne le retrouvai plus. Il avait disparu.

Je regardai par les vitres du café. En le cherchant des yeux, j’implorai Dieu d’empêcher qu’il revienne. ‘Il ne me manque pas’, lui dis-je, ‘introduisez-le auprès de vous.’ Mais bien vite, je me fâchai, car il n’est pas le seul à me harceler. Il y a d’autres personnes encore que j’ai connues et que je continue à revoir en ville, dans les magasins, les gares, entrant ou sortant d’une rame de métro. Souvent, je les talonne dans la rue, tâchant de leur parler, heureux de les revoir, tout en leur reprochant d’être partis. Mais dès qu’ils s’aperçoivent que je les suis, ils s’arrêtent devant un passage clouté, se retournent et me disent, le visage enflammé, qu’ils ne me connaissent pas.

Hier encore j’ai vu une amie, morte depuis longtemps, assise près de mon lit. Mes parents morts dorment dans mon corps, me paralysent. Le soir, tous ceux avec qui je me suis brouillé, rangés devant mon lit, se déshabillent, éteignent la lumière et se glissent entre mes draps. Quelques heures plus tard, passant des draps dans ma tête, ils peuplent mes rêves.

Je ne vois jamais leur visage. C’est uniquement à leur coupe de cheveux que je les reconnais. Ils se parlent, calmement, comme des amis de longue date. Je les entends qui rient aux éclats. J’aimerais me divertir comme eux, mais je n’arrive pas à parler. Je crie, en sautant du lit, en tapant sur les parois : ‘Assez ! Assez ! Laissez-moi tranquille. C’est pénible. J’ai assez souffert. Sortez de mon lit !’

Dès qu’ils sont partis, je me couche, soulagé, et je m’assoupis. Mais lorsque, à peine quelques minutes plus tard, je les vois à nouveau entrer dans ma chambre, s’installer sur mon lit, j’allume ma lampe de chevet. Je la tire vers moi, et en m’appuyant sur un coude et en fixant sans interruption les rayons éclatants de l’ampoule jusqu’à ce que je n’y voie plus rien, je m’adresse à la seule instance qui puisse m’aider : ‘Vous, Dieu, hasard, destin, pourquoi m’envoyez-vous ceux qui ont disparu ? Qu’avez-vous à me dire ? Cessez donc de m’envoyer des sosies. Chassez-les d’ici, je vous en supplie.’ Puis, comme il ne répond pas : ‘Je vous interdis’, lui dis-je, ‘de m’envoyer des gens qui n’ont rien à voir avec lui.’ Mais ces sosies ne partent pas. Ils m’accompagnent toute la nuit. Et chaque jour, en sortant de chez moi, et alors que je me promène en ville, je les rencontre à nouveau. Mais c'est surtout lui que je revois, cet homme qui aurait pu devenir mon ami.