Chapitre 1
Le traiteur – un homme grassouillet au nez crochu, qui toujours prenait des airs de grand chef cuisinier – s’affairait devant une table recouverte d’amuse-gueule. Dès qu’il eut fini de les ranger, il se mit à fixer les serveuses en jupe bleu foncé et blouse blanche, attroupées devant un miroir contre la paroi.
Elles ne s’en aperçurent même pas : elles étaient trop occupées à ajuster leur jupe, à peigner leurs cheveux.
L’une d’elles – une petite brunette assez mignonne - écarta les autres serveuses, approcha son visage du miroir, massa ses joues, ses tempes et se mit à barbouiller ses lèvres de rouge ; ensuite, elle plongea ses doigts dans une petite boîte qu’elle tenait sur la paume de sa main droite et en sortit de la poudre, qu’elle appliqua sur ses joues et son front. Son visage long et pâle, aux yeux tristes, au fur et à mesure qu’elle le recouvrait patiemment d’une couche épaisse de fard blanc, prit un teint blafard, cadavérique.
Les serveurs, en costume bleu marine, lentement, d’un air morose, rangeaient les verres sur les plateaux.
La gérante somma : « À vos postes ! »
Les employées vinrent s’aligner en deux rangs devant les tables des serveurs. Grandes, sveltes, perchées sur leurs hauts talons, elles regardaient attentivement la gérante qui, elle, s’était postée devant la porte vitrée donnant sur la cour.
On était au mois de novembre, par une soirée sombre et froide.
Bientôt, dans un quart d’heure, débuterait le cocktail annuel de notre entreprise. On accueillerait nos clients : des quinquagénaires aisés, polis, bien éduqués, appartenant à la haute société ; des dirigeants d’entreprise, à la recherche de personnes de confiance efficaces et discrètes ; des fonctionnaires travaillant dans les ministères des environs ou à l’Élysée.
Au lieu de me trouver dans le rang des employées, à proximité des mets et des boissons, j’étais tristement assise sur un tabouret, dans le coin le plus sombre de la salle de réception.
Il y avait une raison à cela. Ce matin-là, la gérante m’avait dit :
« Franchement, chaque jour je me demande ce qui m’a bien pris de vous embaucher. »
Les premiers jours de mon contrat – il y avait de cela deux mois – elle m’avait laissé ranger les dossiers. Tâche trop compliquée pour moi. Elle m’avait donc chargée d’aller déposer les recommandés au bureau de poste. Mais, irritée par ma « lenteur et négligence insupportables » (il est vrai que j’avais perdu quelques plis importants), elle m’avait dit : « Je me verrai obligée de vous donner un autre boulot. » Et, comme j’avais spontanément répondu que « tout ça m’était bien égal », les joues enflammées elle avait riposté, d’un ton sarcastique : « Nettoyer nos bureaux – ça vous dit ? »
C’était un petit bout de femme énergique qui à chaque heure du jour entrait en coup de vent, immédiatement me cherchait du regard et criait, d’une voix féroce :
« Et alors, ma petite, on se repose ? On s’étire, on bâille, on roupille - c’est ça, faire son boulot ? » Et, en s’adressant à mes collègues : « Que fait-on quand je rentre ? ». Celles-ci, s’étant levées d’un bond, alors scandaient, d’une seule voix : « On se lève, Madame, on salue la gérante, et on se presse. » « Voilà ce qu’il en est », reprenait-elle, tandis que mes collègues se rasseyaient : « On se lève, on me salue et on se presse. Grouillez-vous donc, ma petite, mais enfin, bougez-vous les fesses, préparez-moi un double expresso ! »
J’avais la certitude absolue qu’elle me détestait.
« Venez », m’avait-elle dit, en me guidant vers l’arrière de la salle. Il y avait là une sorte d’enfoncement dans la paroi, pareil à une niche large et assez profonde, et, dans cette niche, une table de bureau, basse, incommode : ce n’était qu’une simple planche sur tréteaux. Derrière cette table : un tabouret en métal. Et sur cette table : un téléphone vieux jeu, à cadran, qui naguère avait été blanc mais qui depuis avait férocement jauni et dont le combiné, si on le prenait en main, avait quelque chose de malsain, de gluant.
« C’est tout ce qu’il vous faudra pour prendre les urgences », avait-elle dit.
Une seule lampe éclairait cette niche, lampe qui projetait de l’ombre sur le bureau et me noyait dans l’obscurité car elle ne répandait qu’une faible lumière glauque, et était appliquée à la paroi dans mon dos.
Si j’avais de la chance, une des employées, engagée le même jour que moi (ce qui avait créé un lien ténu de solidarité) viendrait, au cours de la soirée, m’apporter un verre d’eau. Peut-être même un verre de champagne, un petit four, une verrine – mais ce n’était pas sûr du tout. Elle était jeune, naïve. Il suffisait qu’un de nos invités lui adresse quelques paroles insipides, avec un gras sourire, pour que, flattée, elle lui fasse des minauderies - et moi, évidemment, elle m’oublierait.
J’avais donc, par mesure de précaution, apporté un morceau de fromage, du pain et une bouteille d’eau que j’avais cachés dans un sac plastique.
À sept heures moins cinq la gérante cria : « Il est l’heure !»
La doyenne des employées se précipita sur l’entrée, ouvrit la porte vitrée, regagna son rang.
« Bon », dit la gérante, « et maintenant, on attend. »
La gérante, le traiteur, mes collègues, les serveurs et les serveuses se préparaient à accueillir les clients qui entreraient en souriant, avec cette fausse nonchalance qu’ont les hommes qui « savent ce qu’ils veulent », « ont optimisé leurs talents » et, « à force de travailler comme des mules » - selon la logique imparable de la gérante - « ont réussi leur vie et méritent notre admiration ». Moi, l’employée sans qualités, l’éternelle intermittente, la « petite garce insolente et dévergondée », j’attendais, reléguée dans ma niche obscure, un coup de téléphone qui ne viendrait pas.
À sept heures onze, la gérante, excédée par la longue attente, poussa un long et profond soupir – soupir teinté de désespoir que je lui renvoyai depuis ma niche.
« Mais allumez-moi donc cette lumière !», s’écria-t-elle.
La doyenne poussa l’interrupteur à côté de la porte vitrée.
La cour était déserte. Le portillon dans la porte cochère était ouvert. Un homme et une femme passaient dans la rue, d’un pas lent, en parlant à voix haute, avec des intonations de rage et de dépit, sans prêter la moindre attention à la lumière vive que projetait le spot accroché au mur extérieur de notre agence d’intérim sur la majeure partie de la cour.
« Je n’y comprends rien », dit la gérante. « On tarde à venir. » Et, en s’adressant aux employées : « Ne rompez pas vos rangs ! »
À sept heures dix-huit, enfin, un homme entra. Sitôt qu’il eut passé le seuil de la porte, il s’immobilisa, ferma les paupières, comme ébloui par la lumière, les rouvrit : ses grands yeux bruns, luisants, veloutés, légèrement protubérants, glissèrent sur les employées sans les remarquer.
La gérante s’approcha de lui : « Monsieur, j’ai l’honneur… Quelle joie de … ! Auriez-vous la gentillesse… », mais il secoua la tête, releva la main droite, en lui montrant la paume de sa main, comme pour lui interdire de s’approcher et longea la porte vitrée. Ayant repéré une brèche dans les rangées d’employées, lestement, il s’y glissa, jeta un coup d’œil rapide sur la table chargée de verres et s’arrêta devant un seau de champagne, d’où sortait le cou d’une bouteille perlée d’eau fraîche.
« S’il vous plaît, dit-il, je vous en prie… »
Un serveur lui servit une flûte ; il la vida rapidement, tandis que son regard faisait le tour de la salle ; et d’un pas pressé, le regard soudain éclairé, vif, il traversa la salle et se dirigea vers moi.
Dès qu’il m’eut rejointe, d’un air étonné :
« Vous ? Vous ici ? dit-il. Quelle heureuse coïncidence ! Levez-vous donc, suivez-moi », et, en étendant la main, il me prit par le poignet et me tira vers lui, en m’arrachant de mon tabouret.
Sa main était moite, mais vigoureuse, ses doigts, longs, maigres, effilés. Il continua à m’étreindre le poignet de sa main droite, en m’entraînant derrière lui, tandis qu’il longeait la paroi, en murmurant : « La sortie. La sortie – où est la sortie ? » Finalement, s’avisant que nous nous trouvions au fond de la salle et que l’unique sortie donnait sur la cour, il me lâcha, laissant retomber ses mains le long de ses hanches.
Je me rassis sur mon tabouret. J’aurais dû me sentir offusquée, agressée ; j’étais hilare et satisfaite. Je considérais ce qui s’était passé comme un événement des plus étranges et dont je me souviendrais avec ravissement : jusqu’alors, aucun client ne s’était jamais soucié de moi.
« Monsieur ! Je vous somme… »
C’était la gérante, qui, accourue à la hâte, se rua sur lui et lui empoigna le bout de sa manche. D’un geste énergique, il la repoussa. Elle recula, se retrancha derrière le dos du traiteur qui était venu à sa rescousse. Elle nous regarda, ouvrit grand la bouche, mais aucun son n’en sortit : elle était blessée à mort d’avoir été humiliée par un client, horrifiée à l’idée que j’aie osé quitter mon tabouret.
L’homme se dressait devant moi, silencieux. Je vis le cuir de ses souliers, déteint, craquelé. Son pantalon était fripé, le tissu du genou droit avait été reprisé. Du bord de la manche gauche de sa veste descendait une sorte de fil recourbé, aussi long qu’un cheveu de femme et je m’aperçus que le bord de l’autre manche, élimé, bientôt commencerait à s’effilocher. Une ligne de boutons bon marché, carrés, d’un bleu violet, courait le long de sa chemise d’un blanc crème ; c’était le comble du mauvais goût. Un objet long, mince et plat, bigarré, sortait de sa poche droite : c’était probablement sa cravate dont il s’était débarrassé avant d’entrer. Le contour intérieur de son col de chemise brillait : la sueur qui l’imprégnait lui avait donné cette bonne patine graisseuse et luisante qu’ont les vêtements qu’on porte plusieurs jours d’affilée.
« Prière de patienter quelques instants, lui dis-je. Nous cherchons l’employée qui pourra vous aider. Ne quittez pas. Merci de votre compréhension. »
Il ne bougea pas ; me fixa avec ses yeux doux de chauve-souris.
« Il s’agit d’une urgence, dites-vous ? Vous cherchez une intérimaire ? L’homme à tout faire, le fidèle secrétaire ? La jolie fille consentante, l’épouse docile, la subalterne servile ? »
(C’étaient, à peu de choses près, les phrases que m’avait enseignées la gérante.)
« Merci de bien vouloir vous adresser à l’une de mes collègues. Choisissez celle qui vous convient. Par bonheur, vous les trouvez toutes alignées devant la porte d’entrée. »
Il prit un air farouche, comme s’il était choqué par des propos désobligeants.
« Notre agence… » - et voyant son visage colère, ne sachant plus quelle phrase débiter : « Vous voyez ce tabouret, Monsieur ? C’est là ma place. Une table au fond de la salle, dans l’obscurité. » Et rougissant de honte, malgré moi : « À vrai dire, j’ignore… je ne sais pas comment vous aider. Je ne suis que la téléphoniste. »
L’homme soudain se raidit, prit un air indigné, s’exclama :
« Non, non, Madame. Oh non ! Comme c’est affligeant ! Ne répétez plus jamais ça ! Je vous l’interdis ! Allégez-la, votre phrase. Libérez-la ! Faites-la courir, bondir ! Délestez-la du « ne », du « que » ! Ah, ces fretins de mots qui, l’air de rien, vous rabaissent !
Puis, sur un ton plus calme :
- Dites, comme moi : « Je suis téléphoniste. »
Je répétai :
- Je suis téléphoniste.
- Non, il y manque quelque chose. De la conviction peut-être. Dites, plusieurs fois de suite : « Je suis. » » Levez-vous. Surtout, tournez le visage vers la salle. Fixez la porte d’entrée. Allez-y : « Je suis ».
Je m’exécutai.
- Bon. Et maintenant, aspirez l’air, calez-le bien dans votre ventre, éjectez-le, et chantez-la-moi, cette belle phrase : « Je suis téléphoniste ». Du début jusqu’à la fin. »
Je chantai la phrase comme il me l’avait demandé.
« Non, non, pas comme ça ; pas comme une plainte, un triste constat mais un cri de joie. Allez-y, criez-la, cette phrase, en accentuant le « Je suis » - c’est le noyau de toute assertion. Vous êtes quelqu’un, pardi, quelqu’un d’important. Faites-le savoir ! »
Je criai : « Je suis téléphoniste ! »
« Plus fort ! »
Je hurlai : « Je suis téléphoniste. »
« Vous y êtes presque. Mais le la de tout ça, c’est que vous rajoutiez le « la ». « Je suis la téléphoniste ! » La seule, l’unique, l’incomparable téléphoniste ! Allez-y ! Sortez de cette niche ! Montrez-vous ! Mettez-vous en avant, savourez la lumière ! Osez, exultez, jubilez ! »
Debout devant ma niche, je hurlai à tue-tête ce qu’il me commanda. Plusieurs fenêtres dans la cour s’ouvrirent, les employées, prises d’effroi, se dispersèrent, la gérante et le cuisinier, terrifiés, s’éloignèrent.
(Tout cela, je vous l’assure, Messieurs, je le fis sous la contrainte, sous l’emprise de cet inconnu.)
« Bon, et maintenant, laissez-moi deviner… » - et tout à coup blême, l’homme s’affaissa sur une chaise contre le mur et se mit à grelotter, en respirant par saccades. Croyant qu’il était souffrant, j’approchai mon visage du sien. Il en profita pour poser sa main dans ma nuque et poussa son front contre le mien. Avec ses grands yeux veloutés il se mit à étudier mes cils, mon nez, mes joues, comme si, sur eux, se déployait la carte géographique d’un pays, carte qu’il parcourait, explorait.
« Croyez-moi, j’ai sillonné votre pays, dit-il. Oh oui, je sais… Vous avez beau essayer de le cacher – je sais.
Et, d’un air mystérieux :
- Je sais d’où vous venez.
- Mais lâchez-moi !... »
Il lâcha prise, je me relevai, mais à peine avais-je reculé de quelques pas, qu’il m’intima :
« Non, ne bougez pas. Restez là, contre la paroi. De profil, devant cette lampe… Ah, quelle belle lumière, faible, tendre ! Il y a de ces silhouettes, voyez-vous, entraperçues au coin d’une rue, de ces visages, surgissant dans le métro, construits autour d’un seul nez, le lobe d’une oreille, de vraies merveilles… »
Et, en me fixant attentivement :
« Vos yeux, votre cou me disent : « Je viens du nord ». J’entends : du nord de votre pays. Votre teint, cependant, le contredit… Ces épaules fuyantes, ce dos charmant, convexe… où donc ai-je déjà vu ça ? Oh oui ! Je sais ! Et puis, cette taille, discrète… »
Un serveur, envoyé en éclaireur par la gérante, s’était accroupi à deux pas de la niche, mais, irrité par ce babillage sans intérêt, déjà s’était relevé et se dirigeait vers trois clients qui venaient d’entrer : ceux-ci, quinquagénaires, grisonnants, vinrent saluer la gérante, puis, comme des nobles conscients de leur rang, daignèrent se laisser approcher par les employées.
Lui se mit à geindre : « Non, non, Monsieur, ne partez pas… J’ai soif, j’ai une de ces soifs… » Mais le serveur ne l’entendait pas.
Il lâcha un soupir dépité, se jeta en arrière sur la chaise, tâta la poche de son pantalon, en sortit un petit livre mou sans couverture, aux pages écornées ; à peine me l’eut-il montré qu’il le fourra à nouveau dans sa poche.
« C’est un recueil », dit-il, « un recueil de poèmes. Savez-vous dans quelle langue ? La vôtre, Madame. »
Et, en indiquant la poche de son pantalon :
« Je l’ai toujours sur moi. Je le feuillette régulièrement. Sans le lire, car je n’y comprends rien. C’est à peine si j’arrive à déchiffrer votre alphabet.»
Il l’avait acheté dans une bouquinerie du nord de la Thaïlande, au sortir du temple de K.
Et, en réponse à mon sourire incrédule, il se mit à décrire le temple de mon village : le chemin fleuri qui y conduit, bordé de petits arbustes taillés en forme de cœur, la petite boutique à gauche de l’entrée, tenue par un moine au visage tout rond, tout jaune, et qui parle d’une voix haute, pincée, comme une femme ; la seule pièce, carrée, exigüe et basse, du temple, les lourdes poutres transversales dont le dessous est recouvert de scènes de la vie de K.
« Vous connaissez ! N’est-ce pas le temple de K. – celui de votre village ? Où vous avez passé des heures, assise sur un de ces longs bancs, à prier ? Rappelez-vous les minuscules lampes à huile aux quatre coins de la salle. Souvenez-vous de la torche que la déesse tient dans sa main droite. De la flamme qui en jaillit et attire tous les regards. À force de tant la fixer, je l’ai emportée avec moi. Elle brûle dans mon crâne, Madame, derrière mes yeux ! Et puis, ce moine boiteux, qui somnole dans la demi-obscurité, sur l’estrade, à côté de la déesse. Ah, cet homme, j’en suis sûr, s’il a bonne mémoire, se souvient de moi, de vous. Parfois nos deux visages, dans ses rêves, se superposent, se confondent… »
Puis, en se redressant sur la chaise, d’une voix froide, posée :
« Et maintenant, venons-en aux choses sérieuses. Depuis quand travaillez-vous dans l’intérim ? Vous êtes téléphoniste. Bravo ! Cependant, ne trouvez-vous pas – n’avez-vous jamais eu l’idée : c’est moi qui me sous-estime ? Ne vous êtes-vous jamais posé cette question : si je fais ce travail, en deçà de mes capacités, quelle est ma part de responsabilité ? »
Je m’efforçai de réfléchir. Mais je ne trouvai, dans ma tête, qu’un vide absolu, une caverne opaque dont je grattai toute la superficie ; en vain, il n’en sortit pas le moindre son, aucune réflexion, aucune image.
Voyant mon embarras, il détourna le regard, inclina la tête vers le bas. Je vis son crâne, et, en dessous, un corps menu, fragile, tassé sur la chaise. De ce corps sortit une petite voix timide et coupable.
Il m’avoua qu’il avait passé sa journée à marcher. De Montrouge à Clichy, de Clichy aux Buttes-Chaumont ; puis il s’était dirigé vers la place de la Bastille pour ensuite longer la Seine et remonter jusqu’à la place Vendôme. Là, il s’était perdu, pour tout à coup se retrouver dans les environs de l’Élysée. Il avait vu la porte cochère de notre immeuble grande ouverte, avait fait quelques pas dans la cour. La porte vitrée, au fond de la cour, était illuminée.
« Je suis entré. J’ai vu les employées, les serveuses. Aucun intérêt. C’est vous que j’ai aperçue. Vous aviez tourné la tête, la petite lampe sur le mur de votre niche vous éclairait de profil. Il m’a suffi de voir la forme de votre chignon, la courbe de votre nez, pour voir mon intuition confirmée : je vous connais, Madame. Oh oui, je vous connais ! La déesse nous a réunis. Sachez que… j’étais assis à côté de vous… dans un autre lieu, un autre temps, dans votre village – maintenant je suis près de vous. »
Il leva son pied gauche, le prit dans ses mains – pied qu’il se mit à masser avec ses longs doigts aux ongles carrés, en tapotant sur le bord de ses souliers aux semelles ravinées. Une fine pluie de poussière noire se mit à tomber sur les dalles. De petits cailloux d’un gris sale heurtèrent la paroi.
« Aller vers vous : toute ma vie, je l’ai passée à marcher vers vous, pour vous dire, comme aujourd’hui : je vous connais, Madame, je sais qui vous êtes, d’où vous venez. »
Et, en se tournant vers la salle de réception :
« Ah, serveurs ! (Aucune réaction.) Mesdemoiselles, Mesdames ! Je vous en supplie, apportez-moi… Vite, il me faut… J’aimerais tant… », puis, voyant que la gérante s’approchait, flanquée de deux agents de sécurité, il se leva péniblement et d’un pas lourd, vacillant, il traversa la salle et disparut dans la nuit.
Chapitre 2
Le lendemain, dès qu’elle fut entrée, la gérante me railla :
« Alors, ma petite, on invite les fous, la gent erratique ? Mesdemoiselles, voici notre nouvelle recrue : bonne à rien, prétentieuse, fainéante – mais qui a le don d’attirer les détraqués. Dites-moi, ma chère, c’est le genre d’hommes que vous fréquentez ? C’était un de vos amis ? »
Mes collègues en rajoutèrent : c’était mon frère, un neveu, mon mari, une des « épaves humaines » dont j’aimais m’entourer. Je les laissai parler. Cet homme connaissait le village où j’étais née et avait pris la peine de venir me le signaler ; rebiffé par la gérante féroce, il s’était éclipsé.
« Désormais, me dit la gérante, vous resterez dans votre niche. »
Vers midi, une collègue vint déposer une enveloppe sur mon bureau.
« Tiens, dit-elle, on vient de nous apporter ça. »
J’en souris encore. De cette enveloppe bleu clair, très petite, se dégagea, dès que je l’eus rapprochée de mon nez, une senteur enivrante de jasmin. Sa forme, son parfum, sa couleur, son contour dentelé – tout me rappela les lettres qu’avaient échangées mes parents durant leurs fiançailles. J’ouvris l’enveloppe. Elle contenait une feuille blanche sur laquelle on avait recopié, en encre verte et en imitant maladroitement notre alphabet, un poème en thaï. Lorsque je dépliai cette feuille, je vis qu’elle renfermait une carte de visite rectangulaire blanche. J’y lus un nom, une adresse.
Je la regardai longtemps, cette carte. Je devinais qui me l’avait envoyée : cet homme qui m’avait importuné la veille. Il n’y avait que lui pour connaître les coutumes de notre village. Ne m’avait-il pas dit qu’il portait sur lui, caché dans la poche de son pantalon, partout où il allait, un recueil de poèmes thaï ?
Je ne comprenais pas : je n’étais qu’une téléphoniste ; lui, à en croire sa carte de visite, était pharmacien dans le premier arrondissement. Il gagnait bien sa vie. Pourquoi m’avait-il envoyé ce poème ? Et pourquoi avait-il écrit, au bas de la carte de visite : La Vignette, 13 heures ?
C’était une invitation. Cet homme m’invitait à déjeuner. Qu’avait-il à vouloir me revoir si vite ? J’hésitai. Finalement, à midi, lors de la pause, j’allai le rejoindre dans la brasserie qu’il avait indiquée.
Je connaissais cet établissement : il se trouvait à deux pas de notre agence d’intérim. Effrayée par les prix exorbitants affichés à l’extérieur, je n’y étais jamais entrée.
Toutes les tables étaient occupées. Il y régnait une ambiance feutrée. Je voyais des hommes pareils à nos clients : hommes d’entreprise, cadres, fonctionnaires de haut rang, travaillant dans les ministères des environs, tous en costume, parlant d’une voix douce, presque en chuchotant, non pas serrés l’un contre l’autre, comme dans la plupart des brasseries, mais assis à des tables spacieuses. Les serveurs, en pantalon noir, chemise blanche et veston rouge, passaient entre les tables sans se presser, en tenant leurs plats en équilibre comme de vrais acrobates. Leurs pieds s’enfonçaient dans des tapis moelleux étalés sur le parquet.
Je ne le vis nulle part. Alors que j’étais sur le point de ressortir, bien décidée à ne plus jamais me laisser duper, un serveur s’approcha de moi.
« Madame, je vous souhaite la bienvenue. Si vous voulez bien me suivre. Par ici. »
Il me précéda jusqu’au fond de la salle. Les clients – tous probablement des habitués – eurent du mal à cacher leur curiosité : ils me suivaient du regard, tout étonnés de voir qu’on traitait une femme comme moi avec le plus grand respect.
« Par ici, attendez – attention à la marche, Madame. »
Contre la paroi en face du côté court du comptoir pendait un rideau. Le serveur le tira. Derrière ce rideau se trouvait une porte en chêne, avec une poignée dorée. Le serveur posa sa main dessus, ouvrit la porte et me laissa entrer dans un petit espace fermé.
Sur des guéridons placés le long des quatre parois brûlaient de petites bougies. Un parfum léger, aérien, proche du jasmin, mais moins lourd, plus discret, plus raffiné, flottait dans l’air. J’eus la sensation d’entrer dans un lieu qu’on avait préparé pour moi seule, lieu sûr, accueillant, douillet, où tout visait à me plaire.
« Puis-je ? », dit le serveur, en ôtant mon manteau, qu’il alla pendre dans une armoire en face de moi. Il parcourut la pièce en tenant le manteau devant lui, à l’extrémité de ses bras tendus horizontalement, en touchant uniquement les épaules. Le manteau, restant parfaitement vertical, semblait se déplacer indépendamment du serveur, comme si, à distance de bras, un homme marchait devant lui.
Et c’est en suivant le serveur des yeux, étonnée de la marche simultanée de mon manteau et de cet homme, que je le vis passer devant un objet obscur qui soudain s’éclaira à son passage. Des spots à la lumière chaude, pareille à la lumière d’un feu ouvert, faisaient surgir de l’obscurité une table sur laquelle se trouvaient des assiettes, des couverts, des verres en cristal, des serviettes blanches serrées dans des anneaux en argent. Une autre lumière s’alluma, faisant apparaître, de l’autre côté de la table, le visage de l’homme que j’avais vu la veille.
Il me regardait d’un air paisible, doux, bienveillant. Le petit recueil de poèmes reposait, ouvert, à côté de son assiette. Son index, qui glissait le long d’une page, s’immobilisa.
« J’aurais voulu vous accueillir avec une formule en thaï, dit-il. Avec une petite phrase courtoise, bien fine, poétique, comme on le fait dans votre pays. Vous m’excuserez : je crois vous avoir dit que je ne lis pas le thaï, et je serais bien en peine de le prononcer. »
Et, après un court instant :
« Je suis ravi de vous revoir. Je n’osais plus l’espérer. »
Il murmura quelques paroles à l’intention du serveur qui s’éloigna en souriant et quitta la pièce. Ensuite, il se leva, vint vers moi, écarta la chaise de la table et m’invita à m’asseoir.
« Que nous servira le serveur ?, demanda-t-il. Mystère. Attendez. Je vous aide. »
Et, debout à côté de moi, en se penchant, pour mieux voir la carte du menu que je tenais en main, il m’aida à faire mon choix. Il détailla chaque plat, en expliquant d’où il provenait, quels ingrédients il contenait, comment on le préparait, quel vin choisir pour l’accompagner.
Lorsque je lui dis que je n’aimais pas le riz de veau, ne voulant pas manger de riz, il m’expliqua, avec un sourire charmant, sans s’offusquer de ma question qui devait lui paraître idiote, qu’il n’y avait aucun souci : le riz de veau ne contenait pas un seul graine de riz.
Il dit : « Monsieur », sans élever la voix, et déjà le serveur réapparut dans l’embrasure de la porte, en portant un plateau sur lequel se trouvaient deux flûtes.
« Pour vous, à votre avenir, dit-il. Vous le savez comme moi : hier, j’ai fait preuve d’insolence. Vous m’en voyez profondément désolé. Je crois qu’il n’y a qu’une façon pour m’en excuser : en vous offrant un verre de champagne. Et j’espère que vous ne refuserez pas de prendre le déjeuner avec moi. »
Il n’avait plus rien de cet homme nerveux aux traits tendus qui s’était rué sur moi et m’avait posé des questions impertinentes. Il était calme, posé, contrôlé. Il semblait comme pénétré de l’importance de ma présence et prêt à tout faire pour me mettre à l’aise. Il buvait et mangeait lentement, en dégustant chaque bouchée, en mastiquant les yeux fermés, yeux qu’ensuite il ouvrait doucement, timidement, en évitant de me regarder, comme si le met qu’il venait de savourer lui procurait une sensation proche de l’extase - extase toute personnelle et ineffable à laquelle, si c’eût été possible, il aurait voulu m’initier.
Il parlait peu. Il me posait quelques questions sans importance, m’écoutait, en me regardant fixement, sans bouger. L’homme fruste, bavard, impoli de la veille était devenu un homme discret, doux, prévenant, galant.
À deux heures moins le quart le serveur s’approcha et lui dit à l’oreille :
« Je devais vous signaler qu’il est l’heure.
- L’heure ?
- Le travail de Madame, Monsieur.
- Oui, dit-il, hélas, allez le chercher. »
Et le serveur se dirigea vers l’armoire au fond de la pièce d’où il sortit mon manteau qu’il m’apporta en le tenant exactement comme auparavant : en étendant les bras, en le touchant légèrement aux épaules, manteau qui pour ainsi dire se mit à marcher au ras du sol vers moi à travers la pièce jusqu’à ce qu’il recouvrît mes épaules.
« Monsieur m’a demandé de vous raccompagner à votre travail », dit le serveur.
Et, en regardant d’un air entendu mon hôte : « Il pleut. Monsieur tolérerait-il que nous laissions Madame errer dans la rue sans parapluie ?
- Non, c’est inconcevable. Mais qu’en dit Madame ? N’oubliez pas, mon cher : quoi qu’on fasse, toujours, afin de ne jamais manquer au respect qu’on lui doit, demander l’avis de la dame. »
Le serveur me demanda mon avis. Je lui répondis que je trouvais son attention touchante, mais que, n’ayant que quelques dizaines de mètres à parcourir, et craignant que mes collègues, me voyant accompagnée par un homme, n’y trouvent matière à médisance, je me voyais obligée de décliner son offre.
Je retournai au travail, seule, sans parapluie, comblée par le délicieux repas qu’on m’avait offert, toute heureuse d’avoir vécu, le temps de notre déjeuner, des instants dont je savais que je pourrais les compter parmi les plus importants de ma vie.
Je n’en parlai à personne. J’avais là ma première petite aventure sans lendemain, aventure secrète à laquelle mes collègues envieuses, toujours friandes d’histoires lubriques, trop stupides pour saisir l’importance d’un rendez-vous de ce genre, où seuls avaient compté la prévenance et le respect, ne comprendraient rien.
Chapitre 3
Le mercredi suivant je retrouvai cette même enveloppe sur mon bureau : l’enveloppe bleu clair, à la senteur de jasmin. Je l’ouvris, dépliai la lettre, lus le poème thaï, parcourus la carte de visite, m’arrêtai au message laconique au bas de cette carte – carte dont j’admirai l’envers, l’endroit, que je humai, en l’écrasant contre mon nez, que je ne cessai de palper. Vers midi je quittai mon travail et me rendis à La Vignette. Le même serveur me guida vers la pièce à côté du comptoir. Mon hôte m’y attendait déjà.
Le fait que je connaissais peu à l’étiquette l’amusait. Il trouvait cela « drôle » que je me hâte de nouer ma serviette autour du cou – coutume « désuète et du menu peuple » selon lui; il suggéra de la déployer sur les genoux. Il m’apprit quels verres utiliser pour boire le vin, l’eau, les liqueurs. Mes expressions familières, les mots que j’inventais, en mélangeant le thaï et le français, au lieu de le choquer, le charmaient. Lorsque je lui demandais de me corriger, croyant avoir fait une bévue grammaticale, pour toute réponse, il souriait, en disant que j’avais fait une trouvaille. Il était inutile d’avoir honte de ma façon de m’exprimer : mon français avait, pour l’instant, par manque de pratique, quelque chose de « vaguement enfantin » - mais « avec patience et courage », en m’inspirant de sa façon de parler, j’arriverais sûrement à le rendre aussi léger et efficace que le sien.
Bientôt, nous nous vîmes chaque mercredi. Ma semaine s’organisait autour de ce jour où je le rencontrais, dans une atmosphère de confiance et de sympathie réciproque. Je lui parlais de mes collègues, sottes, bornées, incompétentes, des clients qui, de concert avec elles, ne rataient aucune occasion de m’humilier. Il ne m’interrompait jamais. Chaque fois que je lui parlais de ma gérante, son visage se rembrunissait. Il se disait scandalisé par la façon méprisante dont elle me traitait.
Vers la fin d’un de nos déjeuners - le serveur déjà s’avançait vers moi, portant mon manteau à bout de bras -, il me proposa de nous revoir le dimanche suivant.
« Cela vous profitera, dit-il. Mon médecin me l’a prescrit. « Sortez, m’a-t-il dit, prenez l’air, sortez vous dégourdir les jambes ! »»
Six jours sur sept je me trouvais assise sur un tabouret en face d’un téléphone muet, avec interdiction formelle de quitter ma niche. De petites sorties en ville me feraient du bien.
Désormais, chaque dimanche, à trois heures de l’après-midi, il vint me chercher à la sortie du métro Louvre-Rivoli. S’il pleuvait ou s’il faisait froid, je l’attendais dans un abri à quelques pas du musée. Il passait, à vitesse ralentie, devant le trottoir, me cherchait du regard, débloquait la sécurité de la portière, et je montais dans sa voiture. Ensuite, « on rayonnait sur Paris ». Nous visitions des quartiers où je n’étais jamais allée. Nous nous promenions dans un parc, nous longions les boulevards, nous visitions un musée. Tard le soir, nous allions dîner.
Il connaissait des restaurants dans tous les arrondissements. Dès qu’il entrait, les clients, figés sur leur siège, se taisaient; ensuite, un murmure s’élevait : on le lorgnait du coin de l’œil, parlait de lui à voix basse. D’un pas ferme, décidé, il marchait vers la table qu’il avait choisie. Cette table pouvait être libre ou non : peu lui importait. Si d’autres clients se trouvaient attablés là où il avait choisi de dîner, ils se levaient précipitamment, comme pris d’effroi en le voyant s’approcher. Alors, l’air absent, avec une expression placide sur le visage, comme si tout cela ne lui concernait pas, il attendait que la table soit débarrassée, avant de faire les derniers pas qui l’en séparaient ; et en souriant il reculait mon siège, aidait à m’asseoir et s’asseyait en face de moi.
Aussitôt, les serveurs, accourus des quatre coins de la salle, s’affairaient ; qui se hâtait de nous apporter une nouvelle nappe, qui les couverts, les assiettes, les serviettes, qui du pain, de l’eau; en quelques secondes, la table était dressée. Le patron et la patronne s’empressaient de venir nous serrer la main. Le sommelier, debout derrière eux, essoufflé (il s’était précipité hors de la cave pour nous rejoindre au plus vite), attendait qu’ils soient repartis pour nous offrir ses meilleures bouteilles, recouvertes de poussière et de toiles d’araignée.
C’est à sa demande (il disait aimer « prolonger les jours merveilleux que je passe avec vous ») que j’acceptai de le voir dès le matin, en prenant le petit-déjeuner avec lui. À la fin d’un de ces petits-déjeuners, gênée de le voir toujours payer mes notes, je demandai mon manteau. Un serveur me l’apporta. Il traversa la salle en le tenant à une distance respectable de sa poitrine et le déploya à ma droite, tout raide, le bas du manteau touchant le sol, tandis que je tâtais la pochette intérieure, cherchant mon portefeuille.
« Non, dit-il, avec une grimace de dégoût. Ramenez-moi ça.
- Monsieur ?, demanda le serveur, qui ne comprenait pas.
- Cette chose-là. Ôtez-moi ça. »
Et comme le serveur ne réagissait toujours pas, soudain furieux, de la main gauche il repoussa le bras du serveur, qui s’éloigna, en emboîtant le pas à mon manteau qui, par sa seule raideur, semblait marcher devant lui. L’instant d’après, de sa main droite, d’un geste élégant, rapide et routinier, il sortit sa carte bleue de la pochette de sa chemise, en disant, avec un sourire :
« Je voyage léger.»
Et, en contemplant quelques instants les reflets de la lumière sur sa carte, posée dans la paume de sa main :
« Vous l’aurez bien compris. Non, n’insistez pas. Sachez que je réglerai toujours la note. Je le fais ni par courtoisie, ni parce qu’ici, en France, c’est la règle d’or de l’étiquette. C’est une obligation morale que j’ai envers vous.»
Et, en relevant légèrement les sourcils, d’un air sévère, comme un père qui vient de gronder son enfant, il posa la carte sur le plateau en argent que lui tendait le serveur.
Ce jour-là, nous avions l’intention de prendre le café dans un établissement au bois de Vincennes, tenu par un de ses amis. Alors que nous étions déjà en voiture, il me proposa de « faire un petit crochet par l’Île Saint-Louis. »
Là, dans une petite rue tranquille, il s’arrêta devant une maison en pierre de taille. Il effleura un bouton sur son volant : la porte cochère s’ouvrit. La voiture s’y engagea ; il la gara dans un large passage sombre qui débouchait sur une cour intérieure dallée.
« Venez, dit-il, en ouvrant ma portière, j’ai quelque chose à vous montrer », et, en m’aidant à enfiler mon manteau : « D’ailleurs, ne crois-tu pas qu’il est temps de laisser tomber le « vous » ? » (C’est ainsi, sans demander mon avis, que désormais il s’autorisa à me tutoyer.)
Nous prîmes une porte à droite et entrâmes dans un grand hall. Le plafond était recouvert de moulures représentant de petits enfants nus aux joues rosâtres, aux cheveux bouclés. Le dessous de leur corps disparaissait dans des coquilles de mer.
De ce hall partait un escalier en marbre, recouvert d’un tapis bordeaux, calé entre les marches par des barres couleur or, bordé d’une rampe grillagée. Après avoir monté plusieurs étages, il poussa un des battants d’une porte massive, en chêne, et m’invita à le suivre dans un couloir étroit, lambrissé, percé de plusieurs portes.
Il sortit une clef, ouvrit une porte d’où jaillit, dès qu’il l’eut ouverte, un jet de lumière qui inonda le couloir. En face de nous : une pièce spacieuse, vide. Les murs étaient peints d’un blanc brillant ; le parquet luisait, comme si on venait de le cirer. Par les fenêtres de la pièce je vis un foisonnement de branches d’arbres, remuées par le vent.
« Le premier séjour, dit-il. Il donne sur un jardin intérieur. »
L’autre séjour donnait sur la rue. Au milieu de la pièce, sur un pied de marbre de Carrare, se trouvait une fontaine ; on y entendait le clapotis régulier d’un petit ruisseau paisible qui courait dans son propre lit, fait de métal recouvert de tiges de laiton, tout le long de la façade.
L’appartement comptait, outre les deux séjours, une cuisine équipée, trois chambres, deux salles de bains, chacune pourvue d’une baignoire, d’une douche, d’un bidet et d’un grand lavabo, tous carrés, de style ancien, avec une tuyauterie en fonte nickelée.
Au sortir d’une longue pièce étroite, uniquement destinée à ce qu’il appelait « l’habillage », je m’arrêtai, abasourdie, éblouie : je n’avais jamais vu d’appartement aussi grand, confortable, lumineux.
Il attendit quelques instants, puis, en faisant un petit geste désolé, comme pour s’excuser de ce qu’il venait de me montrer :
« Voilà mon plus petit appartement, dit-il. Il est vide pour l’instant. »
Pourtant, cet appartement faisait plus de trois cents mètres carrés.
Je murmurai :
« Quel est le loyer ?
- Douze mille euros par mois.
- Charges comprises ?
- Non. »
Je me tus, stupéfiée.
Tandis qu’il refermait la porte de l’appartement à clef, il reprit, d’une voix suave, compréhensive :
« Oui, je sais. Douze mille euros par mois, ça te semble aberrant. Note que ce n’est pas cher du tout. Ici, à Paris, proportionnellement, le prix du logement diminue à mesure que l’appartement est plus grand. C’est le paradoxe de l’immobilier: plus on débourse, plus on y gagne. »
Je n’y comprenais rien ; il s’en aperçut, et sur un ton dur, carré :
« Disons-le comme ça : plus cher on loue, plus on en a pour son argent. Il n’y a que les pauvres et les avares qui se font rouler. C’est une des premières leçons de l’immobilier. »
Alors que, après avoir emprunté un autre couloir, nous descendions un escalier en marbre rose débouchant sur la cour, je l’entendis murmurer cette petite phrase :
« A moins que tu veuilles venir y habiter. Alors je pourrais… »
J’en fus toute attendrie. Cet appartement lui appartenait ; il était disposé à me le louer. Mais, par crainte de m’obliger, il n’osait pas me le proposer à voix haute. Dans la cour je lui demandai :
« T’ai-je bien compris ? Tu veux donc me louer cet appartement ? À prix d’amis ? Je t’avoue que, même là, je ne sais pas si je pourrais le payer. Tu sais comme moi : les moyens me manquent… » – mais il m’interrompit.
« Il doit y avoir malentendu.
Et d’un ton sec, vexé :
- Désolé, je ne crois vraiment pas t’avoir proposé cela. »
Cela jeta un froid. Ce n’est que dans la voiture, en continuant notre route vers Vincennes, qu’il me dit:
« Tu l’auras bien compris. Je possède quelques appartements. Dans cette maison entre autres. Ça te plairait que je te les montre ? »
À peine avais-je répondu : « Oui, si tu veux », d’une voix faible, sans trop de conviction – qu’il freina brusquement, fit demi-tour et prit la direction de Neuilly.
Ce jour-là, toute la matinée, il m’emmena dans les quartiers Est de Paris ; à chaque fois, dès qu’il avait garé sa voiture, le même rituel se répétait : il me priait de sortir un étui de la boîte à gants. C’est en maugréant qu’il le prenait sur ses genoux, l’ouvrait et cherchait, dans un imbroglio de clefs et de porte-clefs, les clefs de l’appartement ou de l’immeuble que nous allions visiter.
« Tu sais, l’immobilier, dit-il, ce n’est pas très joyeux comme occupation. Il y faut de la patience, de la ténacité surtout. C’est harassant. À peine un problème est-il réglé, qu’il faut déjà s’occuper d’un autre. Souvent ce ne sont que des bagatelles. Un robinet qui coule, un problème avec la tuyauterie. Envoyer des rappels aux locataires, s’occuper des impayés, négocier avec les assurances, les entrepreneurs - tout ça n’a rien d’exaltant. Et puis, savoir que tout ce travail, finalement, on le fait pour l’état qui vous chipe la moitié de vos revenus. C’est énervant, prenant, abrutissant. Mais, jusqu’à nouvel ordre, ça rapporte. »
Au cours d’un de nos dîners, il avait prétendu avoir « un détachement souverain» face aux « questions d’argent ». Il aimait « débourser sans compter». Mais lorsqu’il m’expliquait les avantages et les inconvénients de l’immobilier, sa voix prit un ton grave, décidé, son visage s’anima : ce qu’il disait dédaigner, semblait à la fois le passionner. Je l’écoutai, sans l’interrompre. Je ne voulais pas qu’il eût la fâcheuse impression que ce sujet m’intéressât.
Après avoir visité son énième appartement, il dit, en m’invitant à remonter en voiture : « Voilà, c’est tout ». Nous avions fait « le tour d’horizon de ses propriétés ». Mais il précisa qu’évidemment « ce n’était pas vraiment tout ». Il avait quelques chantiers, mais qui sûrement ne m’intéresseraient pas. Et « du liquide aussi, par ci, par là », « d’assez grosses sommes » à vrai dire, qu’il « préférait garder de côté », car l’immobilier, « on en a beau en avoir assez, il faut toujours se méfier : ça peut monter, ça peut chuter. »
Je jetai un regard vague sur la rue, sortis un peigne, ouvris le pare-soleil et commençai à peigner mes cheveux, en me regardant attentivement dans le miroir.
« Tu fais donc dans l’immobilier ?
- Disons que oui, en effet, je fais dans l’immobilier.
Et, d’un ton détaché, masquant ma méfiance à son égard :
- Mais alors, dis-moi, pourquoi t’es-tu présenté comme pharmacien ?
- Que veux-tu dire par là ?
- C’est bien ce que tu as fait imprimer en grandes lettres sur ta carte de visite : pharmacien.
- Oh, ça !
Et il m’expliqua qu’il se considérait toujours comme pharmacien, mais qu’il avait dû vendre sa pharmacie il y a quelques années ; il avait réinvesti l’argent dans l’immobilier. Choix judicieux : depuis, la valeur de ses biens avait triplé. Si bien qu’à sa propre surprise il était devenu hommes d’affaires, spécialisé dans l’immobilier. Il n’en dit pas plus ; mais il ajouta, après quelques secondes de silence :
« Tu sais, mon ex-femme, c’était une gourmande. »
Puis, tout à coup, en fixant la chaussée devant lui, il me demanda :
« Pourquoi es-tu venue vivre en France ? Tu ne comptes tout de même pas te marier ? Avoir les pieds et mains liés ? »
Et, d’un air nonchalant :
« Note que, de ton point de vue, ça te conviendrait. Savais-tu qu’en France, lorsqu’on se sépare, c’est toujours la femme qui prend l’argent ?»
Il se tut ; et reprit, en se tournant vers moi, en me jetant un regard plein d’amertume :
« Et si votre femme vous laisse un fils qui vous plume, c’est à se demander à quoi ça peut bien servir de se marier. »
C’est ainsi que j’appris qu’il avait un fils de trente ans. Un « vaurien », qui lui avait causé « un tas d’ennuis ».
« C’est quelqu’un d’infâme, me dit-il, un ingrat. J’aurais honte de te le présenter. On dirait qu’il est sorti droit de sa mère. Il ne s’intéresse qu’à l’argent. »
Les visites à ses appartements et ses immeubles, ses confidences malvenues et interminables (à chaque immeuble il m’expliquait à quel prix il l’avait acheté, calculait à haute voix combien il gagnerait à le rénover pour ensuite le revendre ou le louer), ses monologues faussement désabusés sur sa fortune – tout cela m’avait exténuée.
« Je sors, dis-je, en poussant la portière. J’étouffe. Dépose-moi au prochain feu rouge, laisse-moi rentrer.
- Pour aller te morfondre dans ton petit appartement ? Non. Je m’en voudrais. Tu es blême, blanche comme un linge. Allons plutôt prendre le déjeuner à Neuilly. Ensuite, nous irons chez moi. Tu le mérites : on a eu une matinée chargée. »
Comme je continuai à refuser, il proposa de prendre le déjeuner dans le bistro le plus proche. Le service était lent. Le serveur, après s’être longuement entretenu avec un client au comptoir, nous servit d’un air grincheux. L’endroit était petit, mal éclairé. Ces conditions désagréables, au lieu de l’énerver, le rendirent d’autant plus prévenant à mon égard. Il me regarda manger avec une attention qui virait à l’attendrissement. Il en fit même trop : il complimenta les plats, qu’il considérait « simples mais bons » (il savait, comme moi, que c’étaient des plats congelés qu’on avait réchauffés), prétendit que c’était bien de vivre « à la dure » de temps en temps (« mais pas trop, tu es bien d’accord avec moi »), et engagea la conversation avec une jeune femme au visage carré, à la peau grasse et sale, comme une vitre mal lavée, avec des cheveux trop fins, déjà gris, assise à la table voisine.
Placé dans cet autre milieu, loin de ses biens, de ses soucis, il perdit de sa dureté, de cette espèce de frénésie du calcul et du gain qu’il avait eue en visitant ses appartements ; il redevint gentil, doux, affable. Je lui découvris même un soupçon d’humour : en réponse à cette jeune femme, qui commença à nous parler de son divorce et à nous énumérer ses problèmes de santé sur un ton monotone et amer, il lui dit quelques paroles bien choisies, qui la firent sourire. Et tout en riant (ce qui la rendit plus laide encore, car ses dents étaient jaunies), elle conclut que « la vie, somme toute, avait du bon aussi ».
« Tu comptes toujours rentrer chez toi ?, demanda-t-il, après avoir payé la note.
Ses paroles gentilles, sa conduite dans ce bistro m’avaient rassurée.
« Non. Allons-y, chez toi, comme tu l’avais prévu. »
Une fois qu’il eût garé la voiture en face du bistro, je me jetai sur le siège arrière et fermai les yeux. Et c’est toute engourdie par le repas, en m’assoupissant, bercée par le ronronnement régulier du moteur, que je me laissai conduire chez lui.
Chapitre 4
Il habitait une maison en pierre de taille. Immeuble imposant, écrasant, haut de quatre étages, surmonté d’un grenier, et qu’on remarquait immédiatement en entrant dans la rue. La façade, plus large que l’hôtel cinq étoiles qui se trouvait à droite de son immeuble, s’étendait sur dix fenêtres. Une rangée de poteaux, reliés entre eux par des chaînes en fer, s’alignait sur toute la longueur du bâtiment. De grands panneaux, appliqués contre le mur à hauteur du rez-de-chaussée, ainsi que de grandes lignes blanches, obliques, tracées sur la chaussée, interdisaient le stationnement.
Un fronton surplombait la façade; fronton flanqué de deux cheminées minces et longues auxquelles s’accoudaient deux femmes dans des robes moulantes, tenant chacune un flambeau à la main. Elles étaient tournées vers la rue, la tête haute, regardant droit devant elles, leurs pieds nus reposant sur le bord de la corniche. Les balcons, hauts, profonds, étaient pourvus de rambardes grillagées.
Il effleura un bouton sur son volant, et la porte cochère s’ouvrit. Dans le passage, un employé en uniforme gris foncé se hâta d’ouvrir ma portière. Il prit le volant et rangea la voiture dans un bâtiment au fond de la cour.
Tout comme à l’Île Saint-Louis, nous prîmes un escalier dans le hall à droite du passage. Ici, ni moulures ni décorations superflues : les murs, les plafonds étaient dépouillés, d’un ton blanc cassé. À l’entrée de ses appartements, au troisième étage, dans un vestibule lambrissé, un homme, assis sur un banc, se leva, fit quelques pas vers moi.
« Madame, je ne crois pas… », et il étendit le bras droit, me repoussa vers la porte.
Mais il lui commanda, d’un ton sec, mécontent :
« Assez. Elle est mon invitée. Aide-la à ôter son manteau. »
Et l’homme, soudain souriant, m’aida à me débarrasser de mon manteau, le prit délicatement entre ses mains, le transporta comme un sac oblong, balançant doucement à trente centimètres devant lui, et alla le pendre sur une tringle en bois dans un placard.
« Viens, dit-il. Je me réjouis d’enfin pouvoir te recevoir chez moi. »
Il m’invita à prendre l’apéritif dans le séjour. D’une pièce contiguë provenaient des bruits de cuisine. Un cuisinier vint nous parler des plats qu’il préparerait pour nous. Peu après, alors que nous nous trouvions assis face à face à une grande table dressée au milieu d’une autre pièce, deux serveuses entrèrent. Elles nous apportèrent de petits bols transparents, remplis d’eau chaude parfumée.
L’une d’elles se posta à côté de moi, prit ma main, écarta mes doigts, les mit à tremper dans l’eau ; elle glissa un tissu le long de mon front, mes joues, tissu tiède qu’elle laissa reposer quelques instants sur ma nuque ; ensuite, elle prit à nouveau mes mains, les lava, me massa les doigts, les sécha. L’autre serveuse fit de même avec lui.
Tandis que les deux femmes se retiraient, je les entendis échanger quelques paroles en thaï. Leur dialecte me frappa, leur prononciation aussi : elles chantaient plutôt qu’elles ne parlaient, avalaient les r et les t, et chaque consonne à la fin d’un mot était suivie d’un e marqué. Je les rappelai, les interrogeai en thaï. Elles venaient toutes deux d’un village proche du mien. L’une d’elles, la plus petite, travaillait à la cuisine, l’autre, d’habitude, nettoyait, mais remplaçait une collègue serveuse partie visiter ses parents malades.
Cette conversation agréable – ce n’étaient qu’exclamations joyeuses, racontars sans importance, anecdotes amusantes sur les habitants souvent farfelus de notre village (nous parlions, entre autres, du sage d’un village voisin qui souvent siégeait comme juge et avait l’habitude de rendre son verdict en disant : « Que celui qui n’a jamais envisagé, un jour, de faire ce que nous reprochons à la personne que nous inculpons – que celui-là ou celle-là alors se lève et juge à ma place !»), ce petit bavardage sans conséquence, il l’interrompit brusquement, en disant : « De quoi parlez-vous ? Vous complotez contre moi, les femmes ? » Et d’un geste énervé, il renvoya les deux serveuses.
Dès lors, jusqu’à la fin du dîner, un pli se dessina sur son visage, pli contrarié, coulant du front jusqu’à la joue gauche.
Lorsqu’on nous eut servi le dessert, soudain, son visage s’assombrit. Il arrêta de parler, me regarda fixement. J’évitai son regard et, en fixant l’anneau de ma serviette, lui dis, d’un air ingénu :
« Comme c’est ravissant. »
Je roulai l’anneau entre mes doigts, repris :
« C’est charmant, ces deux R entrelacés ! Qu’est-ce ? Des initiales ? De qui ? Voyons, ces deux R, pourquoi les avoir gravés sur cet anneau ? Qu’est-ce que cela pourrait bien signifier ? »
Il bredouilla, d’un air gêné, qu’il « ne savait trop», que « cela avait peu d’intérêt ».
Je déposai l’anneau. Il continua de me fixer ; pour faire diversion, je fis quelques remarques élégantes sur les plats, en demandant qu’il fasse venir le cuisinier ; j’aurais voulu le remercier.
Mais il répondit : « Il est trop occupé pour l’instant. Allons plutôt visiter l’immeuble. Suis-moi. »
Et, tout à coup pressé, d’un geste brusque, il poussa sa chaise en arrière et se leva.
« Toutes ces pièces, les espaces inutilisés que tu trouveras ici, dit-il en descendant l’escalier, je suis sûr que cela t’impressionnera. Moi, ça me rend triste.
« T’ai-je déjà dit que, lors de mon divorce, ma femme voulait que je vende la maison ? J’ai refusé. J’ai préféré vendre ma pharmacie. J’y étais à l’étroit. Pourtant, je m’y étais toujours plu. Ici, tout est grand, démesuré. Ce manque d’ornements, ce style soi-disant moderne, sobre, ces grands espaces sévères, vides – c’est désolant ; c’était au goût de ma femme. »
Nous avions atteint le passage au rez-de-chaussée. Il s’adressa au portier, posté dans une sorte de guérite accolée à la loge.
« Tu peux rentrer.
L’homme parut surpris ; et d’un air obséquieux :
- Merci, dit-il, mais permettez-moi d’attendre que toutes les employées soient sorties. Ensuite, je fermerai.
- Entendu. »
Au fond du passage, à droite, un chemin dallé menait vers un petit bâtiment blanc, à toit bas, pourvu d’une porte. Il l’ouvrit.
« Viens, descends.»
Un escalier en béton menait à un couloir voûté, froid, humide. Une longue rangée de portes ouvertes laissait entrevoir des pièces plongées dans l’obscurité.
« Mes caves à vins, dit-il. Ou plutôt, ce qu’il en reste. »
Je ne vis que des murets d’un blanc sale, des casiers en métal rouillés, et, par terre, des cageots noircis, rongés par la mérule. De cette pièce se dégageait une forte odeur de salpêtre et de moisi.
« Deux semaines après m’avoir quitté, dit-il, mon ex-femme est venue voler mes grands crus.»
Et, d’un air accablé, en me montrant un soupirail côté rue :
« Ils sont entrés par là. Elle et son amant. Comme des cambrioleurs ordinaires. Ils ont tout embarqué dans une camionnette garée devant l’immeuble. De nuit. Le portier était parti, je dormais.
Et, d’une voix lasse :
- Je pourrais profiter de ces caves. Il suffit d’abattre les parois pour en faire des garages. Mais la mairie s’y oppose. Interdiction de toucher à la façade. Sais-tu ce qu’ils m’ont écrit ? « On ne peut altérer l’aspect d’un immeuble datant du début du siècle passé. » En d’autres mots : interdiction formelle d’améliorer son espace de vie, de tirer profit de sa propre maison. »
À l’arrière de la cour s’élevait un autre bâtiment, large et dont le devant était composé de deux grandes portes coulissantes. La porte de droite donnait sur le garage ; celle de gauche sur une ancienne remise ; il y stockait ses petits « trésors » qu’il aimait dénicher chez un antiquaire près du Parc Monceau. Il était particulièrement fier d’une table de billard qui valait « son poids en or ».
« Que comptes-tu en faire ?, lui demandai-je.
Il me regarda, étonné.
- Patienter, et la revendre – au prix fort.
Et, en prenant le ton péremptoire d’un guide :
- Ce petit bâtiment a été construit par les premiers propriétaires. Le côté droit leur servait de remise pour leurs attelages ; à gauche se trouvait l’écurie. Vas-y, jette un coup d’œil si tu veux. Tu trouveras, contre le mur du fond, derrière le billard, des râteliers en bois, une mangeoire, et, à ta gauche, deux poteaux massifs en bois de chêne, hérissés de clous et de crochets : on y pendait la cravache, le mors, les brides. »
Puis, voyant que je me dirigeais vers la remise, se ravisant.
« Non – mieux vaut pas. Tu risques de buter contre mes chaises.
- Tes chaises ?
- Eh oui, mes chaises. Elles sont précieuses. Elles ressemblent à des prie-Dieu, à dossier haut et siège assez bas. Mais elles servaient à tout autre chose ! On les adossait contre la table de trictrac et on s’y agenouillait. C’était commode pour les curieux qui voulaient suivre le jeu sans gêner les joueurs. Je les ai rachetées à l’ancien propriétaire ; il prétendait les tenir de ses aïeux.
- Et comment les appelle-t-on, ces chaises ?
- On les appelait des « vue-jeu ». »
Il avait acheté « ces choses-là », et « d’autres antiquités aussi » - trois tables de poker, de vieux tapis de billard, un porte-queues en palissandre, deux tables de trictrac (« aussi anciennes que celles qu’on trouve dans les musées »), des rafraîchissoirs du dix-huitième siècle (« Tu ne connais pas ? De petits meubles de service sur roues, recouverts de marqueterie et percés de deux trous à la surface pour y ranger les bouteilles. ») - parce qu’il avait rêvé, un jour, de reconstruire les salons de jeu du temps de la Régence. Il avait passé des années à s’informer sur les meubles de cette époque, à parcourir des livres, à chiner. Depuis le départ de sa femme, tout à coup, il ne s’y intéressait plus.
« Tant pis, ces babioles, je le garde. Qui sait si, dans dix, vingt ans, on ne se les arrachera pas ? »
Et, en montrant le mur mitoyen à sa gauche :
« Sais-tu qu’à l’emplacement de l’hôtel d’à côté existait un passage à couvert, par où les premiers habitants de mon immeuble accédaient à la remise par mauvais temps ?»
Un couloir en courbe, partant de ce passage, avait desservi son immeuble : il contournait l’arrière de la maison et donnait sur l’ancienne salle à manger des domestiques. Et ce qui était plus curieux encore : un autre couloir, courant en partie en parallèle avec le premier, débouchait sur un escalier dérobé à gauche de l’immeuble.
« Ce deuxième couloir servait aux rendez-vous galants. L’invitée entrait par le passage à couvert, descendait de voiture, empruntait le couloir secret, montait l’escalier et rejoignait le maître de maison – de cette maison-ci, s’entend. Celui-ci l’accueillait en robe de chambre, abondamment parfumé, j’imagine, dans un petit cabinet qui sortait en saillie dans l’immeuble voisin. Un boudoir jouxtait le cabinet et un corridor discret, aux murs tapissés de damas bordeaux, menait à sa chambre à coucher. Un nid d’amour extérieur en quelque sorte, et qui néanmoins faisait partie de la maison. Une corbeille qui ne donnait pas sur la rue mais pénétrait dans la maison voisine. Quelque chose d’exceptionnel. Chaque historien de l’art te le dira. Mais il n’en reste plus rien. Les architectes de l’immeuble d’à côté ont tout détruit. C’étaient des ignares, des barbares. Ils se croient tout permis.»
Et, en feignant ironiser :
« Si j’avais pu, j’aurais acheté le tout en m’installant ici, cet immeuble-ci et l’immeuble voisin - et j’aurais eu un vrai hôtel du début du siècle passé, avec toutes ses commodités : domestiques, luxe, confort et plaisirs ! Viens, on monte. »
Mais au lieu de quitter la cour et de se diriger vers le grand escalier, il se retourna et m’indiqua une porte en métal pratiquée dans le mur qui faisait face au garage.
« Suis-moi. »
J’entrai dans un petit espace en béton, peint en bleu pâle, et qui fonctionnait comme un sas minuscule, donnant accès à un ascenseur. Il y entra, dit : « Deuxième étage », sans élever la voix, l’ascenseur se mit en marche et l’instant d’après s’ouvrit sur l’autre côté, sur un long couloir sombre.
« Ma chambre d’amis, dit-il. Tout cet étage. Malheureusement, ces dernières années, depuis que ma femme m’a quitté…
- Que s’est-il passé ?
Et d’une voix triste, étouffée :
- C’est le jeu des loyautés – c’est assez compliqué. Tu sais ce qui se passe lors d’une séparation. Les amis communs hésitent : quel parti choisir ? Ils ont cru ma femme, qui leur avait dit que j’étais un monstre. Ils ont déserté. »
Il me devança dans le couloir. Quelques portes étaient ouvertes. Partout, les rideaux étaient tirés. Des housses noires recouvraient les meubles. Dans une des pièces, un grand lit double avait été démonté : on n’en voyait plus que l’armature et quelques planches, contre la paroi. Dans la pièce suivante : à nouveau un double lit, mais sans matelas - lit coincé entre deux lits pour enfants, l’un touchant le chevet, l’autre le pied du lit. Dans une autre pièce, plus petite : un berceau, au milieu de la pièce, entouré de quatre chaises, disposées en cercle, comme prêtes à accueillir les invités qui viendraient s’émerveiller devant le nouveau-né qui y dormait. Dans l’avant-dernière pièce, à gauche, contre la paroi : une petite commode, un meuble chiffonnier en forme de violoncelle sur lequel étaient posés trois assiettes et deux verres.
Comme je voulais m’avancer plus avant dans le couloir :
« Non, attends, dit-il, tourne-toi vers la porte, regarde. »
Quelque chose se mit à bouger dans cette pièce – à droite, devant les rideaux tirés.
Un léger frottement sur le parquet. Et une silhouette devint visible.
« Tu ne me croiras pas : c’est une employée. »
C’était en effet une employée, affublée d’un costume étrange. Je distinguai vaguement une sorte de capuchon noir qui cachait sa tête et une longue veste sombre couvrant son corps jusqu’aux chevilles. Employée qui passait son temps à une tâche qu’elle exécutait d’une façon tout aussi vague, avec peu d’entrain : elle s’affairait avec un plumeau en demi-cercle monté sur une longue tige en métal. En se tenant sur la pointe des pieds, elle en cognait l’extrémité contre les parois et le plafond.
Il fit un pas dans la pièce, dit : « Bonjour. »
Elle se retourna, releva le capuchon, nous taxa d’un regard froid, sombre, resta sourde à son salut, ramena le capuchon sur son visage et, lentement, avec langueur, reprit sa tâche.
Lorsqu’elle s’arrêta de travailler (ses mouvements peu à peu ralentissaient, jusqu’au point où elle devînt immobile), j’eus du mal à la voir dans la pénombre. Après quelques secondes, en tenant ce plumeau à l’horizontale, elle fit quelques pas vers la gauche, et passa devant la chiffonnière. Son corps se confondit avec la silhouette du meuble ; le plumeau se redressa, s’aligna sur le dessin d’un rideau, strié de lignes verticales; et on ne la distingua plus.
« C’est une de mes employées les plus discrètes, dit-il en s’éloignant de la porte. C’est assez curieux. Je la trouve toujours là où je ne m’y attends pas. »
Après avoir traversé ce long couloir, il ouvrit une double porte : nous nous trouvions à nouveau dans la cage d’escalier principale.
« Viens », dit-il ; et d’un pas vif il descendit au premier étage, m’attendit sur le palier, la main posée sur la poignée d’une porte. Alors même qu’il l’ouvrait, j’entendis un vacarme assourdissant : plusieurs portes se mirent à claquer au-dessus de nous ; des éclats de voix, des cris, suivis d’une saccade de pas rapides qui fit vibrer le plafond. Je tressaillis. Il me rassura : non, il n’y avait pas d’intrus dans l’immeuble ; ce n’était pas une descente de police musclée; c’étaient les employées qui, depuis six heures moins le quart déjà, avaient l’habitude de se réunir dans le vestibule du troisième étage.
« Tu les entends ? Tout est prévisible chez elles. Chaque jour ces chères employées rongent un quart d’heure sur leur horaire, tandis que je continue à les payer...»
Bientôt, à six heures pile, elles se rueraient vers la sortie de l’immeuble « comme des cinglées ».
« Écoute, tu verras. », dit-il.
À peine avait-il refermé la porte qu’en effet, j’entendis passer une trentaine de personnes en trombe, dévalant l’escalier en vagues successives. Apparemment cette ruée rapide demandait toute leur attention : elles ne parlaient plus. Leurs pas, vifs, nerveux, résonnèrent sur les pavés du passage. Vinrent ensuite la voix grave du portier, et la voix contrariée d’une employée, criant : « Ouvrez-moi ça ! Vite ! ». La porte cochère s’ouvrit, et il y eut un nouveau vacarme, comme si des soldats d’une armée défaite se bousculaient, s’enfuyaient, poursuivis par l’ennemi.
« Ce sont les cris des employées qui sortent, expliqua-t-il, et des autres, déjà sorties, qui, voulant s’adresser à leurs amies qui se trouvent encore derrière la porte, involontairement referment la porte cochère. Alors, cette porte, on la pousse de l’intérieur et de l’extérieur. La cohue donc. Inutile de t’effrayer. Ça n’a rien de particulier. C’est chaque jour la même bousculade, la même bataille, les mêmes cris. »
La porte cochère se ferma. Enfin, un silence reposant.
Il se dégagea de la porte contre laquelle il s’était adossé.
« Viens, dit-il, en m’invitant à le suivre. Oublions ces employées – on en est enfin débarrassés. Allons voir le premier étage. Je suis sûr qu’il t’intéressera. »
Chapitre 5
Un couloir traversait ce premier étage depuis la cage d’escalier jusqu’à l’arrière de l’immeuble. Couloir bas, en verre opaque, percé de part et d’autre de grandes baies qui laissaient voir l’immense espace qui s’étendait à gauche, à droite et même au-dessus de ce couloir.
« Caprice de ma femme, dit-il. Elle voulait sa salle de gym. Il la lui fallait aussi grande que l’étage. On a dû boucher les cheminées, abattre les parois, détruire l’ancien couloir. Un architecte espagnol s’en est chargé ; ensuite, il nous a proposé de construire un couloir « expérimental », « ergonomique », bref, « moderne ». Ah, ce qu’on entend par « moderne » ! »
Et, tandis qu’il s’engageait dans ce couloir étroit :
« C’est un couloir très particulier. Selon cet architecte, il fallait qu’on s’y sente en contact permanent avec l’environnement. De là : ces grandes baies. Tout devait être « transparent », mot d’ordre de l’architecture moderne, et donc : en verre. Il fallait que le couloir soit naturel aussi, pareil à une taupinière : de là les courbes qu’il décrit. Et il fallait qu’il soit adapté à la taille de celle qui l’emprunterait le plus souvent: ma femme.
- Voilà pourquoi ce couloir est si petit ?
- En effet. Juste assez haut pour laisser passer une seule personne, mince, de petite taille. Ma femme adorait, l’idée d’avoir son petit couloir à soi, « fait sur mesure », lui plaisait. C’était sa « sa petite taupinière privée en verre super ». Elle trouvait ça « génial ».
- Et toi, qu’en pensais-tu ?
- Moi ? On ne se souciait pas de mon avis. Ma femme proposait, l’architecte dessinait, je payais. Cet architecte venait d’Andalousie. J’ignore s’il y a une relation causale… entre, disons, le lieu de naissance et le degré de loufoquerie ; mais quand je pense à cet architecte, je t’avoue, je crois, non, je suis convaincu qu’il doit pour le moins exister un lien indéniable entre l’Andalousie et la folie. »
La salle se divisait en trois parties, séparées par de larges lignes bleu foncé transversales tracées sur le sol, les parois et le plafond.
« Fitness, musculation, wellness », expliqua-t-il en se hâtant vers la seconde partie de la salle. Voilà les trois parties de cette salle. On s’échauffe, on s’exerce, on se repose. C’était la devise de ma femme. Quant à la musculation, elle ne s’y est jamais mise. C’était à moi d’en faire. Rassure-toi : Je ne l’ai jamais fait. Il y a de quoi…»
J’avais déjà vu, rangés le long des parois, de sombres objets, ronds ou rectangulaires, pourvus de cornes, plates ou courbées. Ce que j’avais pris pour des cornes – allant jusqu’à six ou même huit cornes, entortillées comme des pattes d’insecte ou des bois de cerfs entremêlés – étaient des guidons de tapis de course et de vélos d’appartement qu’avait achetés sa femme.
De petits meubles cubiques, placés le long du couloir, étaient bourrés de ballons gonflables, de barres en métal, d’anneaux, de disques, d’haltères. Çà et là je vis flotter de petits carrés lumineux à proximité du couloir ; lorsque la lumière s’intensifiait, les carrés s’étiraient, devenaient des colonnes lumineuses jouxtant le couloir. Leur lumière provenait de petites dalles carrées en verre dépoli, intégrées dans le sol. Ces dalles, à première vue anodines, ne servaient pas uniquement à l’éclairage ; elles s’avéraient être des balances, connectées, par un système électronique, à un tableau qui calculait, à condition qu’on y insérât quelques données supplémentaires, « l’indice de masse corporelle ».
« Veux-tu en savoir plus sur mon ex-femme ?, demanda-t-il.
- Volontiers. »
Il tapota sur un petit écran fixé sur la paroi extérieure de ce couloir en verre : immédiatement apparurent des graphiques, reprenant toutes les données des exercices qu’avait faits sa femme. J’y décryptai sa lutte avec son surpoids, sa tension cardiaque. Celle-ci avait monté durant les premiers mois (« Elle s’irritait de la négligence des entrepreneurs lors de l’aménagement de cette salle. »), ensuite était redescendue et s’était stabilisée à un niveau satisfaisant (« Elle était heureuse : elle pouvait enfin s’adonner à ses exercices comme elle l’entendait »), pour remonter en flèche vers la fin de leur vie conjugale (« Inutile de t’expliquer pourquoi. »).
Un autre écran, monté sur pied, me montrait la silhouette de son corps, de face et de dos : corps sur lequel des mains mystérieuses, hors champ, décochaient des flèches qui flottaient sur l’écran et lentement, en se courbant, venaient se loger dans l’épiderme.
Il approcha ma main de l’écran, m’invita à appuyer mon doigt sur la pointe de chaque flèche.
« Plus fort – pousse, tire-la vers l’intérieur, cette flèche, vers la chair, le squelette, les organes – pousse donc !
- Mais pourquoi donc ?
- Sinon l’écran ne capte pas le signal. »
Et c’est ainsi, en poussant chaque flèche violemment au-dedans de la chair de son ex-femme, que je fis apparaître d’autres cadres qui m’en dirent long sur son foie, sa bile, sa rate, sur le poids et la tension de ses biceps, de ses triceps, de son abdomen, de ses fesses. D’autres cadres encore, plus petits, surgissant à gauche et à droite, m’informaient sur les particularités de son métabolisme, sur la quantité d’eau qu’elle avait bu les derniers mois avant son départ, sur le nombre d’étirements qu’elle avait effectués. Au bas de l’écran s’alignèrent des tiges de couleur métallique sur lesquelles se déployaient des fleurs : elles laissaient tomber leurs pétales qui, avant de disparaître au bas de l’image, se recouvraient de mots tels que « courage », « unicité », « endurance », « créativité ».
« Elle était accro à ces choses-là, dit-il. Il lui fallait des mots qui l’encouragent. Elle chiffrait tout. S’alarmait pour un rien : dès qu’un de ces cadres indiquait un taux de sucre légèrement plus élevé que la moyenne, la voilà qui s’affolait : elle craignait d’avoir le diabète. Au début, elle souriait à l’idée de pouvoir s’exercer dans sa salle de gym ; c’était son petit paradis privé. Elle descendait au premier étage en sifflotant, remontait l’escalier à pas de course. Bientôt, ce n’était plus qu’en traînant les pieds qu’elle remontait chez moi. Elle se plaignait : son corps « la lâchait ». Je l’ai même vue un jour gronder – oui, c’est bien le mot – ses jambes, ses pieds. Plus elle s’entraînait, plus elle sentait qu’elle n’avait toujours pas atteint le degré de souplesse qu’elle s’était fixé. Son vocabulaire s’appauvrissait : les lombaires, les obliques, les pectoraux, les deltoïdes, voilà les seules choses dont elle parlait encore.
- Et toi, ça ne t’intéressait pas?
- Oh, moi, lâcha-t-il, tout ça, ça ne m’a jamais dit grand-chose. »
Il s’approcha d’un gros meuble noir rectangulaire, pareil à une caisse, qui se trouvait contre la paroi ; poussa sur un bouton; ce faisant, enclencha un mécanisme. Le couvercle, lentement, se déporta sur le côté. La caisse bascula, s’inclina devant nous et laissa apparaître, sur la face dégagée par le couvercle, des barreaux en bois, alignés comme ceux d’une échelle, calés entre les parois.
« Ces barreaux, on s’y agrippe, expliqua-t-il, de dos, ou de face, et on fait quelques exercices de stretching. S’échauffer, rappelle-toi. »
Entre-temps la caisse s’était mise à vibrer, tanguer, tandis qu’elle se redressait.
« Après le stretching, il faut faire de la marche. D’abord les barreaux se présentent sur le côté de la machine, comme les marches d’un escalier raide – c’est ce que tu viens de voir. Ensuite, au fur et à mesure que la machine se redresse, l’escalier se déplace et bientôt se trouve sur le côté supérieur de la machine. Une fois que cet engin s’est remis sur pied, on commence à marcher, là-haut, à quelques mètres du plafond. On accélère, décélère, on allonge ses pas en prenant deux, trois barreaux à la fois. Ça a l’air simple. Bien au contraire, c’est éprouvant car insensiblement, l’interstice entre les barreaux s’agrandit. »
La machine grondait, vibrait.
« Ça te secoue, je te l’assure. Comme les barreaux peuvent monter ou redescendre à tout instant, on ne sait jamais à quoi s’attendre : un escalier qui monte, qui descend ? Parfois les barreaux du milieu montent, les autres descendent, formant, dans leur ensemble, comme le pignon d’une maison. Ou ils s’aplanissent, se relâchent comme un tapis qui se détend, s’effiloche, en formant un creux au milieu. Déjà, pour garder l’équilibre, il ne suffit pas d’enjamber, il faut sauter. Il faut prévoir ce qui arrivera, mais on est incapable de le faire. Si on rate un barreau, on tombe. Il arrive qu’un barreau tout à coup se redresse dans toute sa longueur, touchant le plafond, et, immédiatement après, redescend et vous donne un coup de barre violent sur la nuque. On n’y prend garde et, là aussi, on tombe. Alors, assis dans le fond de la caisse (elle est creuse) on se repose. On s’étire, s’agrippe aux barres, et avec la seule force de ses biceps, de ses abdominaux et de ses lombaires, en balançant son corps, on rejoint la plateforme – et vous voilà reparti pour une nouvelle session. Mais si on a le malheur de tomber et de se casser la jambe, incapable de se relever, on disparaît dans le fond de la caisse sans jamais plus en sortir.
- C’est affreux !
Et lui, sur un ton laconique :
- Le triste sort du gymnaste. »
À nouveau il poussa sur un bouton.
« Voilà pour ce qui en est de l’espalier infernal. Et voici ce qui se passe si, se croyant inutilisée trop longtemps, cette machine se met automatiquement en veilleuse. Nous en avons souvent parlé, ma femme et moi.»
La machine poussa un long gémissement contrarié, le couvercle remonta vers le haut, glissa sur les barreaux, et avec de lents déclics successifs se ferma. Les parois se mirent à vibrer, de l’air s’échappa d’une rangée de trous percés à la base : la machine évacuait toute l’oxygène qu’elle contenait. Après plusieurs secousses qui firent trembler le sol, elle s’arrêta. Plus aucun bruit, aucun mouvement : on aurait dit un caisse quelconque d’un noir opaque.
« Moi, ça me donne des frissons, toutes ces choses-là, lui dis-je. Je sais qu’il faut s’occuper de son corps, qu’il faut en prendre soin, mais de là à s’infliger de pareilles …
- En effet, avec tous ces exercices physiques… on pourrait se blesser, j’en conviens.
- Et puis, si le corps n’y est plus habitué, si on passe des heures sur un tabouret, comme moi…
- Pire, imaginons : assis par terre, dans la rue, si la nécessité vous y oblige…
- Alors, jongler avec des haltères, s’aventurer sur ces machines…
- C’est contre-productif.
- C’est contre-indiqué.
- Meurtrier.
- Je dirais même : suicidaire. »
Il prit un ballon, grande masse bleue, lourde et molle qu’il roula jusqu’au milieu de la salle, essaya de s’asseoir dessus, glissa sur le sol, les jambes grandes ouvertes. Et, se redressant, d’un air dédaigneux, en désignant le ballon :
« Je ne voudrais pas qu’une personne chérie aille se ruiner le dos, les vertèbres sur cette chose-là.»
Et, tout en me demandant de l’aider à rouler ce ballon contre la paroi et à le caler dans un placard :
« Si quelqu’un s’amusait à vouloir faire des exercices avec ce ballon, je saurais faire montre d’autorité, lui dire : la santé, très bien, mais…
- L’excès de zèle équivaut à un manque de maturité…
- C’est faire preuve d’une intelligence sous-développée.
Un sourire, un vrai sourire spontané, amusé, jovial se dessina sur ses lèvres.
- Il faudrait les interdire, ces machines, dis-je.
- Exactement. Et, si par malheur, on en trouve une, la saboter, poursuivre le propriétaire pour homicide involontaire.
- Et le condamner à perpétuité.
- À quoi bon ? Il coulerait sa vie en douce.
- Enfermons-le dans sa propre caisse.
- Laquelle ?
- L’espalier infernal.
- Excellente idée. Principal chef d’accusation : la désinformation. Faire accroire que seule la culture physique procure le bonheur. C’est immoral, malhonnête !
- C’est rabaisser l’homme, l’abrutir au point de devenir une bête.
- J’exige l’interdiction à tout jamais de ce genre de machines.
- Je décrète, moi, l’abolition de tout exercice physique inapproprié.
Nos voix se confondirent. Je bombais mes lèvres, sur le point d’exprimer une pensée – c’était lui qui, comme si elle lui avait toujours appartenu, la prononçait. Je voyais l’ombre d’un mot glisser sur son front, voleter autour de sa bouche – c’était moi qui la recueillais, l’habillais, la coulais dans une phrase qui le surprenait. Impossible de distinguer qui de nous deux avançait une opinion, la corroborait, forçait le trait, souriait le premier.
Il se posta devant cette grosse caisse noire. Et, d’un ton enjoué, en faisant d’amples gestes avec ses bras, tout en dévisageant une dizaine de jurés qu’il s’imaginait assis sur les ballons, allongés sur les tremplins, adossés contre les espaliers recouvrant les deux parois de la salle :
- Sans doute, vous croirez à l’innocence du fabricant de cette machine terrifiante. Vous l’excuserez, en disant qu’il a été poussé par l’âpreté au gain, motif qui, à vos yeux, justifie tout, mais…
- … veuillez considérer, continuai-je, que, primo, pour une personne de constitution fragile et sédentaire, tout mouvement brusque est vivement déconseillé…
- … que, secundo, toute personne vivant dans une maison pourvue d’un escalier, déjà, chaque jour, en montant ses courses, en descendant les sacs poubelle, encaisse sa dose quotidienne de pénibilité…
Pause (visant à bien faire pénétrer cet argument chez les femmes de ménage parmi les jurés).
- Que, tertio, repris-je, ce fabriquant savait très bien qu’en agissant de la sorte, outre qu’il contrevient à l’esprit de la loi…
-… il viole la charte universelle du respect de l’intégrité physique…
-… et quarto, lèse toute personne issue des classes défavorisées, écrasée par la lutte pour la survie…
- Pour preuve, dit-il, en sortant de la poche de son pantalon le recueil de poésie thaï, je vous présente la pièce à conviction numéro cinquante-sept, à ajouter au dossier.
Il offrit cette pièce à conviction - un amas de feuilles écornées - au greffier (assis devant l’espalier), qui se leva et la passa au juge (personnage grave et gras, étendu de tout son long sur un tremplin).
- Voici donc, Votre Honneur, la liste des tarifs des salles de gym du quartier…
- Vous le constaterez vous-même : les prix sont gonflés à excès, impayables…
- Or, comme le dit le dicton :
- À prix iniques…
- … inégalité, exclusives et…
… plaisirs interdits… »
Et d’une seule voix, bien que parlant chacun par sa propre bouche, tous deux tournés vers les jurés disséminés dans la salle :
- La partie adverse clamera : « Acquittez-le ! Ce n’est qu’un pauvre bougre. »
- Elle sanglotera, en disant : « Nous invoquons des circonstances atténuantes. Soyez compréhensifs, cléments! »
- Et d’autres faux-fuyants.
- Nous, cependant, nous faisons appel à votre raison, à l’équité, l’honnêteté - nous réclamons justice.
- L’acquitter serait un crime !
- Cet homme est un assassin !
- Il nous leurre avec son témoignage !
- C’est un monstre de duplicité.
Et, le visage enflammé, en nous époumonant tous deux :
- Condamnez-le au supplice…
-… de sa propre machine infernale !
Les jurés rétrocédèrent, en pâlissant, dans le décor qui les avait générés, et nous passâmes tous deux devant un grand miroir accolé contre la paroi: nous le fîmes d’un pas léger, folâtre, au même moment. Ce miroir reflétait mes yeux, radieux, scintillants ; les siens brillaient (il se regarda en approchant son visage du mien, sa joue frôlant la mienne). Tandis qu’il balayait la salle de son regard, j’examinai son visage, vu de profil, sa mâchoire carrée, son œil joyeux, avide, espiègle, pareil au mien ; et je sentis – intuition féminine – à sa façon d’emboîter mon pas, de jeter un regard furtif sur mes cheveux, ma nuque, mes épaules, qu’il commençait à s’intéresser à moi.
Tout à coup, rompant la magie, en indiquant cette caisse noire effrayante, d’un air sombre, soucieux :
« Elle a passé des heures dans cette salle, dit-il, à trimer, transpirer, s’échiner. Elle n’en finissait pas de me ressasser son décalogue de la vie saine.
- Décalogue ?
- Les dix commandements. Aucun jour sans étirement ni exercice d’assouplissement. Pas seulement ici, non, même dans notre chambre à coucher, au saut du lit. Deuxième commandement : astreignez-vous à un régime sobre, équilibré. En gros : légumes, agrumes, yaourts maigres. Et des brins d’herbe parfois, comme font les chats, pour se « rincer l’estomac ». On allait dîner chez des amis, elle refusait de toucher aux plats. Et, devant nos hôtes, chaque quart d’heure, elle levait sa main vers la poitrine, déboutonnait un petit sachet en jute qui pendait à son cou, l’ouvrait, déversait quelques pépites de tournesol dans la paume de sa main, les picorait, les mâchait avec une lenteur inimaginable. Elle souriait, les pépites calées entre ses dents…
- C’est d’un triste…
- Et j’en passe ! Interdiction d’acheter des produits emballés dans du plastique. Honni soit qui nuit à notre planète. Refus catégorique de me faire préparer des plats plantureux. Des cris d’horreur si j’osais me verser un verre de vin, une petite liqueur. Elle ne fumait jamais. Ne buvait que de l’eau de source. Toujours lucide, sobre, âpre. Elle se croyait belle, svelte ; elle était blême, maigre, égrotante. Plus rien ne l’amusait. Car, vois-tu, elle prétendait qu’en matière de jouissance, rien ne valait la dopamine et les endorphines libérées par son propre corps à la suite de ses exercices physiques. J’aurais dû jeûner et m’échiner comme elle. Elle se croyait vigoureuse, heureuse. Elle était affamée, déprimée, exsangue…
- Ça doit t’avoir agacé.
- Plus que ça. (Silence lourd de reproche à l’adresse de son ex-femme.)
- Qu’est-ce que ça lui a apporté ? (Silence prolongé.)
- Rien. Elle est morte dans un accident de voiture. Trois années après m’avoir quitté. »
Bientôt, le blanc et le noir (couleurs dominantes jusqu’alors) s’effacèrent au profit du bleu marine et du jaune soleil. Nous étions entrés dans la troisième partie de l’étage, celle du wellness.
De chaque côté de la salle se trouvaient deux lits solaires, côte à côte, le pied tourné vers le couloir. Contre les parois se dressaient de petites cabines sauna. Lorsqu’il passa à côté d’un des lits solaires, le couvercle s’ouvrit ; et, en désignant ce couvercle :
« Laisse tes doigts glisser sur la surface. Dis-moi ce que tu sens. »
J’y sentis de petits sillons, invisibles à l’œil nu, courant en parallèle avec de fines lignes rehaussées et grenelées.
« Et maintenant, baisse-toi. Tâte la surface du bas du lit. Qu’en penses-tu ?
- Je ne sais trop. À nouveau ces cannelures, lisses comme du marbre, ces crêtes grenelées.
- Le haut et le bas du lit ont la texture d’une coquille – autre caprice de ma femme, dit-il. Aucune idée pourquoi. »
De petites lumières carrées, bleu, rouge, orange, s’allumèrent sur le dessous du couvercle ouvert.
« Les senseurs, dit-il. Ici, nul besoin d’une télécommande ou de boutons. Tout s’active par le mouvement du corps. Le lit s’ouvre à ton approche. Tu t’étends et les rayons UV s’enclenchent ; tu fermes les yeux, les rayons s’intensifient. Il suffit d’une petite flexion des doigts, une caresse à vide, à peine, et tu baignes dans la lumière. Tu fermes la main, lentement, comme si tu voulais enfermer la lumière dans le creux de ta main, et tout aussi lentement elle s’éteint. Tu contractes ton abdomen, d’un petit coup sec relèves tes genoux – il n’en faut pas plus pour que le lit, captant tes mouvements, en déduise que tu veux te lever : le bronzage s’arrête, le couvercle s’ouvre et le lit s’incline pour te faciliter la sortie. »
Il se mit à clignoter des yeux, nerveusement, murmura, d’une voix hésitante :
« Et si tu te couchais, là, sur le lit ?
J’hésitai. Comme je tardai à m’exécuter, d’une voix susurrante :
- Je veillerai à ce que rien ne se passe, rien de fâcheux, je te le promets. Inutile de te déshabiller. Il ne se passera rien que tu n’aies pas voulu.
- Détourne-toi, veux-tu ?
Je ne voulais pas qu’il voie combien cela m’en coûterait de m’allonger sur le lit – moi qui, ces derniers temps, stressée, insomniaque, avais pris l’habitude de dormir assise ; moi qui, depuis longtemps déjà – manque d’argent, manque de temps – n’avais plus vu un lit de bronzage de près.
Et, alors que j’étais étalée sur le lit, en se retournant vers moi, sur un ton railleur :
- Quelle tête tu fais ! Quel regard anxieux, méfiant ! Ce n’est qu’un lit solaire ! Tu pourras toujours rouvrir le couvercle, crois-moi ! Aucun risque de griller sur ce lit ! (Il rit doucement ; j’imitai son rire, cachant mon embarras.) Ferme les yeux. »
J’entendis un léger glissement métallique au-dessus de ma tête ; un flot de lumière inonda mes paupières.
« Maintenant, ouvre-les. »
Une lumière éblouissante m’aveugla. Lorsque je m’y eus habitué, je ne vis plus la surface intérieure du couvercle, mais les contours d’un carré transparent qui s’y découpait, aux angles arrondis, comme ceux d’un hublot. Et, à travers ce hublot, un seul rayon de lumière vive, braqué sur mon visage.
D’une voix assourdie, qui à peine parvenait à mes oreilles :
« Bouge ta main vers le haut, dit-il, comme si tu voulais repousser le couvercle. »
Je bougeai ma main: le couvercle remonta vers le haut ; il redescendit quand je ramenais ma main vers la poitrine.
« Ça te rassure ? Dis-moi, que vois-tu ? Décris-le-moi.
- On dirait : le soleil, brûlant, un soleil de plomb. »
Des pas qui s’éloignaient. Peu après, la lumière s’atténua, laissant entrevoir d’autres points lumineux minuscules, tous placés à la même hauteur, loin au-dessus de moi, brillant chacun avec une intensité différente.
« Et maintenant ? Que vois-tu, droit devant toi ?
- À travers ce hublot ? Sur le plafond ? On dirait une étoile.
- Une étoile, une seule ?
- Oh non ! Des dizaines, des centaines...
- En effet, c’est bien ça, dit-il.
Et il continua, sur ce ton aigre-doux, à première vue distant et objectif qu’il avait l’habitude d’utiliser en parlant de sa femme :
- C’était sa façon à elle d’agrémenter ses sessions de bronzage : elle enlevait ses lunettes de protection, un hublot s’ouvrait dans le couvercle du lit ; et elle voyait ce qu’elle appelait ses « lampadaires célestes » : le soleil l’éblouissait, se couchait, ensuite des étoiles se mettaient à scintiller. Elle adorait : elle avait la sensation de voguer dans l’espace. Maintenant, ne bouge pas. Inutile d’avoir peur. »
Et tandis qu’il expliquait que ces étoiles étaient en réalité des spots « bien ordinaires » encastrés dans le plafond, qu’elles représentaient une voûte céleste factice imaginée par cet exécrable architecte andalou, tandis qu’il m’avertissait que bientôt je verrais des jets de lumière foudroyants, accompagnés de bruits de tonnerre que ce même architecte était allé enregistrer, avec une équipe de trois personnes, « logement et nourriture compris », sur une île Canarie, tandis qu’il ajoutait que, souvent, sa femme l’avait obligé à venir contempler ce petit « firmament merveilleux et à usage personnel », pendant de longues heures de paralysie et d’inactivité désespérantes durant lesquelles il était enfermé dans cet horrible lit solaire, obligé à regarder ce faux-semblant du firmament – j’entendis tout à coup un long sifflement aigu, suivi d’un bruit grinçant.
Le lit s’était mis à bouger. Après s’être incliné de quelques centimètres, en roulant vers la droite, il s’immobilisa. Ensuite, il se mit à tanguer, presque imperceptiblement, comme s’il s’avançait sur une surface légèrement ondulante. Soudain, je me sentis projetée vers l’avant, puis repoussée en arrière : le lit, après avoir légèrement tourné vers la droite, s’était brusquement mis sur pied.
« Regarde », dit-il à nouveau – et je vis, devant moi, l’autre lit solaire, redressé comme le mien. Dans la partie supérieure se trouvait un hublot. Mais il était vide : aucun visage ne me faisait face. Vaguement, sur la surface vitrée du hublot, je vis apparaître mon propre visage, noyé plutôt qu’éclairé par le reflet pâle, d’un teint mauve, des petites lumières qui brûlaient au-dedans du couvercle.
« Voilà ce qu’elle m’a fait subir, dit-il, d’un ton froid : la vue déprimante de son visage extasié. »
Sa femme avait fait pratiquer une petite vitre dans le couvercle du lit solaire, de façon à ce que, tout en bronzant, elle puisse regarder son époux qui, comme elle, bronzait et la regardait, à travers sa petite vitre à lui. Comme elle préférait ne pas avoir à détourner la tête pour regarder son mari, elle avait inventé un système cocasse de deux lits qui se mettaient sur pied, l’un en face de l’autre. Elle prétendait que les deux spectacles se valaient : celui de l’univers, celui du visage chéri.
Et, en lâchant un soupir désabusé, il ajouta :
- Je me sentais comme son petit astre privé, qu’elle pouvait faire surgir sur commande.»
Entre-temps, sa voix s’était rapprochée. Je tendis la main, l’approchai du couvercle – il ne s’ouvrit pas. Je dis, doucement : « Aide-moi », et, comme il ne répondit pas, je suppliai, j’élevai la voix : « Aide-moi, aide-moi, bon sang, sors-moi de là ! ».
Je crus l’entendre tout près de moi, qui doucement respirait, sans bouger.
J’ouvris grande la bouche, essayai de happer l’air ; mes avant-bras, engourdis, ne bougeaient plus. Je me résolus à frapper contre le couvercle avec mes pieds ; c’est à peine si j’arrivai à le toucher. Je le cherchai du regard. Mais la vue par le hublot ne m’était d’aucun secours : la salle était plongée dans une obscurité profonde.
Soudain, j’entendis ces seuls mots, qui provenaient de la première partie de la salle :
« Regarde, mais regarde donc ! Maintenant, tu comprendras. C’était ça, sa vraie félicité !»
Le couvercle, sans faire le moindre bruit, s’ouvrit. Je glissai hors du lit, fis quelques pas, toute étourdie. Entre les deux cabines de sauna contre la paroi je vis un point de lumière blafard, qui s’étira, se courba, devint une longue volute laiteuse. Derrière cette volute, toujours changeante, d’autres sources de lumière apparurent – petites lumières ternes qui timidement se mirent à clignoter, peu à peu gagnèrent en intensité, firent apparaître une paroi noire, concave, à la surface rocailleuse.
Je l’aurais prise pour une fissure dans le mur, un enfoncement inattendu, incongru, blessure en pierre béante, si je n’avais pas vu, en m’approchant, une barre de fer verticale surmontée d’une pomme de douche à demi ensevelie dans la pierre, des anneaux circulaires en métal à même la paroi qui suintaient et dont tout à coup commencèrent à couler des gouttes d’eau.
J’entendis des jets d’eau derrière moi : sur l’autre paroi qui lui faisait face, se dégagea, chichement éclairée, une autre niche en rocaille, identique à celle que je venais de voir, coincée, elle aussi, entre deux cabines de sauna. L’eau y dégouttait de la pomme de douche, s’entremêlant à l’eau projetée par les anneaux.
Je regardai à nouveau devant moi : là aussi, dans ce qui, j’en étais sûre maintenant, était une douche encastrée dans la paroi, dans cette niche en rocaille aux murs rugueux, d’un noir anthracite, parsemés d’éclats de pierre polie, de traces de coquilles triturées, broyées, je vis des jets d’eau bruyants.
L’abondante quantité d’eau commença à déborder de cette niche ; mais en se dirigeant plus avant dans la salle, elle devint une coulée d’eau docile, murmurant doucement comme un ruisseau. Dans cette eau se réfléchissaient les deux niches en rocaille et les étoiles qui entre-temps s’étaient rallumées.
Lui, je le devinais plutôt que je ne le voyais. C’est avec une certitude absolue cependant que je savais ce qu’il faisait : il laissait flotter sa main droite dans l’air. Main qui, en s’agitant, me guida, m’invita à longer cette coulée d’eau tantôt blanche, tantôt rutilante, tantôt violette, aux reflets toujours bleuâtres. Il m’expliqua, sans paroles, par le seul mouvement du poignet, des doigts, que ce que je voyais couler à mes pieds était la voie lactée, adaptée au goût de celle qui l’avait imaginée.
Cette première voie lactée rejoignit l’autre voie lactée, provenant de l’autre cabine de douche sur la paroi opposée. De là, unis, ces deux courants d’eau se dirigèrent vers deux grands bassins d’eau d’un azur profond, les contournèrent et se déversèrent dans un seul bain de forme ovale, sans rebords, bain épuré, dépouillé, situé au bout de ce couloir étrange et tout près de la sortie de la salle.
Je levai les yeux : il se trouvait devant moi, le dos tourné vers la sortie. Entre lui et moi une tache d’un blanc éclatant : ce dernier bain en porcelaine, dont les extrémités touchaient les parois.
« Voilà, dit-il, l’univers qu’elle s’était créé. Le soleil, le firmament, la terre, la voie lactée, tout cela, elle l’avait copié et remodelé selon ses souhaits. Elle en voulait à l’architecte de ne pas avoir prévu de grandes fenêtres ; il s’était contenté d’aménager une fente par où entrait la lumière, une longue veine lumineuse étroite à quelques centimètres du plafond. Elle m’a obligé à installer un système de lumière compliqué, permettant d’imiter l’aube ou le crépuscule à n’importe quelle heure de la journée. Ce qu’elle voyait, touchait, humait – il fallait que ce soit exactement comme elle le voulait. Il n’y avait que son corps qui rechignait à se soumettre à sa volonté. Et maintenant, repose-toi. Assieds-toi donc près de ce bain. »
Je m’y assis, j’ôtai mes souliers, mes bas, je baignai mes pieds.
Il attendit, patiemment, en évitant de me regarder, puis, après m’avoir indiqué une serviette et après que j’eus séché mes pieds : « Viens », me dit-il, et il se dirigea vers l’ascenseur. Dès que nous y fûmes entrés, il murmura un mot, et ferma les yeux.
Chapitre 6
L’ascenseur s’arrêta brusquement ; je ne vis qu’une seule paroi en bois, de couleur terne, unie. Il ouvrit les yeux, et d’un air amusé :
« Étonnée ? Consternée ? Laisse-moi deviner ce que tu penses : « Voilà jusqu’où va le goût du luxe de ces gens-là ! Ils s’amusent à tout décorer. C’est bien le comble : nous voilà bloqués entre deux étages – et ce corps en béton sans importance, cette sorte de mur qu’on ne voit qu’en cas de panne, ils l’ont lambrissé ! » Tu te trompes, je te l’assure. Étends la main, veux-tu. »
J’approchai ma main de cette paroi. Elle ne heurta aucune surface, tâta dans le vide.
« Tu ne comprends pas ? Alors, regarde, dit-il. Prends ton temps. »
Il recula de quelques pas, jusqu’au fond de l’ascenseur, m’invita à faire de même.
« Fais comme si tu examinais une peinture abstraite d’une seule couleur. Cherche ! Cherche les nuances. Elles y sont, mais elles sont à peine perceptibles.»
Il se posta dans l’embrasure de la porte, adossé contre cette « peinture abstraite », tandis que j’essayais d’y déceler les nuances. En vain ; je me sentis rougir de honte.
« Je t’aiderai, dit-il. »
Il se retourna et, avec l’extrémité de son index, il traça comme une ligne horizontale dans la partie supérieure du tableau.
« Vois-tu cette ligne, ce petit sillon ténu ? Il a toujours été là ; tu l’aurais aperçu si tu savais qu’il existait. Il ne devient apparent que lorsque je te le montre. C’est la limite d’une cloison en bois. De différentes cloisons, à vrai dire. Et c’est ce genre de ligne qu’il te faut chercher ailleurs sur ce tableau.
Je ne trouvai toujours pas.
- Là, dit-il, vois-tu, une autre ligne, comme une fissure, verticale cette fois-ci, et qui monte du sol vers le haut. Jusqu’où va-t-elle ? »
Elle s’arrêtait là où elle croisait la ligne horizontale qu’il venait de m’indiquer. Une autre ligne, verticale, elle aussi, plus à droite, montait jusqu’à la même hauteur.
- Deux lignes verticales, et une ligne horizontale – on dirait l’encadrement d’une porte, n’est-ce pas ? Deux montants et un linteau, tous trois d’une minceur extrême. Et pourtant, non, ce n’est pas une porte. Ce que tu vois n’est pas un tableau, ni même une paroi lambrissée. C’est un espace. Plus précisément : un couloir. Un couloir à vide. Je m’en voudrais de te dire qui en a eu l’idée. Tu l’auras déjà deviné. »
D’un pas ferme, régulier, il s’approcha de la paroi. Et nonchalamment, comme un thaumaturge confiant de ses pouvoirs miraculeux, il la traversa et s’engagea dans l’espace au-dedans de celle-ci.
Après quelques pas, il se retourna, me regarda. Sa silhouette se découpait sur cet ensemble lambrissé de couleur unie, peu à peu reculait, se fondant dans l’arrière-plan : il semblait faire un avec l’espace dans lequel il se tenait. Interpellée par son silence, je le fixai avec attention. J’eus bientôt l’impression de voir de lui un poster grandeur nature, collé contre une paroi. Poster qui le représentait, lui seul, immobile, figé, aux contours bien définis, sanglé dans un costume tiré aux quatre épingles, les bras étendus, les jambes raides, comme pour accueillir des invités, debout sur le perron d’une maison. Il s’avança vers moi, en se détachant de ce qui, pendant quelques instants, avait eu l’apparence plutôt d’une porte en bois massive que d’une paroi lambrissée, et, d’une voix douce, persuasive :
« Viens ! Mais viens donc ! Qu’attends-tu ? Approche ! Dépêche-toi ! Sinon l’ascenseur se remettra en marche. Qui sait si cette fois-ci il ne se bloquera pas pour de vrai. Tout cela n’a rien de sorcier. On est au quatrième étage, voilà tout. Avance, ose ! J’ai pu le faire, tu le feras aussi. »
Je m’avançai, prudemment, d’un pas mal assuré. Et tout comme lui, sans heurter quoi que ce soit, avec une facilité étonnante, je passai à travers cette masse de béton lambrissée.
À peine eus-je quitté l’ascenseur, que la porte se referma derrière moi. Je me retournai : cette porte étant, elle aussi, lambrissée, je n’en vis plus que le contour – contour qui disparut. Je regardai autour de moi. Je me sentis comme écrasée, étouffée par la masse de bois qui me cernait de toutes parts.
Aucun repère. Impossible de distinguer le sol du plafond, des parois. Ce décor uniforme, oppressant, gommait les frontières, toute sensation de distance et de profondeur. Et ce n’est que grâce aux mouvements de son corps, corps qui se mit à bouger, qui, d’abord sans relief, prit du volume, se bomba, s’allongea, grâce à son visage qui, de gentil, accueillant mais doucereux, fade, éloigné, en s’approchant, devint attirant et expressif, grâce aux mots provenant de sa bouche qui sans cesse m’adressait la parole, que je réussis à m’orienter.
Je lui emboîtai le pas, et tandis qu’il marchait devant moi, j’appris qu’en effet ces trois lignes que j’avais vues depuis l’ascenseur, loin de former les contours d’une porte, indiquaient les limites de cloisons – cloisons qui renfermaient des habitations. Deux de ces habitations se trouvaient près de l’entrée, à gauche et à droite de l’ascenseur, une troisième était adossée à la paroi à l’arrière de la salle. L’architecte et sa femme - car, oui, c’étaient eux qui avaient aménagé cet étage - avaient fait lambrisser les parois du couloir jusqu’au plafond.
L’agencement de cet espace était né d’un compromis. Chacune des deux habitations, de part et d’autre de l’ascenseur, était un studio personnel. Il s’était réservé celui de gauche, son ex, celui de droite. Le dernier espace, au fond de la salle, avait été leur espace commun.
- Nous pouvions nous retirer dans notre propre espace, expliqua-t-il. Nous l’appelions notre « cellule ». Chacun disposait de sa cellule comme il l’entendait. Personne n’avait le droit d’y entrer, ni même le partenaire. »
L’espace commun n’avait aucune porte donnant sur le couloir. On y avait accès uniquement depuis chacune des cellules, par une porte pratiquée dans la cloison mitoyenne.
Il s’éloigna de l’ascenseur, en m’invitant à l’accompagner tandis qu’il longeait les cloisons ; et, après quelques pas :
« L’idée était simple. Nous la croyions géniale. Chacun de nous vivait dans sa cellule. Nous ne pouvions nous rendre dans la pièce commune qu’à une seule condition : de plein gré, dans l’espoir d’y rencontrer le partenaire.
- Mais à quoi bon cette condition ?
Sur un ton péremptoire, comme s’il déclamait un article de foi auquel, en vérité, il ne croyait plus :
- Elle garantissait notre bonheur. »
Je lui demandai comment cela avait fonctionné.
« Plutôt bien, dit-il, du moins, au début. Puis, un jour, j’ai eu la mauvaise surprise d’entendre ma femme s’exclamer, alors même que j’entrais dans notre pièce commune : « On s’est vus hier, ici, et à peine un jour plus tard je t’entends pousser la porte. Tu ne peux donc pas te passer de moi ? »
« J’étais ébahi. Elle avait réussi à changer la donne, en me faisant croire qu’elle me manquait, alors que c’était bien elle qui se trouvait dans l’espace commun et donc m’y attendait.
- Qu’as-tu fait ?
- J’ai caché mon étonnement. Je me suis assis dans le divan en face d’elle. Elle babillait, je l’écoutais. Elle supportait mon mutisme, sans me le reprocher. Elle semblait convaincue que mon silence prouvait que je l’adorais. En fait, je lui en voulais ; je ravalais mon agacement. Je ne supportais pas sa suffisance.
- Tu aurais pu lui dire que son attitude te gênait.
- C’aurait été contraire à ses consignes. Ma femme croyait ferme au pouvoir guérisseur de la solitude. La solitude, le silence étaient, selon elle, les mots-clefs du bonheur. C’est à quoi servait notre cellule : à nous isoler, à nous débarrasser des irritations que suscitait le partenaire.
Il indiqua vaguement la cloison à gauche de l’ascenseur.
« Si, par exemple, nous avions un malentendu, je me levais, en disant la petite phrase que nous avions convenue : « J’ai du travail à faire », et je me retirais dans ma cellule. Je m’asseyais dans le divan. Et pour m’attaquer à ce malentendu j’imaginais quelque chose de pire : que ma femme me soupçonnait de la tromper, que jamais plus elle ne me ferait confiance. Je me laissais couler jusque dans l’essence même du sentiment de l’impuissance, de l’incompréhension. Alors, comme par miracle, au moment même où j’étais sur le point d’abandonner, ce sentiment se dissipait. En m’y immergeant, sans y résister, je l’avais évacué. J’en ressortais indemne, allégé. Je n’attachais plus la moindre importance à ce malentendu ; toute l’irritation qui en découlait avait disparu, elle aussi. Ensuite, je m’allongeais, en étendant les bras le long de mon corps. Je cherchais la sensation qui avait suscité mon irritation. Je lui opposais mon regard lucide et farouche.
- Ce qui signifie ?...
- Tout en restant allongé, je me représentais cette sensation comme une mer déchaînée, projetée sur le plafond. Image que je resserrais dans un petit rectangle. Je m’y voyais, debout, dans cette image, en face de la mer. Les vagues déferlaient sur moi, prêtes à m’emporter. Et c’est en scrutant cette image avec attention, que je jetais un regard « farouche » sur cette sensation : un regard hostile, déterminé à en finir avec elle ; et un regard « lucide », parce que j’observais la peur, la panique qu’elle m’inspirait avec recul, détachement, allongé sur le divan.
« Alors, peu à peu, cette sensation se précisait. C’était par exemple un dilemme paralysant, une angoisse qui me rongeait de l’intérieur sans que je veuille en prendre conscience. Ou un rêve que j’avais toujours porté en moi mais qui, si je cherchais à le satisfaire, remettrait toute ma vie en cause car il me forcerait à m’interroger sur les choix que j’avais faits jusqu’alors ; choix qui, au lieu de m’en rapprocher, m’avaient au contraire éloigné de ce que je cherchais…
- Très bien, mais donc : tu étais allongé, les yeux grands ouverts, et tu regardais cette image…
- J’observais cette sensation. Je l’analysais. Je cherchais à découvrir la petite mécanique qui la faisait fonctionner. J’esquissais un tableau visuel, très concret et précis, représentant tous les sentiments qui découlaient de cette seule sensation. Dès que j’avais une image claire et nette de la ramification de cette sensation dans mes sentiments, je coupais ses branches, une à une, comme on couperait les branches d’un arbre. Et cela, je le faisais en maniant la « hache de l’audace ».
- Pourquoi au juste ?
- Ces sentiments, c’étaient autant d’entraves à mon bonheur, à notre bonheur conjugal. Il fallait donc les neutraliser. Mais avant de les neutraliser, il fallait savoir à quelle sensation ils se rattachaient.
- Et dès que tu avais élagué ces branches… que se passait-il ?
- Je voyais mes sensations qui, elles, formaient une forêt obscure, impénétrable, un fouillis d’arbres et d’arbustes nus, tordus et qui plongeaient leurs racines dans une seule source ; source fangeuse, empoisonnée. De là venaient toutes mes sensations, tous mes sentiments, mon malheur : de cette seule source …
Il s’arrêta, et sur un ton mesuré, ajouta :
- Enfin, tout ça, selon le langage imagé de ma femme.
- Et ensuite ?
- Dès que la sensation était élaguée, l’image de la mer sur le plafond s’effaçait. Le cadre à son tour disparaissait. Je restais allongé sur le divan. Une sensation de bien-être se répandait dans mon corps, me berçait, comme une eau tiède qui me portait, jusqu’à ce qu’elle devienne une assurance paisible, toute intérieure. Et de cette assurance tranquille naissait une joie profonde qui m’emplissait d’énergie et avec une force inouïe me poussait à me lever. Et c’est désencombré, revigoré, libéré de ma tristesse, transi de joie, que je me hâtais vers la pièce commune. Je n’avais plus qu’un seul désir : partager ma joie avec ma femme.
- Tout ça, ta femme te le prescrivait ?
- Elle me l’a proposé ; j’ai accepté. Ce genre « d’exercices » faisait partie intégrante, disait-elle, de la recherche du bonheur.
- Thème qui apparemment l’intéressait.
- Elle achetait chaque livre qui sortait sur ce sujet. Elle l’étudiait, l’annotait et consignait ses conclusions dans un cahier vert à spirales qu’elle appelait son « Petit chemin court de la vie heureuse ». Elle avait un bloc-notes minuscule, qu’elle gardait toujours sous la main et qui reprenait les idées maîtresses de ses découvertes. Régulièrement, elle m’en lisait des extraits.
- Et donc, dès que ta femme t’irritait, dès que tu te sentais mal à l’aise avec elle, au lieu de le lui reprocher, tu te retirais dans ta cellule.
- Exactement.
- Tu t’asseyais sur le divan et tu t’immergeais dans le sentiment qui t’avait gêné.
- C’est bien ça.
- Ensuite, en te concentrant sur tes sensations, tu retrouvais la source de ta vie.
- Non, la source de mes malheurs.
- Source empoisonnée dont tu diminuais, à chaque examen de tes sensations, la dose délétère.
- Sauf que cette source, je ne la trouvais pas ; et ce poison n’était pas délétère au sens littéral : il m’empêchait d’accepter que j’avais droit au bonheur ; il me le cachait, en l’ensevelissant sous des irritations superficielles. « Le bonheur, il faut le déterrer, le ramener à la surface », disait ma femme. Ou encore : « À nous la hardiesse ! » « Manie la hache de l’audace. » Elle aimait les paradoxes, les aphorismes.
- Comme, par exemple ?
- « Du partage naît la joie. » « Va vers toi : tu m’y trouveras. »
- Est-ce tout ?
- Elle avait de ces petites phrases sibyllines aussi, pour m’éclairer sur le bien-fondé de ses exercices. Une seule me revient en mémoire pour l’instant : « À chaque reproche que tu me fais, demande-toi : qui parle au juste ? Est-ce toi ou est-ce ton rêve qui t’en veut de ne pas l’avoir vécu ? »
« Ce genre de réflexions, elles les faisait lorsque j’étais assis en face d’elle, dans notre pièce commune, en consultant son bloc-notes qu’elle sortait lentement de sa poche ; ensuite, elle me jaugeait : si j’avais l’air perplexe, cela prouvait que rationnellement je m’opposais à ce que j’entendais, mais que j’avais capté le message à un niveau plus profond, dont j’avais à peine conscience.
- Et donc, que s’est-il passé le jour où tu as remarqué sa suffisance ?
- Jusqu’alors, j’étais convaincu qu’elle disait vrai. Ce jour-là, je me retirai dans ma cellule ; je m’assis dans le divan et je m’attaquai au sentiment de l’irritation, ensuite celui de la susceptibilité, du malentendu, du reproche. Je les amplifiai à l’extrême, en les rendant écrasants, terrifiants – mais je n’arrivai pas à m’y immerger. Quelque chose en moi s’y refusait.
« Je décidai d’aller droit au but, en m’attaquant à la sensation cachée derrière ces sentiments. Je m’allongeai, je fixai le plafond ; j’y découpai un petit cadre et j’y insérai l’image de cette mer houleuse. Mais à peine s’était-elle clairement dessinée que la voilà survolée par des mouettes qui criaient : « Tu ne vaux rien, tu dépends de ta femme ! Regarde-toi ! Tu es ridicule ! »
« J’en fus tout déconcerté. J’essayai de trouver la mécanique qui me faisait voir cette mer, me rendait sensible au message de ces mouettes. Mais après quelques secondes, ce petit carré se vida, disparut, puis réapparut, en s’emplissant de monstres. C’était une sorte d’animaux sous-marins que je n’avais jamais vus et qui s’avançaient lentement au fond de l’océan, en marchant, nageant, rampant, l’un derrière l’autre, en traînant derrière eux de grands chariots remplis de mots orduriers qu’ils déversaient sur moi. Je fermai les yeux, les rouvris ; l’image était toujours là. On continuait à déverser ces mots sur moi. Je fermai à nouveau mes yeux. Aucun courage, aucune audace – je fermais les yeux. Le regard farouche et lucide ne fonctionnait plus. Je ne supportais pas.
« Il en alla de même avec toutes mes méditations suivantes : lorsque je fixais le plafond, dès que j’y avais esquissé cette mer houleuse, apparaissaient les mouettes qui criaient : « Voilà le plus grand sot de tous les temps ! D’une soumission inégalable ! Mon dieu, quelle crédulité, quelle naïveté !» Ensuite venait cette procession d’animaux sous-marins qui, en déversant leur charge, m’enterraient sous les insultes, en criant : « Laisse-nous tranquilles ! Amuse-toi à t’enfoncer dans ton petit bonheur béat que t’impose ta sacrée femme – vas-y, fais donc tout ce qu’elle voudra, embourbe-toi dans ton petit bonheur bourgeois, microscopique ! Mais nous, n’ose plus nous déranger ! On est tout à l’aise dans l’obscurité ! »
« Je ne ressentais plus que de la honte : honte du peu que j’étais. Honte d’être incapable de méditer. Honte d’avoir peur de ces êtres en soi purement imaginaires, mais qui devenaient réels par le dégoût qu’ils m’inspiraient. Je me disais : « Inutile d’essayer de méditer ; au premier obstacle majeur, j’échoue ; autant m’embarquer pour le monde des rêves.» Je me tournais sur le ventre, je calais un coussin sous mon front, je fermais les yeux, en m’efforçant d’oublier ce que j’avais vu - et je m’endormais.
« Lorsque je me réveillais, je me disais : « Je ne suis pas à la hauteur. J’ai passé mon temps à dormir. Si ma femme savait ! Mieux vaut le lui cacher. » Réflexion qui me rendait plus malheureux encore, car elle prouvait que ces voix terribles disaient vrai : j’étais paresseux, j’avais peur de ma femme, je n’avais pas droit au bonheur, je ne le trouverais jamais. Il était enseveli sous le sable noir de cet océan, gardé, protégé par ces bêtes qui me raillaient. Je n’avais pas le cran de me mesurer avec elles. Je ne valais rien. J’étais un homme commun, plat, ordinaire, sans audace, d’une médiocrité effarante. Il fallait me dresser, me tenir en laisse comme un chien pour m’obliger à faire quoi que ce soit, et encore, j’y rechignais ; raison de plus pour m’endormir à nouveau, car j’avais bien vu que j’étais un incapable, et d’ailleurs, je n’arriverais jamais à arracher le bonheur à ces monstres – et ce n’est que quelques heures plus tard que je me levais.
- Propulsé par la joie, revigoré ?
- Non. Pas du tout ! Mais, curieusement, elle ne me manquait pas. J’avais fait un somme qui m’avait détendu. J’avais fait des rêves agréables, autrement intéressants et reposants que la méditation que j’aurais dû faire. Rêves doux, gratifiants, où je m’étais senti heureux, apprécié à ma juste valeur. Rêves qui m’avaient reposé, consolé, réconforté. Je me levais, je sortais de ma cellule et je rejoignais ma femme, d’un pas vif, en affichant un air décontracté – et elle me croyait heureux.
- Elle ne voyait donc pas qu’il n’en était rien ?
- Même moi, je m’y trompais parfois. Il m’arrivait, en ressortant de notre pièce commune où j’avais vu ma femme, de refermer la porte en me disant : « Voilà une petite conversation agréable ! Parler avec ma femme est parfois un bienfait ! J’avais tendance à l’oublier. Je me sens d’aplomb, avec assez d’énergie pour me remettre au travail. »
« J’entrais dans ma cellule, je prenais mes affaires, j’enfilais mon manteau, et je me hâtais vers la pharmacie. Sais-tu combien de temps durait ma reconnaissance, ma gratitude envers ma femme ? À peine une minute plus tard, alors que j’entrais dans l’ascenseur, je l’avais déjà complètement oubliée : c’était tout comme si elle n’avait jamais existé ; j’étais tout à mon travail. Je lui étais surtout reconnaissant de m’avoir donné un regain d’énergie.
« Je n’étais pas le seul à m’illusionner. Les employées que je croisais en descendant du quatrième étage, le portier dans le passage, s’y méprenant tous, me disaient, en souriant : « Monsieur affiche une merveilleuse humeur ! Quel dynamisme ! C’est contagieux ! C’est un vrai bonheur que de voir Monsieur tout radieux !...»
« Ils se trompaient. Je n’étais pas heureux ; je croyais l’être. On me prêtait un bonheur que je n’éprouvais pas. Bonheur dont je savais qu’il ne contenait pas la moindre parcelle de joie. J’avais tout au plus une énergie débordante parce que je venais de quitter le quatrième étage ; parce que j’avais refusé de méditer, parce qu’en quittant le quatrième étage je m’étais enfui de ma femme, de ses babils, de l’ennui, de l’irritation – mais le grand sourire avec lequel on m’abordait, en m’interpellant dans le vestibule, le couloir, dans la cage d’escalier, tout cela me faisait douter : peut-être qu’en effet j’étais heureux, à mon insu, et d’une autre façon que je ne l’avais cru ?
- Et ta femme : était-elle heureuse ?
- Je l’ignore. Il suffisait d’afficher un air heureux lorsque nous nous retrouvions dans la pièce commune, il ne fallait ni le prouver ni expliquer d’où il provenait. Et cet air heureux, nous l’affichions tous deux.
« Dans ma cellule, par contre, je ressassais mes griefs à son égard. J’en ressortais aigri, contrarié, accumulant les raisons de lui en vouloir. Jamais, si je l’attendais dans l’espace commun, elle ne prenait la peine de me rejoindre. Je m’y trouvais seul, assis dans mon divan, pendant des heures. Je l’entendais qui, à deux pas de moi, dans sa cellule, rangeait ses affaires, chantonnait, téléphonait. À croire qu’elle avait oublié que derrière la mince cloison quelqu’un de si peu important comme son mari l’attendait. Dépité, je me retirais dans ma cellule. Elle continuait à s’affairer, sans se soucier de moi. Et dès que je l’entendais entrer dans la pièce commune, étouffant de rage, je poussais la porte et je la rejoignais.
« Elle était assise dans le divan. Relevait la tête, souriait. Je m’efforçais de sourire - sourire crispé, forcé, comme le sien. Comme toujours, le « Petit chemin court » trônait au milieu de la pièce, sur un ancien pupitre d’église, ouvert à une page qui lui avait semblé appropriée pour entamer la journée.
« Je m’asseyais en face d’elle. Elle sortait son bloc-notes de sa poche et me lisait un petit texte énigmatique qu’elle venait d’écrire (en ce temps-là, elle affectionnait les haïkus). Je me tenais immobile, en penchant la tête vers la droite, en regardant la cafetière sur la table de salon, longtemps après qu’elle eût fini de parler. Je relevais les yeux, fixais ma femme. Elle me jetait de petits regards nerveux, obliques, flattés, comme si elle s’excusait d’être si belle, si intelligente, d’attirer mes regards émerveillés. Nous parlions, en souriant, mais sur un ton froid, distant, en égrenant des sujets sans importance. De temps en temps, après avoir fermé la bouche, dans un silence inquiétant, elle commençait à m’observer longuement, et finalement lançait une petite phrase qui était devenue sa phrase préférée : « Te voilà tout heureux, non ? » - et moi, j’enrageais. Voilà ce qu’était devenue notre quête du bonheur.
Il se tut quelque temps.
- Un jour, en rentrant de son examen annuel chez un ami médecin, elle m’a lancé, depuis le pas de la porte : « Mon chéri, c’est décidé : je cesse de travailler à la pharmacie.» On y avait travaillé côte à côte, depuis plus de trente ans. « Tu voudras bien t’occuper des paperasses ? Je souffre d’une fatigue extrême. Le médecin n’a pas voulu en dire plus. Fais-le, mon chéri. Ma retraite, le calcul de l’argent que la pharmacie me doit, toutes ces choses-là, tu sais à quel point ça m’ennuie ! ». L’instant d’après, elle s’est précipitée sur le téléphone, a appelé cet architecte, en lui disant : « Vous me connaissez. J’ai déjà travaillé avec vous. Je vous attends demain. Vous m’aiderez à réaménager le premier étage. » Et moi, elle m’a dit, en raccrochant : « Cet homme m’aidera. » J’ai hoché la tête, en signe d’approbation.
« La salle de gym que tu as vue, déjà, elle y allait souvent. Depuis ce jour, elle y passait des journées entières. Elle y prenait ses repas, discutait avec l’architecte, s’y baignait, bronzait. Parfois même elle y passait la nuit.
- Elle t’a donc quitté, ce jour-là. Elle t’a trahi.
- Quand elle m’a dit : « Je cesse de travailler à la pharmacie », à l’instant même où je l’ai entendue parler à cet architecte, je me suis dit : « Elle abandonne, elle me lâche. » J’ai abandonné à mon tour. Je me suis borné à travailler plus encore, en rentrant tard le soir, en repartant à la pointe du jour.
- L’étage cloisonné, vos deux cellules, l’espace commun, les maximes, les aphorismes – tout cela, ce n’était qu’un fatras d’illusions. D’un jour à l’autre, ta femme a renoncé à ton bonheur ; elle a préféré s’amouracher d’un prétendu architecte.
Ses yeux se voilèrent de chagrin ; l’instant d’après, se mirent à briller d’émerveillement : j’avais, avec une perspicacité redoutable, mis le doigt sur ce qui l’avait le plus blessé.
- Oui, murmura-t-il. Elle n’avait plus qu’un seul mot à la bouche : le nom de cet architecte.
- Un nom andalou, je suppose ?
- Un nom bizarre, très long, que je ne me rappelle même plus.
- Et sa trahison a, évidemment, facilité la vente de la pharmacie.
Il me regarda, les yeux écarquillés : je le comprenais à merveille, devinais toutes ses pensées. Il reprit, d’une voix étouffée :
- Le jour où j’ai été obligé de vendre la pharmacie, j’avais déjà tout perdu. Que je la garde ou pas, je n’en restais pas moins malheureux.
- Et tu étais malheureux parce que tu ne te sentais pas le bienvenu dans ta propre maison.
- J’avais horreur de rentrer chez moi. J’ouvrais la porte cochère, je prenais l’ascenseur, la porte s’ouvrait sur cette masse de bois que tu as vue. Je me calais dans l’ascenseur, comme paralysé. J’avais le choix entre ma cellule et notre espace commun. Choix factice, car je savais que ma femme ne s’y trouverait pas. Comme toujours, le quatrième étage était désert.
- Et donc, il ne te restait plus qu’à descendre au premier étage. Et là…
- … je trouvais ma femme, seule, dans la salle de fitness, toute en sueur, qui grognait en me voyant approcher. À peine avais-je ouvert la bouche qu’elle me jetait une serviette. « Cesse de me regarder comme ça. Prends, monte, disait-elle, donne ça à nos employées. C’est pour la lessive. » C’était sa façon de me dire que je la dérangeais.
- Et si tu ne la trouvais pas dans la première partie de la salle ?
- J’avançais plus avant. Je l’entendais qui disait quelques mots courts d’une voix sèche : elle activait le ciel, le soleil, les étoiles. Puis : le ruissellement d’eau des douches, la porte du sauna qui s’ouvrait, des pas légers, le frottement d’un corps contre la paroi du jacuzzi. Je m’approchais. Je voulais lui parler de notre bonheur, l’interroger sur son « Petit chemin court », carnet qu’il fallait reconsidérer, réécrire, réviser - jusqu’à ce que j’entende la voix susurrante de l’architecte. Je me retournais. Et je quittais l’étage sur la pointe des pieds. Je n’avais pas le courage d’aller jusqu’au fond de la salle : je préférais ne pas savoir ce qu’ils y faisaient au juste. »
Il détourna le regard, longea tristement la cloison depuis l’ascenseur en tâtant le bois à hauteur de la main. S’arrêta, s’appuya contre la paroi, en étendant les bras ; fit glisser ses mains sur celle-ci, de haut en bas ; reprit sa marche et, arrivé dans l’angle de la cloison de sa cellule et de l’espace commun, l’air désolé :
« Je cherche ma cellule, dit-il. Il doit y avoir une porte. Je ne la retrouve pas.
Sa main glissait mollement le long de la paroi.
- Je viens rarement ici. La porte est dissimulée dans la paroi. Du temps où je venais régulièrement, je savais intuitivement où elle se trouvait. Je sortais de l’ascenseur, je m’engageais dans le couloir, je faisais un quart de tour vers la gauche, les yeux fermés, j’étendais la main – et voilà la porte qui s’ouvrait.
- Nous pourrions longer la cloison côte à côte, chercher ta porte ensemble.
- Non. Cette porte, je ne l’ai pas retrouvée ; tu ne la trouverais pas non plus.
- Et l’autre porte, celle de la cellule de ta femme ? Où est-elle ?
- Comment veux-tu que je le sache si je n’y ai jamais touché ?
Je lui demandai comment sa femme avait aménagé sa cellule.
- Je ne l’ai jamais vue, dit-il. Je l’imagine d’un blanc froid, toute dallée. Aseptique. Vide, dépouillée.
Il fit à nouveau quelques tentatives (peu convaincantes) de chercher la porte de sa cellule, en tâtant la paroi sur toute la largeur, échoua (comme je m’y étais attendue), se retourna et dit, sur un ton vexé, comme s’il tenait absolument à mettre les choses au clair :
- Ces cellules, c’était son idée à elle. Si notre mariage a échoué, ce n’est pas de ma faute. La seule erreur que j’aie commise, c’est d’avoir cru aux méthodes de ma femme pour trouver le bonheur.
- Tu aurais pu refuser, émettre des réserves.
- Non, dit-il, d’un ton de plus en plus véhément. Elle l’aurait mal pris. Elle y aurait vu une preuve que je ne l’aimais pas assez. Elle était susceptible. Et puis, je l’avoue, elle avait le don de la persuasion.»
Nous avions fait le tour de la cloison. Nous reprîmes notre marche, en partant de l’ascenseur, longeant à nouveau les trois parois cloisonnées. Dans le sens de l’aguille d’une montre, puis, après une courte pause devant l’ascenseur, dans le sens inverse. Il me devançait, la tête baissée, à pas feutrés, muet.
Il balançait entre deux options pour expliquer l’échec de son mariage : celle de rejeter la faute sur sa femme et l’architecte, en suggérant un attachement entre ces deux derniers qu’il se gardait bien de vouloir définir (ainsi il rendait leur relation plus opaque et plus coupable qu’elle ne l’était en vérité) ; ou celle d’assumer sa faute, tout en cherchant à en diminuer la gravité. Et pour faire cela, il se plaisait à invoquer une série de circonstances atténuantes.
Or, ces circonstances se résumaient à une seule circonstance, toujours la même : sa propre femme. Femme oppressante qui n’imaginait que des projets farfelus. Femme exigeante, écrasante, toute à ses manies et lubies visant à trouver le bonheur parfait alors qu’elle écartait le seul homme qui vraiment l’aimait. C’était elle qui, de toute leur vie commune, était sortie gagnante.
Je continuai à lui emboîter le pas. Les contours de sa silhouette, absorbée par la masse de bois compacte, s’estompèrent. Ses pas résonnaient à quelques centimètres des miens ; peu à peu nos pieds se rapprochèrent. De temps en temps, la pointe de mes chaussures heurta ses talons. Bientôt, les intervalles entre nos pas se firent si petits qu’on eût dit qu’une seule personne, marchant à un rythme lent, régulier, explorait cet étage, examinait les parois, quelquefois pressait le pas, ralentissait, de temps à autre s’arrêtait.
Tout à coup il se retourna ; son visage, enflammé de rage, se détacha comme une tache rouge de la paroi.
«Eh quoi, dit-il, si j’avais fait tout mon possible pour sauver notre mariage ? Est-ce que j’y aurais gagné ? »
Quelques minutes plus tard – nous avions repris notre marche silencieuse dans ce couloir sombre, rectangulaire, tout en bois - :
« Je sais comment s’y prendre, dit-il. Là n’est pas le problème. Je lui aurais dit : « Ah, donc, tu comptes me quitter ? Oh oui, je sais. Je te devine ! Figure-toi que, si tu ne laisses pas tomber cet architecte, ce sera moi qui m’en irai le premier ! » J’aurais appliqué la tactique du cœur blessé.
- Tactique qui consiste en quoi, exactement ?
- Je lui aurais fait comprendre que j’avais toutes les raisons de me sentir blessé et donc de m’en aller, et que néanmoins je cherchais une issue. J’aurais joué sur les deux fronts : la menace et la recherche du compromis. C’est déroutant. Il y faut un peu d’adresse, mais on apprend vite. À force d’insister, elle aurait accepté d’au moins faire un effort de nous raccommoder, même si elle n’y croyait pas trop. Et la voilà embarquée bon gré mal gré dans une réconciliation dont elle aurait voulu qu’elle n’aboutisse jamais. Et puis, il y a, évidemment, la deuxième tactique : avancer à pas de tortue.
- Qu’entends-tu par là ?
- Je lui aurais proposé de nous voir chaque samedi dans notre espace commun, puis chaque vendredi, ensuite chaque jeudi. Nous nous serions vus deux, trois, quatre jours par semaine – et finalement, après quelques mois, en l’invitant à faire quelques concessions successives, sept jours sur sept. Mais j’aurais posé mes conditions. Désormais, c’était à elle de m’attendre dans la pièce commune. L’inverse (je l’attendais et elle me rejoignait) ne me convenait plus.
« Lorsque j’entrais dans notre pièce commune, elle n’aurait plus le droit de me dire, toute imbue de soi, en m’indiquant le divan : « Ah, te voilà ! Assieds-toi ! Je savais que je te manquerais ! » Non, il fallait qu’elle murmure d’une voix éteinte, recroquevillée sur le divan, disparaissant dans les coussins : « Mon Dieu, quelle chance ! Ça fait combien de temps que tu m’as quittée ? Dis-moi : depuis quand ? Une minute, deux minutes ? Et moi, tu m’avais déjà oubliée ? Méchant, va ! C’est désespérant. »
« Tout ce que j’exigeais d’elle : ses airs languissants quand je la retrouvais, son regard empreint de gratitude, ses rires spontanés à chaque parole que je disais, ses lamentations sur mes trop longues absences et sa solitude, l’accent de sincérité qu’elle devait y mettre – tout cela, elle l’aurait accepté, croyant, à chaque fois qu’elle était sur le point de tergiverser (je tirais alors, immédiatement, la carte du cœur blessé) qu’il était scandaleux d’oser me contrarier. Tout blessé que j’étais, j’avais été clément : je lui avais pardonné son désir secret de me quitter. Elle était tenue de se montrer reconnaissante. On n’écrase pas l’homme qui s’humilie par son pardon.
- C’est donc cela, avancer à pas de tortue ?
- Non. J’y ajoute ceci : à chaque fois qu’elle faisait quelque chose qui me déplaisait, je lui aurais dit : « Attention, ma chérie, si tu continues comme ça, je m’en irai. » Elle m’aurait demandé ce qui me gênait. J’en aurais profité pour lui énumérer tout ce qui m’irritait, sans m’en cacher ; et c’était l’occasion rêvée pour lui faire part de quelques nouvelles consignes auxquelles je l’invitais, sans avoir l’air de l’y forcer, à se soumettre.
J’aurais fait l’éloge de ce petit couloir horrible du premier étage, « trop beau », « trop génial », « phénoménal », en disant tout à coup : « Écoute, ma chérie, cet architecte, crois-tu vraiment qu’il s’intéresse à toi ? C’est plutôt un artiste ; ces gens-là ne pensent qu’à leur carrière. Détrompe-toi. Pour lui, tu es une bonne cliente et voilà tout. » En faisant ces petites remarques, je lui disais, en vérité : « Sans moi, est-ce qu’il voudrait encore de toi ? Soyons clairs : tu vivotes à mes frais. Cet architecte t’aime pour la sécurité que tu lui apportes : tu l’engages pour ainsi dire à temps plein. Qu’est-ce qu’il a à t’offrir sauf son talent – si talent il y a ? Moi, je te choie, je t’héberge, je te nourris, il te vampirise.»
« Elle aurait congédié cette espèce d’architecte andalou qui mangeait mon argent ; elle aurait compris qu’en effet il ne s’intéressait qu’aux projets qu’elle lui refilait. Je l’aurais reconquise. Sans hausser la voix, sans la moindre violence. Avec adresse, calme, détermination. Tout en ayant l’air, depuis le tout premier jour de notre réconciliation, d’être indulgent.
- C’est donc cela : avancer à pas de tortue ?
- Oui. On a l’air lent et bête, on avance pas à pas, efficace, lucide. On s’est fixé un but, on l’atteint, peu importe le temps qu’il faudra. On prétend se soucier du bonheur de l’autre, on ne cherche que sa propre satisfaction. De victime, on devient le maître de la situation, et si cela vous chante, le bourreau.
« Je me serais insinué dans sa tête, ses pensées, jusqu’à ce qu’elle soit convaincue que j’étais prêt à tout sacrifier pour elle, que c’était par amour, uniquement par amour que j’avais cherché à nous réconcilier, que d’ailleurs j’étais la seule personne capable de l’aimer, que, sans mon bonheur à moi, elle ne serait jamais heureuse et que, si je partais, sa vie n’en valait plus la peine.
« Ce serait une victoire, une vraie victoire. Elle dépendrait de moi. Tout en continuant à vivre ici, au quatrième étage, tout en respectant les règles qu’elle m’avait imposées, j’aurais réussi à lui imposer mes consignes, plus dures, plus contraignantes que les siennes. Cet étage, les cloisons, son décor de rêve, tout cela resterait inchangé, je n’y toucherais pas - mais au-dedans de ce décor j’aurais introduit un autre rêve, le mien ; mon rêve aurait englouti le sien.
- Et elle, est-ce qu’elle t’aurait aimé ?
- Peut-être. Moi, je l’aurais aimée davantage : elle serait devenue ma victime, victime qui m’attendrissait, sur laquelle je m’apitoyais.
- Mais pourquoi n’as-tu pas appliqué cette belle stratégie ?
- J’y ai pensé. J’en voyais les étapes. J’avais une idée précise du temps qu’il me faudrait pour arriver à la reconquérir. Six mois, un an tout au plus. Oh, je me voyais déjà m’avancer à pas de tortue, l’œil placide, l’air benêt, inoffensif, avec l’entêtement de la petite bête qui se sait méprisée et prépare sa vengeance. J’aurais pu, si j’avais voulu. Quand elle m’a lancé : « Je cesse de travailler, je réaménage le premier étage », j’étais abasourdi. J’ai hoché la tête. C’était un moment de faiblesse. J’ai approuvé. Mon « oui » a été ma perte.
- Et ce « oui », tu l’as dit parce que tu l’aimais ?
- Je l’aimais trop.
Et, sur un ton apodictique, comme une sentence, il ajouta :
- Quand on aime, on ne ment pas.
Il se mit à nouveau à marcher le long des parois, d’un pas lent, en baissant la tête. Arrivé pour la énième fois devant la porte de l’ascenseur, il s’arrêta, se tourna vers la paroi. L’instant d’après, la porte s’ouvrit.
- N’en parlons plus. Viens, dit-il, j’ai quelque chose d’autre à te montrer. Ça nous changera les idées. »
Chapitre 7
Quelques secondes plus tard, nous nous engageâmes dans un long couloir poussiéreux.
Il tourna un vieil interrupteur en bakélite et un misérable bulbe, à même le plafond, s’alluma, jetant un petit cercle de lumière jaunâtre et tremblotante autour de soi. Le reste du couloir s’en trouva obscurci. Çà et là des rais de lumière faible entraient par quelques portes entrouvertes.
Nous étions sous les combles, là où, au début du vingtième siècle, avaient logé les domestiques.
Il poussa les portes. Les pièces, vides, basses, pourvues d’une seule lucarne, semblaient faites pour des nains. J’eus du mal à m’imaginer qu’on eût pu y mettre un lit. L’une des portes ne s’ouvrit qu’à grande peine. Derrière elle : un enchevêtrement de planches, entassées jusqu’à ras du plafond ; des vis, des clous, éparpillés sur le plancher ; une scie à main dont le manche était pourri ; un matelas d’où sortait, comme une bosse cancéreuse, un morceau de mousse noirci, était posé en travers d’une petite table de nuit auquel manquait un pied ; la tablette en marbre veiné était cassée.
Tout cela avait un air morne, délabré, et ce couloir prit un aspect tout à fait triste et désolant lorsque, arrivé vers la fin de ce couloir, il entrouvrit une porte, semblable à celle d’un placard, et qui donnait sur un petit espace rectangulaire sombre s’ouvrant sur un trou à nos pieds. D’une poulie, fixée au plafond, descendaient deux longs câbles noirs usés, alignés le long de la paroi, et qui reposaient sur un petit plateau à une profondeur de plusieurs mètres.
« Le plafond d’un ancien ascenseur, dit-il, en pointant son index vers le bas. Tout ce qu’il y a de plus authentique. Cabine en bois, porte grillagée, intérieur lambrissé, lampe art déco en verre dépoli, un boîtier en laiton couleur or aux boutons d’envoi noirs, minces, longs comme des doigts. Nous voulions le faire agréer, l’adapter aux normes de sécurité, tout en gardant son style. Un technicien est venu, l’a mis en marche, les câbles ont lâché, la cabine s’est enfoncée dans ce trou. Quoi qu’on fasse, impossible de l’en faire ressortir. Comme quoi il y a de ces choses auxquelles il vaut mieux ne pas toucher.»
Une porte au milieu du couloir donnait sur le dernier palier de l’escalier principal. Une autre porte, à deux pas de là, s’ouvrait sur un petit espace circulaire, en briques. Un escalier en colimaçon cimenté menait vers le toit.
« Attends, que je t’aide. »
Il tendit la main, m’aida à franchir les dernières marches.
Nous nous trouvions sur une terrasse rectangulaire de quelques mètres carrés, bordée de briques.
Autour de cette terrasse : des palettes chargées de demi-briques couleur ocre et jaune ; une sorte de remise en tôle d’où sortaient des poutres jetées pêle-mêle les unes sur les autres ; un rouleau de bitume dont une partie, déjà déroulée, d’un rouge délavé, s’arrêtait à quelques mètres d’une balustrade en fer forgé. À côté de cette balustrade basse, étroite, car elle avait une largeur d’à peine deux mètres: une rangée de grands tonneaux en plastic ainsi qu’une bâche, immense, d’un noir goudron, se gonflant et se dégonflant régulièrement au vent qui soufflait à intervalles ; çà et là, des seaux, des pelles, des truelles ; de longues traînées de boue sillonnaient le sol.
« Sais-tu… », dit-il - et il me regarda de cet air que je lui connaissais.
Je m’attendais à une description méticuleuse du nom, de la fonction, de la raison d’être de chaque objet sur le toit ; après quoi il prétendrait que le désordre que je voyais était dû à sa femme qui avait projeté des travaux qu’elle avait délaissés sitôt commencés.
Peut-être avait-il remarqué l’expression sur mon visage : il se tut ; se contenta de remuer les seuls objets qui se trouvaient sur la terrasse: deux chaises de jardin en fer ainsi qu’une table ronde minuscule sur quatre pieds. Il les bougea, en plaçant les chaises l’une en face de l’autre, comme pour un tête à tête intense et prolongé ; retira l’une des chaises, la poussa vers moi, se ravisa, la retourna, s’y assit quelques instants, le visage tourné vers le bord du toit, après quoi il recommença, en affichant un air morne, à ajuster ces quelques meubles.
Il était clair qu’il eût voulu m’inviter à prendre place. Mais il avait honte de ce qui n’était qu’un semblant de pergola dont on avait tout au plus dessiné le contour : cette terrasse rectangulaire. Ces quelques meubles misérables, dépareillés le déconcertaient. Il était contrarié de ne pas pouvoir m’offrir un toit rénové, parfaitement isolé, recouvert d’une pelouse impeccable, semblable à celle d’un terrain de golf, pelouse bordée d’espaliers derrière lesquels se dressaient des murs de végétation dense, toujours verdoyante, sillonnée par des sentiers ombragés où l’on pouvait se promener en toute sécurité, dans un paradis de fraîcheur et de discrétion - ce toit luxueux, doté d’une forêt apprivoisée, peut-être en avaient-ils rêvé tous deux, lui et sa femme ; leur rêve ne s’était jamais réalisé.
Il cessa de s’affairer, se raidit, la main posée sur le dossier de l’une des chaises. À nouveau il fit mine de vouloir parler. Mais j’approchai mon index de mes lèvres, secouai la tête.
« Non, non, dis-je, je sais. »
Oui, je savais parfaitement ce qu’aurait dû devenir ce toit. Là aussi, comme avec tant de choses de sa vie, tout ne s’était pas déroulé comme il l’avait espéré.
Il se mit à longer les quatre côtés de la terrasse, plusieurs fois de suite, en fixant le sol. S’avança vers ce petit bout de balustrade inachevé qui se dressait sur le bord du toit comme une œuvre d’art énigmatique, parfaitement inutile.
« Attention, dit-il. Tu risques de glisser. Fais comme moi, accoude-toi.»
Une voiture passait dans la rue, s’arrêtait derrière un camion qui manœuvrait laborieusement devant l’hôtel. Deux femmes, habillées en noir, d’un pas rapide marchaient sur le trottoir d’en face. Une porte s’ouvrit ; les deux femmes traversèrent la rue. La voix basse d’un homme, surpris, enchanté, les cris exaltés de ces deux femmes, suivis d’un brouhaha indistinct. Dans cette maison dont on venait d’ouvrir la porte quelques convives avinés qui crièrent: « Mais laisse-les donc entrer ! Invite-les à dîner ! Qu’elles viennent, donne-leur à boire, dépêche-toi. C’est une brune et une blonde, n’est-ce pas ? Parfait ! Ah, ces femmes, on saura bien quoi en faire, figure-toi ! » La porte se referma.
Ces voix, ces deux femmes, les cris exaltés provenant de cette maison – nous les entendions tous deux, mais nous n’en parlions pas.
Bientôt, on n’entendait plus que le grondement sourd du camion, immobile devant l’hôtel.
« Là, l’église Saint-Augustin », dit-il, en indiquant une coupole à gauche qui émergeait des toits environnants. « Ne trouves-tu pas que cette coupole a quelque chose d’atypique pour une église catholique ? Toute dorée, arrondie. Rien de gothique. On croirait voir une église byzantine… Et ici, à nos pieds, au coin de la rue, ces fenêtres que tu vois, placardées d’affiches : c’est une église évangéliste. Très fréquentée par les femmes de ménage philippines, à ce qu’il paraît.»
Il était près de six heures. La grande surface vitrée d’un immeuble à droite reflétait les derniers rayons du soleil couchant. C’était, disait-il, la façade « d’une grosse compagnie d’assurances ».
« Ils louent un immense parking en sous-sol. Ma femme aurait voulu que j’achète quelques emplacements… »
Après un court silence :
« Là, la gare Saint-Lazare. Et là, tu vois, cet îlot de lumière au loin : c’est la Madeleine. Chaque nuit, en hiver, vers cette heure-ci, on allume des spots pour l’éclairer. Elle est à quelques pas d’ici. L’Élysée aussi. »
Il fit un pas vers la gauche, et, en jetant un regard émerveillé sur les toits de la ville :
«C’est beau, n’est-ce pas ? Incomparable. Ce quartier me plaît. Bruyant, surpeuplé pendant la journée - désert la nuit. Et puis, ces belles petites rues pittoresques… La rue d’Aguesseau, la rue Boissy d’Anglais, la rue d’Anjou... Je m’y promène souvent, à n’importe quelle heure de la journée…»
Il atténua sa voix, articula chaque mot, comme s’il me faisait l’aveu le plus important de sa vie :
« Sais-tu pourquoi ? Il y a la sonorité des noms, évidemment, leur musicalité plutôt. Et puis, elles débouchent toutes trois sur la rue Saint-Honoré. Flâner dans cette rue-là, c’est se promener dans l’antichambre d’un palais regorgeant de trésors qu’il suffit de regarder pour déjà s’enivrer. Tout y est, à deux pas d’ici : Valentino, Gucci, Lanvin, Chanel… Quoi de plus pratique ? Tu désires exhiber un bel objet de Vuitton ? Inutile de te tracasser : tu traverses le boulevard Malesherbes et te voilà à la Place Vendôme, prête à acheter cet objet rêvé. Tes amis débarquent à l’improviste, il te faut un traiteur ? Ceux qui savent – et ils sont peu nombreux – te diront à qui t’adresser à l’Élysée. Ce n’est pas une mince affaire de débaucher leurs cuisiniers. Mais si on a du toupet et si on n’est pas trop avare pour débourser ce qu’il faut… C’est ce que nous avons fait, ma femme et moi. On y est allés de nuit, on a « soudoyé » un cuisinier. C’était en hiver, comme aujourd’hui. Eh oui, notre cuisinier travaillait à l’Élysée. Celui-là même qui est venu te saluer. Résultat : un service impeccable, des repas prodigieux… »
Et, en fixant ses pieds, comme s’il sondait les différents étages de son immeuble, appréciait sa robustesse, calculait sa valeur actuelle et future :
« Quand nous avons acheté l’immeuble, nos amis nous félicitaient. À croire qu’ils étaient fous de joie de nous voir établis ici. Nous savions ce qu’ils pensaient : ah, les pauvres bougres ! Quelle erreur colossale ! Maison magnifique mais… pourquoi sont-ils allés s’enterrer là-bas ? Quartier passable, assez bien fréquenté, mais qui ne vaut pas Le Marais, Montmartre, l’Opéra... Faux. On sort d’ici, on parcourt des petites rues charmantes, peu importe la direction qu’on a prise, et à peine cinq à dix minutes plus tard on pousse la porte d’un magasin, d’un restaurant de luxe. Savais-tu qu’en face habite un acteur de cinéma ?...»
Ce bavardage m’agaçait. Je lui avais parlé de ma vie, de ce qu’elle avait de pénible, de difficile, du peu que je gagnais. Il semblait l’avoir oublié.
Les réverbères dans la rue, un à un, s’allumèrent. Un homme sortait de l’immeuble dont les fenêtres étaient placardées, en boitant, héla une femme qui venait à sa rencontre.
Et lui, se tournant à nouveau vers la coupole à gauche :
« Savais-tu que cette église a été construite par un protestant ? Imagine-toi ! Saint-Augustin, le fléau des hérétiques – et on permet à un calviniste de construire l’église qui lui est consacrée ! On dit que Dieu n’a pleuré qu’un seul jour, le jour de l’inauguration de cette église… Et dire que ce quartier anciennement s’appelait la Petite Pologne… Et là, vois-tu, à gauche, la rue de Penthièvre – un des fiefs du pauvre Fouquet. Derrière elle, la rue de La Boétie, l’ami de Montaigne. Là, l’impasse du Chef. Le boulevard des Maugréés. Matignon, la Pinacothèque… »
Qu’y connaissait-il, à ces bâtiments ? Il dépliait la géographie de la ville vue d’en haut, attrayante, brillante, envoûtante, avec la voix extasiée d’un guide farci d’anecdotes sans intérêt ; moi, je connaissais une autre ville, froide, sombre, réelle. Une suite de murs muets, de portes closes, de fenêtres fermées, grillagées. Sur les trottoirs des hommes et des femmes, glissant à quelques centimètres au-dessus des pavés, portaient un masque qui ne les quittait jamais, un deuxième visage aux yeux toujours figés sur un point lointain situé à côté de mon visage, derrière mon dos, même si je leur adressais la parole, leur demandais le chemin, une information – masque qui les dispensait de devoir me regarder en face, qui m’apprenait que, pour arriver à survivre dans cette ville, s’y frayer un chemin, il fallait s’avancer comme eux, aveugle, muet, insensible, pareil à un être désincarné.
« Et là, sur le boulevard Haussmann, la chapelle expiatoire de Louis XVI. Expiatoire ! Quel mot terrifiant ! Il nous faut donc tous, jusqu’à la fin des temps, « expier » la décollation de ce pauvre roi ? Très bel édifice. On en a déjà profané le pourtour. Tu te rappelles, on y est allés un jour : on en a fait un jardin public…
(Non, je ne me rappelais aucune visite à quelque chapelle expiatoire que ce fût.)
« Je croyais pourtant... J’étais sûr de te l’avoir montrée, on s’y est même assis sur un banc. Des pigeons nous ont tenu compagnie.
(Rien de particulier ni d’étonnant : ça m’était arrivé souvent.)
- Mais si, rappelle-toi : un mendiant m’a demandé une cigarette, puis un jeune homme, très poli d’ailleurs, un homme d’une cinquantaine d’années, avec une casquette, et une femme. Tout ça, en moins d’un quart d’heure. Tu m’as même dit : « Non, ne donne rien, ça n’avance à rien. » Il y avait un enfant dans une poussette, qui braillait… sa mère dormait sur un banc … Le gravier, aride, parsemé de déchets…
(Non, je ne me rappelais toujours pas.)
- De toute façon, crois-moi, dans cinquante ans, tout au plus, toute cette période mouvementée de révolution, d’empire, de directoire, de restauration, on l’aura oubliée. Cette chapelle – on y dansera, s’y droguera. La Terreur, on en raffolera. On créera le centre culturel Robespierre, le parc des régicides, le square Fouché, le boulevard des insurgés, l’allée des sanguinaires. On démolira, on construira. Et ce quartier – eh bien, il en profitera. Il suffira d’investir à temps. Ce sera la seconde hausse des prix, après Haussmann. Les prix monteront, lentement, sûrement… »
Ce babillage impertinent, cet étalage gratuit de son savoir, ses allusions récurrentes, de moins en moins subtiles, à ses avoirs, ses biens, ses investissements, me rebutaient.
« Imagine-toi que tu loges ici, dit-il, en faisant un geste de sa main qui planait sur la ville, qu’en dirais-tu ?
- Ici ?
- Ici, dans un des plus beaux quartiers de Paris. J’ai confiance en toi. Tu travaillerais pour moi. Nous pourrions convenir un salaire. Il sera évidemment plus élevé que ce que tu gagnes actuellement. Renseigne-toi, rien ne presse. Propose-moi un montant. N’importe lequel. Je l’accepterai.
- Mais, pour quoi faire ?
- Tu géreras les femmes de ménage. Tu t’occuperas du budget, tu superviseras les travaux. Tu as vu les chambres d’amis au deuxième étage : tu choisiras la chambre qui te convient. Je l’aménagerai à ton goût. S’il te faut deux chambres, trois chambres, dis-le-moi – oh, et puis, peu importe, je te cède tout l’étage. Ce sera ta maison à toi, imbriquée dans la mienne. Je ne viendrai jamais te déranger. Je te demande une seule chose : que ton travail soit bien fait, que je n’aie pas à m’en occuper.
- J’y réfléchirai », dis-je.
Il sourit, satisfait. J’étais pourtant bien décidée à décliner cette offre. Je venais d’être embauchée dans mon bureau d’intérim ; il est vrai que je ne m’entendais pas avec la gérante; mais je n’avais aucune envie de renoncer à ce travail pour devenir la patronne de ses bonnes, le contremaître de ses ouvriers.
« Viens », dit-il.
Nous descendîmes le petit escalier en colimaçon, traversâmes l’étage sous les combles, prîmes l’ascenseur accolé à la partie arrière de l’immeuble. En sortant de l’ascenseur au troisième étage, nous entrâmes dans ce qu’il appelait son dressing room. Des miroirs coulissants, recouvrant les parois de part et d’autre d’un long couloir, s’ouvraient sur des compartiments profonds tapissés d’étagères et de placards.
Il dit un mot, à mi-voix, fit un geste de la main ; le miroir coulissant à côté de nous s’ouvrit. Un autre mot : une lumière dans l’espace derrière ce miroir s’alluma. Un troisième mot, cette même lumière s’éteignit. Immédiatement après, il me poussa dans l’espace derrière le miroir coulissant. Dans une lueur fade, provenant de la minuterie du couloir, il pencha son visage, à moitié éclairé, vers le mien. Ses lèvres semblaient s’en détacher : elles s’avancèrent vers ma joue. Son front luisait. Ses grands yeux noirs, friands m’inquiétèrent ; il me guettait, je le fixai. Nous restâmes quelques instants à nous observer, sans bouger.
Il avança, je reculai et je butai, de dos, contre une étagère. Lorsque je sentis sa main s’approcher de mon épaule, remonter vers mon cou, effleurer mon menton, je criai, et d’un geste brusque je le repoussai.
Il sortit ; je restai là, figée, trahie, salie.
Cette visite de sa maison, ses confidences, son babillage énervant n’avaient donc servi qu’à m’attirer dans son dressing room. Que faire ? Crier, hurler ? Il en rirait. Il n’y avait que lui pour m’entendre, tous les employés étaient partis. Mieux valait m’en aller, l’air hautain, sans lui dire quoi que ce soit ; ce serait la plus grande humiliation que je puisse lui infliger.
Je le trouvai dans le couloir, tranquillement assis sur une chaise. La lampe de la minuterie éclairait une revue qu’il avait posée sur les genoux. Dès qu’il m’eut vue, il la posa à terre et me dit, sur un ton faussement cordial :
« Te revoilà, enfin ! Tu as mis du temps…
Et, en se levant et en se dirigeant vers moi, d’un air enjoué, ironique :
- Madame a-t-elle daigné inspecter mes vêtements ? Puis-je lui demander son avis ? Les trouve-t-elle à son goût ?
Puis, en faisant une courbette ridicule, tout en dirigeant son index vers une petite porte au fond du couloir :
- Sa Révérence m’accordera-t-elle l’insigne grâce de m’accompagner dans les autres pièces de mon modeste troisième étage ? »
Je me mis à courir dans le couloir, poussai plusieurs portes, dévalai l’escalier, tandis qu’il me suivait, en répétant, d’une voix soudain affolée : « Mais quoi ? Mais quoi ? Qu’est-ce qui te prend ? »
Il m’avait déçue. Pourtant, tout en descendant l’escalier, tout en essayant de le devancer de quelques pas, je me promis de n’en parler à personne. Cette discrétion, je la lui devais. Jusqu’ici, il avait été un homme bon, généreux qui inspirait confiance. Je lui avais confié mes soucis ; il m’avait parlé de l’échec qu’avait été son mariage. Je venais de découvrir son seul défaut, son vice aussi : son incapacité à maîtriser ses pulsions.
Arrivée au pied de l’escalier, à deux pas de la porte vitrée donnant sur le passage, je m’arrêtai. Et si tout ceci reposait sur un malentendu ? Il s’était mal exprimé ; il souhaitait que je vienne vivre avec lui. Non pas comme sa gérante - comme son épouse. Pourquoi sinon m’avoir invitée des dizaines de fois à déjeuner, à dîner, en m’interdisant de payer la note ? S’il avait fait étalage de sa richesse, c’était pour me faire comprendre que jamais, même si je gagnais peu, je ne lui causerais d’ennuis financiers. S’il m’avait invitée à dîner chez lui et à parcourir tous les étages de sa maison, en me parlant à profusion de sa femme, sans me cacher ses déboires, ses déceptions, c’était par prudence : il voulait savoir si j’étais envieuse de ses biens, jalouse de son ex. Il avait voulu cerner la personne que j’étais.
Je me trouvais déjà dans le passage lorsque j’entendis ses pas rapides sur les dalles du hall d’entrée. Je me retournai. Son visage, triste, défait, m’inspirait de la pitié.
- Tu pars donc ?
- Oui.
- Sur un coup de tête, sans plus ?
- Oui.
- C’est donc tout ce que tu trouves à dire ?
- Laisse-moi te préciser une chose, lui dis-je. Chez nous, dans notre village, aucune femme ne cohabite avec le premier venu. On crierait au scandale. On se marie d’abord. On n’attache d’ailleurs que peu d'importance au mariage en soi. Les noces ne sont qu’une formalité. Elles sont précédées de longues années d’attente, durant lesquelles il est interdit aux fiancés de se voir et de se parler.
- Quel rapport avec le fait que tu partes, furieuse, paniquée, sans même me dire pourquoi ?
Il avança d’un pas.
Je me calai contre la porte cochère, posai ma main sur la poignée du portillon.
- Une fois le mariage conclu, repris-je, les jeunes mariés se voient pour la première fois. Leurs parents les déposent chacun devant une autre entrée de leur nouvelle maison : la mariée devant l’entrée côté rue, l’époux devant l’entrée du côté opposé. Aussi, la mariée et le marié empruntent chacun une autre porte avant de s’avancer vers le milieu de leur maison. Ils se retrouvent dans la pièce centrale. Là, ils s’asseyent à un mètre de distance, et s’interrogent l’un l’autre, sur leur passé, leurs goûts, leurs rêves. Le lendemain, au petit matin, leurs familles les rejoignent et les aident à emménager. Et tandis qu’ils rentrent les meubles, rangent la vaisselle, balaient les pièces, tous les membres de leurs familles, sans en parler, ne pensent qu’à une chose : ils espèrent que les deux époux deviendront de bons amis ; et même, qu’un jour ils commenceront à se sentir de l’affection l’un pour l’autre. C’est ainsi que se forment les couples chez nous. La tendresse, on se la réserve pour plus tard.»
Une petite lueur moqueuse commença à poindre dans ses yeux.
- Et cette tendresse, dis-moi, elle commence quand au juste ?
- Dès qu’on se sent concerné par son partenaire. On ne peut s’empêcher de lui vouloir du bien, on veut l’aider, on désire le voir heureux, épanoui.
- Je te parle d’autre chose. De cette autre tendresse, plus intime…
- Ça dépend, dis-je.
Il insista :
- En moyenne, elle commence quand ?
- Assez longtemps après avoir conclu le mariage.
- Et donc, concrètement ?
- Dans la plupart des cas, après plusieurs années.
Ses pupilles s’agrandirent, son visage prit un aspect effrayant.
- Tu ne m’as pas ménagé, dit-il d’une voix rauque. Je t’ai fait une proposition honnête et correcte. Je voulais t’aider à trouver un travail qui te convienne, bien rémunéré. Et tu y vois une demande en mariage !
- Je t’ai expliqué les coutumes de mon village, je ne vois pas pourquoi je devrais y renoncer. »
Il avoua que, lorsque nous nous étions trouvés proches l’un de l’autre, dans le dressing room, il avait fait un geste malheureux. Mais il ne « fallait pas exagérer », c’était tout au plus « un incident fâcheux », « un petit dérapage malencontreux ». Je lui répliquai qu’il avait eu l’intention, bien arrêtée, de me faire violence.
- Où vas-tu chercher cela ? C’est insensé ! Je voulais te montrer à quel point je t’apprécie.
- En me poussant contre cette étagère ? En cherchant à m’embrasser ?»
Je lui expliquai à nouveau comment on apprend à aimer en Thaïlande, mais il ne cessa de prétendre qu’il avait surtout voulu exprimer ses sentiments. Je n’étais pas naïve à ce point de ne pas avoir compris ce qu’il voulait réellement. J’étais prête à venir vivre avec lui, à condition qu’il tienne compte de mes sensibilités.
« Dans mon village, lui dis-je, il n’existe qu’une seule façon pour exprimer ses sentiments pour une femme : on l’épouse. Après quoi commence la grande aventure que, chez nous, on nomme amour. Aventure qui peut durer des années.»
Mais il secoua la tête, en répétant : « Cela ne tient pas debout ! C’est inouï ! Ça ne rime à rien ce que tu dis ! »
Je n’arrivai pas à le raisonner. Comme il refusa de m’écouter, j’ouvris la porte cochère et je partis, déçue, blessée.
Chapitre 8
Je m’attendais à ce que, réalisant sa faute, il vienne s’excuser et cherche à rétablir le contact tel qu’il existait auparavant, quitte à ne plus jamais parler de ce qui s’était passé. Mais il refusa de me recontacter. C’était sa façon bien à lui de me punir de ma franchise.
Après quelques semaines, un mercredi, je me rendis à la Vignette. Il y déjeunait souvent. J’avais donc toutes les chances de l’y trouver. Un des serveurs, me voyant sur le pas de la porte, au lieu de m’accueillir avec un sourire en disant : « Suivez-moi, Madame », fit signe à un autre serveur qui se trouvait accoudé au comptoir. Ce dernier accourut, se dressa devant moi, me dit : « Avez-vous réservé, Madame ? » et m’empêcha de rentrer.
Un jour, je trouvai à nouveau sa carte de visite sur mon bureau. J’y vis un début timide de réconciliation. Quelques semaines plus tard, il m’envoya sa carte de visite plusieurs jour d’affilée, chacune dans son enveloppe bleu clair. Uniquement cette enveloppe avec sa carte de visite, envoyée par la poste, comme pour me signaler qu’il ne m’avait pas oubliée. Puis, il rajouta une feuille de papier, vierge, sur laquelle, après quelques jours, il recopia un poème, et bientôt, comme au début, il aspergea sa carte de visite de parfum de jasmin.
À chaque fois que je lisais le petit poème thaï, je me souvenais des belles journées que nous avions passées ensemble. Je les regrettais ; j’aurais voulu que notre amitié reprenne, sans ambiguïtés.
Finalement, un mercredi, sur sa carte de visite je lus les mots : La Vignette, 13 heures. J’exultai : il m’invitait à La Vignette. J’y allai ; et tout recommença.
Nous allions à la Vignette, nous nous promenions, nous visitions un musée, mais il se garda bien de me parler de son patrimoine immobilier, et il ne fit plus aucune allusion à sa demande d’emménager chez lui.
Parfois, tandis que je lui parlais, il me jetait un regard émerveillé, une joie étrange l’envahissait : il se taisait au milieu d’une phrase, confus, perdu. Je pris soin, lorsqu’il réagissait de la sorte, d’éviter les lieux où nous nous retrouverions seul à seul. Heureusement, ce regard émerveillé fit bientôt place à un autre regard, bienveillant, doux, complice. Cela me rassurait. J’étais sûre qu’il me respecterait. J’imaginai que nous pourrions devenir de bons amis.
Mais un jour, au cours d’une promenade dans le parc Monceau, où nous avions marché côte à côte pendant plus d’une heure, sans avoir échangé une seule parole, soudain il s’arrêta.
« J’ai quelque chose à te dire. »
D’une voix timide, il me fit comprendre que, peu à peu, à sa propre surprise, il avait commencé à m’aimer. J’avais « ce petit quelque chose » qui, lorsqu’il s’était dirigé vers moi au cours de ce cocktail, avait éveillé sa curiosité. Ce « petit quelque chose », depuis, à force de me revoir régulièrement, m’avait rendue irrésistible. Après m’avoir vue la dernière fois, en retournant chez lui, il s’était senti comme « porté par le bonheur » - sentiment exaltant qu’il connaissait ; il ne l’avait éprouvé qu’une seule fois dans sa vie : le jour où il était tombé amoureux de son ex-femme.
Son manque de délicatesse me rebuta : à nouveau, il n’avait pu me parler sans mentionner sa femme.
Je lui dis que cette sensation était naturelle, que je la ressentais aussi. Elle ne signifiait pas pour autant qu’il était amoureux de moi mais que, tout au plus, nous étions en voie de devenir amis. Quand je lui demandai quel était cet atout qui m’avait rendue irrésistible à ses yeux, il refusa de me le dire : « Tu pourrais en abuser.»
Quelques jours plus tard il me fit un autre aveu. La veille, quelques heures après nous être séparés, il n’avait pu s’empêcher de se demander :
« Où est-elle, que fait-elle maintenant? J’aimerais tant le savoir ! Elle vient de partir, et déjà elle me manque. (J’y vis non pas la réaction d’un adulte mais d’un enfant, qui panique dès que ses parents s’éloignent.) Pourquoi me satisfaire d’être heureux après l’avoir vue ; pourquoi ne pas réorganiser ma vie afin que je puisse la voir tout le temps ? (Cette « réorganisation » m’alerta : je le soupçonnais de vouloir m’avoir à portée de main du matin au soir pour assouvir ses désirs et réaliser ses caprices.) A-t-elle le même sentiment que moi ? (Non, j’avais de l’estime pour lui, du respect aussi, et j’avais en horreur ses émotions superficielles et infantiles qu’il confondait avec l’amour.) Est-ce que je lui manque ? (Oui, il me manquait. Mais je me gardais bien de le lui montrer. Voilà pourquoi, de temps en temps, je manquais à un rendez-vous sans le prévenir ; souvent j’arrivais en retard ou je repartais plus tôt que prévu : il fallait qu’il apprenne à s’habituer au fait que je ne ferais jamais exactement ce qu’il voulait.) Que puis-je lui offrir qui lui ferait plaisir ? (Il n’avait rien à m’offrir sinon sa bonne humeur qui m’égayait, sa présence quand elle me convenait, sa serviabilité, sa patience et son écoute.) »
Il commençait à s’attacher à moi. Cela faisait partie de l’amitié, c’en était l’amorce, mais il ne fallait pas aller au-delà. À moins, évidemment, qu’il envisage notre mariage qu’il avait qualifié d’insensé. Hélas, son attachement à moi – ou devrais-je dire : son début d’égarement ? - ne s’arrêta pas là.
Il avait vu une femme dans un magasin qui avait la même posture, la même démarche que moi. Il l’avait suivie, voulant voir cette femme de face. Après avoir essayé de le semer, en se hâtant d’un rayon à l’autre, elle s’était adressée à une caissière qui lui avait dit : « Cet homme vous importune ? Désolé, nous n’y pouvons rien. Il vient souvent. C’est un bon client.» La dame, lasse, avait continué ses achats ; il avait continué à la suivre. Finalement elle s’était retournée et lui avait jeté un regard méfiant, inquiet, en lui disant : « Que désirez-vous, Monsieur ? » ; il avait reculé, effaré.
« Son visage n’avait rien d’intéressant, me dit-il. Mou, grossier, sans caractère. Sa tête était enfoncée dans le tronc, presque sans cou. Sa voix : aigre, fière. Ses mains, ses ongles – n’en parlons pas. Mais ce sont ses yeux surtout qui m’ont déçu. Il y manquait l’éclat. »
Le jour suivant il me dit qu’il avait perdu son goût pour les femmes bien coiffées, maquillées avec goût, de mise élégante.
« C’est pourtant exactement le genre de femme que j’ai toujours eu l’habitude de fréquenter. »
Lors d’un petit dîner mondain, l’une d’elles, qu’il affectionnait, s’était approchée de lui, en le priant de la suivre dans une pièce contiguë. En la voyant s’approcher de lui, en l’entendant parler, il avait senti comme un manque d’intérêt croissant, allant jusqu’à l’agacement. Cette femme, belle pourtant, lui avait fait des confidences importantes ; elle attendait une réponse, un avis, une répartie quelconque; il avait été incapable de répondre, tellement, au seul son de sa voix, il s’était senti écrasé par l’ennui.
Il prétendit qu’il se faisait du souci pour moi. Quel était au juste mon travail, mon salaire ? J’étais téléphoniste. C’était un emploi honorable. Est-ce que j’étais indispensable, irremplaçable pour autant ?
« Non, di-il. N’oublie pas, il y a l’évolution électronique, pire que la révolution industrielle - monstre redoutable qui arrive au galop et que personne, apparemment, ne voit. Moi, je m’en méfie. »
Bientôt tout le monde pourrait gérer ses appels, stockés dans la mémoire d’appareils sophistiqués ; on n’aurait plus besoin de moi. Quelles étaient mes compétences ? Avais-je des diplômes ?
« Tu en auras besoin, le jour où on te virera. »
Il s’imaginait les pires calamités. Il suffisait que je tombe malade, que l’administration fasse une erreur, pour que tout à coup cette petite « machinerie à écraser les gens » se déclenche : qui sait si je n’aurais pas de problèmes à payer mon loyer. Si c’était le cas, le propriétaire, après avoir montré au juge les dizaines de loyers impayés, les arriérés que j’avais accumulés pour ma consommation d’eau, d’électricité, aurait le droit de m’expulser. Mes amis, à qui j’avais fait confiance, me lâcheraient : craignant qu’on viendrait leur réclamer les sommes que je devais, me soupçonnant de vouloir vivre à leurs crochets, ils refuseraient de m’héberger. Je me retrouverais sans logement, à la rue. Et tout cela parce que je m’étais obstinée à exécuter une tâche mal rémunérée qui un jour, inévitablement, disparaîtrait.
À nouveau il me proposa de gérer ses appartements.
« Pense à l’opportunité ! Saisis-la ! Tu loueras un appartement près de chez moi ; je paierai le loyer. Je te ferai un contrat sur mesure. Tu en as assez, tu veux partir ? Eh bien, tu partiras – et tu iras travailler ailleurs, chez un ami qui t’engagera dans son entreprise dès que tu t’en vas. Sans devoir chômer un seul jour.»
Inutile de feindre le moindre intérêt. J’aimais mon travail, je le gérais comme je l’entendais, ma gérante, toute dure et sévère qu’elle était, me faisait confiance, un jour, qui sait, m’adorerait.
Puis vinrent les belles phrases.
« Ma vie devient terne, dit-il. J’ai déjeuné avant-hier à La Vignette. Sans toi. Les plats étaient médiocres. Le serveur m’agaçait avec ses petites attentions inutiles, sa politesse pompeuse. Sais-tu ce que j’ai fait ? Je me suis levé, j’ai bougé ta chaise, comme si je la retirais pour t’accueillir. Je regardais la porte ; lentement je détournais mon regard, en le laissant glisser sur le sol jusqu’à ta chaise, comme si je te voyais entrer à l’improviste, pour me faire la surprise de ta visite. Je t’imaginais assise en face de moi. Pendant tout le repas, j’avais la sensation que tu me regardais, que je te parlais. »
Il était pathétique. Il était seul, terriblement seul et déprimé.
Puis, tout à coup, il franchit le cap. Un jour – nous roulions en direction de Versailles - il freina brusquement, se gara sur le côté, arrêta le moteur et déversa toute la ribambelle: désir, manque, amour, bonheur, passion, tous ces mots creux qu’on trouve à chaque page de vos romans français. Il devint de plus en plus beau, sûr de lui, complet, magnifique, comme un homme qui va mourir et, enfin, dit les choses telles qu’il les sent, en avouant ce qu’il a fait de beau et ce qu’il regrette de ne pas avoir fait, par paresse, par peur du ‘que dira-t-on ?’.
« Dis-moi que tu viendras travailler pour moi », dit-il en posant ses mains sur le volant. (Je vis qu’il les crispa) « Un simple « oui », c’est tout ce que je demande. Tu vivras ailleurs. Je saurai que tu es là, dans le même pâté de maisons, dans un appartement proche de moi. Je n’y entrerai jamais. Jamais plus je ne te ferai des avances. Promis. »
Et, comme je ne répondais pas :
« J’ai compris. Tu habiteras où tu voudras. Dans un autre arrondissement, si tu préfères. On se téléphonera, on communiquera par mail – peu importe. Mais, au moins, tu travailleras pour moi. Ça me suffira.
- Non, dis-je, et je t’ai déjà expliqué pourquoi. »
Il devint tout pâle. Se mit à parler d’une voix fluette, glapissant comme un chiot affamé, arraché des mamelles de sa mère. J’en fus abasourdie. C’était donc cela, l’amour, en France : répéter des phrases toutes faites, jouer le soupirant tour à tour gai, déprimé, désemparé ? Prétendre qu’on est paralysé par l’amour, tout en entamant des négociations serrées pour transformer l’être follement aimé en gérante de sa maison ? Que voulait-il au juste ? Que je devienne sa maîtresse, sa femme de chambre, son intendante ? Je ne le savais toujours pas.
Il osa me reprocher de ne pas être aussi sotte que lui.
« Soyons fous, dit-il, fuyons. Je démarre la voiture et nous partons (nous nous trouvions encore sur le bord de la route). J’ai ma carte bleue (il pointa son index sur son cœur), c’est tout ce qu’il nous faut. Profitons de notre vie. Pourquoi se tenir fixé en un seul lieu ? »
S’enfuir, parcourir le monde, en voiture, en avion, en n’utilisant que sa carte bleue ? Nous isoler sur une île dans le Pacifique qu’il m’achèterait ? Je n’y croyais pas trop. Qu’y deviendrait-il ? Plus fou encore qu’il ne l’était déjà. D’ailleurs, il ne parlait que de ses rêves à lui, pas des miens. Il voulait changer son mode de vie, brutalement – tout comme il me « chambarderait » dès qu’il en avait assez de moi.
Il commença à débiter ses petites phrases amoureuses partout où nous allions : à table, dans un restaurant, dans les musées, en pleine rue. Les passants se retournaient, nous regardaient, étonnés de la dispute qui se déroulait devant leurs yeux : une petite dame tranquille, raisonnable répondait par des petits « oui » ou « non » réservés, polis, aux propos exubérants d’un homme d’âge mûr tournant autour d’elle avec de grands mouvements de bras ; plus la dame se montrait réticente, plus il insistait. Et si elle hochait la tête, contemplait le sol à ses pieds, en serrant les lèvres, pour ne dire aucune parole blessante, cet homme, hors de lui, trépignait, tapait contre un poteau, un mur, criait.
Il n’osait plus rentrer dans un magasin de peur d’y voir des femmes qui me ressemblaient. Il arrêtait un taxi, se précipitait sur la femme qui s’y trouvait ; lorsqu’il la dévisageait et découvrait qu’il s’agissait d’une inconnue, au lieu d’en rire ou d’en éprouver de la honte, il me le reprochait, en m’accusant de vouloir me jouer de lui :
« Qui était-ce ? Était-ce toi ? Parfois je doute. Tu te déguises ? À quel jeu tu joues ? Avoue ! Avoue que tu dis au chauffeur : « Empruntez-moi cette rue-là ; roulez-y doucement, à côté de cet homme que je vous indiquerai. ».
« Je te vois, ta petite tête adorable, ta façon de l’incliner légèrement, de baisser les paupières comme si tu étudiais un document. Tu sais comme tu es belle quand, avec cet air faussement concentré, tu joues à la petite écolière boudeuse qui sait à peine que j’existe. C’est superbe ! Je m’élance, je trotte, je cours, je te rejoins, ta voiture, en tournant soudain vers la droite, m’écrase les pieds. Il te suffirait d’ouvrir la vitre pour me donner la main. Tu l’apposes contre la vitre en me faisant un signe d’adieu. Tu prends une bouteille, tu bois, au lieu de me la passer pour humecter mes lèvres. Je crie ton nom, tu m’ignores. J’adore ça, ça me fait vivre ; et ça me tue. Tu es insaisissable, dangereuse, intimidante – et moi, le pneu crevé, une loque oubliée, la cannette vide jetée à la rue…»
J’en fus dépitée. J’aurais préféré ne plus l’écouter. Mais il continua :
« Je t’ai vue dans la rue, hier soir encore, près de la gare. Tu me suis, je me retourne, tu t’enfuis. Je te poursuis, tu t’esquives. Je te rattrape, tu me toises, et tu me dis : « Je ne vous connais pas, Monsieur.». Pourquoi ? »
Comme si je m’amusais à me balader exactement là où il passait. Comme si j’avais assez d’argent pour me payer un taxi. C’était lui qui payait nos dîners, nos randonnées - je n’avais d’autre choix que d’accepter sa générosité. Qu’aurait-il fait si je lui avais faussé compagnie ? Il en aurait souffert – ce que je ne voulais pas.
J’avais une toute petite garde-robe : deux tailleurs que j’utilisais pour aller travailler, un seul peignoir usé que j’enfilais quand je rentrais chez moi. Cela me suffisait pour ma petite vie modeste, discrète. Je lui décrivis les quelques vêtements que je possédais ; il admit qu’il avait «grossi la chose». Mais je sentis que, quoi que je dise, il restait convaincu que je mentais. Il demanda de voir mon agenda, voulant vérifier où j’étais, à quelle heure, comment j’avais été habillée ; je lui répondis, indignée, que jamais je ne le laisserais fouiner dans ma vie privée.
Un jour, il m’offrit un portable. Il m’enverrait de petits textos de temps en temps. Cela le soulagerait du fait qu’il ne m’avait pas continuellement à ses côtés.
Mais si je ne répondais pas dans les dix minutes, le voilà qui s’impatientait : « As-tu reçu mon message ? » (deux, trois, quatre fois de suite). Puis : « Lis, lis, mais enfin, pourquoi tu ne me lis pas ? », « Confirme-moi réception de mon message. », « Accuse réception! », « Envoie-moi un OUI, tout bonnement un OUI.». « Je n’existe donc pas pour toi ? ». « C’est ainsi que tu traites tes amis ? ». « Arrête de te glisser dans mes pensées. » « Il fait bon, il fait beau. Je t’ai dans la peau. Réponds ! » « Ingrate. ».
Puis, chaque jour, vers cinq heures du matin, des messages à la syntaxe et l’orthographe de plus en plus relâchées : « Exacerbé chsui. » « Pa fermé leuil dla nui. » «Tè où là maintnan ?», « Tu port kwala? » « Donmw 1coudfiljtenpri » « Tè seulladantonpieu ? » « Hola tudoroula ? Chétwa ? Avec1mec ? » - et puis, se reprenant, sur le ton doucereux de l’homme qui sait qu’il ne sert à rien de harasser ni de menacer : « Trois jours sans toi, prends ton temps, j’ai bien senti tes doutes, ton hésitation, je ne veux pas te mettre sous pression.» « Juste un petit bisou. Je pense à toi. » « Cherchons à nous entendre. Communiquons. Discutons.» « Je t’aime tu sais. Amicalement, évidemment.» (Et d’autres preuves de repentir, suivies de quelques textos à l’orthographe à nouveau relâchée, suivis de : «Au cas où tu l’aurais oublié : t’as un homme qui te veut du bien. » « Fais gaffe sale garce », « Vipère », « Menteuse », « Racoleuse »).
À la longue je refusais de lire ses messages. Ils ne correspondaient pas à l’image que je m’étais faite de lui. J'y lisais le versant de sa personnalité. Dans le corps de ce quinquagénaire beau, svelte, grand, au visage allongé (c’est le genre d’hommes qui me plaît), dans cet homme à première vue gentil, respectueux, charmant, adorable, se cachait un autre homme, bilieux, acariâtre, possessif, insatiable. Le désir, déjà, un jour, l’avait rendu dangereux (ce jour horrible où il osa m’agresser dans son dressing room). L’amour grossissait ses défauts, le rendait fou et lui dictait tout ; son amour à lui, il va de soi, et qui n’avait pas besoin du mien pour s’enflammer et le consumer.
Un jour, il me demanda : « Est-ce que tu m’aimes ? »
Oui, je l’aimais, mais j’aurais pu l’aimer plus encore si je l’épousais.
« Est-ce qu’un jour tu envisagerais de travailler pour moi ? »
Non, c’était exclu. Je n’avais pas l’intention d’aller travailler pour lui afin qu’il puisse disposer de moi comme d’une bonne. Si un jour je me chargeais de la gestion de ses immeubles, ce serait par amour, débordant de bienveillance à son égard, comme le fait une femme qui aime son mari et le soutient pour le meilleur et pour le pire. Ce genre de réponse avait le don de l’énerver ; il rétorquait qu’il me proposait un travail à durée déterminée, non pas une union à vie.
Un soir, en sortant de mon bureau, j’entendis une voix aiguë qui criait mon nom dans la cour. Tout à coup, quelque chose surgit à côté de moi - ombre qui se détacha d’une poubelle qu’elle renversa -, chose indéfinie, rampant sur le sol et qui essaya d’empoigner la manche de mon manteau, de me traîner derrière lui. Une de mes collègues se rua sur cette ombre - ombre qui, se redressant, devenant fantôme (enveloppé dans un énorme manteau qui le recouvrait des pieds jusqu’à la tête) se précipita sur la porte cochère, sauta dans un taxi qui l’attendait dans la rue et repartit.
Le jour suivant je lui racontai ce qui c’était passé comme s’il s’agissait d’une anecdote amusante. Puis :
« Cet homme, car j’ai toutes les raisons de penser que c’était un homme, bref, cette ombre surgie de nulle part, ce fantôme, tapi dans notre cour, était-ce toi, par hasard ? »
Sa façon de secouer la tête, de rouler les yeux, d’un air indigné, en disant que c’était « choquant », « absurde » de le comparer à une « chose rampante », que, oui, « franchement, c’était à devenir fou » d’oser l’accuser d’une telle conduite, me prouva qu’il ne me disait pas toute la vérité.
Ne sachant plus comment s’y prendre (et cherchant probablement à se laver de tout soupçon), il me proposa, quelques heures plus tard, et sans la moindre honte, de vivre avec lui en concubinat. J’en fus sidérée (cela, il le demanda à voix haute, dans un cinéma).
Pour moi, l’amour, c’est un engagement à long terme, Messieurs, un choix, un sacrifice, non pas une envie soudaine. Lui, par contre, impatient, assoiffé, voulait tout, immédiatement. J’étais disposée à patienter jusqu’à ce qu’il apprenne à me respecter. Si on se précipitait, en vivant ensemble sans nous épouser, il m’abandonnerait dès qu’il s’était lassé de moi.
« Je t’aime, dit-il, mais à vide. Tu me donnes ton amour au compte-gouttes.
- Tu veux de l’amour ? C’est dans le mariage que naît l’amour, on le crée, lentement, ensemble. C’est ainsi qu’on fait chez nous. Tu as visité notre village. Tu le sais comme moi.
- Bon, on se mariera. Mais d’abord il nous faut un contrat. »
Ce mot me stupéfia. Est-ce ainsi qu’ils font la cour, les Français ? Ils crient amour, passion, ils pensent : contrat ?
On l’avait déjà volé, dit-il. Sa femme lui avait tout pris. Déjà, c’était faux. J’avais bien vu ce qu’il possédait. C’était lui qui prétendait m’aimer, et non l’inverse. C’était donc à moi d’être sur mes gardes, de me demander, à chaque phrase qu’il disait : quelle pourrait bien être la chose qu’il veut me dérober en prétendant m’aimer ? J’ai une idée très claire sur l’amour : à moins qu’on veuille un amour vil, vicié, rabaissé, on ne peut y mêler le moindre intérêt.
« Il ne sert à rien d’attendre, dit-il un jour. On n’est jamais sûr que tout marchera. Il y a l’entente, les sentiments, bien sûr, mais il y a le corps aussi, les phéromones. Il faut un peu expérimenter avant de se marier, pour voir s’il y a affinités partout. »
Et, comme je ne comprenais pas, après avoir détaillé les plaisirs que lui procurait « l’amour charnel », il dit :
« J’aimerais bien qu’on se tâte un peu.
- Avant même d’avoir établi un contrat ?
- Ça n’a rien d’anormal. Sache qu’ici, en France, on ne se marie jamais sans d’abord avoir fait l’amour. »
Je compris enfin ce qu’il voulait. Ce que j’avais d’unique, d’irremplaçable ne l’intéressait pas. Il voulait surtout mon corps, et mes talents et ma serviabilité en prime.
Il proposa d’aller voir un notaire pour établir un contrat.
« Il faut respecter la loi, dit-il, et puis, il y a mon fils aussi. Il m’en voudra. Il m’a déjà extorqué de l’argent. Il te persécutera. Tu seras sa rivale. »
À l’en croire, il mourait d’amour, mais son premier souci, c’était son fils, la loi, son contrat.
Puis, un jour, alors que nous étions assis à une terrasse à la Bastille, à la suite d’une longue dispute, d’un air conciliateur :
« Tu veux vraiment te marier ?
- Oui.
- Bien, dit-il. On se mariera. Je te le promets. Mais d’abord il nous faut un contrat. »
Chapitre 9
Quelques jours plus tard il me tendit un document en me priant de le lire. Je le parcourus en diagonale. J’eus tôt fait d’en comprendre l’essentiel et lui demandai :
« Ce document te donne donc la certitude – je cite – « perpétuelle et inaliénable » (suivaient encore d’autres mots juridiques à la française) que je ne toucherai rien de ton patrimoine apparemment colossal ? »
Il me répondit, calmement, froidement, que j’avais bien lu ce que stipulait ce document. Si on se mariait, je l’aiderais à gérer son patrimoine. Mais à son décès je n’aurais pas le droit d’y toucher. Je serais démunie jusqu’à la fin de ma vie. C’était là sa haute idée de l’amour, de la réciprocité : en m’épousant il m’embauchait ; en mourant il me licenciait.
Puis, en prenant un air de reproche, il me montra un autre document.
C’était la copie d’un acte de mariage en langue thaï, accompagné d’une traduction en français. Je hochai la tête.
« Je sais, dis-je, je sais. »
Il avait fait mener sa petite enquête par un détective privé. Celui-ci lui avait envoyé, depuis Bangkok, la copie de mon acte de mariage. J’avais donc été mariée. Je n’étais toujours pas divorcée, et ce mariage, je ne lui en avais jamais parlé.
Je lui expliquai les circonstances de ce mariage : mes parents me l’avaient imposé parce qu’ils y avaient vu un moyen de se lier à une famille plus aisée que la leur, plus en vue aussi.
« Mais tu as tout de même eu un mari ! »
À peine. L’adolescent que j’avais épousé – il avait seize ans -, se sentait insulté par le choix de ses parents. Il me méprisait : à ses yeux, j’étais impure, car inférieure à sa classe sociale. La nuit de noces il avait refusé d’entrer dans notre maison. Ma famille l’y ayant obligé, il s’était finalement allongé à même le sol, sur le seuil de la porte d’entrée. J’avais passé toute la nuit à l’attendre, assise, dans la pièce centrale de notre maison. Le lendemain je l’avais appelé pour prendre notre petit-déjeuner ; il ne répondit pas. Nos deux familles (la mienne et la sienne) l’avaient cherché partout. En vain. Il avait disparu. Sur le seuil se trouvaient une natte de paille et une sandale : ce furent les seules choses qu’il m’avait laissées. Comme il ne revint pas les jour suivants, on finit par supposer qu’il avait quitté le pays et, craignant la colère de ses parents, s’était réfugié au Laos.
Il écouta mes explications avec attention. Il comprit que j’avais été victime d’un mariage arrangé. Que cet adolescent m’avait profondément humiliée. Il me promit de vérifier cela ; si ma version des faits s’avérait vraie, il enverrait ses meilleurs avocats en Thaïlande pour enquêter sur l’affaire et obtenir mon divorce. Ainsi, il me libérerait de mon passé, après quoi il m’épouserait.
En somme donc, il me pardonnait mon mensonge. Mieux encore, il remédiait au problème qui, s’il n’était résolu, rendrait notre mariage illégal. C’était là, à l’en croire, son seul souci. En fait, c’était un chantage. Le soi-disant pardon qu’il m’offrait était tout à son avantage : il m’aiderait pour mon divorce ; et il espérait qu’en contrepartie pour ses « bienfaits », j’accepterais le contrat tel qu’il me proposait.
Les jours suivants, je me renseignai sur la loi. J’appris que dès qu’il m’épouserait j’aurais droit à un pourcentage de l’héritage s’il disparaissait. Cette partie, je la garderais tant que je vivrais, nonobstant (terme juridique que j’appris en ce temps-là) ses propres dispositions. C’était une aubaine, un des grands avantages de la loi française.
Lorsque je lui en parlai, il rétorqua :
« Il n’y a pas de loi qui vaille, j’ai le droit de faire ce qu’il me plaît.
- Je pourrais signer le contrat, t’épouser, dis-je, puis, le jour suivant déjà, t’attaquer en justice et exiger les conditions stipulées par la loi.
- Fais-le. Mes avocats gagneront le procès. Et puis, ne sous-estime pas mon fils : il est plus méchant que moi. »
À chaque rencontre, nous discutions mariage. Après plusieurs semaines il me fit la proposition suivante : évacuer le mot contrat et nous engager dans une sorte de convention, agréée par les deux parties. Une fois cette convention établie et dûment signée, nous pourrions entamer la procédure du mariage. Nous commencerions par le mariage religieux, suivi du mariage civil.
« Et cette convention, elle sera basée sur quoi ?, lui demandai-je.
- Sur ce que nous déciderons tous deux.
Pendant plusieurs mois, chaque samedi, il m’emmena chez un notaire qui nous réservait toute sa soirée.
Cet homme m’expliquait que j’étais libre d’être exigeante et intransigeante si je m’en sentais l’envie, mais qu’il ne me fallait pas oublier quel bon parti j’avais là : un homme dans la force de l’âge, industrieux, résilient et fortuné qui m’aimait d’un amour tendre, désintéressé.
Il me proposa une première version de ce qu’il appelait « une convention préalable à l’engagement matrimonial, agréée par les deux parties concernées ». Comme je la déclinai, il m’en proposa une autre.
Les parois de son cabinet de travail étaient recouvertes de liasses de papier. Parfois le notaire se levait en soupirant, tirait une feuille de papier d’une liasse, la lisait. Il réfutait les objections que suscitait sa lecture, s’indignait et, penché sur son bureau, le crayon à la main, biffait, soulignait, corrigeait, améliorait, altérait, paraphait. À peine avait-il terminé l’examen d’une page de la convention que, pour plus de sécurité, il la reprenait depuis le début et la peaufinait à nouveau, tandis que mon futur mari et moi le regardions, assis en face de lui, dans un silence complet. Ensuite, modérément satisfait de la version qu’il avait en main, cet homme sortait sa calculette, examinait des graphiques affichés sur l’écran de son ordinateur et me les montrait.
« C’est un vrai casse-tête, expliqua-t-il. Une seule omission, une virgule de trop, une phrase mal conçue, un paramètre mal défini, une clause obscure - et tout s’écroule. Imaginez-vous : que se passera-t-il si l’un de vous deux vient à mourir ? Je vous l’assure : celui ou celle qui survivra ne manquera pas d’entamer des procédures devant les tribunaux pour réclamer son droit. C’est le vice de toutes les civilisations trop avancées: le pléthore procédurier. Il nous faut éviter cela. Il nous faut de la clarté, de la limpidité. Sinon, à quoi vous servirait votre convention ? »
Il demandait notre confiance. Nos revenus, notre espérance de vie, les probabilités d’un divorce (le notaire me montrait les statistiques de Paris et des départements voisins), de telle ou telle tragédie (« Est-on jamais à l’abri de tragédies ? N’est-ce pas les Grecs qui nous l’ont appris ? »), les astuces du barreau (« N’y allez pas. On y voit une foule de fripons.»), les pièges des assurances, tout cela, le notaire connaissait. Il en avait l’expérience : il savait « régler cela ».
Il fallait toujours tenir compte de ce qui était improbable, inconcevable, mais jamais tout à fait exclu : un cataclysme, un tremblement de terre, un tsunami tragique, qui balaierait non pas seulement un pays asiatique mais jusqu’à un pays de l’Occident, oui, même la France. Une comète pouvait frôler la terre, la brûler, nous exterminer tous (cela, il nous l’expliqua en brandissant un journal très sérieux et bien informé, « chose rare, à notre époque »). Mais même dans ces circonstances-là le notaire se portait garant qu’il nous aiderait. En somme, sans contrats, le monde n’existait pas. Voilà ce que disait ce notaire, et mon futur mari l’écoutait, la bouche grande ouverte, sans mettre en doute aucun de ses dires, ravi.
Un jour, alors que le notaire me harassait avec la énième version de notre convention, on frappa à la porte ; un homme entra et s’assit à côté de moi. C’était un petit homme maigre, mal rasé, noyé dans un costume trop large dont les manches retombaient jusqu’à hauteur de ses doigts.
« Le notaire vous l’aura dit, je suppose : on ne peut pas tout prévoir, mais on peut pour le moins essayer d’y remédier. Voilà ma devise. Je suis avocat. Je vous aiderai. Votre futur mari me paiera chaque année une prime qui suffira pour couvrir mes frais.»
Il jeta un tas de papiers sur table qu’il se mit à agrafer : c’était le contrat qu’il avait passé avec mon futur mari.
« Madame, reprit le notaire, en indiquant ce contrat, voici le document qui garantira l’exécution de votre convention. Vous pourrez toujours avoir recours à cet homme. Et vous n’aurez pas à le payer ! Votre mari a eu l’obligeance de créer un fonds obligataire qui versera une prime annuelle et perpétuelle à cet avocat. Vous voilà donc protégée à vie, et munie d’une assise juridique inattaquable, même si votre mari venait à mourir. »
On m’obligea à bien étudier les deux documents : la convention et le contrat de l’avocat, qui, tous deux, « me mettraient à jamais à l’abri du besoin et de l’incertitude».
« Décortiquez cela à votre aise, chez vous », me dit le notaire. Et d’ajouter, d’un ton exaspéré : « Que voulez-vous de plus ? Une convention, un contrat, un avocat : n’avez-vous pas là toutes les garanties pour un mariage heureux ? »
Le jour suivant je m’opposai à quelques clauses que j’avais repérées dans les dernières pages. On amenda les documents : une imprimante se mit à ronronner dans une pièce voisine. Mon futur mari (« la partie susdite », qui entre-temps avait pris place à côté du notaire) fit une objection, l’imprimante s’arrêta. Une secrétaire inséra l’objection de mon mari, l’imprimante redémarra.
Le notaire lut le texte révisé, je m’opposai à nouveau. Silence consterné de l’autre côté de la table : j’étais plus coriace qu’ils n’avaient cru. Mon ami, d’un air énervé, écrivit quelques remarques sur une feuille de papier qu’il remit au notaire. Le surlendemain, je fis de même. Bientôt, le notaire, chaque jour, jusque tard dans l’après-midi, dans un silence gêné, étudiait nos deux conventions (la mienne, et celle de mon futur mari), toutes deux surchargées de remarques et que nous lui avions remises en entrant dans son cabinet. Nous ne discutions plus, nous nous disputions par écrit.
Le soir, je quittais le notariat en calant la convention et le contrat sous mon bras. Mais au lieu de les « décortiquer à mon aise », je les feuilletais paresseusement, assise sur mon lit, en rajoutant quelques bouts de phrases pris au hasard dans les journaux que j’avais trouvés dans les poubelles de la rue ou sur les bancs du métro, tout en regardant, d’un œil las, des séries policières.
Un jour, en rentrant chez moi, je déposai les documents sur le palier ; ils disparurent. Le locataire du deuxième, petit scélérat invétéré, toujours en manque de papier, les avait probablement volés. Au notariat, on me lança des regards ahuris : perdre des documents d’une telle importance, cela dépassait l’entendement. Puis, lorsque le notaire me demanda ce qui me gênait dans la convention, je refusai de parler. Je veillai surtout à avoir une lueur sombre dans les yeux. J’étais lasse des tergiversations de mon futur mari.
Le notaire et mon futur mari entrèrent en conciliabule dans une pièce voisine. Ils revenaient, gaillards, satisfaits ; ils avaient trouvé un compromis qui me plairait. Avec ce même regard ombrageux et en relevant légèrement la tête, j’arrivai, dans un laps de temps très court, sans dire un mot, à les renvoyer dans la pièce qu’ils venaient de quitter.
C’est ainsi que désormais nous menions les négociations : le notaire et mon ami se retiraient, concertaient dans la pièce voisine, revenaient, me présentaient leurs suggestions – je me taisais. S’ils s’acharnaient, en essayant de me convaincre de leur point de vue, je leur répondais que j’avais déjà exposé le mien. À chaque fois, le notaire et mon futur mari butaient contre mon refus, qu’ils appelaient obstination et même, un jour, mauvaise foi. Un jour, à peine sortie de chez le notaire, au lieu d’emporter les papiers chez moi, je me dirigeai vers la première poubelle que je rencontrai dans la rue et je les y jetai.
Quelques jours plus tard, je dis:
« Messieurs, permettez-moi de vous signaler que je n’y comprends plus rien.»
Cela n’arrêta pas les négociations. Une autre personne se joignit à nous, un médiateur, réputé pour son talent d’apaiser les angoisses « de toute personne par trop méfiante, et, de là, inconsidérément récalcitrante ».
« Là où règne la suspicion, la crainte d’être dupé, j’apporte le baume de la sérénité », dit-il. Il ne nous apporta rien si ce n’est une grande perte de temps.
Quand je me levais et quittais la pièce pour aller chercher du café, je voyais ces quatre hommes, le notaire, mon futur mari, mon avocat et le médiateur, assis autour d’une table et qui se démenaient pour fignoler une convention à laquelle, depuis longtemps, je ne m’intéressais plus.
Ces négociations n’aboutiraient jamais. Quoi qu’il fasse, je ne céderais pas. Il s’en rendit compte. Il devint silencieux, grincheux. Au cours d’une de nos sorties en ville il me dit :
« Je ne te comprends pas. Je paie trois de mes meilleurs experts pour répondre à tes objections, mais tu n’en démords pas.
- Cette convention ne sauvera pas notre amour, lui dis-je.
Il insista : il fallait tenir bon, balayer le terrain, pour à jamais être débarrassés de ces négociations. Il ne comprenait pas que c’étaient précisément ces négociations qui étouffaient mon amour.
J’avais toujours rechigné à aller chez ce notaire ; un jour, je n’y allai plus. Celui-ci m’envoya un petit mot :
« Nous ne vous voyons plus. Y a-t-il un empêchement ? Je me fais du souci. Permettez-moi de vous le dire, Madame : la dernière fois que vous êtes venue, vous aviez l’air pâle. Oui, triste et amaigrie. Est-ce une infection de la gorge ? Un manque de tonus – passager, anodin j’espère ! Soignez-vous, détendez-vous, revenez nous bien en forme ! Sachez que nous travaillons dur pour réviser les clauses de votre contrat et de votre convention.
« Désormais, Madame, de commun accord, nous avons décidé d’appeler les deux documents, pris dans leur ensemble, « le contrat ».
« Je vous souhaite, chère Madame, un prompt rétablissement. Promenez-vous ! Autorisez-vous un bon petit plat consistant ! Quant au contrat et la convention, je me fais un honneur de les tenir à votre disposition. Je me chargerai de leur protection comme un Cerbère. Veuillez croire, Madame etc. »
Lui, je ne le voyais plus. Il se contentait de me téléphoner de temps en temps ; il se disait étonné de mon refus d’accepter le contrat. Comme, à chaque fois qu’il téléphonait, il essayait de me convaincre que c’était moi qui rendais un compromis impossible, je compris que notre amitié avait fini d’exister. Elle s’évanouissait, s’amenuisait, comme un feu qui s’éteint lentement et qu’aucun des deux amis ne se soucie d’attiser: pour eux, ce feu qui les réjouissait, qui était synonyme de chaleur humaine, de vie, qui éclairait certains aspects de leur vie dont ils n’étaient pas conscients, les aidait à se découvrir et à s’accepter mutuellement en s’éclairant l’un l’autre, n’a plus de sens. Ils préfèrent s’en détourner, en prétendant que cela ne leur cause aucune douleur, que c’est dans la nature des choses que de se côtoyer, de se lier, de cheminer ensemble, puis de s’éloigner l’un de l’autre, de se perdre de vue, sans peut-être jamais se retrouver.
Bientôt, il ne me rappela plus. Son absence m’inspira du dépit, plus que du regret. Je me félicitais d’avoir vu quel genre d’homme il était : un homme peureux, suspicieux, incapable de s’engager. Il s’imaginait probablement que je m’éloignais de lui parce que je ne voulais pas de lui ; c’était lui qui, en m’obligeant à signer un contrat, m’avait fait soupçonner qu’il ne voulait pas de moi.
D’où lui venait cette manie de tout vouloir consigner sur papier ? Une seule conclusion s’imposa : il n’était pas si amoureux de moi qu’il prétendait. Sinon, à peine avais-je prononcé le mot « mariage » qu’il aurait jubilé et se serait empressé de m’épouser, sans s’adresser à un notaire, sans poser aucune condition.
Chapitre 10
Un jour je vis sa voiture, garée sur le trottoir devant l’entrée de mon immeuble. C’était un vendredi, vers six heures du soir. Je venais de rentrer chez moi. Il sonna. Je lui demandai d’attendre tandis que je descendais l’escalier.
Dans le hall d’entrée des voisins rentraient avec leurs enfants qui revenaient de l’école, d’autres sortaient, pour faire des courses. La porte vers le couloir à l’arrière, donnant sur les garages et les espaces poubelles, était grande ouverte. Dans un deuxième couloir, menant vers la cour centrale sur laquelle donnaient les autres ailes de notre immeuble, se trouvait une file de locataires. Ils attendaient devant la loge de la gardienne : les ascenseurs ne fonctionnaient pas. Cela ne servait à rien de se plaindre ; comme toujours, les ascenseurs ne seraient réparés que dans quelques mois.
Des adolescents, dans une aire de jeux qui jouxtait les garages, hurlaient. Des voitures passaient à ras du trottoir ; leurs conducteurs, agacés par la foule qui s’y pressait et débordait sur la chaussée, klaxonnaient.
J’eus du mal à le trouver parmi la foule de gens qui entraient, sortaient, se bousculaient dans le hall d’entrée. Cet attroupement de gens harassés, irrités, la chaleur épouvantable, les murs délavés, graisseux, les boîtes aux lettres dépareillées, les dalles pour la plupart cassées et qui exhalaient une odeur d’égouts et de mazout – il s’en moquait : le torse droit, bien habillé, abondamment parfumé, parfaitement rasé, comme s’il sortait d’un de ces restaurants où il aimait dîner, d’un de ces salons que fréquentent les femmes « bien mises » qu’il prétendait aimer, il se trouvait au beau milieu du hall d’entrée, les bras croisés, le regard fixé sur la porte par où je sortirais.
Il avait osé pénétrer dans cet immeuble rebutant, situé dans un arrondissement où jamais il ne mettait les pieds, uniquement pour me convaincre de son amour. Ceux qui l’ont vu vous l’affirmeront : il était au comble du désespoir.
« Je te donne tout, dit-il, un appartement, une maison, mes immeubles les plus chers, les plus beaux, les plus spacieux, aujourd’hui, sur l’heure. Prends mon portable. Appelle le notaire. Il viendra. Je l’ai averti. Il nous apportera une seule feuille de papier. Tu y apposeras ta signature, et tout sera réglé. Je te donne tout. Tout, tu entends. Tout ce que j’ai.»
C’était beau, c’était fort ; et c’était vain. Il ne comprenait toujours pas. Comment pouvais-je accepter une maison, deux, trois maisons, quatre ou cinq appartements, ses comptes en banque, la totalité de ses biens, sans être sûre d’un jour arriver à l’aimer ? Je n’étais pas garante de mon amour. Tout dépendait de lui aussi.
« J’ai une seule question à te poser, dis-je, une précision en quelque sorte. Es-tu disposé à patienter jusqu’à ce que je me sente en état de t’offrir ce que tu attends de moi ?
Il répondit, sans hésiter :
- Oui.
Je demandai :
- Nous sommes bien d’accord sur ce que tu attends de moi ?
- Oui.
- Quoi donc ?
- Amour, et tendresse.
- Non. D’abord l’amour, puis, un jour, qui sait, la tendresse.
- Oui, oui, dit-il, exactement ça.
- Tu dis donc « oui » à tout ce que j’exige?
- Je dis « oui » à tout ce que tu exiges de moi. »
J’hésitai. Ses réponses précipitées, ses ‘oui’ rapides, légers, sa démarche intempestive ne me rassuraient pas. Aujourd’hui il m’assurait qu’il m’aimait ; qui sait si, dans quelques heures, s’apercevant de son erreur, la regrettant, il me ne renierait pas ? Aujourd’hui il accourait pour tout m’offrir, demain il reviendrait pour tout reprendre. Il lui suffisait de faire dresser un autre document par ce même notaire. Et ce document, tout aussi officiel que ne l’avait été le précédent, contiendrait une seule phrase : « Je certifie, par la présente, et à qui de droit, que je n’ai jamais donné quoi que ce soit à la personne sus-mentionnée. »
Pouvais-je le leurrer en acceptant de l’épouser sans qu’il ait la certitude d’obtenir ce qu’il voulait ? Pouvais-je lui infliger la déception de devoir attendre plusieurs mois avant que je m’abandonne à lui, déception qui deviendrait rage féroce s’il s’apercevait que, ne l’aimant toujours pas, je ne le ferais peut-être jamais ? Il m’en voudrait, en qualifiant mon attitude de tromperie, de simulacre d’amour. Il me dirait qu’en acceptant de l’épouser, en feignant de l’aimer, je n’avais eu qu’un seul but : l’humilier, le ridiculiser, tout en m’enrichissant à ses dépens. Ce malentendu, je voulais l’éviter à tout prix.
Tout cela, je le lui exposai, ouvertement, clairement, calmement, devant la foule de curieux qui s’était rassemblée autour de nous.
« Si j’acceptais ton offre, je t’épouserais par intérêt, dis-je. J’en aurais honte. Et toi, m’ayant épousée parce que je te plais, uniquement pour cela, et sans me connaître telle que je suis vraiment, tu me lâcheras dès que tu auras vu une autre femme plus belle que moi. Je ne t’en voudrai pas : je le comprendrais : en ne te donnant pas ce que tu espères, je t’aurai poussé à chercher ton bonheur ailleurs.
« Je ne doute pas de tes belles intentions : tu crois me proposer une histoire d’amour, tu crois même faire un sacrifice inestimable en m’offrant tous tes biens. Mais de ce sacrifice ne naîtra aucun amour. Bien au contraire, ce sera un enfer pour nous deux. Tu m’abandonneras, je te décevrai. Je te reprocherai de ne pas me respecter, tu auras le sentiment d’être trompé et volé, tout comme ta femme t’a trompé et volé. Et donc, non, je te dis non – je n’en veux pas de ton offre, il serait malhonnête de l’accepter. Tu en souffrirais. Garde ce que tu as, je n’accepte aucun de tes biens.»
Il devint livide, se retourna, sortit du hall d’entrée, en lâchant de grands soupirs, regagna sa voiture et repartit en trombe, dépité, horrifié.
Je le connaissais assez pour savoir que cette offre folle et désespérée, il l’avait faite par défaut, afin d’obtenir ce qu’il ne pouvait obtenir d’aucune autre façon. Il croyait s’humilier, c’est moi qu’il avait humiliée, en supposant que j’étais capable de coucher avec lui sans l’aimer.
Comme il n’avait plus rien à sa disposition pour m’appâter, il n’osa plus se montrer : il aurait dû se présenter les mains vides, couvert de honte, en homme malhonnête, manipulateur et avare d’amour qu’il était. Il ne m’envoya plus d’enveloppes, aucun poème ; j’étais convaincue qu’il ne me recontacterait plus jamais.
Chapitre 11
Il refit surface un an plus tard, lorsque je m’apprêtais à partir pour la Thaïlande. Je comptais y rendre visite à ma sœur, gravement malade. Je suppose que son détective – celui qui, étant allé à Bangkok, avait découvert mon mariage, et qui, depuis, me prenait en filature – l’avait informé du but de mon voyage. Il paniqua. Il me l’a dit plus tard : il craignait ne plus me revoir.
Un vendredi, vers midi, quelques heures avant mon vol, il fit irruption dans l’agence d’intérim. Il entra dans la cour en courant, se précipita sur la porte vitrée, se rua dans la salle, s’engouffra dans la niche où je travaillais, et déclara que jamais, au grand jamais il ne me laisserait partir. Il en mourrait.
« Je ne réclame plus aucune garantie, me dit-il, ni matérielle ni autre. »
Et, en se penchant vers moi (je n’avais pas bougé d’un pouce, restant immobile sur mon tabouret), d’une voix brisée :
« À toi de décider si tu arrives à m’aimer comme je l’espère. Si tu ne le fais pas, tant pis, je le savais, je l’aurai voulu, je ne t’en voudrai pas.
- Tu ne me le reprocheras donc jamais ?
- Jamais.
- Tu continueras de m’aimer ? Pour toujours ?
- Pour toujours.
Et, d’une voix grave, pleine d’espoir, il ajouta :
- Épouse-moi.»
Je sentis que cette fois-ci il disait vrai ; j’acceptai.
Il me fit annuler mon vol sur-le-champ et me le remboursa jusqu’au dernier cent. Au moment même où j’aurais dû me trouver à l’aéroport, j’étais assise dans le cabinet de son notaire qui sortit d’un de ses tiroirs un de ces contrats type qu’on utilise ici, en France, pour se marier. Il était inutile de l’examiner. Je pouvais le signer en toute tranquillité. Je disposerais, jusqu’à la fin de ma vie, de ce à quoi j’avais droit : le titre d’épouse, et tout ce qui en découlait.
Après la signature du contrat, j’entendis le notaire qui dit: « Je vous félicite ! Il vous suffira de faire un saut à la mairie pour être époux. » Je lui demandai : « Tous biens confondus ?» ; le notaire répondit : « À tout jamais, comme il se doit. »
Je me retournai, jetai un regard reconnaissant sur celui qui, un jour, serait mon mari. Adossé contre la porte donnant sur le couloir, il adressait un sourire navré au notaire. Je le cherchai des yeux, le fixai ; il me regarda d’un air fuyant, comme embarrassé. Lorsque je lui dis : « Qu’en penses-tu, n’es-tu pas heureux ? », il esquissa un demi-sourire.
Je lui proposai d’aller déjeuner à La Vignette. Ce jour-là, malgré ses protestations, ce fut moi qui payai la note. Il mangea sans m’adresser la parole ; le serveur, d’habitude si prévenant, se montra distant.
Il demanda à se retirer avant le dessert, en prétextant une urgence. Je restai là, seule, dans cette petite salle, devant la table que le serveur s’empressa de débarrasser dès qu’il fut parti. J’aurais tant aimé parler, avec recul et avec ironie, en souriant, en riant, des obstacles qui nous avaient empêchés de nous épouser ; il avait préféré s’en aller.
Je devinais pourquoi : à peine m’avait-il épousé que déjà il regrettait sa décision, oppressé à l’idée qu’il m’avait tout donné. Il oubliait combien j’étais, moi, inquiète et nerveuse. J’avais, désormais, à affronter le défi le plus dur de notre relation : l’obligation de ne pas le lâcher avant qu’il ait appris à m’aimer comme je le méritais.
Ce soir-là nous achetâmes ma robe de mariage dans la rue Saint-Honoré. Elle me coûta douze mois de loyer (somme qu’il m’avança).
Le lendemain nous fixâmes la date du mariage civil. Il me proposa de choisir un château (« On ne se mariera tout de même pas dans une chaumière !», avait-il dit), à dresser une liste des invités. Dans un élan de générosité, il me proposa d’y ajouter tous les membres de ma famille de Thaïlande. Je m’y opposai. Il n’y avait que ma sœur aînée que j’aurais voulu inviter. Il insista pour aller voir un curé; non pas qu’il fût croyant, mais « dans nos milieux mondains, ça se fait comme ça ». Avec ce curé nous fixâmes la date de notre mariage religieux.
Le surlendemain de la signature de notre contrat de mariage, pour éviter tout va-et-vient inutile entre mon appartement et le sien, je résiliai mon bail. Je laissai mes meubles au nouveau locataire et je quittai mon quartier où jamais je ne m’étais sentie en sécurité. Je m’installai chez lui. On y vivrait en « copinage provisoire », dans l’attente du mariage, en faisant chambres séparées.
Quelques jours plus tard, je donnai mon préavis pour mon travail. Désormais, à sa grande joie, je travaillerais pour lui.
Tout s’arrangeait. Lui-même me dit un jour, sans l’ombre d’un reproche, que je l’avais apprivoisé.
Il tint parole : il mit ses meilleurs avocats sur l’affaire du mariage en Thaïlande. Ils prouvèrent que non seulement le mariage n’avait jamais été consommé, mais que mon mari avait pris la fuite. Il s’était installé – comme je l’avais soupçonné - dans un petit village au Laos où il avait mené une vie désœuvrée.
Quelques mois après sa fuite, un jour de mai, vers trois heures de l’après-midi, un cambrioleur s’était introduit dans sa cabane. Il dormait. Réveillé par les pas de son visiteur, il s’était levé, avait tenté de résister ; le cambrioleur l’avait assassiné à l’arme blanche. On avait une description très précise de cet homme : il avait rodé plusieurs jours autour de la cabane. On le retrouva au Cambodge, l’interrogea. Il avoua que le cambriolage n’avait été qu’un prétexte pour liquider mon ex-mari. Cet homme était un tueur à gages. Il avait été payé par un des oncles de la victime. Celui-ci estimait que mon ex-mari, en s’enfuyant le jour du mariage, avait déshonoré sa famille.
Mon ex-mari étant décédé, le mariage n’existait plus.
J’avais cependant le choix: soit je me considérais comme veuve. Dans ce cas, les avocats me proposaient d’exiger une indemnité de la famille de mon ancien conjoint. En avançant que ce mariage m’avait desservi et avait nui à la réputation de ma famille, on pourrait faire « saigner » le fauteur, cet oncle de mon mari, en le traduisant en justice. Il était riche.
Soit j’estimais que, comme le mariage n’avait jamais été consommé, l’affaire était close : le mariage était annulé ; on pouvait tout aussi bien estimer qu’il n’avait jamais existé : je n’avais jamais eu de mariage en Thaïlande.
Je choisis la deuxième option. Plus rien ne s’opposait à ce que je fasse peau neuve. Ma vie amoureuse débutait ici, en France. Ma vie conjugale aussi. Je devenais Française à part entière. Tout mon passé s’était effacé.
Chapitre 12
Sachez, Messieurs, que notre « lune de miel » ne dura pas plus de quelques mois. Si donc vous me demandez : « Que faisiez-vous dans les appartements de votre supposé mari – qu’y cherchiez vous? », je ne peux vous répondre que ceci : « Je lui enseignais comment m’aimer. » Malheureusement, j’y suis restée trop peu de temps pour parfaire son éducation sentimentale.
Peu à peu, une fois que je me fus installée chez lui, son comportement changea. Il devint léthargique, perdit goût à tout. J’ignore pourquoi. Était-ce de l’appréhension devant ce mariage qu’il avait voulu d’abord entourer d’un millier de précautions, sans y être parvenu ? Était-ce la rage muette de se savoir vaincu, lui, un homme, par une femme (j’avais obtenu exactement ce que je voulais) ? Était-ce parce qu’il n’avait plus rien à me reprocher, ni même mon premier mariage en Thaïlande qui, entre-temps, n’existait plus ?
Durant les premières semaines de notre vie commune il m’accompagna à chaque achat en vue de notre mariage. Il récitait Lamartine, de Musset, parlait de « paupières voilées », « d’ivresses célestes », se nommait « l’amant éméché assis au pied de ton lit », alors qu’en réalité il passait des heures assis sur un tabouret dans un coin du magasin à tapoter sur son portable ou à lire des revues d’immobilier en attendant que je sorte de la cabine d’essayage.
Jamais il ne s’en plaignit. Cela « l’amusait » de me voir me « pavaner devant lui ». Il n’aurait pas supporté cela de son ex-femme, qui, elle, passait des heures à hésiter sur ce qu’elle achèterait ; moi, au moins, j’avais « l’œil prompt, la main rapide » : j’achetais tout ce qui me plaisait.
Il était souriant, complaisant, généreux. Il m’invitait chez des tailleurs connus, en leur demandant de me confectionner des vêtements sur mesure. Il n’arrêtait pas de s’étonner de ma « beauté naturelle ».
« Mais il te manque encore ces quelques petits accessoires qui te rendront belle à croquer, dit-il. Nous vivons dans la capitale de la mode. Vas-y, sors. Prends ceci, ne le perds pas (c’était sa carte bleue). J’ai inscrit le code sur ce bout de papier, garde-le toujours sur toi. Achète ce qui te plaît. Fais-le pour moi. »
Il avait quelques idées en tête, quelques nouveaux projets qu’il voulait mettre au point et qui lui rapporteraient gros. Il lui fallait du temps et du calme pour les peaufiner.
« Sors, je t’en prie, répétait-il, amuse-toi ; moi, en travaillant, je m’amuserai à ma façon. »
Afin ne pas le vexer, je m’obligeais chaque jour à sortir en ville jusque tard le soir en faisant des achats. Le lendemain matin, vers six heures, on venait sonner à notre porte. Il dormait encore. Je me levais, je descendais et deux hommes, qu’il payait, montaient mes achats de la veille dans ma chambre et m’aidaient à les déballer et les ranger. Après avoir pris une douche et m’être apprêtée, je ressortais vers l’heure du midi. Je passais toute l’après-midi à parcourir la ville, en m’arrêtant uniquement pour acheter des vêtements et des babioles dont je savais qu’il raffolait.
Ces sorties ennuyeuses en ville, ces longues hésitations devant les rayons, où je cherchais les articles qui lui plairaient, ces interminables minutes à attendre devant la caisse du magasin, ces longues heures perdues à déballer mes achats ou que je passais, debout devant le divan, à lui décrire, une fois rentrée, ce que j’avais acheté et quelles bonnes raisons j’avais eues de le faire, je m’y prêtais contre mon gré, uniquement pour lui complaire.
Mais à peine quelques jours plus tard, alors que je lui montrais tous les achats que j’avais faits la veille, en les étalant devant ses pieds, soudain, il m’interrompit.
« Ce contrat, tu sais, tout de même… », dit-il avec un soupir.
Puis, voyant ma réaction – j’ai toujours détesté ceux qui manquent à leur parole – il se tut.
J’eus comme l’impression que la routine quotidienne (je sortais faire mes achats, il méditait ses projets) lui pesait. Bientôt, il s’absenta, partit, s’en alla loger dans un hôtel, à deux pas d’ici, dans d’autres arrondissements, dans d’autres villes, invoquant des assemblées de copropriétaires, des affaires immobilières à régler. Était-ce vrai ? Que faisait-il au juste ? Je l’ignorais.
Au début il m’envoya encore des poèmes d’amour brûlant, poèmes dont la qualité peu à peu diminuait. Ensuite, il se contenta de m’envoyer un petit mot : « Chérie, je t’imagine dans la rue, devant les vitrines. N’hésite pas : pousse la porte. Achète. Moi, je conçois de très grands projets. » « Vu un bijou magnifique. Te l’envoie sous pli discret. » « Amour en exil. Ville de province. Café infect. Aucun magasin. Triste à mourir. » Bientôt, à court de formules, son inspiration se tarissant, et ayant probablement égaré son petit recueil de poésie thaïe, il ne m’envoya plus rien.
Personne ne savait où il allait, ce qu’il faisait. Je crois même qu’il n’en informait pas ses conseillers. Les rares fois où je le vis, il réussissait toujours à glisser un petit bout de phrase assassin (« le contrat dans le coffre-fort du notaire ») dans nos conversations. Petite phrase qui envenimait tout. Car c’est bien ainsi qu’il commença à parler de ce qu’était notre mariage.
Je savais que le fait de me voir, chaque soir, après lui avoir souhaité bonne nuit, me retirer dans ma chambre à coucher, dont je lui avais interdit l’accès, le gênait. C’est pourquoi, en fermant la porte, je lui disais sur un ton compatissant, en lui souriant pour adoucir sa peine :
« Bonne nuit, ne désespère pas : un jour, la porte du paradis s’ouvrira. »
Mais il avait un esprit étroit, obtus : il considérait le fait de ne pas pouvoir coucher avec moi comme une insulte personnelle, ce qui l’empêchait de voir la douceur empreinte de bienveillance qu’avait mon visage lorsque j’étais allongée sur mon lit. J’avais parfois l’impression d’être sur le point d’arriver à l’aimer comme il le méritait, et lui, se trouvant à deux pas de moi, le visage collé contre la porte de ma chambre à coucher, au lieu de s’en réjouir, maugréait.
Plusieurs fois, le matin, voyant ses traits tirés, ses grands yeux tristes, j’évitais de lui parler de mon affection pour lui, qui allait grandissante, pour ne pas rendre son chagrin insupportable.
Lorsqu’il se plaignait, je lui disais qu’il ne fallait pas oublier les obstacles que nous avions déjà franchis. Nous nous étions disputés à cause du contrat – nous nous en étions sortis. N’était-ce pas déjà, en soi, un miracle ? J’avais refusé ses premières offres ; cependant, soucieuse de son bonheur, craignant qu’il ne sombre dans la dépression, j’avais accepté de l’épouser. Il avait insisté que je renouvelle ma garde-robe : sans hésiter, je m’étais imposé un rythme d’achats infernal. Savait-il seulement ce que j’endurais ? Était-il conscient de l’inquiétude qui me rongeait à chaque fois que j’achetais un vêtement, un objet, des questions que je me posais : « Est-ce que j’ai fait le bon choix ? Comment lui dire le prix, qu’il trouvera assurément dérisoire car trop bas ? Il s’en offusquera. »
Lorsque j’essayais de lui faire comprendre que notre mariage, une fois conclu à la mairie, ne serait que l’amorce d’une passion comme il n’en avait jamais vécue et qu’aucun Français n’arriverait jamais à savourer (car c’était lui, lui seul que j’avais choisi parmi des millions d’autres Français, pour lui offrir mon amour absolu et exclusif), quand je lui disais qu’il lui faudrait attendre tout au plus deux, trois ans avant que je m’abandonne à lui comme il l’avait sans doute rêvé, qu’alors seulement je l’aimerais comme il le voulait, avec une fougue, une ardeur et un raffinement sensuel qui surpasseraient ses attentes les plus folles, je le voyais qui se raidissait ; ses pupilles se dilataient ; il se taisait, prenant un air contrarié ; il avait même, parfois, l’air apeuré.
Ce long cheminement tranquille et confiant vers le bonheur qu’offre l’amour tout en pudeur, amour lent et profond qui croît et, un jour, déploie ses ailes comme un papillon, après s’être longuement nourri de solitude et s’être péniblement extirpé du tissu entourant la chrysalide, cette couche dure, presque impénétrable, faite de méfiance, de désir de protection, d’amour-propre et d’égoïsme – oui, Messieurs, même cette métaphore optimiste, prometteuse, l’effrayait.
Je ne cessais de lui répéter que la patience, chez nous, en Thaïlande, est la clef de voûte de l’amour, que l’abnégation nous dévoile, par attouchements subtils et intérieurs, l’essence de la vie, que c’est dans le sol aride de l’ascèse et de la maîtrise de soi que l’amour plonge ses racines, que l’amour s’épure en passant pas sept étapes distinctes, menant à la fusion des âmes et non pas des corps, que la patience et la vertu, loin d’être un fardeau, nous libèrent, le mariage étant une affaire d’honneur, la sensualité un trésor enfoui dans le cœur des époux. Il qualifia mes dires de boniments.
« Tu dois être satisfaite, dit-il, tu ne m’as pas laissé d’issue. »
Je lui répondis que je lui avais laissé le choix : m’épouser sans ou avec conditions. C’était lui qui avait décidé de m’épouser sans conditions.
Une autre fois il me dit: « J’avoue, tu es plus forte que moi. Je n’avais jamais pensé qu’une femme réussirait à me résister. » Je lui fis valoir que l’amour est une synergie, non pas une lutte ou une compétition.
Lorsque j’allais dormir, je fermais la porte de ma chambre, mais je ne la fermais jamais à clef. Je croyais avoir affaire à un homme qui respecte sa parole. Pourtant, un jour, vers deux heures du matin, j’entendis comme un froissement de draps. Je relevai la tête ; une silhouette sombre se détacha de la porte entrouverte, se rapetissa, disparut quelque temps derrière le pied du lit. Peu après, un corps humain s’allongea sur moi, ses pieds cognant contre mes chevilles, son torse butant contre mes hanches. Au frottement lent et qui allait s’accélérant de ce corps dont je sentais les muscles tendus, dont je humais la sueur âcre et déplaisante, je compris que c’était lui : il voulait me forcer à faire l’amour. Il m’immobilisa, m’agrippa par les poignets. J’eus du mal à lui faire lâcher prise ; et c’est assis sur le bord du lit, tout en sueur, encore haletant, les yeux brillant de désir, qu’il apprit que l’amour est affaire de compromis et une recherche d’équilibre plutôt qu’un brutal rapport de force.
Il sauta du lit et me reprocha qu’il y avait, actuellement déjà, un déséquilibre dans notre relation. Je rétorquai, d’une voix pondérée, que désormais je fermerais ma porte à clef : en m’attaquant par surprise, il avait abusé de ma confiance.
Il partit immédiatement après, vexé, fâché.
Il revint quelques jours plus tard, et d’un ton serein – voyant que, sinon, je ne l’écouterais pas – il me dit que j’avais été libérée, grâce à lui. L’affaire en Thaïlande avait abouti, j’étais divorcée, mieux encore : je n’avais jamais été mariée. Il m’avait donc procuré la liberté. Ne pouvais-je concevoir qu’il fallait la lui procurer aussi ? Il ne la demandait pas, cette liberté ; il la réclamait sans l’exiger – et il était confiant qu’il la recevrait car il la méritait.
Je ne les supportais plus, ses phrases bien roulées, toujours à double sens. D’où lui était venue cette obsession maladive pour ce qui n’était qu’un dérivé de l’amour ? (Il m’interrompit en disant que j’avais une « frousse bleue » de faire l’amour. Je bouchai mes oreilles ; je ne supportais pas qu’il me coupe la parole.) Avait-il oublié ce que nous avions convenu ? (Il cria : « Le contrat, le mariage, c’est du pareil au même ! » ; je répliquai qu’il fallait distinguer : il y avait, d’une part, le contrat et tout ce qui avait trait à l’argent : cela faisait partie des préparatifs ennuyeux au mariage pris au sens matériel ; et il y avait, d’autre part, l’amour vrai et sincère qui se développe dans l’ambiance dépouillée et immatérielle de l’union matrimoniale.) Ne voyait-il pas qu’il devait m’accepter dans ma totalité ? (« Et moi, dit-il, ma totalité à moi, elle est où là, mes besoins, ça ne compte pas ? ») Je me fâcherais s’il ne se taisait pas. Il touchait une borne qu’il ne fallait pas transgresser. (Enfin, il se tut.) Jusqu’où iraient ses exigences ? Il ne s’agissait plus de négocier mais de rendre notre mariage heureux. Était-ce là son idée toute petite et bourgeoise de ce que sont l’amour, le mariage : une façon comme une autre d’assouvir ses désirs ?
« Mais tout cela dure, dit-il d’une voix lasse. Cette tendresse dont on avait parlé, tu me la donneras quand au juste ?
- Le jour où je sentirai qu’à mon tour, voyant ton amour, je commencerai à t’aimer. Ce sera ta récompense : mon amour couronnera le tien. »
Il se lança dans une longue explication sur l’amour et l’amitié. Nous pourrions continuer comme amis, dit-il, « de bons amis qui, de temps en temps, partagent de la tendresse ».
Je lui assurai que j’avais déjà de la tendresse pour lui.
Souvent, la nuit, je sentais comme un corps léger, d’une blancheur laiteuse qui, dès que je fermais les yeux, flottait au-dessus de moi, exerçait une pression légère sur le matelas. Alors, sentant ce corps allongé à côté de moi, je me retournais vers lui, sans ouvrir les yeux, en étendant les bras. Mes pommettes s’enflammaient, mon cœur palpitait, mon corps s’embrasait d’un feu intérieur dévorant, supérieur à toutes les passions de ce monde. C’était cet embrasement-là dont je rêvais : un embrasement qui me consumait de l’intérieur, me transformait en une torche d’amour. Cette torche, il ne la voyait jamais. Elle brûlait d’un amour inutile. Il était ailleurs. C’était son corps lumineux et fluide, comme une lueur s’épanouissant dans le secret de la nuit, ruisselant de bonté et d’amour que je caressais, que je choyais alors qu’il était parti, s’occupant « d’affaires à régler » dont il ne me racontait aucun détail, logeant dans des villes lointaines dont il ne voulait pas me révéler le nom, chez des amis ou des amies dont il ne me parlait jamais.
« Ton corps réclame de la tendresse, disait-il, tout comme le mien.»
Il se trompait. Mon amour était si comblant que je pouvais facilement me passer de ce qu’il appelait tendresse. N’ayant jamais appris ce qu’elle était, la considérant comme un moyen brutal de s’approprier ce qu’il désirait, dès que je l’autorisais à me toucher, il me rudoierait. Déçu du peu de plaisir que cette tendresse lui offrait, il m’abandonnerait, incapable d’attendre jusqu’à ce que, à force d’être constamment reportée, cette tendresse prenne une autre couleur, plus tendre, respectueuse, s’affine, s’approfondisse.
Il lui fallait patienter, oublier mon corps, comme s’il n’existait pas. Il devait le mériter, l’apprécier pour ce qu’il était : un cadeau inouï, inespéré, une de ces choses les plus admirables, les plus intelligemment conçues au monde.
Je l’invitai dans ma chambre à coucher.
« Je t’attendrai ici, lui dis-je. Tu frapperas à la porte, je dirai : « Entre ! », et tu me verras assise sur le lit comme aujourd’hui, toute habillée, adossée contre mes coussins. Je t’enseignerai la vraie volupté. Tu seras mon élève privilégié. Je te préparerai un coussin, là, à côté de mes pieds ; c’est là que tu t’assiéras. Et je te décrirai, en détail, les joies que nous partagerons le jour où tu m’aimeras. Je te dirai comment perfectionner tes caresses, comment deviner mes désirs, réaliser mes fantaisies sans que j’aie à t’en parler : il te suffira de me regarder pour savoir ce que j’attends de toi. Aussi, le grand jour dont tu rêves nous comblera tous deux. N’est-ce pas, là, l’amour vrai : celui qui mène à l’extase partagé ? Tu reviendras, chaque jour, à la même heure, t’asseoir sur mon lit. »
Il s’insurgea ; il ne lui fallait aucun enseignement, il s’y connaissait déjà. D’ailleurs, il cherchait un autre type de tendresse : non pas celle que je voulais, moi, femme égoïste qui oubliais ce que je lui devais, mais celle à laquelle il avait droit : la tendresse conjugale. Nous n’étions pas encore mariés « à la mairie ou devant un curé », mais tout cela n’était que formalité. Depuis que nous avions signé le contrat j’avais l’obligation de le considérer comme mon mari.
Je répondis que dorénavant, à sa demande, je le nommerais respectueusement « mon mari ». Mais il avait accepté notre vie commune comme je l’entendais : « sans condition, ni matérielle, ni autre ». J’avais donc le droit de m’attendre à ce qu’il respecte ses engagements.
Il rétorqua :
« Le fait que j’aie accepté un mariage sans conditions n’implique pas pour autant que tu aies le droit, toi seule, de m’imposer tes conditions. J’en ai parlé avec mes avocats. Ils sont d’accord avec moi.»
Il suggéra de revoir le contrat. Nous nous sentirions alors, tous deux, plus à l’aise, « pas seulement moi, toi aussi. » Il ajouta :
« Imagine-toi qu’il n’y ait plus de contrat. Nous pourrions nous séparer, prendre une pause, puis nous revoir en ville, comme au début. Nous pourrions tout relancer. Chaque mercredi, nous irions déjeuner à La Vignette, nous sortirions en ville le dimanche. Je t’inviterais chez moi, nous causerions, sans contrainte, comme si le contrat n’existait pas. Tu sentirais ce qu’aujourd’hui je ressens pour toi, tu voudrais me prendre dans tes bras, m’embrasser, me caresser. Quoi de plus naturel ? Laisse donc tomber ton idée fixe, qui est en fait répulsion ! (Cela, il me l’a souvent répété, Messieurs.) Après à peine quelques jours, nous passerions une nuit d’amour. Le lendemain, au petit-déjeuner, je dirais : « C’était superbe ! Répétons cela, revoyons-nous », et tu répondrais : « Eh oui, évidemment, pourquoi pas ? » Nous profiterions de la vie, de ce qu’elle a de plus beau, de plus naturel : la tendresse, l’amitié. Nous serions de tendres amis. Et notre tendresse aboutira, un jour, qui sait, à cet amour que tu cherches.»
Cette proposition humiliante, tordue, il la présenta comme saine, raisonnable, « adaptée au mode de vie français ».
« Tout le monde dirait la même chose que moi.» (Ce qui ne m’impressionna pas.)
« L’amour on le construit, n’est-ce pas ? Ce qu’on fait, ça sert à construire quelque chose. Tu es bien d’accord ? Et donc, joignons les deux bouts de phrase : on fait l’amour pour le construire. » (Et d’autres syllogismes qui ne tenaient pas debout.)
« Tu sais, somme toute, les liaisons où l’on ne se voit que pour faire l’amour sont des plus romantiques : on en exclut tout ce qui pourrait gâter la jouissance absolue, naturelle, décomplexée. » (Objection qui prouvait à quel point il confondait besoin animal, sentimentalisme puéril, habitude et assouvissement facile avec attachement, amour vrai, toujours accompagné de contrainte et de manque, seuls gages de la vraie jouissance).
Il voulait une histoire d’amour sans engagement, du plaisir sans obligations, de la tendresse sans amour; je voulais son engagement, après quoi on s’aimerait. Je trouvai la formule qu’il avait utilisée (« tendres amis ») tellement bête et gauche que je ne pus m’empêcher d’éclater de rire. Excédée par ses objections ridicules, craignant d’autres discussions vaines et exténuantes, je le chassai de mon lit.
Chapitre 13
Il passait le plus clair de son temps dans le séjour au troisième étage, une pièce rectangulaire, très lumineuse, au plafond haut, s’étalant sur presque toute la longueur de la façade. Elle était garnie d’une table avec chaises qui faisait fonction de salle à manger ; de quelques fauteuils et d’un divan entourant une petite table de salon ronde ; d’une télévision. Derrière le divan se trouvait un élégant bureau en acajou où il s’asseyait la plupart du temps, le dos tourné vers la grande baie vitrée.
Las d’avoir lu des revues pendant des heures, il se levait et sortait sur le balcon qui longe la façade. On y avait une vue plongeante sur la rue. Cela le reposait de regarder les quelques voitures qui passaient, ou de fixer, avec une attention soutenue, les passants sur le trottoir devant l’immeuble d’en face. Après avoir soigneusement refermé la porte vitrée, il rentrait, s’affaissait dans le divan. Parfois il s’endormait. De temps en temps, il allait jeter un coup d’œil rapide sur le solde de ses comptes en banque affichés sur son ordinateur, puis à nouveau sommeillait, allongé sur le divan.
Le séjour communiquait avec un petit couloir donnant sur la cuisine ; mais à l’autre bout du séjour se trouvait une autre pièce, plus petite. Je l’avais aménagée pour en faire ma chambre à coucher. Elle était peu confortable. Je dus me satisfaire de quelques placards vieillots que j’utilisai comme penderie. L’espace était restreint, à tel point qu’une fois que j’eus installé mon lit et rangé mes affaires, il m’était devenu impossible de contourner le lit.
J’y manquais d’hygiène. Je lui demandai d’y installer une douche ; comme il estimait cela « impossible », je lui priai d’au moins y installer un lavabo. Mais il se contenta de grommeler que, si j’avais préféré mettre un lit surdimensionné pour deux personnes dans une pièce qui, jusqu’alors, n’avait été qu’un débarras, c’était à moi « d’en assumer les conséquences ». D’ailleurs, bientôt nous dormirions dans sa chambre à coucher ; celle-ci communiquait avec la salle de bains.
« Alors, dit-il, le problème sera résolu. Tu pourras passer de notre chambre à coucher à la salle de bains. Je te laisserai dormir à la droite du lit. Tu n’auras plus qu’à te lever et à ouvrir la porte pour aller te laver. Oh oui, je sais, tu me diras que notre amour n’a pas encore assez mûri. Eh bien, un jour, ce sera le cas. Alors, en dormant avec moi, tu auras tout ce qu’il te faudra : amour, tendresse, eau chaude et eau froide. »
Lorsque j’emménageai chez lui, il m’avait proposé de loger dans une des chambres d’amis au deuxième étage. Ainsi, je vivrais chez lui, tout en faisant chambres séparées. Cela, je l’avais immédiatement exclu. Si je m’y étais installée, il aurait pu à la longue me considérer comme un ami logeant dans sa maison, ami dont, vu qu’il lui laissait toute latitude, sans contrôler ses allées et venues, peu à peu il oublierait l’existence. En outre, je craignais que, me voyant rentrer dans son séjour après avoir monté les escaliers, il ne me confonde avec ses employées, toutes d’origine thaïlandaise.
Celles-ci, le matin, vers dix heures, rentraient par la cour, caquetant comme des folles, et montaient l’escalier principal jusqu’au troisième étage. L’une d’elles, qui détenait la clef, ouvrait la grande porte en bois massif à double battant donnant accès à ses appartements.
Une fois cette porte poussée, elles entraient dans un petit vestibule débouchant sur le séjour, tout en continuant à glousser entre elles. Le portable collé à l’oreille, elles menaient des conversations agitées avec leurs enfants, leur partenaire ou leur famille, restés en Thaïlande, tandis qu’elles se changeaient sans se presser, en endossant un tablier bleu foncé cintré et de petites pantoufles coquettes à semelles caoutchoutées, censées protéger le parquet.
Puis ces dames passaient par le séjour et se dirigeaient, en affectant un air grave, soumis, et en se taisant quelque temps – leur maître, assis à son bureau, les observait, toutes jeunes et mignonnes, d’un œil perçant de faucon - vers la droite, et pénétraient dans un petit couloir donnant sur la cuisine et une petite réserve, où se trouvait leur matériel de nettoyage. Là, c’était à nouveau une explosion de voix, de petits rires vifs et saccadés, jusqu’à ce que, empruntant d’autres portes, elles se dispersent dans l’immeuble.
Jusqu’à la fin de la journée j’entendais, côté cour, leurs voix : elles adoraient poursuivre leurs conversations téléphoniques devant une fenêtre ouverte, en s’adressant à leur interlocuteur en criant, comme s’il se trouvait droit devant elles, debout sur une plateforme virtuelle, érigée de l’autre côté de la cour.
Si j’empruntais le même chemin qu’elles, si, à chaque fois que je voulais le voir, il m’entendait monter l’escalier, ouvrir cette lourde porte avec la clef qu’il m’avait donnée, il s’inquiéterait du silence dans le vestibule lorsque je m’y attardais. Il ne comprendrait pas pourquoi cette femme, qu’il prenait pour une femme de ménage, était venue seule, pourquoi elle refusait de se changer et de s’habiller en tablier, pourquoi elle s’introduisait dans le séjour sans lui demander la permission d’y entrer, s’y promenait sur ses hauts talons qui martelaient le parquet, n’éprouvait aucune gêne à lui adresser la parole, l’entretenait de ses soucis personnels, allumait une cigarette qu’elle écrasait dans son cendrier après avoir pris deux bouffées, de temps en temps allait fureter dans la cuisine, y grignotait un biscuit, se préparait du thé (sans lui offrir une tasse), se retirait dans la salle de bains, y ouvrait tous les robinets, en faisant couler des quantités immenses d’eau, et cela pendant plus de deux heures, puis, ayant quitté la salle de bains, non pas gaie et soulagée, mais les yeux vitreux, comme si elle venait de pleurer, s’installait dans un fauteuil en face de lui, lui jetait des regards hostiles, l’interrogeait, en lui posant des questions indiscrètes ou en lui intimant d’un ton impérieux de lui acheter de nouvelles chaussures, une robe de nuit, un abonnement de théâtre, une petite voiture rapide couleur canari qui lui manquait cruellement, en se fâchant dès qu’il osait ouvrir la bouche, qualifiant tout ce qu’il disait d’insultant, de révoltant, de machiste, de grossier et d’évasif, au lieu de quitter le séjour au plus vite, en courbant la tête légèrement, mais d’une façon élégante et gracieuse, dans un silence révérencieux, en faisant tout son possible pour occulter sa présence.
Je n’avais d’autre choix, si je voulais éviter tout malentendu sur ma condition, et afin d’être proche de lui sans l’irriter, qu’à m’installer dans cette chambre à coucher attenante au séjour ; pièce carrée, exiguë et triste dont seul le lit était un tant soit peu confortable ; mais ce même lit était, chaque nuit, source de soucis, car je m’y trouvais seule, sans lui.
Il avait délaissé les autres étages de l’immeuble depuis le départ de sa femme, en n’occupant plus que le troisième étage. Un jour, il m’avait dit qu’il s’y était « retranché ».
Ce mot m’avait illusionnée. Je me l’étais représenté comme un reclus, isolé non pas dans une cellule de moine ou de prison, mais dans quelque chose de plus petit encore, de plus cruel qu’une oubliette : un réduit obscur, pas plus haut que son corps et dont la superficie du sol tenait dans la paume d’une main. Il s’y tenait immobile comme dans une niche dont il avait dépouillé les parois de tout ce qui puisse lui rappeler son ex-femme. Il s’y livrait régulièrement à un examen de conscience - examen, qui, malheureusement, ne lui réussissait pas. Car, au lieu de se lancer dans une interrogation impitoyable de sa personne, du point de vue moral ou religieux, il n’arrivait qu’à se poser une série de questions simples et terre à terre :
« Mais pourquoi donc ma femme m’a-t-elle quitté ? Ne lui ai-je pas donné tout ce qu’elle voulait ? Qu’aurais-je dû faire ? Lui donner plus que je n’avais ? »
Voilà l’image, idéalisée, que je m’étais faite de lui.
En réalité il n’avait fait aucun effort pour se débarrasser des objets qu’il avait partagés avec sa femme.
Le jeune couple avait passé ses premiers mois de vie commune au troisième étage ; il y vivait encore, plusieurs années après la mort de son épouse. Les deux époux y avaient goûté aux plaisirs de l’amour encore jeune et naïf ; ensuite, lui et sa femme avaient emménagé au quatrième étage. C’était là, dans cet espace cloisonné, réparti en deux cellules et une pièce commune, que leur amour s’était estompé. En ce temps-là, le troisième étage avait servi de chambre d’amis.
J’avais toujours cru que sa femme était tombée amoureuse de cet architecte andalou. J’appris plus tard qu’en réalité elle était devenue la maîtresse d’un autre homme. Un jour, elle l’avoua à son mari. Après des discussions houleuses elle était partie vivre chez son amant, un riche banquier, plus âgé que son mari, qui, comme il la trompait, avait été écarté et bientôt remplacé par un autre homme, plus jeune, meilleur amant et plus fortuné. Quelques mois plus tard, lasse de cet homme, elle était revenue vivre chez son mari. Ils s’étaient réinstallés au troisième étage, croyant ainsi pouvoir donner « une dernière chance », « un nouveau souffle » à leur relation.
Ce troisième étage où nous vivions se trouvait donc au cœur même de l’immeuble, en formait le noyau, le centre sentimental : il y avait vécu les moments les plus heureux et les plus éprouvants de sa relation avec son ex-femme.
Sur le côté long du séjour, opposé au côté rue, à gauche de la porte du couloir débouchant sur le vestibule, se trouvait une porte. Elle donnait accès à sa chambre à coucher ; celle-ci avait une seule fenêtre, haute et étroite, qui donnait sur la cour intérieure de l’immeuble et dont le rideau taupe était toujours tiré. Il y dormait dans un double lit – celui-là même où lui et sa femme avaient fêté leurs premières amours et où, vers la fin de leur mariage, ils avaient passé des heures à discuter.
Un jour, alors qu’il se trouvait à la cuisine et qu’il y conversait longuement avec la cuisinière, sachant qu’il y resterait longtemps (il n’avait aucun mal à imaginer des sujets sans intérêt qui, elle, l’emballaient), je m’introduisis dans sa chambre à coucher. Je l’entendais rire régulièrement. Cela m’étonnait (il riait peu quand il se trouvait avec moi).
J’avais la sensation, en m’approchant du lit défait, en palpant les draps, froissés sur toute leur superficie, que j’avais osé pénétrer dans la chambre d’un couple bien soudé qui venait de quitter le lit.
Près de la moitié des placards garnissant les parois contenaient des vêtements de sa femme. Il n’avait toujours pas eu le courage de les trier et de les jeter. Dans un des tiroirs je retrouvai des albums photos. Peu d’images de vacances ou de dîners entre amis ; quelques images vagues du fils, jeune encore, le regard triste ; la majorité des photos me montraient les portraits des deux époux, à vrai dire : on voyait uniquement leurs visages. Ils avaient méticuleusement observé et enregistré les émotions de leur conjoint, et, lorsque ce dernier avait le dos tourné, ou avait rechigné à se faire photographier, celui ou celle qui tenait l’appareil photo en mains avait préféré tourner l’objectif vers son propre visage, afin d’étudier sa propre mimique.
J’étudiai les expressions sur ces visages ; elles m’apprendraient comment il avait vécu son mariage. Avait-il jamais été heureux ? J’avais toutes les raisons d’en douter. Je ne distinguai, sur ces photos, que quatre types de visage : le visage contrarié, dépité, rancunier ou enragé.
Un album reposait, ouvert, en me montrant son dos cassé, sur un petit meuble de chevet. Il contenait plusieurs photos du séjour et de la chambre à coucher du troisième étage ; j’y reconnus la pendule en marbre et bronze doré posée sur son bureau, surmontée d’une petite colonne sur laquelle s’accoudait une femme drapée dans une tunique antique ; le petit guéridon à côté du divan, meuble fragile sur trois pieds, recouvert de la même petite broderie en dentelle que j’avais trouvée lors de mon arrivée et que j’avais depuis jetée.
En comparant les meubles sur les photos avec ceux que je voyais chaque jour, je constatai qu’il n’avait rien changé aux pièces du troisième étage. Je vivais dans un espace qui m’était étranger, envahi par le passé.
Alors que, de sa voix aiguë, la petite cuisinière racontait je ne sais quelle histoire insipide (je continuais de suivre leur conversation mot à mot par la porte entrouverte), et alors même que je voulais quitter la chambre, une grande enveloppe tomba de cet album. Je l’ouvris et j’y trouvai plus de cent photos, prises dans la chambre à coucher, par elle ou par lui, de toute façon par une personne qui s’était accoudée sur le montant au pied du lit et, de là, avait braqué l’objectif sur le fauteuil près de la porte, et cela du matin au soir, en répertoriant la métamorphose de ce fauteuil en patère d’occasion.
C’était en effet sur ce fauteuil que tous deux avaient eu l’habitude de jeter leurs vêtements lorsqu’ils se déshabillaient, nonchalamment, sans se soucier des plis que cela provoquerait (ils disposaient de leur armée de petites Thaïlandaises serviables pour tout laver et repasser).
Ce tas de vêtements formait un ensemble bigarré dont dépassaient des pointes molles et flasques en coton, en satin, en velours. Je distinguai, sur la toute dernière photo, la jambe d’un pantalon noir reposant sur la manche courte d’un blouson d’un blanc éclatant, la bretelle rouge écarlate d’un soutien-gorge qui se trouvait amoureusement coincée entre l’index et le pouce d’un gant en daim géant d’un beige discret au bas duquel s’entortillait le bord d’une combinaison.
Tous ces vêtements, entremêlés de la sorte, semblaient appartenir à une seule personne qui se plaisait à alterner le port de la jupe avec le port du pantalon, qui combinait à loisir les couleurs chaudes et froides, et qui venait d’enfiler un chemisier coquet et séduisant mais qu’il remplaçait, à peine quelques minutes plus tard, par une chemise plissée et raide qu’il lui plaisait d’accompagner d’une jupe bleu clair et de souliers d’homme vernis.
Je cessai de regarder les photos et fixai le fauteuil. C’était sur ce même fauteuil que, sa femme n’étant plus là, il continuait à entasser ses vêtements, dans un désordre voulu, en essayant de reconstruire, avec une frénésie toujours frustrée, la fusion vestimentaire qu’il avait vécue avec elle.
Je montai sur le lit, m’accoudai comme l’avait fait le ou la photographe ; je fixai la porte et je m’imaginai comment lui et sa femme s’étaient déshabillés devant ce fauteuil, pour finir par se retrouver nus, l’un devant l’autre. Je me retournai, m’étalai sur le dos, fermai les yeux. Je me plaisais à me représenter cette petite scène quotidienne près de ce fauteuil. Comment s’étaient-ils caressés ?
Tout avait commencé ici, dans cette pièce. C’était en faisant abstraction de l’émotion visible sur leur visage qu’ils se couchaient sur le lit et s’embrassaient. C’est ainsi qu’il avait accompli cet acte qui l’obsédait : en utilisant uniquement son corps, en effaçant son propre visage et celui de sa femme. Ils l’avaient fait tous deux, afin d’oublier leur manque d’amour. Cet amour aurait dû être visible sur leurs visages – mais ces visages, gênants et dérangeants car ils trahissaient leurs vraies émotions, ou même leur absence d’émotion, ils en avaient capté l’image avec leur appareil photo – image qu’ils avaient immédiatement couchée sur papier et cachée dans leurs albums photo. Ils refusaient de montrer leur visage, de se regarder dans les yeux, de se voir comme deux personnes foncièrement différentes qui s’aimaient, et, du coup, ils oubliaient ce qu’ils ressentaient vraiment. Ils ne voyaient plus que leurs corps nus. C’est en se fiant uniquement à leurs corps (corps interchangeables, dépouillés de ce qui les rendait uniques, corps qu’ils frottaient, pressaient l’un contre l’autre comme deux objets, et dans le seul but d’éprouver du plaisir), qu’ils avaient « couché ensemble ».
Sa chambre communiquait avec la salle de bains ; mais on pouvait tout aussi bien y accéder depuis le séjour. Cette salle de bains était bourrée d’objets appartenant à sa femme, entassés sur le lavabo, sur les étagères. Ils me défiaient à chaque fois que j’y entrais, en me disant : « Nous voilà fixés. On t’accompagnera partout. Crois-tu que tu réussiras à nous chasser d’ici ? Essaie, tu n’y arriveras pas ! »
Ces objets se moquaient de moi, de mes projets, de mon amour pour lui.
J’empoignai les brosses à cheveux, les peignes, les brosses à dents, les fourrai dans un sac de poubelle et les remis à une des femmes thaïes avec demande expresse de les brûler. Ensuite j’allai cacher dans le tiroir le plus profond de la commode du séjour, emballées dans du plastique noir percé de petits trous pour les aérer, les quelques serviettes portant, tout comme ses draps et ses couverts, les initiales des deux époux.
Après ses longues absences, lorsqu’il se fut finalement décidé à reprendre notre « copinage provisoire », j’enlevai, pièce par pièce, tout ce qui me déplaisait dans cette salle de bains.
Cela me causait un désagrément physique intolérable que de devoir me laver à un lavabo qui jouxtait le sien. C’était un lavabo double ; les deux cuves, encastrées dans le même meuble en bois, se rapprochant le plus possible, n’étaient séparées que par une petite cloison en porcelaine ultrafine, plus étroite que la phalange de mon auriculaire. J’examinai comment je pourrais y remédier. Cela me prit bien du temps. Car il fallait chercher une solution qui lui donne l’illusion que je ne remédiais pas à un problème qui me tracassait, mais qui le gênait, lui.
Déjà, il m’avait fait comprendre que notre vie commune était « plutôt difficile », « pas trop aisée, à vrai dire ». « Ne m’en veux pas de ma franchise, avait-il dit un jour, mais je trouve ma vie actuelle plutôt éprouvante ». Le jour où je l’avais invité à s’asseoir sur mon lit, il avait même osé qualifier notre relation de « pénible ». Sa vie solitaire lui avait fait prendre certaines habitudes, disait-il, auxquelles il était plus attaché qu’il ne l’avait pensé. Je lui proposai de l’aider à y renoncer. Je compris cependant que je devais veiller à ne pas lui donner l’impression que j’investissais tout l’espace qui lui appartenait. C’était là une des choses auxquelles il était le plus sensible.
Voilà pourquoi je supportai ce double lavabo pendant plusieurs semaines.
Chaque fois, même si j’étais seule dans la salle de bains, j’avais le sentiment qu’il se trouvait à côté de moi, que son bras frôlait le mien, que sa main s’approchait du miroir, y traçait des cercles sur la surface embuée, qu’il cherchait à me toucher du bout du doigt. Si j’évaporais du parfum, c’était lui qui guidait le flacon, le dirigeait vers mes joues, mon cou, mes poignets, le déposait sur le bord du lavabo. Si je prenais une douche, dès que l’eau coulait, j’entendais sa voix toute proche de moi, s’insinuant dans mes oreilles, comme si, soudain immense, tenant la pommeau de la douche au-dessus de ma tête, les pieds arrosés par l’eau, son ventre pressé contre mon dos, il se tenait debout derrière moi.
Après de longues hésitations, je le persuadai d’acheter de nouveaux lavabos individuels, chacun d’eux reposant sur son propre socle en porcelaine. Afin de lui en faire sentir l’urgence et la nécessité, je lui laissai feuilleter un magazine qui se trouvait sur son bureau mais dont il avait abandonné la lecture après quelques pages. Un styliste renommé s’y moquait de la vogue datant de la décennie passée, vogue « complètement dépassée », « atrocement surannée » d’installer un meuble de lavabo double. Comment avait-on jamais pu imaginer cela ? Le lavabo double privait les partenaires de leur individualité ; quoique mariés, les époux avaient, poursuivait l’article, chacun, droit à leur « petit espace privé, visuel et sensuel ».
Le styliste proposait un exercice pratique : les deux époux devaient fermer les yeux et, adossés l’un à l’autre, se tenant immobiles au milieu de la salle de bains, chacun pour soi, choisir mentalement le miroir, l’éclairage, les étagères et les meubles qui leur convenaient, sans brider leur imagination, construisant ainsi des « îlots d’hygiène individuelle», correspondant à leur goût et « ayant la patte de leur personnalité ». Ensuite, il leur suffisait de faire un quart de tour, en se tournant vers le lieu où ils installeraient leurs îlots d’hygiène individuels et en répétant trois fois: « Cet îlot, qui sera tout à moi et me représentera, je le construirai. » Car « c’est en rêvant obstinément d’une réalité, par la seule force de l’imagination, qu’on la crée ».
Les jours suivants les deux époux devaient, dans une atmosphère allègre et fraternelle, empreinte d’égalité, en évitant toute critique à l’égard du conjoint, s’interroger sur les objections que suscitait chez eux le projet de leur partenaire. Ces objections, il fallait non pas s’en moquer ni les minimiser mais les creuser, car elles traduisaient souvent un blocage émotionnel à un niveau plus profond ; blocage qui empêchait les époux d’accepter leur partenaire comme un être unique, « sui generis », « un autre tout autre que l’autre qu’on croyait voir en l’autre», ce que résumait l’article en cette belle maxime : « L’on est toujours trompé par l’idée qu’on se fait d’autrui. »
Je lui fis lire cet article ; je lui signalai que, selon l’auteur, le blocage empêchant de voir l’autre tel qu’il est, avait une raison très simple et profonde : on ne s’acceptait pas tel qu’on était, c’est-à-dire comme un être qui, croyant n’être que soi, n’était cependant soi que grâce à l’autre et, restant soi, sans autre, en souffrait. Ce « soi » désirait l’amour mais réprimait ce sentiment, par habitude, pour ne pas renoncer à ses petits plaisirs personnels ou à de petites amourettes sans importance qui d’ailleurs apportaient une sensualité toute factice ; car au lieu de le combler, ces amourettes l’épuisaient. C’est ainsi, lui dis-je, que l’homme devient masque, pour autrui et pour soi aussi.
Il me dit être allergique à ce qu’il appelait « du galimatias ».
Pour nous instruire tous deux, je me vis donc obligée de lui faire la lecture à haute voix de cet article, alors que, d’un air distrait, les mains dans les poches, le dos tourné vers son bureau, il se tenait devant la baie vitrée en faisant quatre choses à la fois : il examinait le va-et-vient des passants sur le trottoir d’en face en m’interrompant de temps en temps pour me signaler soit une voiture mal garée, soit la présence d’une petite femme sur le trottoir qui, disait-il, ne cessait d’étudier la façade et, parfois, d’un petit air méchant, inquiétant, comme si elle lui en voulait et l’espionnait, examinait le balcon et le fixait ; il fumait une cigarette ; il sirotait un verre de whisky en humant à chaque fois le contenu du verre, et en me demandant (ce que je ne pouvais faire, étant en pleine lecture) d’à nouveau lui verser un verre ; et il mimait, les paupières comme alourdies par l’effort mental que je lui imposais, un philosophe qui écoute une collègue d’une puissance intellectuelle étourdissante exposer des points de vue tantôt inexplorés, enrichissants, tantôt ahurissants.
Je lui épargnai un très long article sur les dysharmonies inhérentes à la vie de couple, ainsi qu’un éloge trop naïf de la complémentarité. Et cette nuit-là, debout devant la porte de sa chambre à coucher (il m’avait interdit de continuer la lecture de cet article pendant qu’il prenait sa collation frugale qui lui servait de dîner), je lui lus, en accentuant chaque mot, ces quelques lignes d’un autre philosophe :
« Qu’est-ce l’autre ? Pelure sans contenu. Fruit dénoyauté. Vision fugitive. » (J’attendis un instant.) « Et maintenant, chéri, je continue la lecture. Écoute. Une salle de bains, qu’est-ce ? Le temple du « je ». Que se passe-t-il si « je » rencontre « l’autre » ? Alors, la salle de bains se mue, les miroirs muets, inclinés, se rejoignent dans l’adoration mutuelle perpétuelle. » (Puis, en prenant un ton menaçant, je continuai :) « En revanche, l’homme solitaire qui s’adore aujourd’hui, prisonnier de sa vaine solitude, surpris par son éclosion fulgurante, sa maturité étonnante, demain méditera sa lente déchéance. »
Finalement, je psalmodiai, en accélérant le rythme de ma lecture, en ponctuant les derniers mots que je prononçais d’un accent véhément, après quoi je restai là, devant la porte, haletante, en attendant qu’enfin il me réponde :
« Corps humain. Proche, mais jamais prêt. On s’y insinue : corps imperméable. On s’y réfugie : corps parapluie. On s’y morfond : corps morose, moribond. On le mène en bateau : corps bâtard, bafoué, banalisé. »
Je frappai deux coups secs contre la porte.
« N’est-ce pas très profond, tout cela ? C’est de la philosophie. Et ceci, mon chéri. Ça vient de Dalada. Il paraît qu’il n’y comprenait rien, à ce qu’il disait, mais côté style, c’est parfait. Corps trituré, torturé, tronçonné. On s’y répand, s’en repent. On s’en défend, on le regrette. Et ceci, mon chéri : corps mien toujours aliéné, corps d’autrui jamais pénétrable, toujours volage. Corps jamais présent, toujours passé, fruit faussement dur, perche du désir, ce quelque chose d’ambulant, d’érectile et d’empoisonné tombé du néant. »
Une fois la rénovation des lavabos achevée (j’avais enfin remplacé ce lavabo double par deux lavabos séparés), j’attendis deux longs mois avant de faire remplacer la cabine de douche à grandes vitres pivotantes et transparentes par une construction compacte et chaste en vitres opaques ; elle était pourvue d’une seule porte coulissante qu’on pouvait verrouiller de l’intérieur.
Ce n’est que depuis lors, me sentant à l’abri, que je m’autorisai à prendre une douche à toute heure du jour. Je fis placer un rideau devant la baignoire ; cela lui déplut ; comme la lourde barre qui le portait était extensible, je lui promis d’enlever ce rideau dès que notre amour aurait dépassé le stade de l’attraction pudique : il suffirait d’empoigner la barre que j’avais calée entre les deux parois et de l’arracher d’un coup sec pour l’enlever.
Quelques jours plus tard, j’invitai deux ouvriers compétents et taciturnes à installer une tringle en métal au-dessus de la porte de ma chambre à coucher. Ils y accrochèrent un rideau cramoisi qui démarquait de façon claire, et sans équivoque, la porte de ma chambre à coucher des autres portes donnant sur le séjour.
Chapitre 14
Je n’avais jamais compris pourquoi il tolérait la conduite insolente des femmes de ménage. Après nous avoir réveillés de bonne heure, elles se répandaient dans l’immeuble en y faisant un tapage insupportable et, le soir, se tassaient dans le vestibule en attendant qu’il soit six heures. Certains jours il leur arrivait de continuer à bavarder jusque tard le soir avec le portier dans le passage entre la cour intérieure et la porte cochère. Comme je sentais qu’il préférait que je ne sorte plus faire d’achats (pour lui, désormais, achats rimait avec contrat), je lui demandai si je pouvais m’occuper d’elles. Il m’y autorisa.
Je décidai d’inspecter la petite réserve où elles rangeaient leurs ustensiles de nettoyage. J’en fus indignée. Les serpillières jonchaient le sol, sales, tordues. Une peau de chamois, toute ridée et complètement noire, se trouvait collée contre une raclette dont le bas reposait sur une pelle de poussière crasseuse. Au fond des seaux se trouvait une petite flaque d’eau sale, bordée d’un liséré d’écume bleuâtre. Plusieurs flacons de produit de nettoyage étaient renversés. Le produit, s’étant écoulé, avait formé des croûtes sur le sol. J’essayai de les enlever ; en dessous se trouvait une substance visqueuse qui s’agglutinait à mes doigts - substance que j’eus du mal à l’enlever, même en me rinçant les mains plusieurs fois.
On avait jeté les plumeaux dans de petits bols rangés sur le rebord de la fenêtre à côté de l’évier ; les plumes doivent être baignées dans de l’eau tiède, Messieurs, auquel on rajoute un soupçon de détergent ; cela, chaque femme de ménage le sait. Il faut ensuite, Messieurs, immédiatement les sécher. De préférence délicatement, avec un sèche-cheveux. Mais là, voyez-vous, elles baignaient dans un liquide qui sentait le javel. On ne pourrait plus jamais les employer.
Je vis plusieurs manches de balai dévissés et qui s’appuyaient, alignés comme des prisonniers squelettiques, contre la paroi. Voulant les ranger, je découvris une bouche d’aération, cachée derrière ces manches. La grille était toute noire (elle avait été blanche). Je la fis laver avec de l’eau de vaisselle ; la femme de ménage qui m’aidait, une petite femme thaïe bavarde et extrêmement maladroite, s’était agenouillée ; voulant se relever, elle fit cogner le seau d’eau contre le mur ; il sonnait creux.
Le lendemain je fis un petit trou dans cette paroi ; j’y fis introduire une caméra montée sur une tige flexible ; elle scruta l’intérieur de ce qui ressemblait d’abord à une gaine noire et empoussiérée. Cependant j’y vis vaguement des formes obscures, étranges, torses, circulaires. Qu’était-ce ? J’élargis le trou avec mes doigts et j’y fis introduire une autre caméra, plus grande, plus puissante, puis, ne sachant toujours pas ce que recelait cet espace étrange, je fis venir des ouvriers qui introduisirent une foreuse dans la paroi. Celle-ci, d’une profondeur de deux briques et pourvue d’une couche de béton sur les deux côtés, résista, se fissura, craquela, enfin s’écroula, et il apparut qu’elle cachait un espace étroit contenant un ancien escalier de service en colimaçon, à claire-voie, rouillé, montant jusqu’aux étages supérieurs et débouchant sur une petite pièce triangulaire obscure au rez-de-chaussée ; pièce qui, depuis longtemps, avait été occultée.
Je descendis cet escalier en courant, et l’ouvrier qui m’accompagnait, d’un seul coup sec de hache, créa une ouverture dans la paroi au pied de l’escalier. Des rayons de soleil s’infiltrèrent dans l’espace où nous nous trouvions – et je m’aperçus, en respirant l’air frais automnal qui entrait, en apposant mon visage à la brèche qui venait d’être faite, que cette pièce donnait sur la cour.
Voilà ce que j’avais découvert, Messieurs : un ancien escalier de service. Ainsi qu’une petite pièce au rez-de-chaussée avec un dallage en granito datant, comme me l’a confirmé un expert, de la première moitié du vingtième siècle. Ce seul escalier valait dix fois plus que la table de billard et les autres « antiquités » qui se trouvaient dans la remise à l’autre extrémité de la cour.
Je lui en parlai, en lui suppliant de réutiliser cet escalier.
« Laisse-moi le restaurer, dis-je. N’oublie pas : en mettant en valeur cet escalier, la valeur de ta maison augmentera. »
Il me le permit.
Non seulement je réaménageai cet escalier ; je décidai de réorganiser les activités des domestiques autour de celui-ci : désormais, il fut emprunté par les femmes de ménage.
J’eus soin de diviser celles-ci en deux « brigades» : d’une part, les « matures », qui nettoyaient uniquement le noyau central de la maison (notre espace sacré, inviolable, regroupant le séjour, nos deux chambres à coucher, notre salle de bains) ; elle étaient toutes âgées de plus de cinquante ans, françaises, revêches, larges d’épaules et très expérimentées en nettoyage. D’autre part, les « petites », jeunes femmes thaïes célibataires, charmantes, frivoles et aguichantes.
Les « petites » étaient tenues de se regrouper dans le passage derrière la porte cochère tôt le matin. Je descendais, elles m’attendaient, me suivaient, sans dire un mot, divisées en deux colonnes, passaient par la cour et se changeaient dans la petite pièce au pied de l’escalier de service. Elles enfilaient un pantalon et un pull-over à col roulé. Ensuite, elles se drapaient d’une toile cirée, percée d’un trou pour y passer la tête. Elles en resserraient les pans sur leurs hanches en les nouant avec une corde. Elles cachaient leurs cheveux, assez beaux et d’un noir rare, certes, mais trop longs et peu hygiéniques, sous une charlotte noire à laquelle je fis coudre deux voiles d’un brun sale, un à l’avant, court, couvrant le front et les sourcils, et un à l’arrière, plus long, cachant la nuque et retombant jusque sur les épaules.
Je leur demandai de me communiquer la pointure de leurs chaussures ; le jour suivant, je les invitai à chausser des sabots en caoutchouc noir trop petits. Chaussées de cette façon, obligées à se déplacer avec lenteur et précaution, elles apprenaient à transformer leur travail toujours fait à la hâte en un exercice de précision.
Plus jamais ces « petites » ne passaient par le séjour ni ne fréquentaient notre cage d’escalier. Un petit quelque chose qui ressemblait, ne fût-ce que de loin, à de la poussière sur le rebord d’une plinthe, un cheveu long et vagabond caché sous ou derrière un meuble « trop lourd à déplacer, Madame », une éponge, une serviette, une raclette qu’on avait lavées avec nonchalance, une peau de chamois ruinée, une tache sur un meuble qui soi-disant « résistait à toute tentative de l’enlever », tout cela était puni d’une brimade (je m’en chargeai).
Je confisquai leurs portables : je les mis dans un petit panier qui m’accompagnait pendant toute la journée. Si je ne surveillais pas le nettoyage, je me campais dans le divan du séjour, d’où je guettais les deux entrées par où l’on pouvait venir nous importuner : le vestibule et la cuisine.
Un jour, je repérai une des « petites », au regard espiègle et très coquette, qui, prétextant vouloir voir mon mari « afin de lui dire quelque chose d’important », avait pénétré dans notre appartement. Je la sommai de quitter les lieux et de m’attendre au bas de l’escalier. Là, je lui priai d’enlever sa charlotte et son poncho ; je sonnai une clochette, signe de ralliement des « petites » ; elles accoururent et déchirèrent son pull et son pantalon. Agenouillée sur les pavés du passage, la tête tournée vers la porte cochère, toute frileuse - il faisait froid et elle ne portait plus que ses sous-vêtements -, elle fut fouettée par une autre « petite » (la corde autour de ses hanches servait de fouet), semoncée et renvoyée.
Une fois l’habitude du travail bien fait réinstaurée et cet ancien escalier rénové, je m’attaquai à un autre point faible de notre organisation domestique, et qui était, à première vue, un problème d’acoustique. Mais il s’agissait avant tout d’une seule personne, Messieurs : de la cuisinière, une maigrichonne espagnole.
Chapitre 15
Je vous ai expliqué, Messieurs, qu’un petit couloir reliait le séjour à la cuisine. Celui-ci fonctionnait comme une caisse de résonance : il amplifiait les propos des cuisiniers et de la seule cuisinière.
Vers neuf heures du matin les cuisiniers montaient l’escalier et s’installaient dans la cuisine. Ils babillaient gentiment, tout à leur travail, nettoyant les réchauds, épluchant des légumes, faisant couler de l’eau dans les casseroles. Après quelque temps, les petites remarques indispensables sur le travail (« Passe-moi le vinaigre, presse-toi ! » « Où as-tu mis le poisson, canaille ? ») alternaient avec une série de compliments ciblés adressés à cette cuisinière maigrichonne.
Quand elle riait, ses yeux, points d’épingles minuscules flottant dans la peau noire et rêche de son visage, étaient comme engloutis dans sa peau ; on eût cru qu’ils n’en ressortiraient jamais. On lui disait : « Prépare-nous des pommes de terre rissolées », elle prenait les pommes de terre et, sans les éplucher, les envoyait friter dans la friteuse. Et encore, tout cela avec une lenteur que lui aurait enviée la plus paresseuse des tortues. Ses « looks » (une montagne de cheveux noirs raides dont la cime parfois frottait contre la hotte, des piercings disposés en demi-lune sur le bord de ses oreilles, une balafre sur la joue gauche, marque d’affectuosité débordante d’un hidalgo de la Manche) étaient répugnants. Et encore, je ne vous parle pas de ses longs poils noirs sur le cou et sur ses bras étiques, de son torse toujours courbé, de sa taille pareille à l’entaille d’une tronçonneuse qui l’avait amputée de deux gros carrés de graisse superflue, de ses fesses molles, fuyantes qui se mouvaient seules, comme indépendantes de ses jambes grêles qui la portaient avec dégoût.
Pourtant, les cuisiniers ne cessaient de la complimenter. Orgueilleuse, elle faisait la sourde oreille. Plus elle semblait insensible à leurs compliments, plus les hommes insistaient, cherchant à attirer son attention.
Finalement, aimant semer la zizanie, elle lançait une petite remarque vilaine à l’un des cuistots, une petite remarque attendrie à l’attention d’un autre cuistot. Le premier s’en offusquait et répliquait, l’autre se taisait. Une minute plus tard, à nouveau elle parlait mais en inversant les rôles : elle flattait l’un, critiquait l’autre. Le premier cuistot, ayant retourné la flatterie, mais n’ayant pas reçu de nouvelle remarque attendrissante, déçu, décochait un trait méchant à la cuisinière, qui à nouveau répliquait, en ciblant cette fois-ci les deux cuistots qu’elle traitait tous deux de « fanfarons », de « falots », de « grands zéros incompétents et fainéants ». Et voilà que, excités par cette petite cuisinière manipulatrice, pas plus haute d’un mètre cinquante, cherchant à tout prix son approbation, les deux cuistots commençaient à se chamailler. Leurs collègues tiraient parti pour l’un ou pour l’autre, les remarques fusaient, s’envenimaient.
Puis, insensiblement, en oubliant la cuisinière, on passait aux grivoiseries, qu’on délaissait bientôt pour raconter d’interminables blagues vulgaires. On riait, on trinquait, en se moquant du mari cocu et qui jamais ne le saurait, de la jeune mariée insatisfaite qui aurait mieux fait de se faire « avoir » (je ménage mes mots, Messieurs) par le premier venu, de la veuve en rut, du vieux couple mort asphyxié dans leur salle de bains et dont on hériterait, de la belle-mère insupportable enfin défunte, du voisin happé par sa tondeuse, d’une femme naïve qui se croyait être enceinte alors qu’il n’y avait « absolument rien, pas même un poussin dans son ventre » et qui « se dandinait le long du lac au clair de lune, triste et bête comme un canard, disant qu’elle attendait un enfant, mais elle se l’était imaginé, elle avait tout bonnement le ventre bedonnant! ».
Cela provoquait des rires épouvantables, on hurlait, on tambourinait sur les marmites, des verres tombaient, – puis : un seul bruit sourd dont les vibrations m’assourdissaient l’oreille. Un océan de calme, un silence diaphane, et tous recommençaient à parler, le ton montait, c’était rires et cris de rage entremêlés de commentaires, des bouts de phrases qu’on mugissait, des pas précipités, des râles, les portes claquaient, on crachait, les casseroles se renversaient, de l’huile bouillonnait, des liquides dégoulinaient, les machines à café, mises toutes en branle au même moment, hurlaient, et alors que tout dans la cuisine fritait, bouillait, gémissait, bondissait, alors qu’un camion, collé contre la façade, en dessous de la fenêtre ouverte, laissait tourner son moteur bruyant sans qu’on le décharge pour autant, je n’entendais plus que des monologues infâmes, étouffés par des rires et des cris.
Quelques bribes de phrases s’en échappaient cependant ; cette cuisinière, à l’en croire, « n’en pouvait plus ». Elle voulait mettre fin à – je cite ses mots - « cette vie professionnelle stupédifiante au service de Madame l’imposteresse, l’exécrable intendante, la vilaine châtelaine, la fausse chiquée, la satanée charlatanne chiche qui me chagrine. » (Tous approuvaient.) « C’est une mangeuse d’hommes, une… » (Les mots suivants furent engloutis par le babillage inintelligible des machines.) « Le chef - c’est ainsi qu’on nommait mon futur mari – c’est un chic type, s’il y a un pépin, t’inquiète, il vous écoute. Mais cette femme (suivaient d’autres mots encore qu’on emploie partout en France, dans chaque bout de phrase et que vous connaissez mieux que moi) c’est une sacrée séductaresse mélasse dégueulasse. » (Jubilations. Quelle description horripilante de ma pauvre personne !).
Ensuite, tous sautaient sur les tables et, sachant que cela m’énerverait – et, après trois quarts d’heure, me ferait « sortir de mes gonds » - commençaient à danser, en mettant la musique à fond. Un cuistot de la Provence et un autre, Breton, se liguant contre moi, criaient des mots à la sonorité indescriptible planant au-dessus du bruit incessant des ustensiles de cuisine et du ronflement du camion devant la fenêtre, propos dont je concevais – en voyant le regard enflammé de mon mari, le sourire de petit chat enchanté et pervers qui peu à peu se déroulait sur ses lèvres, de l’avant de sa bouche vers l’arrière, comme un ruban empourpré, en contournant presque la totalité de ses joues - qu’ils devaient être d’une platitude et d’une agressivité désolantes.
Je regardais mon mari, assis sur son divan. Tout cela, au lieu de l’énerver, l’amusait. Il repérait, dans ce charivari insoutenable, l’intrigue de pochades vulgaires qui le distrayaient. Je le fixais, interloquée ; j’en oubliais que j’étais la cible de leurs railleries. À chaque fois qu’il entendait cette petite cuisinière, ses oreilles se dressaient. Jusqu’à sa physionomie changeait.
Alors qu’il se hâtait vers la cuisine, « car j’ai la fringale », ses lèvres d’abord s’amincissaient, et, tirées vers l’arrière, laissaient entrevoir sa mâchoire puissante, ses dents longues, effilées. Son museau s’allongeait. Il se tournait vers moi, en souriant : je voyais le sourire figé et comique d’un chien de chasse pris en photo alors qu’il referme la gueule après avoir longuement bâillé, en oubliant de joindre ses lèvres. Quand il reprenait sa course vers la cuisine, il avait, vu de profil, la gueule de ce même chien quand il se rue sur sa proie, sa mâchoire inférieure tout à fait déboîtée, alors que ses yeux fiévreux sont braqués sur le sentier menant aux arbustes derrière lesquels, se croyant à l’abri, s’est caché le pauvre lapin innocent qui bientôt, abasourdi par l’aboiement de son prédateur, paralysé de peur, aura le cou brisé.
« Ah, j’ai une de ces faims !, disait-il, avant de s’engouffrer dans le couloir, en laissant vibrer ses narines. J’aimerais bien voir les plats qu’on nous mijote là-bas ! »
Il voulait surtout rejoindre cette cuisinière dont le son de la voix le faisait immédiatement rêver de la forme de son corps. Il aurait bien voulu « la croquer », cette petite cuisinière au corps tout noir, trop petit, velu - corps qui, précisément parce qu’il était imparfait, asymétrique, difforme, laid, l’intriguait, l’attirait. Il aurait bien voulu le palper, ce corps, le pousser contre le sien, après avoir enlevé son habit à cette cuisinière et tout ce qu’elle portait en dessous.
Après avoir été croquée par lui, elle ne l’intéresserait plus. Car il ne s’intéressait pas plus à elle qu’à une mouche qui d’abord vous agace par sa simple présence (elle est cachée derrière le rideau où elle bourdonne de temps en temps). Elle cherche une fente entre les rideaux et se dirige vers vous. Elle croit vous éblouir avec ses acrobaties nerveuses autour de la lampe sous laquelle vous travaillez. Elle disparaît, revient, explore le plafond, s’y attarde, escalade la paroi, cogne contre la vitre, la salit. Voyant que vous dégustez une tasse de café, elle s’assied sur votre soucoupe en porcelaine, monte sur votre cuiller, s’y promène.
« Je ferai comme si je ne la voyais pas. Elle partira. »
Peine perdue. Cette mouche s’enhardit, vous frôle le bras, la joue.
Que veut-elle donc ? Je ne la connais pas, cette mouche noire et bleuâtre, debout sur la page de mon cahier d’entrées, faisant semblant de se laver les mains mais porteuse de je ne sais quelles saletés.
« Quel est ton nom, sale bête ? »
Elle vous fixe, ne vous répond pas.
« Pars, allez ouste !
- Laisse-moi tranquille, dit-elle, je lis.
- Non, tu es assise sur des chiffres gigantesques. Je vérifie les comptes de mon mari. Je suis son bras droit, sa comptable, sa personne de confiance. Tu n’y comprends rien.
- J’ai des yeux, ma chère, qui balaient la page en un seul coup d’œil, je vois trois mille choses à la fois.
- Ah ça, et donc tu parles ?
- Je connais une dizaine de langues. Je lis les journaux étrangers, je suis polyglotte, figure-toi.
- Eh bien, sors d’ici. L’uscita, la salida, c’est par là.
- Non, je ne bouge pas. Je te sonde. Je t’examine. Je te donne mon amour, que tu le veuilles ou pas. »
Cette mouche vous irrite à mort, son harcèlement vous révolte (elle se pose sur votre crâne, tâte vos tempes, zézaie dans l’oreille droite, parcourt la lobe de votre oreille, palpe le duvet de votre nuque) – et cela même de nuit ! Soudain, vous en avez assez, et d’un seul coup avec la paume de la main vous l’écrasez, vexé qu’au lieu de disparaître tout à fait, elle se soit triplée en traçant une raie bleuâtre sur votre main et deux sillons noirs hérissés de poils pointillés de rouge sur la page de votre cahier. Votre page est maculée, votre cahier souillé, mais au moins, cette mouche n’existe plus.
Arrivé à la porte de la cuisine, mon mari s’arrêtait net (je l’avais suivi, je l’épiais depuis le petit couloir). Les cuistots se tenaient immobiles, accoudés au rebord de la fenêtre. Ils l’attendaient : l’acteur principal faisait son entrée.
Il s’avançait, saluait, se rangeait parmi eux, tous habillés de blanc ; ils prenaient une pose avantageuse, l’un se grattant le menton, l’autre croisant les bras devant la poitrine, un troisième s’essayant à un déhanchement lascif, un quatrième prenant un air pensif, en ajustant ses lunettes comme un intellectuel.
Bientôt ils quittaient leur place, au même moment, en se dégageant de ce rebord de fenêtre, et se mettaient à marcher dans tous les sens, en se frottant la paume de leurs mains contre les hanches, en réclamant des petits-fours, des couverts, des gnocchi et des crépinettes, tout en continuant à adresser des compliments à la cuisinière. Ils s’arrêtaient, s’entremêlaient, se ruaient sur le frigo, les fours, le micro-ondes, les armoires, se disputaient le beurre, le coriandre, une louche, une poêle, le mixer. Enfin, ils se taisaient, et travaillaient, tranquillement, avec attention, comme au début de la journée. Ils jouaient aux cuisiniers.
Alors je voyais, se précipitant dans cette cuisine, et cachant ces quelques cuisiniers immobiles, sérieux, appliqués, une foule d’autres cuisiniers ; ils se postaient devant eux, les effaçaient, les remplaçaient. Ces cuisiniers-là, Messieurs, seul le désir les faisait agir. C’étaient des adorateurs inquiets, nerveux de cette cuisinière qui, elle, restait debout sur une petite estrade où se trouvait sa table de travail, au beau milieu de la pièce.
Elle brandissait un couteau. Elle le tenait fermement entre ses mains, appuyé contre son ventre, la pointe dirigée vers ses pieds. Mon mari, au lieu de superviser le travail des cuisiniers, tournait autour d’elle, essayait d’attirer son attention.
Il disait : « Quel beau couteau tu as là. Que croyais-tu en faire, dis-moi ? Hacher de la viande ? »
Elle pointait le couteau vers lui et il sautillait, tout heureux, en faisant de petits bonds faussement effrayés autour de cette femmelette.
Il reprenait : « Oh mais, tu voulais donc m’attaquer ? Par jeu ? »
« Ah, c’est bon signe ! Elle réagit ! Car, si elle réagit de la sorte, en jouant avec ce couteau, c’est qu’au moins elle nous entend, me dit un cuisinier en s’approchant de moi, c’est important, car ces derniers temps, voyez-vous, elle a eu, disons, des problèmes, vous savez, personnels. Tout perdu, son mec, son appart, son fric. Sa famille à l’étranger. Les voit jamais. Pas de paternel, pas de maternel. La barbe quoi. Mais, bon, faut pas se laisser aller quoi, faut s’y mettre, et alors on va se laisser faire pour ça? Votre mari, c’est lui qui dit ça. S’en occupe. Pensez qu’il va la virer ? Non, non. Pas possible. Qu’elle reste, qu’on la garde ! C’est inhumain, pas vivable quoi.»
Lui – mon cher mari - continuait à bondir, à sautiller. Elle inclinait la tête, fixait ses pieds minuscules, ses orteils poilus, tordus, plongée dans la contemplation de leur petitesse, de leur laideur, en frottant la lame du couteau contre son tablier. Je pensais : qu’elle en finisse. Qu’elle le plonge dans son ventre, ça me plairait.
Les autres cuistots, eux aussi, dansaient autour de cette femme. Et mon mari s’amusait dans leur compagnie comme un petit chien timide, dressé, bourgeois et d’une politesse extrême qui gambade dans une meute de chiens sauvages. Il faisait le pitre devant cette vilaine prêtresse de la séduction, adorait ses pieds, reniflait ses genoux, enfouissait son nez dans sa chevelure massive, réapparaissait, les joues blêmes, lui léchait les joues, puis, soudain, commençait à parler, tour à tour soumis, docile, railleur, méchant, mesquin, mutin, facétieux, vulgaire. Cela avait l’air de lui aller comme un gant. Et tout cela afin d’en imposer à cette petite cuisinière manquée.
« J’essaie de la rassurer », me dit-il (je l’avais sommé de me rejoindre), « mais surtout de la calmer. Tu sais, il arrive parfois, quand on en est réduit à l’extrémité, terrassé par le désespoir, qu’on s’en prenne à soi-même. »
Il repartait vers elle, revenait, disait (ce qui n’avait rien à voir avec ce qui se passait):
« Tu sais, un brin d’humour peut sauver un amour.»
Puis, après l’avoir à nouveau entretenue avec des remarques élogieuses sur ses pieds, ses genoux :
« Tu te dis terrifiée ? Non, crois-moi, ce couteau ne me fait pas peur. On n’utilise l’arme blanche que par faiblesse. »
« D’ailleurs, disait-il la prochaine fois, virevoltant d’elle à moi, je reste pragmatique. J’aide si je peux, j’oublie ce qui me chagrine, je repousse ce qui me dérange. C’est ça la vie heureuse. Mais elle, vois-tu, elle est malade, tu sais – elle a de ces phantasmes, rien de grave, pas de panique, il ne faut pas lui en vouloir… »
L’homme que j’avais cru éduqué, réservé, entrepreneur, fier de soi, passait son temps à la cuisine, côtoyait les cuistots, adorait une folle, s’humiliait, se rabaissait – et cette cuisine, il n’en ressortait qu’à contrecœur, lorsque le dîner était enfin préparé.
J’allais alors moi-même chercher les plats, en interdisant à la cuisinière de nous servir. J’invitais mon mari à un petit babil intéressant sur le beau temps. Après dîner, je lui proposais de flâner dans la rue, de faire un saut dans les grands magasins (je lui promettais d’uniquement regarder sans acheter). Mais il se disait exténué (mot qu’il aimait répéter) et préférait s’allonger sur le divan. Et tandis que dans la cuisine cette femme continuait son cinéma, lui, calmement, faisait un somme, les mains croisées sur son ventre.
Si je le réveillais, en lui signalant que les cours de nos actions baissait, qu’il lui fallait réviser ses comptes, envisager de nouveaux placements, il répondait : « Je m’en occuperai quand l’envie m’en prendra ». Et au lieu de gérer ses affaires il recommençait à parler de cette sauvageonne, cette « brave femme, tout compte fait », « une victime, tu sais, de notre société », « une ruine, tu dis ? Complètement gaga ? Non, ma chérie, une figure de proue, une héroïne, une nouvelle Valjean je te dis, belle, féminine, les Trois Glorieuses… le petit caporal, le corsaire corsé qui… en elle se condense, s’incarne un je ne sais quoi de… » - et, à nouveau, les mains posées sur le ventre, il s’endormait, le nez écrasé contre le dossier du divan.
Il avait l’esprit brouillé : ce qu’il avait appelé son « intervention thérapeutique » l’avait épuisé.
Aveuglé par un sens de la solidarité qui sinon lui faisait complètement défaut, taraudé par une avidité qui lui était propre et qui le poussait à négliger ce qui aurait pu vraiment le nourrir moralement (moi, Messieurs, oui, moi, sa vraie nourriture spirituelle), il s’enfuyait vers la cuisine, s’efforçant de plaire à ce petit bout de femme noirâtre, minable et perfide dont le visage était menu et mince comme un fil.
Un jour, un cuisinier entra dans le séjour, l’air paniqué.
« Vite, Monsieur ! Elle a une déprime ! On ne l’a jamais vue comme ça ! »
Monsieur sursauta, alléché par le mot « déprime » - car prometteur de nouveaux drames, d’émotions fortes qu’il se refusait de vivre avec moi -, se hâta vers la cuisine. Je la vis qui, debout sur l’estrade, tenant dans la main gauche un couteau, dans la main droite une fourchette, le tablier déboutonné à hauteur du ventre, son t-shirt retroussé, riant comme une folle, montrait à ses collègues un piercing énorme sur son nombril.
Mon mari s’avança vers elle, l’invita à refermer son tablier.
Affectant la pudeur il détourna le regard alors qu’elle le reboutonnait. Il s’inclina, approcha son doigt, le posa sur son nombril, caché sous son habit blanc, en prétendant vouloir « palper sa détresse, cette boule de solitude et d’angoisse dans son ventre ».
Il retira son doigt, le porta à son nez, le huma. Le posa sur sa joue, tout droit, tout raide.
Quoi qu’elle fasse, il « ne jugeait pas, jamais ». Il savait que « des êtres comme elle, désespérants, eh oui, comme tu dis, dégoûtants, railleurs, arrogants, ont un cœur anxieux, peureux, plus petit qu’une pièce de dix cents. » Cela, il fallait « le comprendre, l’accepter. »
Il se croyait empathique et compréhensif (lui qui toujours m’interrogeait d’un air sceptique, toujours me toisait d’un air dubitatif, comme s’il n’arrivait pas à comprendre comment j’étais arrivée à m’installer chez lui). Il la réconforta, en la consolant d’un chagrin d’amour dont il parlait ouvertement et à voix haute (il voulait me faire croire qu’elle était amoureuse d’un cheminot ; je savais, moi, qui était l’homme dont elle rêvait). Il l’interrogea sur sa famille (elle n’en avait plus), sur ses études (nulles), son expérience professionnelle (néant), sur son passé (soi-disant inexistant), sa nationalité (« Je ne me rappelle plus. »). Il lui demanda ce qu’elle voulait faire de sa vie (moins que rien), si elle avait des projets (« Ça sert à quoi, franchement ?»), si elle avait un ami, un mari (elle prétendait être divorcée), la persuada d’enfin se remettre au travail en disant, entre autres: « Ne t’en fais pas, tout s’arrangera. » Lentement, en traînant les pieds, elle rejoignit les autres cuisiniers.
Il ajouta : « Et d’ailleurs, si tu ne te sens pas en état de travailler, je t’invite à te reposer chez nous. » Elle releva un sourcil, charmée.
Pourtant, elle n’avait besoin d’aucun secours. Elle était bien décidée à recommencer la même scène dès que l’occasion se présenterait. Il accourrait de même, la sauverait à nouveau. C’était là sa seule raison d’exister : profiter de l’aide d’autrui; cette aide une fois reçue, elle l’oubliait, en redemandait, croyant qu’elle y avait droit. Osait-on lui refuser cette aide, la voilà qui éclatait en sanglots, puis, les larmes séchées, promettait qu’un jour elle se vengerait, disant qu’on l’avait toujours dupée.
Parfois, après une de ces crises (toujours le même tableau : elle, au milieu de la cuisine, avec couteau et fourchette, le nombril à nu, le visage enragé ou tout en pleurs), je la voyais qui, la bouche grande ouverte (voulant qu’on gave son estomac ingrat), se dirigeait vers notre table à manger et de là s’acheminait vers notre divan, prête à s’y allonger. Alors, je lui bloquais l’accès, en me postant dans le petit couloir menant vers le séjour, et, les bras en croix, je renvoyais la petite menteuse à ses fourneaux.
Lui qui aimait réfuter point par point mes « théories écervelées », mes « soupçons infondés », qui ridiculisait ma « jalousie démesurée », croyait tout ce qu’elle disait. Elle ne méritait pas qu’il lui adresse la parole. Et pourtant, il se préoccupait plus d’elle que de moi.
Je voulus installer la cuisine au rez-de-chaussée, au pied de cet escalier de service que j’avais découvert. Il s’y opposa ; je tins bon, il céda. Dès que la cuisine fut déménagée, nos repas furent montés par un monte-plats encastré dans une gaine insonorisée. Le guichet s’ouvrait directement sur la paroi de notre séjour. Me voilà délivrée de cette cuisinière : je l’avais reléguée, de même que les cuistots bruyants, dans une cuisine au rez-de-chaussée. Notre séjour devint un lieu reposant, silencieux, empreint de quiétude. On n’y entendait plus que ma voix suave, enjouée, toujours gentille.
Un soir, je lui proposai de transformer l’ancienne cuisine en bibliothèque. Il murmura, machinalement :
« Tout ce que tu voudras.»
(Nous avions atteint ce niveau de connivence où l’on se passe des mots superflus, indice sûr de l’accord croissant des âmes.)
Dès le lendemain j’entamai les travaux. Je n’y allai pas de main morte. Toutes les installations furent enlevées, les machines bruyantes détruites. J’enlevai les dalles et les remplaçai par un parquet. Je fis placer de nouvelles fenêtres : ce coin sombre devint un endroit lumineux. Ensuite, je fis tapisser les parois jusqu’au plafond d’une bibliothèque. Après avoir méticuleusement inventorié notre patrimoine, je lui proposai d’y ranger les dossiers administratifs de nos biens. Au milieu de cette bibliothèque je fis mettre une grande table où j’empilai les documents reprenant nos affaires courantes : elle se trouvait exactement là où, auparavant, s’était trouvée la table de travail de l’horrible cuisinière.
Il ne me resta plus qu’à aménager un petit espace cloisonné au-dedans de cette pièce. J’y fis installer un petit bureau, tourné vers le petit couloir. Un regard rectangulaire, pratiqué dans la cloison, pourvu d’une grille, me permettait de rester en contact permanent avec le séjour. Dans ce petit cabinet privé, douillet, assise à mon bureau, chaque soir, après avoir pris un bain, je dressais la liste de nos revenus.
Plus aucun bruit ne nous perturbait. Plus personne ne nous dérangeait. Ma seule présence lui suffisait. Tout en travaillant, je murmurais notre chiffre d’affaires, avec une joie contenue ; quand, jetant un regard à travers la grille, je le voyais qui somnolait, je l’exhortais :
« Patience, mon cher ami, foi et courage ! Un jour, ayant enfin abandonné ta vie désordonnée, tu goûteras à une joie toute intérieure : tu voudras la partager avec moi. Ce sera le début glorieux de nos parfaites amours.»
Si toutefois je remarquais une irrégularité dans notre comptabilité, je l’invitais à venir m’expliquer d’où provenaient les dépenses qu’il avait faites et qui me paraissaient peu justifiées.
Chapitre 16
Il m’est souvent arrivé, à Bangkok, lorsque j’y croisais deux jeunes femmes dans la rue, d’entendre à peu près cette conversation :
« As-tu vu cette fille ? Elle vient de passer. Comme elle a l’air bête. Je parie qu’elle sait à peine compter. As-tu vu ses bras, ses jambes ! Quelle noirceur ! Ça doit être une rurale. Je t’assure : elle vient du nord.
Et l’autre, vexée qu’on l’ait dérangée pour si peu de chose, de dire :
- Qu’est-ce que ça peut bien me faire ?
- Oui, tu as raison. Excuse-moi. Ça ne sert à rien de s’occuper de ces gens-là. » – et les deux jeunes femmes continuaient leur chemin.
Je savais ce qu’elles pensaient : des êtres comme moi n’avaient pas le droit de se promener dans les rues de leur capitale.
J’ai tout fait pour rendre mon teint plus blanc. Pour ne pas être couverte de honte. Pour faire oublier mes origines.
Ce furent mon nez joyeux, légèrement retroussé, mes narines minuscules, parfaitement ovales et pas plus grandes qu’une groseille, mes cheveux noirs contrastant avec mes joues blanches comme lait, mon petit visage tout rond aux traits fins comme d’une jeune fille, mes yeux châtain foncé toujours étonnés et grands ouverts, cette belle petite tête de poupée posée sur un corps aux mensurations parfaites qui attirèrent son attention lorsqu’il entra dans notre immeuble lors de ce cocktail.
Il est vrai que, ce jour-là, je portais des vêtements amples, un col serré, un pantalon bouffant tombant jusqu’à mes chevilles. Mais comme c’est un expert, capable de repérer des corps bien proportionnés à distance, même s’ils sont complètement emmitouflés, il doit avoir soupçonné la perfection de mon corps dès son entrée dans la salle. Ravi par cette perfection, il s’est dirigé vers moi.
Lorsqu’il il apprit que j’étais née dans le nord de la Thaïlande, il n’a pas montré la moindre surprise. Il s’est vanté de ses connaissances de la physionomie des femmes thaïes – oui, certes, mais avec tact, et retenue. Il ne s’est pas exclamé, comme l’ont fait tant d’autres, ici, en France :
« Vous me voyez perplexe ! Vous, Thaïlandaise ? Vous êtes née dans le nord, dites-vous ? C’est curieux, cela. Franchement, c’est à ne pas y croire ! Comment se fait-il que vous ayez la peau si blanche, le menton si engageant, les dents si bien rangées, les sourcils si fins, mordorés ? »
Lorsqu’il devint clair qu’un jour il m’épouserait, j’imaginais que je continuerais d’être d’une blancheur parfaite. Il renoncerait à ses bronzages. Isolé dans notre séjour, où il passerait ses journées dans l’obscurité, sans ouvrir les rideaux, il deviendrait aussi pâle que moi. Je nous voyais nous promenant dans la rue, main dans la main, ici, à Paris, aussi séduisants que les plus belles filles de Bangkok.
« Regarde !, dirait-on. Là, sur le trottoir d’en face. As-tu vu ce couple ? As-tu jamais vu ça ? Comme ils s’assemblent bien ! Ils marchent d’un seul pas, tous deux regardant droit devant eux, comme s’ils se connaissent depuis des années. Et puis, leurs visages ! Quelle blancheur ! Voilà une thaïlandaise aussi blanche, si pas plus blanche que son mari. Il est assez bien fait, mais avoue : grâce à elle, il devient plus beau qu’il ne l’était.»
Voilà ce dont je rêvais, Messieurs. Je serais belle, et cette beauté, je la partagerais avec l’homme que j’aimais ; il me força à faire exactement le contraire.
Il me dit un jour qu’il aimait les femmes grandes. Je compris que j’étais trop petite. Je décidai donc d’acheter d’autres chaussures, à talons plus hauts, et de nouveaux vêtements pourvus de rayures verticales. Une amie me lissa les cheveux, les rallongea et les laissa tomber raides jusque sur mes épaules. C’était le moyen idéal, me dit-elle, pour rendre mon visage, rond comme une pomme, plus long, ou pour le moins ovale, et donc plus sérieux, sévère et triste, « comme d’une grande dame ». Comme je savais qu’il adorait surtout le côté exotique de ma personne (moi, qui me considérais pourtant, dès que nous avions signé notre contrat, comme Française, peu importe mon aspect physique), et qu’il avait laissé entendre que les femmes blondes, scandinaves, étaient tout aussi « exotiques » que moi, j’en conclus qu’il me fallait laisser tomber un de mes atouts majeurs : ma peau blanche.
Non, Messieurs, cela n’a rien de paradoxal. Autant il aimait les femmes nordiques pour la blancheur de leur peau, autant il aimait, avec plus de passion encore, les asiatiques qui, selon lui, n’étaient belles qu’ayant la peau noire.
J’appris, au fil des mois, qu’il aimait, parmi les scandinaves, les blondes, aux yeux vert ou bleu clair ; parmi ces dernières, celles qui avaient des jambes longues comme des échasses. Mais la plus belle scandinave était celle qui, grande et mince, avait le visage, le cou, les épaules et les bras tachetés de petits points de rousseur. Cette rousseur rendait la peau sèche, presque rugueuse, rétive au soleil (la peau, exposée au soleil, rougissait, et ne bronzait jamais), et la faisait se rétracter (c’était là son opinion) lorsqu’elle était affleurée par une bise d’hiver, lorsqu’il la caressait ou lorsqu’il y apposait ses lèvres et soufflait dessus.
Il voulait la femme qui, tout en étant l’idéal scandinave, le surpassait grâce à sa chevelure rousse, sa peau ténue, plus fragile encore que la peau blanche. C’était ainsi qu’il s’imaginait la beauté idéale : non content du plus beau, du plus svelte, du plus grand, il voulait que cette beauté ait une touche exceptionnelle.
Toute belle et fine que j’étais, au corps parfaitement proportionné, je ne répondais pas à ses critères de l’exceptionnel. Il me fallait paraître plus grande et redevenir noire de peau, plus noire que la plus noire des Thaïlandaises du nord. Cette noirceur me dédommagerait de toutes ces autres qualités qui me faisaient défaut.
C’est pourquoi je m’efforçai, malgré moi, d’approcher la noirceur de peau de cette cuisinière qui, précisément parce que sa noirceur était presque caricaturale et contre nature, avait tout pour le séduire. C’est ce que je fis ; ce fut une épreuve ; et une erreur. C’est pourquoi vous me voyez ici le teint noir, tanné, brûlé, le visage recouvert de taches mates, d’un teint plus clair et qui se dessinent sur mon front, mes tempes, mon cou jusqu’aux joues, comme des taches d’huile répandues sur la surface noire et imperméable d’une table de travail.
Je me débarrassai de mes lotions et de mes crèmes blanchissantes. J’allais régulièrement à la cuisine, pour y épier cette cuisinière, en me disant : « C’est ainsi qu’il veut que je sois – par amour pour lui je suis prête à tout. » J’observais cette femme : j’étudiais sa façon de bouger, de lever les yeux, de parler. Je voulais devenir comme elle. En la voyant, elle, il me verrait, moi ; en me voyant, il la verrait, elle. Bientôt, il me regarderait, et voyant ma peau noire, plus noire que celle de la cuisinière, et recouvrant mon corps parfait, il me croirait la plus belle femme au monde.
Je restais dans l’immeuble et me rendais au premier étage où je bronzais. Je m’allongeais sur le lit solaire, pendant des heures, sans qu’il le sache, dans le seul but d’y faire brûler ma peau. C’est ainsi que, pour lui plaire, je perdis ce teint clair et occidental qui faisait ma beauté.
Ce n’est que plus tard, longtemps après le drame dont je vous parlerai, que ma peau prit un teint orange foncé, peu naturel, que, perdant sa souplesse naturelle, elle se mit à se relâcher, à plisser. Peu de temps après apparurent des boutons disgracieux sur mon front et mes tempes, de longues cannelures zigzagantes et des crevasses sur mes joues. Aujourd’hui, mon cou, qui faisait l’admiration de mon village, est recouvert de rides. Ma peau a perdu toute son élasticité. Vous l’aurez bien deviné : ce bronzage répété l’a ruinée. Depuis, rongée par les soucis, malheureuse et en proie à l’amertume (dont j’essaie de vous expliquer les raisons), je suis devenue laide. Je le sais.
Écoutez ceci : en ce temps-là, lorsque je faisais tout pour lui plaire, je n’avais aucune idée de ce qui m’arriverait un jour. J’étais belle. Je regrettais cependant de perdre, peu à peu, la blancheur de ma peau. C’était triste, le pire des sacrifices. Je pleurais en me levant, en mangeant, en allant me coucher. Je n’arrivais plus à lui parler sans éclater en sanglots. Je n’étais plus que larmes - larmes causées par l’horreur qu’il m’infligeait. Quand je me regardais dans le miroir, je voyais une autre personne – celle qu’il aimait sans doute, mais que je ne reconnaissais pas, dont je ne pouvais affirmer : c’est moi. Je ne voyais, dans le miroir en face de moi, qu’un être qui pleurait la perte de sa beauté. Et comme il m’avait indiqué qu’il trouvait mes sanglots « inopportuns », « agaçants » et bientôt « carrément insupportables », incapable de réprimer mes larmes, je décidai de porter des lunettes de soleil, pour protéger mes yeux de son regard toujours désapprobateur, regard qui, dès qu’il s’aperçut que ma peau ne noircissait pas aussi vite qu’il ne l’eût voulu, devint invariablement culpabilisant et inquisiteur.
Chapitre 17
Chaque jour se déroulait selon un schéma rigide : vers sept heures je me levais, j’endossais un peignoir et je descendais accueillir les femmes de ménage. Ensuite, j’allais me recoucher. Je m’étirais dans mon lit, langoureusement, avec délice, en anticipant les images de la journée; images belles, prometteuses que je compulsais comme les pages d’un livre qu’on adore relire plusieurs fois.
C’est dans un silence profond et revigorant que j’étudiais la géographie délicate de notre minuscule séjour. Je passerais des heures à aller de ma chambre à coucher à la salle de bains et vice versa. Comment le faire sans trop le gêner ? Que dire s’il demandait de combler son désir, comment l’en dissuader ? Comment lui enseigner la vraie nature de l’affection (qui va droit au cœur et se moque des apparences), quels vêtements porter, dans quel ordre, afin qu’il réalise à quel point j’étais belle, sans lui donner l’impression que je l’invitais à m’aimer uniquement pour ma beauté physique ?
À neuf heures et demie, j’entrais dans la salle de bains. Je frappais trois fois contre la porte communiquant avec sa chambre à coucher. Il lâchait un grognement mécontent et profond, et je mettais le verrou à cette porte (je n’avais pas oublié comment il s’était, un jour, introduit dans mon lit).
Assis sur le divan, prenant son petit-déjeuner, il attendait, son œil rivé sur la porte de la salle de bains, que j’aie fini ma toilette. Je m’habillais, je sortais et je me postais devant la porte, les mains dans le dos, en attendant qu’il vienne poser un baiser sur ma joue. Je lui souhaitais le bonjour sur un ton enjoué, en lui disant que j’avais passé « une nuit excellente » et que je me sentais l’envie de « croquer le jour ». Il répondait, d’un air toujours plaintif, qu’il avait souffert d’une toux persistante, d’une gorge sèche, de rêves perturbants dans lesquels un être sans visage le persécutait. Je lui répondais que j’avais beaucoup de choses à faire : on verrait cela après.
Affaissé dans le divan, il me suivait d’un regard morose alors que je passais, en affichant un air très occupé, plusieurs fois de ma chambre à coucher à la salle de bains.
J’avais, dans ma garde-robe, des dizaines de nuisettes ; mais je préférais porter un pyjama bon marché que j’avais acheté en Thaïlande. Pyjama effilé, chiffonné qu’il qualifiait, avec son sarcasme blessant qui devait passer pour de l’ironie, « d’une sorte de sac pour faire des achats ». Cela ne me fit pas changer de tenue : j’estimais que, s’il voulait me connaître telle que j’étais, il avait avantage à savoir comment je m’habillais quand je me sentais à l’aise avec lui.
Parfois cependant, en sortant de la salle de bains, au lieu de porter mon pyjama préféré, j’en portais un autre, de coupe un peu plus moderne. Alors, voyant son regard qui pétillait à la vue de cette tenue légère et provocante, craignant qu’il ne se trompe sur mes intentions, je me hâtais vers ma chambre et j’en ressortais en tailleur, comme prête à sortir et rencontrer un de ses locataires, un chapeau sur la tête et un imperméable à la main. Cet imperméable, long, luisant, d’un noir profond avec deux rayures jaunes qui barraient mes épaules et descendaient vers ma poitrine, je le boutonnais lentement en me dirigeant vers le vestibule où je déployais un parapluie qui se trouvait au pied du porte-manteau et que je refermais aussitôt. Ensuite, je revenais sur mes pas, en m’introduisant dans la salle de bains où j’ouvrais le robinet, laissant couler l’eau à flots pour me brosser les dents. J’en ressortais en m’avançant à petits pas prudents vers lui, maquillée pour les grandes occasions, les yeux ombrés, les joues fardées de blanc, dans un long peignoir en satin, les cheveux relevés en chignon et en feignant protéger, avec une ombrelle que je faisais tournoyer habilement, ma peau délicate contre la lumière agressive du lustre du séjour.
Alors se dessinaient sur son visage, l’une après l’autre, plusieurs émotions : dégoût, ennui, attente, déception, dépit. Mais de ce mélange d’émotions émergeait toujours, lorsque je m’avançais vers lui dans cette dernière tenue, le désir.
Il n’arrêtait pas de guetter la porte de la salle de bains. Il pensait qu’il suffisait de patienter pour me voir, un jour, pousser cette porte et sortir en déshabillé mais superbement maquillée, à l’image de ces starlettes qui, dans les films américains, toujours font l’amour avec un mélange frustrant d’abandon et de réserve : elles ne sont qu’à peu près nues, se laissent caresser tout en n’enlevant pas leur t-shirt qui leur sert de pyjama, ni leur soutien-gorge, et, si elles le font, on les voit toujours de dos et une serviette ou un pan de draps vient, comme par hasard et toujours à propos, même dans les embrassements les plus torrides, recouvrir leur poitrine.
Il espérait que, vêtue de cette façon-là, d’une voix frêle, fêlée, je lui demanderais de me caresser. Mais il fallait briser son espoir : je voulais que son désir, titillé par l’attente, devienne insupportable, puis, amenuisé par l’étonnement, la rage et la déception, soit ramené à ses justes proportions.
Après ces quelques préliminaires, je retournais dans ma chambre à coucher. J’y attendais une bonne petite demi-heure, assise sur mon lit, avant de ressortir. Je savais que, repu (il avait pris un petit-déjeuner copieux), il s’était allongé sur le divan.
Alors, doucement, j’ouvrais la porte. Je laissais ma main glisser le long du rideau cramoisi. Je le poussais de quelques centimètres : les anneaux tintaient contre la tringle ; les ondulations du rideau et ce petit bruit léger, aérien éveillaient sa curiosité. M’étant assurée qu’il regardait, j’ouvrais le rideau, j’avançais de quelques pas, je restais debout, immobile pendant deux secondes, je m’inclinais, tandis que les deux pans du rideau reposaient sur mes épaules, coulant le long de mes bras comme un drapé au fur et à mesure que je m’avançais, je souriais, et d’un pas léger et joyeux, je traversais le séjour en me dirigeant à nouveau vers la salle de bains. Restait, cependant, à définir quel chemin emprunter.
Soit je passais à gauche, entre la table de salon et le divan où il était assis, en m’agenouillant un instant à quelques centimètres de ses pieds pour recueillir une miette de pain tombée sur le tapis. Je lui jetais un regard admiratif (je sais que les hommes adorent l’image d’une femme soumise qui les regarde avec désir et passion), puis, d’un bond, je me relevais, et dans un silence parfait et pesant, en fixant cette miette, que je tenais coincée entre mon pouce et mon index, en étendant le bras, en le gardant bien raide, comme s’il n’était qu’un instrument, la pelle d’une machine ou le tuyau d’un aspirateur, tenant à une distance énorme un objet répugnant, j’entrais dans la salle de bains. J’y jetais cette miette dans la poubelle à pédale, en lâchant de grands soupirs, comme si cette seule miette avait gâché toute ma journée.
Soit je passais à la droite de cette table et je lui demandais, en m’immobilisant soudain, en lui jetant un regard exaspéré et en pointant mes index vers mes oreilles, meurtries par le bruit, de bien vouloir éteindre la télévision (il avait l’habitude de l’allumer avant même de plonger dans son divan, en réglant le volume au maximum).
Il arrivait que, depuis ma chambre à coucher, après avoir ouvert la porte, et en tapotant contre le montant de celle-ci, mais tout en restant cachée derrière le rideau, je lui signale, d’une voix caressante mais persuasive, que je sentais que bientôt j’arriverais à l’aimer. Il écoutait, immobile, raide, oubliant de respirer, croyant qu’enfin je réaliserais son rêve. Après quoi je lui disais qu’il trouverait, s’il prenait la peine de se lever un instant, un napperon dans le tiroir de la commode; s’il le mettait en dessous de sa tasse de café, comme font les gens bien éduqués, cela me conviendrait.
Parfois, en sortant de ma chambre, je longeais la baie vitrée jusqu’à l’autre bout du séjour. J’en profitais pour jeter un coup d’œil sur son bureau qui se trouvait à mi-chemin. Ensuite je longeais les autres parois jusqu’à la porte de la salle de bains ; là, une main déjà posée sur la clenche, ramenant mes cheveux vers l’arrière avec l’autre main, d’un air séducteur, comme si j’étais ravie de sa présence et aurais voulu qu’il me rejoigne, je lui demandais de bien vouloir ranger ses affaires pendant que je continuais ma toilette, en prenant un exemple sur la façon dont je rangeais nos affaires dans notre bibliothèque.
Je m’exhibais, en veillant toujours à avoir une pose séduisante ; lui, calé dans son fauteuil, se bornait à me regarder d’un œil tour à tour friand, hagard, déçu et éteint.
Une fois ma toilette terminée, je l’autorisais à utiliser la salle de bains. Il en ressortait, fin prêt, vers l’heure de midi. Nous prenions l’apéritif. Il ne disait mot. Je parlais des bévues de nos femmes de ménage, de leur manque d’application, de ses plats préférés. Il disait manquer d’appétit et se bornait à lentement secouer la tête. Je l’interrogeais sur les affaires urgentes : il me regardait d’un air méfiant, méchant. Je sentais sa réticence à m’initier aux dessous de sa vie professionnelle. J’eus beau lui dire qu’il était indispensable qu’il ne me cache rien de ses finances, afin que, si un jour il tombait malade ou disparaissait, je puisse reprendre ses affaires – il restait inflexible et secret. C’était une vrai défi que de soutenir une conversation agréable avec un homme qui se contentait de regarder dans son assiette et qui, quand il relevait la tête, fixait la baie vitrée, les yeux grands ouverts, comme un homme qui se noie et, s’étant renversé sur le dos, disparaissant doucement vers le fond de l’océan, regarde une dernière fois la lumière du jour.
L’après-midi nous restions dans le séjour. Parfois je me retirais dans la bibliothèque pour y travailler. Il regardait la télévision, paressait devant la fenêtre, feuilletait un journal, passait du divan à son bureau, caressait les touches de son ordinateur, et lorsque le téléphone sonnait, il mettait le haut-parleur ; cela, je l’y avais obligé : ainsi, je pouvais suivre ses conversations avec ses collaboratrices et concurrentes travaillant dans l’immobilier.
Deux fois par semaine nous nous rendions dans le sauna et le solarium au premier étage. À chaque fois j’y perdais une partie de ma blancheur ; lui s’y détendait, s’y « requinquait ». Vers sept heures du soir, je descendais par l’escalier principal jusqu’au passage pour aller congédier les femmes de ménage, d’abord les « petites », ensuite les « matures ». Je faisais ma ronde et à l’approche du dîner je prenais un bain, en parcourant à nouveau le trajet de ma chambre à coucher à la salle de bains plusieurs fois de suite. Après dîner je descendais par l’escalier dérobé et je concertais avec les cuisiniers pour fixer le menu du lendemain. Je remontais me changer, je vérifiais les comptes dans mon petit cabinet de travail, et une fois ce travail terminé, je me préparais pour aller me coucher.
À de rares exceptions près, je me permettais peu de frivolités. Je m’exhibais sans vraiment me montrer. Quoi que je porte, les cols étaient toujours fermés ; il n’y avait aucune échancrure, ni à hauteur de la poitrine, ni, si je portais une jupe ou un pantalon, aux jambes ou aux pieds ; aucun pli superflu, aucun crevé, aucune fente ; les tissus étaient invariablement de laine délavée ou d’un coton rugueux, âpres au toucher et raides (jamais, donc, je ne portais des vêtements moulant mon corps ni des tissus bouillonnants et rajoutant des rondeurs factices et appétissantes à mes rondeurs naturelles). Il ne pouvait que deviner mes yeux d’un brun velouté qui le couvaient avec amour, soigneusement cachés derrière mes lunettes de soleil.
Il s’en plaignit ; il m’en voulut de porter des vêtements « ringards ». Il aurait voulu me voir « à l’état naturel ».
« Pourquoi te changes-tu des dizaines de fois par jour ? » « Qu’as-tu donc à passer des heures devant la porte de ta chambre à coucher ? » « Ce bruit des anneaux, ce rideau, ça me rend dingue !» « Ma chérie, pourrais-tu enlever ces lunettes ? » (Je le fis). « Où sont passés nos achats, ces vêtements sensuels, délicats ? » (Je sentais bien qu’il aurait voulu ajouter : « Ces vêtements qui m’ont coûté un pont – et que je ne vois jamais. ») « Pourquoi toujours cette mine boudeuse ? Tu défiles du matin au soir dans notre séjour sans me montrer quoi que ce soit. » « Pourrais-tu t’habiller d’une façon, disons, plus adéquate, si j’ose dire, afin que je me rappelle qui tu es, au lieu de te voir toujours déguisée, pareille à une sans abri – ne suis-je pas ton mari ? »
Je m’engageai à mettre une robe longue, voluptueuse ; à la robe longue succéderait la robe courte ; à la robe courte, ample et pourvue de manches recouvrant les bras, la robe cintrée et sans manches. J’envisageais de bientôt lui permettre de voir mes jambes, peut-être même mes chevilles et qui sait mes pieds. Il parut enchanté.
Mais d’abord il fallait l’aider à saisir l’importance de la main, trop souvent considérée comme évidente et que tout homme ici, en France, s’autorise à serrer dans la sienne sans vous en remercier.
Les jours suivants je mis des gants démesurés, gonflés à l’excès et qui s’accordaient mal avec mes manches collantes serrées autour de mes bras élégants bien qu’un peu trop courts et pas assez minces à son goût ; manches pourvues, à l’emmanchure du bras, d’une deuxième paire de manches bouffantes courtes, coquettes, parfaitement superflues et brodées, pareilles à des ailerons.
Son regard, au lieu de s’attarder sur mon cou, ma taille, mes hanches, tous couverts et invisibles, immédiatement se fixa sur ces ailerons, et, descendant le long de mes bras, s’arrêta sur mes gants. Il cherchait mes mains. Surpris, ravi, il me demanda où elles étaient passées. Pourquoi les lui avoir cachées ? M’étais-je blessée ? J’avais réussi : il s’inquiétait de mes mains ; elles lui manquaient. Je voulais qu’elles lui manquent autant que mes bras, mes épaules, mon cou, toute autre partie de mon corps qui lui inspirait du désir.
Je me promis donc de régulièrement cacher mes mains. L’idée me vint de le faire en employant une moufle estompant la forme et la longueur de mes doigts. Je préférai le faire avec un gant de toilette en éponge : quelques jours plus tard, en sortant de la salle de bains, je lui montrai mes deux mains disparaissant jusqu’au poignet dans un seul gant de toilette mauve que j’avais laissé tremper quelque temps dans la baignoire – gant flasque au bas duquel pendillait une petite trompe molle dont dégouttait péniblement, à intervalles irréguliers, un liquide onctueux à l’arôme d’amande.
Après une semaine, je décidai d’aller plus loin encore. Je glissai mes mains dans des mitaines, en me bornant à ouvrir la porte de ma chambre à coucher ; les anneaux glissaient sur la tringle ; je passais ma main entre la tringle et le montant de la porte et mes doigts seuls, comme de petits êtres folâtres et séduisants, se donnaient en spectacle devant ses yeux, doigts dont il voyait une seule, plusieurs et finalement toutes les phalanges, doigts aux longs ongles vernis qui affleuraient, tâtaient, grattaient, doucement caressaient le montant de la porte, et parfois s’y agrippaient comme des griffes.
Après des heures passées à exhiber mes doigts de la sorte, je m’autorisai une pause : je refermais la porte. Mes doigts se reposaient, comme ceux d’un pianiste. Je ressortis une demi-heure plus tard, les bras nus, mes mains enfouies dans un manchon en zibeline. Je me retournai ; il me voyait de dos, portant une cape noire tombant jusqu’au sol et sur laquelle j’avais épinglé un soleil en satin à hauteur des épaules et, près du sol, comme si elle était sur le point de se coucher ou peinait à rejoindre le soleil, une lune pleine mais fade faite d’une pièce de coton délavé. Je me retournai à nouveau, en tournant mon visage, recouvert d’une poudre blanche et grumeleuse, avec de petits mouvements brusques, mécaniques, vers le guichet du monte-plats, vers les vitrages de la baie vitrée, vers le tapis à ses pieds, vers le coussin calé derrière son dos et dont un coin me semblait légèrement défraîchi. Il se gardait bien de me faire telle ou telle remarque désobligeante sur mon « accoutrement étrange », sur « mes goûts coûteux et saugrenus ». Je ne l’entendais pas ; j’étais devenue un automate qui scrutait l’intérieur de notre séjour à la recherche d’objets dérangeants ou mal placés qu’il pouvait secouer, dépoussiérer, laver, nettoyer.
Après le dévoilement timide de mes mains, je fis de même avec mes bras : je les laissai dépasser du rideau, peu à peu, l’un à gauche, l’autre à droite, du poignet jusqu’au coude et finalement jusqu’à l’épaule. À peine lui avais-je laissé voir mes bras et m’étais-je promenée plusieurs fois dans le séjour les bras découverts, en les étendant comme des ailes, en les serrant contre mon corps comme si on m’avait ligotée, en secouant mes coudes comme si je me frayais un chemin à travers une foule d’adorateurs dont j’esquivais les caresses, que je me bornais à rester figée devant le rideau, sur la pointe des pieds, les bras étendus en oblique, pour ensuite les ramener vers ma poitrine, en enlaçant les doigts de mes deux mains, comme si je faisais une petite prière avant de faire un plongeon dans une piscine.
Le dénudement de mes bras s’accompagna d’une autre innovation : comme promis, je remplaçai les robes longues par des robes ou jupes plus courtes. Ces dernières, jamais moirées, bouffantes ni plissées, s’arrêtaient toujours à dix centimètres en dessous de mes genoux. Il soupçonnait la forme délicate de mes jambes sans pour autant les voir : j’avais enfilé des bas en laine de couleurs criardes contrastant avec la tonalité de mes vêtements. J’adorais combiner le fuchsia avec le vert pomme, le vert fluo avec le jaune canari.
De temps en temps je délaissais les vêtements à rayures verticales, que j’avais enfilés pour amincir ma taille, en leur préférant des vêtements rayés horizontalement. Il avait une prédilection (ses soupirs d’extase me le prouvaient) pour les rayures jaunes sur fond noir : c’est donc rayée de la sorte que je m’habillai pendant plusieurs jours. Ensuite, je choisis d’autres vêtements, rayés de blanc et de rouge, ou de blanc et de bleu. À peine s’y était-il habitué (non sans se demander pourquoi je voulais à tout prix me faire passer pour un matelot, un boucanier et un forçat) que je ressortis de ma chambre à coucher vêtue d’une robe de soir bleu nuit, dont les échancrures et le décolleté vertigineux ne pouvaient être que soupçonnés : un immense châle recouvrait mes épaules et m’enveloppait de la tête au pieds. Ce festin de couleurs, ces changements brusques, inattendus de la structure de mes vêtements lui ôtèrent toute parole ; il resta muet pendant plusieurs jours.
Après avoir laissé admirer mes mains et mes bras, je mis l’accent sur mes épaules, que je recouvris d’une peau de renard ; à vrai dire cette fourrure était composée de deux renards au regard rusé qui se regardaient droit dans les yeux (leurs museaux étaient cousus l’un à l’autre). Tout en gardant cette fourrure posée sur mes épaules je mettais, successivement, un béret alpin, un chapeau marin, une toque, une charlotte. Il en fut dérouté : que devait-il regarder au juste ? Mes épaules, qui, au fur et à mesure que cette peau de renard glissait vers le bas, se dénudaient peu à peu ; mes mains qui régulièrement palpaient la fourrure avec délice ; les chapeaux que nous avions achetés ensemble, ceux-là même dont il avait demandé récemment, sur un ton plutôt menaçant, où ils étaient passés, et si, par hasard, je ne les avais pas revendus ?
Il ne me restait plus qu’à lui montrer mes pieds et mes jambes. Mais craignant que ma façon d’agir ne provoque une certaine lassitude – je l’entendais déjà qui, parfois, lorsque les anneaux glissaient sur la tringle, au lieu de se laisser couler dans le fauteuil, le visage tourné vers moi, tout à coup se levait, se dirigeait vers la fenêtre et fixait calmement, attentivement la rue -, j’eus l’idée d’user d’un autre stratagème : je décidai de combiner la mise à nu de mes pieds et de mes jambes.
Vous savez comment sont faits les hommes : il leur faut du piquant et de la variation. On ne réussit à leur faire apprécier la valeur de ce qu’on leur octroie qu’en retardant le moment où on le leur donnera. Il me parut donc, pour agrémenter le dévoilement de mes pieds et de mes jambes, judicieux de d’abord dévier son attention vers mes chaussures : je rangeai toutes mes chaussures en ordre décroissant devant ma chambre à coucher. Cela me prit plusieurs jours.
Près de la paroi je mis les chaussures les plus hautes ou bruyantes (cuissardes, bottes, bottines, souliers de marche, sabots) ; les chaussures plus petites, discrètes ou coquines (espadrilles, escarpins, mules, ballerines et chaussons de danse) recouvrirent le parquet jusqu’au divan où il était assis.
Au lieu de me féliciter de la façon subtile dont j’avais rangé mes chaussures, il me signala que je disposais d’un débarras. J’avais réagi comme une « hystérique » pour une seule miette qu’il avait laissé tomber lors de son petit-déjeuner, maintenant je m’empressais de remplir la moitié du séjour de mes souliers.
Je supportai ses reproches sans m’en offusquer. J’avais ma petite idée en tête. Mon but était de faire coïncider le moment où je ne porterais plus qu’un chausson minuscule, laissant le cou-de-pied à découvert, avec le moment où je porterais à nouveau ce châle extrêmement long – châle que je laisserais glisser le long de mon torse, mes hanches, mes jambes, tout en détroussant lentement mon chausson et en lui laissant voir ma cheville, mon talon et finalement mes orteils. Je lui permettrais de les admirer de près, après quoi, lâchant toute pudeur, et afin de prouver combien je l’aimais, je déambulerais nu-pieds devant lui.
« Pourras-tu supporter cela ? Dis-le-moi, sincèrement. »
En affectant un air ironique (son corps, palpitant de désir, démentait ses dires), il se dit « résigné à subir toutes les épreuves que je lui imposerais ».
Je commençai par chausser toutes les chaussures que j’avais étalées sur le parquet du séjour.
Il est vrai que parfois il participa à mon dénudement et que, gracieusement, je lui permis de le faire. Ainsi, il s’offrit spontanément pour m’aider, par à-coups véhéments, à me libérer de mes cuissardes trop étroites que je n’arrivais pas à enlever. Il me proposa de m’allonger sur le divan ; comme cela me répugnait, c’est lui qui s’accroupit devant moi (je me tenais loin du divan, devant le rideau cramoisi), et, en fermant les yeux, dans un silence respectueux, comme un chevalier pour sa dame, en touchant uniquement le cuir, il m’aida à me débotter.
Il eut un regard lassé lorsque j’enfilai mes sabots en bois, un regard irrité lorsque je glissai mes pieds dans des pantoufles d’homme à carreaux, fourrées de laine et pourvues de pompons, et c’est avec étonnement qu’il me vit tituber sur d’énormes chaussures de clown jaunes barrées de noir, à lacets rouges et à grelots, dont le pourtour des semelles était comme étoilé de petites lumières fluorescentes couleur argent et dont le bout, extrêmement large et légèrement rehaussé, se terminait sur une petite colonne tortillée qui allait s’amincissant en se recourbant vers le cou-de-pied et qui, à son extrémité, était pourvue d’une petite lumière ovoïde, pourpre et clignotante.
Il prêta une attention soutenue à mes pieds lorsque, arrivée en face de lui, j’enfilai, successivement, un talon haut (je ne fis que quelques pas : au lieu d’exalter ma démarche superbe, il se plaignit de son « parquet très, très cher » que je « torturais »), plusieurs escarpins (les « oh », les « ah » se multipliaient et s’intensifiaient à mesure que la bride, d’abord énorme, pourvue de boucles rectangulaires montant jusqu’à la cheville et cachant complètement le cou-de-pied, fut remplacée par une succession d’autres brides, et ainsi s’arrondissait, rétrécissait, s’amincissait, s’allégeait, et finalement disparaissait, laissant enfin voir le cou-de-pied tant désiré, dénudé), des espadrilles (il ferma les yeux, piqué à vif, croyant que je me moquais de lui, incapable de mesurer que ce n’est qu’ainsi que la beauté naturelle de mon cou-de-pied s’épanouissait sans contrainte, fût-ce dans une chaussure prolétaire sans talon, faite de matériaux ordinaires comme la toile et le chanvre), des ballerines (noires, mais parsemées de petits pois blancs ; ensuite vertes et tachetées de jaune ; mauves, mais sur lesquelles grouillaient des fourmis oranges ; blanches, zébrées de noir ; blanches mais ayant sur la pointe du pied une fleur de lys, une pensée et, pour finir, d’un blanc immaculé). Après avoir remplacé ces ballerines blanches par des ballerines couleur chair je les enlevai et j’enfilai mes chaussons de danse couleur chair, elles aussi.
Je lui permis de s’approcher et de les regarder. Il fixa les fentes entre les phalanges de mes orteils avec avidité (elles étaient dévoilées par le chausson, échancré comme un décolleté). Il retint son souffle alors que, me tenant debout sur une seule jambe devant le divan, je détroussais une partie de ce chausson. J’étendis ma jambe, et lui présentai mon pied. C’était la première fois qu’il voyait ma cheville de si près. Il la contempla avec exaltation.
« Regarde, lui dis-je, ce que tu n’as probablement jamais vu de ta vie. »
- Tiens, je suis curieux », répondit-il, d’un air calme, désintéressé.
Lorsque je lui fis voir mon talon, cela lui inspira une joie profonde ; il se mit à frémir ; sa main plana au-dessus de mon pied, main qu’il voulut laisser glisser sur la courbe délicate du cou-de-pied, main qui hésita et se dirigea vers ce décolleté qui laissait soupçonner mes orteils.
Gentiment, je le grondai : admirer n’équivalait pas à toucher.
Je détroussai mon chausson en palpant délicatement le tissu, je frictionnai mes orteils, en rougissant et en les cachant dans ma main comme des objets précieux que je n’avais jamais montrés à qui que ce soit.
Il attendit, figé, le visage crispé, sans oser proférer la moindre parole.
Ce n’est qu’après cela que, un à un, je lui dévoilai mes orteils, tout en lui empêchant de voir mes ongles : il n’aurait le droit de les contempler que le jour où il m’aimerait. Et j’accompagnai la mise à nu de mes orteils (mise à nu « lente, inutile et exaspérante », selon lui) d’une longue énumération, dite sur un ton plaintif, des multiples tracas qui me harassaient, des charges qu’il m’avait confiées et que j’exécutais chaque jour sans broncher, même si cela m’obligeait d’avoir, du matin au soir, la tête remplie de soucis, n’ayant plus aucune pensée qui m’appartenait.
« Chéri, lui dis-je, voici la preuve que tu me possèdes déjà : je suis comme imbibée de toi. »
Il secoua la tête, sa main restant immobile, tendue dans le vide, à dix centimètres de mes orteils ; il ne comprenait pas.
Non seulement mon corps, non seulement mes jambes et mes bras, qui s’agitaient à longueur de journée pour lui, qui brassaient l’air, en réglant ses affaires, en gérant son domestique, ses employées, mais tout aussi bien mes pensées lui appartenaient. Oui, même ma pauvre tête lui appartenait ; tout m’y parlait de lui. Je vivais deux vies à la fois : la sienne et la mienne, tandis que lui passait des heures devant la baie vitrée à ne rien faire ou s’affaissait sur le divan, indolent et insouciant.
Cela faisait déjà des mois, lui dis-je, qu’il n’était pas sorti de ces quelques pièces entourant le séjour. Sa vie morne, monotone, ses airs maussades, ses sautes d’humeur imprévisibles, ses pas lents, sournois dans notre séjour (comme s’il méditait quelque méfait), ses murmures, ses petites velléités, ses innombrables caprices – jamais je ne les lui avais reprochés. Je combinais, sans qu’il le sache, la gestion de ses avoirs, de notre ménage avec la direction de son âme : où trouverait-il une femme comme moi ? Lorsque je descendais à la cuisine, lorsque je m’entretenais avec les femmes de ménage, je me posais la question : « A-t-il progressé dans la voie de l’amour ? M’aime-t-il vraiment ? » Question qui, pour lui, était sans importance, mais, pour moi, essentielle.
Je parlais siphons et corrosion avec le plombier, serviettes et serpillières avec les femmes de ménage, réchauds et pâte feuilleté avec les cuisiniers tout en me demandant comment il se sentait, s’il s’était chaudement habillé (s’il s’enrhumait, il voudrait évidemment que je le soigne), s’il avait mangé à sa faim, s’il était heureux, s’il serait un jour capable de m’aimer, quelle expression devait avoir mon visage pour ne pas l’effaroucher quand je lui dirais qu’il fallait remplacer la chaudière et que cela nous coûterait, hélas, oui, des dizaines de milliers d’euros (somme qu’il trouverait à coup sûr exorbitante et dont il dirait, à tort et d’un air méchant, que j’empocherais la moitié), comment entretenir son amour pour moi afin qu’il grandisse au lieu de diminuer, car c’était bien, je m’en apercevais, ce qui se passait.
Introduire l’amour dans le mariage est chose ardue. C’est, comme je l’ai lu dans un livre sur le mariage en Occident, une tâche quasi impossible, un défi écrasant.
Un jour, tard le soir, je me trouvais debout devant le divan. Je lui avais laissé admirer mes jambes. Le châle se trouvait par terre. À sa surprise (il n’osait plus l’espérer), je lui montrai à nouveau mes pieds ; après avoir enlevé mes chaussons, je lui permis de voir mes orteils, tout en lui cachant soigneusement mes ongles infiniment lisses, d’une facture parfaite.
Tout à coup, une fureur amoureuse inonda mon esprit ; fureur qui, après avoir envahi ma tête, déferla sur mon cou, dévora mon cœur, buta contre mes reins, fouetta mes hanches. Je m’affaissai sur le divan, et, en me calant contre l’accoudoir (il s’était adossé à l’autre accoudoir, en face de moi) je lui laissai voir la plante de mes pieds.
Il inclina la tête, à peine s’en étonna, tout au plus toucha le dessous de quelques orteils avec circonspection (sachant combien ils étaient précieux), se borna à dire que « oui, c’est vrai, tout ça n’est pas trop mal, j’avoue».
« Et mes ongles, tu peux les voir de près, mon chéri. Regarde. C’est la toute première fois de ma vie qu’un homme les voit. »
Il hésita.
« Vas-y. Ils sont à toi. »
Son regard se fixa sur les lunules et un soupir d’extase s’échappa de mes lèvres. Un frisson divin parcourut mon corps. Mais lui, incapable d’apprécier ce qu’il voyait, d’un air bourru :
« C’est tout ?
- Attends. Ne bouge plus. »
Je sentis l’importance de chaque geste. J’approchai mes pieds de son visage, en frôlant le bout de son nez avec mon talon.
« Ferme les yeux, lui dis-je. »
Je dirigeai mes pieds vers ses tempes, les ramenai sur son front, en tapotant sur le haut de son crâne. Mes orteils, d’une souplesse incomparable, plus sensibles que les vibrisses d’un chat, glissèrent le long de ses sourcils, ses paupières, suivirent la courbe de son nez, s’attardèrent à hauteur de ses narines, s’arrêtèrent sur son menton, s’y appuyèrent. Avec une précaution infinie, je les détachai insensiblement de son menton et les laissai en suspension devant sa bouche ; et en un seul mouvement bref, brusque, inattendu, je les plaquai fermement sur ses joues, en les rapprochant peu à peu.
« Mon nez, dit-il, tu l’écrases, je ne respire plus. »
C’est ainsi que je m’abandonnai, Messieurs : je lui malaxais le visage, toujours hostile à mon égard, comme une déesse pétrissant l’argile dont est issu le premier homme. Je voulus qu’il renaisse, doté d’un nouveau visage, qu’il abandonne son orgueil, sa morgue, que son esprit devînt aussi serein, joyeux, candide que le mien. Je voulais voir, Messieurs, sur son visage, l’expression de mes pensées, tout comme il verrait, sur le mien, les siennes : deux visages qui se reflétaient, qui se contenaient l’un l’autre, reliés entre eux et devenus identiques par les lois de l’analogie de l’amour.
C’était là le premier toucher que je lui octroyais. Peu de chose pour lui ; pour moi un début de vraie tendresse. Mais lui, fruste, gourmand, trouvant mes caresses insipides et dérangeantes, rêvant d’autres gestes vulgaires et convenus grâce auxquels il rendrait mon corps vil, abject, pareil au sien, tout à coup empoigna mes chevilles et me jeta à la renverse, se leva, se dressa à côté du divan, grand, imposant, méprisant, et s’écria:
« Assez ! Ça suffit. Je n’en veux plus, je n’en peux plus.»
Voilà, Messieurs, ce qu’il me dit.
Chapitre 18
Un jour, je fouillai les tiroirs de son petit bureau devant la baie vitrée. Je trouvai, dans le fond d’un tiroir, une feuille de papier sur laquelle il avait gribouillé quelques phrases dont la lecture me glaça. Je vous les cite de mémoire:
« Au train où vont les choses, j’aurai cent ans que je ne l’aurai toujours pas embrassée. »
« Bien gaulée mais trop remuante. »
« C’est donc ça, « la voie royale de l’amour ? » - chipoter, tripoter avec ses pieds ? »
Cette page recouvrait un petit cahier d’écolier; je le feuilletai : c’était un agenda où il notait, chaque jour de la semaine, un reproche ou un mensonge :
« Lundi. Geignarde, flemmarde, vantarde. »
« Au déjeuner, Madame la marquise me dit : « Si un jour, par malheur, j’aurai le ventre un peu plus gros, tu m’en remercieras. Ça rend la peau lisse, mon chéri, ça élimine les rides. Même âgée, je resterai séduisante. » »
« Ça ne finira donc jamais. »
« Mardi. Elle m’a bien eue. »
« Mercredi. Vivement la petite P. Ah, si celle-là, je pouvais la… » (Cette petite P., c’était l’immonde cuisinière espagnole.)
« Jeudi. L’étouffe-désir. L’écrase-hommes. M’a englouti dans un sourire.»
« J’aurais jamais dû lui adresser la parole. »
« Pas rigolote du tout.»
« Vendredi. Spectacle assommant. « Aujourd’hui, mon chéri, je te dévoile mes avant-bras. » Ça lui a pris toute la journée. »
« Panégyrique de ses genoux (j’ai chronométré : de dix heures douze du matin à deux heures cinq de l’après-midi). »
« Samedi. Calme plat. Fait ses achats. »
« Dimanche. Se dit « bouleversée » par un drame en Thaïlande (va savoir lequel). Demande « petite contribution » pour sa famille « calamitée ».»
« Saute du lit, ouvre la porte de sa chambre à coucher, crie, dans le séjour désert, à trois heures du matin: « Un jour, tu jouiras. » De quoi ? »
Un jour, lorsqu’on vint me livrer mes achats, il refusa de signer le reçu et prétendit avoir égaré sa carte bleue. Ce soir-là, il nota :
« Sanction de Madame : fait la moue, me sert des toasts rassis avec du beurre rance.»
Je cherchai les toutes premières notes, celles qu’il avait écrites le jour même où il m’avait rencontrée. J’y lus ceci :
« Eliane, Josiane, Rachida (quatorze heures), Mme Esteban (Immo Réal ?), Divine, la congolaise (Rivoli) ; oh, et sa charmante copine Innocence ; Galeries Printemps (superbe asiatique à la parfumerie), Francine (rue de la Pépinière ; franchement décevante), Laura (Place de la Madeleine, jambes arquées, gentil sourire), Julia Arachnatova (captivante, gluante mais fougueuse ! Dit qu’elle « adore ça ». Avec elle, au moins, on se marre !)… »
Onze femmes, Messieurs, pour un seul jour ! Et nulle part, je vous l’assure :
« Me suis faufilé dans bureau. 19 heures. Affamé, déprimé. Près de l’Elysée. Boîte d’intérim. Révélation : la petite Thaïe. Sur un tabouret ! Élégante ! Intelligente ! Ravissante! Déboussolé. Dévasté. »
Un jour je le privai de ma compagnie en m’enfermant dans ma chambre, sans lui montrer mon corps de toute la journée (ni même un seul cheveu). C’est que, sur un petit mémo qu’il cachait dans la poche de son peignoir, j’avais trouvé cette liste de noms: « Andrée Security, Bea Bank, Rita Offshore, Pamela Roosevelt Trust ». Je mis la liste en évidence sur son bureau, lui demandai ce que c’était.
Il prétendit que c’était un pense-bête où il avait noté les noms d’entreprises à contacter.
« Sûr ? »
Il dit que c’étaient des codes de produits financiers.
« Je n’en crois rien. »
C’étaient, dit-il, des actions en bourse (je partis d’un rire magnifique), des gestionnaires immobiliers (« Tous aux USA ? »), de grandes banques, des abréviations innocentes, des crèmes hydratantes – il s’agissait évidemment de femmes. Voilà les noms des femmes qu’il repassait en mémoire tandis qu’il me jetait un regard las et que je me dénudais devant lui pour le combler.
Il voulait tout contrôler : je vis son œil sombre collé contre la serrure de la porte de la salle de bains (œil à la pupille dilatée, cherchant en vain à découvrir mon corps nu dans l’obscurité). Quand je sortais, je le voyais posté à la fenêtre pour me surveiller : il ne me quittait pas des yeux avant que j’aie tourné le coin de la rue. Sa méfiance devint affolante. Au lieu d’apprécier les menus que je lui servais, il se montra soupçonneux, se mit à renifler les plats, en disant :
« C’est drôle, ce que je sens là. C’est un de tes expédients pour te débarrasser de moi ? »
Nous avions convenu de célébrer notre mariage religieux dans une petite chapelle gothique, appartenant à un de ses amis. Trois jours avant cette cérémonie il me demanda de m’asseoir dans le séjour. Il commença par s’excuser, d’un voix douce, soumise, coupable : s’il s’était rué sur moi, de nuit, dans ma chambre, en s’emparant de mon corps comme un chasseur de son gibier, c’était par amour. Avait-il osé élever la voix, en me traitant comme l’une de ses employées ? Il s’en repentait. Peut-être avait-il dit des grossièretés : c’était inacceptable. Avait-il, un jour, par mégarde, eu l’insolence de déprécier mes qualités ? Il le regrettait. Ses observations blessantes sur mes habitudes et mon corps – il savait que je les avais trouvées - étaient inexcusables. L’interminable liste de noms et d’initiales de femmes qu’il désirait (il avoua donc : j’avais vu juste) : il en avait honte. Pouvais-je lui pardonner toute parole qu’il avait dite et qui semblait m’incriminer ?
Il ne me reprochait rien. Je n’y étais pour rien. Il s’était laissé leurrer par l’idée qu’il s’était faite de moi. Ma réticence à l’épouser l’avait aveuglé. Il portait en lui une peur viscérale qui lui faisait croire que toute chose qui l’attirait ou l’intriguait lui échapperait à jamais s’il ne s’en emparait pas dès qu’il la voulait.
Chaque fois que je lui avais dit : « Je ne désire pas t’épouser, si tu n’acceptes pas mes conditions », il avait senti comme un bouillonnement étrange à hauteur du ventre, où se mêlaient contrariété, rage, impuissance, angoisse, culminant tout à coup dans un désir irrépressible d’immédiatement me posséder.
« Comprends-moi, dit-il. Je voulais retrouver le bonheur. Tu semblais être la seule femme en état de me l’offrir. C’est pourquoi j’ai accepté de t’épouser. Mais les conditions que tu m’imposes ne me conviennent pas. Tu l’auras déjà soupçonné : j’ai rencontré beaucoup de femmes depuis le décès de ma femme. Je les trouvais séduisantes. Je les invitais chez moi. Mais à peine étaient-elles sorties que déjà je savais : non, cette femme que je viens de posséder, je ne la veux pas. Elle m’encombre, me gêne. Après quoi je me lançais à la recherche d’une autre femme qui ne me comblait pas non plus. J’avais cru qu’avec toi, ce serait différent.
« En effet, les choses ont bien changé depuis : à vrai dire, tout est devenu insatisfaction. Cette insatisfaction, tant que j’avais plusieurs femmes à ma disposition, je pouvais y mettre fin quand je le voulais : il suffisait de me débarrasser de celle qui ne m’intéressait plus. Me voilà soulagé, et même heureux : car à nouveau je cherchais une femme qui me comblerait, et l’espoir de la trouver un jour me donnait une sorte de satisfaction anticipée. Satisfaction provisoire qui me suffisait largement pour tenir le coup jusqu’à ce que sois à nouveau déçu. Depuis que tu vis avec moi, dans les conditions que tu sais, l’insatisfaction ne me lâche plus ; je suis continuellement insatisfait. J’ai bien peur que, si je t’épouse, cette insatisfaction ne se termine jamais. »
Je me détournai, offusquée et hilare, cachant le rire que provoquait cette explication ridicule. Mais il continua de plus belle.
Même si je le comblais, dit-il, ici même, sur-le-champ, en couchant avec lui, sur le tapis devant le divan, d’une façon maladroite, pressée, comme font les amants craignant d’être surpris, il ne serait toujours pas comblé. La raison en était simple : son désir d’insatisfaction, loin de le faire souffrir, était devenu, peu à peu, source de satisfaction. Oui, de satisfaction.
« Laisse-moi t’expliquer », dit-il.
Pour lui, être Européen, être Français, ne tenait qu’en peu de choses : c’était s’amuser pour chasser l’ennui ; et, si on ne s’amusait plus, se jeter dans un gouffre plus béant encore : celui d’une vie dénuée de tout intérêt. Puis, tout à coup se réveiller et se fixer des défis, vaincre des obstacles, avoir le regard fixé sur une route qui conduira vers un futur meilleur, se débarrasser de ce qui contrarie, sans scrupules, sans pitié. Une fois engagé sur cette route, on oubliait ses succès au plus vite ; on en parlait avec dépit, comme d’une chose sans importance, réussie par hasard. On reprenait sa course vers d’autres buts, plus difficiles, plus ardus que ceux qu’on avait déjà atteints.
Plus on avait atteint de buts, plus il étaient éloignés de ce qu’on désirait vraiment, plus on s’éloignait de qui on était et de ses vrais désirs en se fixant des buts qui étaient étrangers à ce dont on avait vraiment besoin, mieux on se sentait, croyant de la sorte avoir réussi sa vie.
Jamais un homme, poursuivit-il, ne peut être complet s’il ne vit pas dans deux lieux et deux temps à la fois : ici, dans le présent, où rien ne se passe, où tout est ennui, routine, désert et vide, et ailleurs, dans un futur lointain ou proche, où son désir sera satisfait. Cela valait pour lui aussi. Quand il rêvait d’un but, une partie en lui courait vers ce but, craignant à tout moment de le perdre de vue, tandis qu’une autre partie en lui, sur un ton tranquille, lui disait : « Pourquoi cette course ? À quoi bon ? Tu as déjà vécu la réalisation de tes buts. Tu as bien vu qu’ils ne te comblent pas. Alors, pourquoi te lancer à nouveau à la poursuite de ce qui ne te satisfera pas ? »
Pourtant, il ne cessait de courir. Il adorait se trouver à mi-chemin entre le lieu où il s’ennuyait et l’autre lieu vers lequel il se hâtait. Le fait qu’il sache qu’une satisfaction l’attendait au loin, dans un futur vague, imprécis, même s’il ne l’atteindrait jamais, lui donnait une sensation de bonheur. Il haïssait d’en être réduit à cette partie qui restait ici, languissante, et ne pouvait que regretter ce qu’elle avait déjà acquis. Car, évidemment, une fois un but atteint, il perdait son attrait.
C’est pourquoi il avait toujours insisté pour que je couche avec lui : ce n’était pas lui qui parlait ainsi, non – c’était cette partie en lui qui était toujours tendue vers un but, désirait et craignait à la fois que celui-ci se réalise ; car, une fois ce but réalisé, à nouveau, l’autre voix en lui reprenait le dessus et lui disait : « Arrête, tout y est – écoute, écoute, arrête, je te dis, cesse de t’épuiser, contente-toi de ce que tu as, ne cherche plus. »
« Tu vois ce divan ?, dit-il. Tu m’as confiné aux quelques mètres autour de ce meuble bien agréable et coquet, il est vrai… Je passe de ce divan à ma chambre à coucher, de ma chambre à coucher à la salle de bains. Du bureau à la fenêtre, de la fenêtre au divan. Toujours, chaque jour, ce même parcours. Et toujours j’espère que tu me rejoindras et que tu feras enfin ce que tu m’avais promis. Parfois je doute : est-ce que tu as vraiment eu l’intention de me donner de la tendresse ? Et pourtant, je ne t’en veux pas. Non, ne parle pas. Écoute. Regarde-moi. Qu’est-ce que je fais ? J’attends. Ici, sur le divan. Dans la salle de bains. Dans ma chambre à coucher. J’en suis réduit à ça. C’est tout ce que je fais : j’attends, j’espère. Me voilà bloqué. J’ai l’impression que je n’avancerai plus jamais de la vie. »
La veille, après que je lui eus souhaité bonne nuit et que j’eus fermé la porte de ma chambre à coucher, il était resté assis dans le divan, devant la télévision allumée. Le recueil de poèmes thaï qu’il avait tristement feuilleté, lui était tombé des mains. Il s’était tourné vers le rideau cramoisi tendu devant ma chambre à coucher.
« Là, derrière ce rideau, s’était-il dit, se trouve une femme qui me veut du bien. J’aimerais coucher avec elle, mais elle ne le veut pas ; tant pis : je respecte sa décision. N’est-ce pas déjà un miracle qu’elle s’obstine à ne jamais me quitter ? Après ce que m’a infligé ma femme, sa trahison, son départ, c’est le cadeau le plus précieux qu’on puisse me faire.»
Alors qu’il se faisait ces réflexions, il avait senti ses membres se détendre, son corps se décontracter – il s’était endormi. De temps en temps, il s’était réveillé, en se disant : « Elle est là, toujours là, derrière ce rideau, cette porte fermée à clef. Elle ne me quittera jamais, impossible de la chasser – et tout est bien comme ça. »
Mais à peine avait-il rouvert les yeux qu’à nouveau il avait fixé le rideau et qu’une voix forte, impérieuse lui avait corné à l’oreille : « Voilà une femme sous ton toit – tout près de toi, à quelques dizaines de pas. Et tu la laisserais filer entre tes doigts ? Quel lâche tu fais ! Un poltron, un perdant ! As-tu oublié tes buts, tes exploits ? Agis ! Vas-y, lève-toi, inutile de t’habiller, ouvre cette porte, défonce-la, jette-toi sur le lit, sur cette femme, possède-la, et si elle refuse, maîtrise-la, frappe-la, n’hésite pas !»
Il avait tenu bon, il n’avait pas bougé – il s’était engourdi, s’était rendormi, et dans ses rêves il s’était vu tel qu’il était : un homme qui dormait, bercé par un faux sentiment de sécurité, ramolli par sa vie réglée, s’enfonçant dans l’indolence comme dans une maladie dont on ne guérit pas.
Ensuite il avait vu un autre homme qui lentement se levait tandis que le corps de l’homme allongé sur le divan ne bougeait pas. Ce deuxième homme, debout, fort, musclé, regardait l’homme dont il était issu d’un air hautain. Il était souple, agile ; glissait le long des parois ; reniflait le sol, grattait aux portes, s’adossait contre elles, les poussait de l’épaule jusqu’à ce qu’elles cèdent, une à une. Il fouinait dans ma chambre à coucher, ouvrant les placards, inspectant les étagères, se jetant sur le lit, arrachant les draps du lit vide, nerveux, avide, cherchant un corps humain qu’il savait caché, atterré, dont il humait la présence et qu’il voulait posséder.
Lui, dans son rêve, observait ces deux hommes, l’un oisif, dormant, l’autre fouinant, chassant. Qui était-il donc : l’homme qui regardait ces deux hommes, lucide, serein mais impuissant ? L’homme oisif, indolent, luttant contre des monstres en lui qui toujours lui répétaient qu’il ne valait rien parce qu’il ne faisait rien ? L’homme actif, dynamique qui méprisait celui qui ne faisait rien, le considérait inepte, superflu, minable, un moins que rien ? Qui était-il au juste ? Qui de ces trois hommes ?
Soudain il s’était réveillé, et la réponse lui avait sauté aux yeux : il était ce qu’il détestait le plus. Tous ses monstres intérieurs, tapis dans le sommeil, surgissant dans ses rêves, s’emboîtaient, s’assemblaient en un seul être réel, puissant : l’homme orgueilleux, ambitieux, égoïste, destructeur, possessif.
Voir une femme sans pouvoir la posséder, c’était ne pas s’autoriser à exister. Il cherchait précisément ce qui ne pouvait que lui causer des ennuis : il lui fallait le risque, la menace. Il était né pour faire preuve d’audace, pour se surpasser, et tant pis si, agissant de la sorte, il se montrait indifférent envers la femme qui le choyait, ingrat et brutal envers la femme qu’il désirait ; son désir, le sien, uniquement le sien, prévalait.
Grâce à moi il avait appris comment il « fonctionnait », et combien cette attitude l’empêchait de jouir du plaisir que lui offrait ma seule présence. Combien, en acceptant que je vive avec lui, il était sur le point de « chuter » dans l’inactivité qui déborderait sur sa vie réelle. Car cette inactivité, en émergeant du puits d’ennui et d’horreur qu’était le monde du rêve, lui donnerait des sursauts d’activité dans la vie réelle – oui, assurément, mais c’était comme un poison qu’on lui injectait depuis l’enfer ; là, dans le rêve, une voix, continuellement susurrait : « Quelle honte ! Quel dommage que tu existes sans rien faire – quel mystère que ta vie : tu es né, on se demande pourquoi ; endors-toi pour de bon, disparais dans tes rêves – sinon, lève-toi, agis, vas-y, sois un homme ! » Mais ces sursauts d’activité ne mèneraient à rien ; coup sur coup, ils se solderaient par l’échec.
Deux corps s’entassaient sur lui : celui de l’homme immobile, indolent, celui de l’homme qui voit et comprend mais dont la lucidité n’avance à rien; et lui, l’homme qu’il était vraiment, fort, vigoureux, regorgeant de qualités, se débattait sous ces deux corps inertes.
Il aurait dû m’aimer d’un amour fidèle parce que j’étais son épouse, la femme en qui il avait confiance et qui ne le quitterait jamais. Cet homme, reconnaissant, heureux d’avoir enfin trouvé un « chez soi » rassurant, apaisant, avait existé. C’était l’homme qui m’avait courtisée, qui s’était engagé à m’aimer. Depuis hier soir, il avait disparu. Cette nuit, un autre homme, impatient, ne désirant qu’une chose : agir, prendre, posséder, l’avait écarté.
Il se tut. Je lui servis un verre (sa bouche était desséchée), un deuxième, un troisième. Et pendant qu’il buvait, avec cette bouche qui s’approchait vivement du verre comme s’il y trouverait tout son salut (bouche qui depuis longtemps déjà ne s’ouvrait plus qu’en une grimace hideuse, s’adaptant à la forme du verre qu’elle vidait d’un trait, bouche qui ensuite se refermait, devenant une seule ligne amère, et à nouveau s’ouvrait, uniquement pour me faire des reproches), j’attendis, patiemment, qu’il continue à m’expliquer, en des termes moins blessants, plus concrets et précis, ce qui le tracassait.
En me voyant m’habiller de mille façons, reprit-il, devant le rideau cramoisi, au lieu d’apprécier ma pudeur, de s’étonner de ma beauté, en s’exclamant : « Quelle merveille ! Quelle femme séduisante, sensuelle ! Il n’y a qu’elle qui puisse me combler », il s’était dit : « Si seulement une autre femme se trouvait là, devant moi ! J’aurais bondi sur elle, les yeux fermés, je l’aurais croquée, dévorée ! »
C’étaient bien là, avoua-t-il, ses « vraies pensées, brutales, primitives ». (Cela, il le dit en baissant les yeux. Honte feinte ou sincère ?)
S’il le pouvait, il inviterait des dizaines, des centaines de femmes à s’aligner dans le hall d’entrée, sur l’escalier, pour les posséder l’une après l’autre, à mesure qu’elles entreraient dans le vestibule, non pas parce qu’elles étaient belles ou séduisantes, mais tout bonnement « parce qu’il en avait envie ». D’où lui venait donc cet intérêt pour les femmes ? Plus il en avait possédé, plus cela l’étonnait qu’elles puissent continuer à l’intéresser, alors qu’il ne supporterait pas de vivre avec aucune d’elles.
« Aucune femme, à l’exception de mon ex-femme, dit-il, ne m’a donné satisfaction. Et c’est elle qui m’a quitté. »
J’essayai de l’interrompre, mais il fit un geste de la main et continua.
Étais-je vraiment disposée à lui donner cette tendresse que je prétendais lui offrir un jour ; à accepter que cette tendresse, une fois octroyée, le pousserait à vouloir la chercher chez d’autres femmes ? Une fois son désir assouvi, il y reprendrait goût ; son énergie s’en trouverait redoublée ; son appétit s’aiguiserait, le rendrait plus avide encore, glouton, vorace - et son amour pour moi, évidemment, s’émousserait.
S’il avait eu le courage d’enfin me dire tout cela, c’était parce qu’il sentait que cela avait peu d’importance. Il ne me désirait plus. Plus j’avais essayé de le séduire, en prenant différentes poses supposées aguichantes, plus il avait senti que, physiquement, je ne l’attirais plus. Plus j’avais parlé mariage, plus l’idée de m’épouser lui avait paru une contrainte, une atteinte à sa liberté, à ses plaisirs. Il ne voyait plus aucune issue, sauf celle-ci : renouer avec ses vrais désirs, se désengager, s’en aller.
« Qu’en penses-tu ?, me dit-il, en s’asseyant à son bureau. Je t’ai dit ce que je ressens, sans rien te cacher. »
Par amour je devais l’autoriser à me quitter. Je n’hésitai cependant pas à lui dire que ce n’était pas la perte de liberté qui le gênait, ni sa recherche de buts ni son désir qui resterait toujours inassouvi, ni même son amour pour son ex-femme, mais autre chose encore, dont il était à peine conscient.
« Cesse donc de me parler de mon ex-femme !, s’exclama-t-il. Mon Dieu, toutes ces insanités que tu m’as fait gober pendant des mois ! »
Sa rage, soudaine, violente, injustifiée, me déconcerta. Et, sans me donner l’occasion de répliquer, il recommença à disserter sur sa propre personne dans un discours où le « je » abondait, par exemple dans : « N’oublie pas, je te l’ai déjà dit cent fois, c’est comme ça avec moi : je vois, je veux, j’obtiens », ou : « Moi, tu le sais comme moi, je suis comme ça, je désire, je fonce, je prends… ». Et, tout à coup : « T’as toujours pas compris ? Capri, c’est fini. Y en a marre, t’entends ? Ras-le-bol. J’en peux plus. Marre et marre et marre... »
Après ces quelques monosyllabes minables (à ses yeux des formules éminemment délicates pour se délester de mon amour), il aborda d’autres sujets « plus généraux et intéressants » qui m’aideraient à « mieux le situer», et qui sait, si j’avais ne fût-ce qu’une once d’empathie, « à le comprendre », oui, même à le « plaindre ».
Cherchant un sens à sa « souffrance » (souffrance chronique et écrasante à ses yeux, inexistante, comparée à la mienne), assis à son bureau, comme un docte psychologue, il commença à donner une longue et fade conférence, Messieurs, sur les « tréfonds » de l’âme humaine, sur les « apories » et les « agonies cachées » de l’homme « postmoderne », croulant sous les désirs qu’on lui insuffle, rongé par le regret de ne pas avoir osé faire ce qu’il croit devoir faire pour combler sa vie trop longue, trop confortable et superbement ennuyeuse, sur les « débouchés » et les « chances de survie » de l’espèce humaine (« et là, je ne te parle même pas de biochimie, de la surpopulation, j’y reviendrai à l’occasion »), sur les « mystérieux abîmes » de la nature de l’être humain, douce et violente, soumise et conquérante, sectaire et grégaire et que non pas les psychologues ni les sociologues mais seuls les neurologues, les chimistes et les diététistes un jour mettraient à nu, car l’homme, finalement, n’était pas un primate évolué, un chasseur sédentarisé, une brute civilisée, un solitaire socialisé, mais une peau farcie d’organes, du sang et de la graisse recouvrant un squelette, ce qui donnait, somme toute, un corps plus ou moins pratique, toujours encombrant, parfois extrêmement désirable – et puis non, le corps dépendait avant tout d’une seule chose merveilleuse : le cerveau, petite mécanique chimique qu’on pouvait à tout moment dérégler, manipuler.
Il poussa l’extrémité de son index plusieurs fois contre sa tempe droite, en disant :
- Voilà la vraie raison. La seule et unique cause de nos problèmes. C’est le cerveau, ma chérie ! Cette masse molle, spongieuse où tout s’embrouille. Il y là-dedans, dans notre boîte crânienne, je te l’assure (il martelait ses deux tempes avec ses poings) une méchante petite boîte noire, une méchante bête très bête, très noire …»
« Cesse, cela suffit, trêve d’idioties, assez bavardé. Tu veux me quitter. Soit. Mais ne trouves-tu pas honteux que tu me l’annonces aujourd’hui, à trois jours de notre mariage religieux ? »
Il hocha la tête. Un « oui » quasiment imperceptible s’échappa de ses lèvres.
« Comment expliques-tu le fait que soudain tu aies changé d’avis ? Avoue que c’est un bout de papier qui te gêne.
- Un bout de papier ? (Il avait relevé sa tête par trop fragile et humaine. Immédiatement, tout le décor – le bureau, le papier peint, les portes de notre séjour, le rideau cramoisi réapparurent : je savais qu’à nouveau nous nous trouvions dans le monde des objets, de ces choses matérielles, fixes et lourdes qui font obstacle à l’amour.)
- Tu veux dire : la liste de femmes que je désire ? (Une semblant d’embarras dans ses yeux.)
- Non.
Avec une nonchalance étudiée, il quitta le bureau, s’allongea sur le divan. Ses paupières, lentement, se fermèrent. (Je connaissais sa stratégie : feindre une fatigue soudaine pour éviter toute discussion.)
- Je te demande et je te le redemande, mon chéri, patiemment, gentiment, poliment : quel est le bout de papier qui hypothèque notre relation ?
Et lui, sans bouger la tête, en osant à peine parler (tant il redoutait ma réaction) :
- Le petits mots méchants à propos de, disons… ta physionomie ? Ça t’a blessée ?
- Pas du tout.
- Quelle indulgence !, balbutia-t-il. Tu me pardonnes donc ? Soit dit en passant : ta silhouette, je te l’assure, est céleste.
Ces mots, qu’il murmurait, j’eus du mal à les distinguer : il s’était retourné sur le ventre, sa bouche touchant le bord d’un coussin.
Puis, en tournant son visage vers moi :
- Je donne ma langue au chat. Dis-le-moi.
- Le contrat signé par nous deux.
Il s’immobilisa, répéta le mot « contrat » tout en se tournant péniblement sur le dos. Il gémit (simulacre, à nouveau, de douleur et d’épuisement). Et, penchée sur lui, en l’obligeant à me regarder droit dans les yeux, je l’interrogeai, avec l’habileté d’une nourrice qui enseigne ses premiers mots à l’enfant qu’on lui a confié :
- De quoi traite notre contrat, mon chéri ?
- De notre mariage ? (Une voix affaiblie, comme si le seul mot « mariage » lui ôtait toute son énergie.)
- Exactement. Et le mariage, c’est quoi, au juste, pour toi ?
Il hésita.
- Amour, engagement, tendresse ?
- Parfait, parfait. Si seulement tu savais ce que ces mots signifient. Passons. Est-ce tout ?
- Oui, je crois.
- Bon, je vois qu’on n’avance pas. Laissons-là la définition exacte d’amour, de tendresse et d’engagement. Je t’en ai assez parlé. (Il cligna des yeux.) Je te demande une seule chose : m’as-tu vraiment aimée ?
- Oui.
- Combien de temps au juste ?
- Trop peu à tes yeux. Mais plus longtemps que tu ne crois. (J’eus comme l’impression qu’il eût voulu répondre : « Trop peu selon toi, trop longtemps pour moi. »)
- D’un amour vrai et sincère ?
- Je le jure. (Un petit frétillement du nez, dont l’extrémité s’incurvait vers le bas.)
- Et maintenant, dis-moi : de quoi traite notre contrat ?
- Lequel ?
- Celui que tu m’as obligé de signer. Ce petit quelque chose sans quoi – eh bien, sans quoi le mariage ne fonctionne pas. »
Il ne put me répondre. Il ne se « rappelait vraiment pas ».
- Il traite d’argent, lui dis-je. D’argent.
Il se redressa à moitié, adossé contre l’accoudoir, pencha la tête vers la gauche, vers la droite, comme s’il laissait rouler le mot « argent » à travers son cerveau, afin d’y tracer un sillon chimique d’oreille à oreille sur lequel se plaçaient, au-dedans de cette masse spongieuse qu’était son pauvre cerveau, des pièces de monnaie trébuchantes, des piles de liasses de billets, d’énormes bâtiments surgissant dans tous les arrondissements de Paris.
- Voilà ce qui te gêne, dis-je, ce que tu crains de perdre en m’épousant : non pas tes désirs ni tes rêves ni ton insatisfaction, mais avant tout ton argent, ton confort, tes biens, ta sécurité.
Il protesta que je me trompais. S’indigna («L’argent, ça n’a rien à voir avec l’amour. N’est-ce pas toi qui me l’as dit un jour ? »). Lança une phrase stupide («Tu vois tout d’un œil trop matériel, pour tout dire, matérialiste, ma chérie. »)
« Là, dis-je, laisse-moi te corriger. Je t’ai toujours couvé d’un œil désintéressé. Et voilà ce que je sais : tes désirs, ton esprit « scindé » en deux parties, l’une voulant profiter d’un bonheur tranquille avec la personne aimée, l’autre toujours tournée vers de nouveaux buts, l’oscillation continuelle entre satisfaction et insatisfaction, entre la femme qu’on désire posséder et celle dont on se débarrasse dès qu’elle vous ennuie – tout cela : de belles petites théories. Là n’est pas la raison de ta décision. Ton argent se trouve au centre de tes préoccupations. »
Il se tut, vaincu.
Il se croyait le seul soleil d’une galaxie qu’il s’imaginait aussi grande que le périmètre de ses désirs. Il oubliait qu’il n’embrasait ni étoiles ni planètes, qu’il gaspillait le peu de chaleur humaine qu’il avait à pourchasser de petits êtres laids et obscurs dont pullulent les rues de cette ville.
Je lui enseignais, en fermant chaque soir la porte de ma chambre à coucher, qu’une porte fermée, au lieu de susciter l’irritation, la rage, les reproches, invite à se demander :
« Que dois-je faire pour y entrer ? Peut-être ceci : accepter que ce n’est pas dans mon pouvoir de pousser cette porte ; j’attendrai, en traitant la personne qui se trouve derrière elle comme si elle m’avait déjà tout donné. J’ignore pourquoi, mais c’est ce que je ferai. »
« C’est cela, la bonne attitude, lui dis-je, qui te permettra t’obtenir ce que tu désires. Attendre devant la porte qui peut-être ne s’ouvrira jamais.
- Sornettes ! J’ai rêvé. Je sais qui je suis. Peu importe, j’ai beau tout expliquer, tu n’écoutes pas. »
Il se leva, sortit un mouchoir de sa poche, essuya son cou moite, ses mains humides, et qui légèrement tremblaient, jeta le mouchoir par terre, en disant :
« Laissons tomber notre mariage. Plus jamais de disputes, veux-tu ? Nous sommes des êtres civilisés.»
Il se dirigea vers la fenêtre et se mit à observer le trottoir de l’autre côté de la rue.
Une employée, appartenant à la brigade des « matures », après avoir doucement frappé à la porte, entra. Elle nous apportait notre café. Je me vis obligée de boire mon café seule, assise devant un divan vide, dans un silence humiliant ; lui, muet, en me tournant le dos, tapotant nerveusement le chambranle avec le bout des doigts, contemplait la circulation à ses pieds.
Comment pouvais-je lui faire confiance si, sur un coup de tête, il décidait d’annuler notre mariage ?
Une fois l’employée repartie, je m’approchai de lui, lui touchai le bras, lui caressai la nuque, lui susurrai à l’oreille, d’une voix timide de jeune fille:
« Je pourrais faire avancer les choses.
- Tiens – et comment donc ?
Je calai tendrement son menton entre mon pouce et mon index et, tournant son visage vers moi, mes lèvres frôlant les siennes, d’une voix à peine audible :
- Cette nuit, tu commanderas, dis-je. Tu me veux comment ? Muette, jurant, criant, ordurière, mugissante ? À plat ventre, sur le dos, contre la paroi ? N’hésite pas ; dis-moi toutes tes fantaisies. Je ferai tout ce que tu voudras.
Mais il me repoussa, en disant, sèchement :
- Non, non, n’essaie pas. Je te connais. Je ne marche plus. C’est fini.
Et, en fixant à nouveau la fenêtre :
- D’ailleurs, je te conseille de ne pas trop compter sur le contrat. Il n’entre en vigueur que lors de notre mariage civil. »
J’avais là la preuve de sa mesquinerie. Il me dépouillait de tout : de son amour pour moi, de sa parole donnée, des garanties qu’offrait le contrat.
Tandis que je le regardais, vexée, ahurie, il se précipita vers la salle de bains, referma la porte et y fit grand bruit, comme un enfant gâté à qui on a refusé une friandise.
Chapitre 19
Je me retirai dans le séjour. Une demi-heure plus tard, je l’appelai. J’allai crier devant la porte de la salle de bains. J’étais disposée à négocier.
« Je te pardonne tout, lui dis-je. »
Je m’adossai à la porte. Il fallait lui laisser le temps de comprendre combien il se trompait. Il se raviserait.
J’entendis des pas lourds, un grincement : peut-être marchait-il sur les dalles, en écrasant les objets qu’il avait jetés à terre. Il risquait de se blesser les pieds - je me ruai sur la porte, l’ouvris. Une masse serrée, sombre, menaçante se tenait debout dans le fond de la pièce, se détacha de la paroi. Masse qui allait grandissante, s’étirant jusqu’au plafond, projetant une ombre sur le sol et dont les contours, si je bougeais une main, un bras, s’adaptaient aux miens, s’étendaient, refluaient.
Je fermai les yeux, décidée à ne pas résister aux coups qu’il me donnerait. Rien ne se passa. Je rouvris les yeux. Je compris que je devais avoir vu ma propre silhouette. Celle-ci, sous l’effet de la lumière tremblotante au fond de la pièce, s’était dédoublée sur les deux miroirs au-dessus de nos lavabos et m’avait donné l’impression qu’une silhouette, s’agrandissant, s’épaississant à mesure que j’approchais, s’apprêtait à frapper une autre silhouette, petite, chétive, à sa droite.
Dès que j’eus allumé la lumière, les deux ombres s’éclipsèrent. La salle de bains baignait dans une lumière vive, rassurante. J’en fus soulagée.
Il m’avait fait savoir sans ménagement, avec une franchise qui frisait l’insolence, qu’il envisageait de me quitter. Au moins il ne m’avait pas frappée ; mais à peine quelques secondes plus tard, je regrettai qu’il ne l’ait pas fait.
J’eus préféré qu’il m’eût frappée, Messieurs, car, en me frappant, il m’aurait avoué qu’il était impuissant à vaincre ses désirs ; il m’aurait suppliée, à travers chaque coup qu’il m’assenait, et que j’aurais accepté de plein gré, de l’aider à sortir de sa vie malheureuse à laquelle il ne voyait plus d’issue. C’eût été sa seule vraie déclaration d’amour – la plus violente, la plus sincère aussi. Il faut parfois, Messieurs, la violence, provoquée par l’impuissance, pour rendre à l’amour dépérissant sa fougue initiale. Mais, au lieu d’oser m’affronter, quitte à s’emporter, à me frapper, il avait préféré s’en aller.
Je vis ma trousse de toilette, déchirée ; le sol était parsemé d’éclats de verre, de taches blanches, huileuses. Il avait cassé mes brosses à dents, piétiné mes tubes de dentifrice, brisé mes flacons de parfum. Des traînées de rouge à lèvres couvraient les parois, formant ci et là des mots grossiers en thaï (mots qu’il m’avait forcée à lui enseigner) ; je les effaçai avec une serviette.
Tandis que, accroupie, je nettoyais les dalles au sol, je vis une housse plastique transparente, collée contre la paroi vitrée de notre cabine de douche. C’était la housse de son costume de mariage. D’un seul geste rapide, enragé, musclé, il l’avait plaquée contre la paroi ; la vapeur et la condensation l’avaient maintenue dans cette position. Mais la partie supérieure de la house s’était entre-temps détachée de la paroi et s’était mollement repliée sur la poitrine. Lorsque je m’approchai pour la décrocher, elle se mit à frémir doucement ; on aurait dit le corps d’un supplicié, ballotté par le vent, respirant difficilement, et dont la tête est inclinée en avant, le menton reposant sur la poitrine.
Je me rappelai comment je lui avais fait essayer son costume de mariage devant le grand miroir du vestibule. Soudain, il l’avait jeté par terre, en disant que, lorsqu’il se regardait dans ce miroir, il croyait s’y voir, debout, avec son ex-femme à ses côtés (ils avaient l’habitude de s’admirer longuement dans ce miroir avant de sortir en ville). Alors, il se sentait comme « transpercé » par les yeux de son ex-femme qui le fixait.
Ce soir-là, j’avais pendu la housse avec le costume à un crochet à côté de la cabine de douche ; le lendemain, le costume avait disparu : il ne restait plus que la housse. Ce même jour, il m’avait confié :
« Si ma femme continue à se manifester de la sorte, en me regardant dans ce miroir, n’est-ce pas qu’elle m’en veut de me remarier ? »
Je le rassurai – on retrouverait le costume.
Jamais je ne l’ai retrouvé. S’en était-il débarrassé après l’avoir essayé, sachant déjà, à ce moment-là, que, par loyauté envers son ex-femme, il ne m’épouserait jamais ?
Voulant se défouler, il avait probablement repris les exercices physiques que lui avait imposés sa femme. Je descendis au premier étage, ouvris la porte de la salle de gym. Elle était déserte. La grande caisse noire se trouvait toujours là, entre la deuxième et la troisième partie de la salle, immobile, fermée. Je me hâtai vers le fond de la salle. Les lits solaires s’ouvrirent lorsque je m’en approchai ; ils étaient vides. J’allai voir dans la cour, dans le garage, dans la remise : je ne l’y trouvai pas.
Où était donc passé cet homme qui, confronté à un désir qu’il n’arrivait pas à réaliser, préférait bouder ? J’attendis – un jour, deux jours – et le jour du mariage passa, sans qu’il soit revenu, sans qu’il m’ait laissé le moindre message.
Je téléphonai à l’homme qui nous avait prêté sa chapelle gothique.
« Ne vous en faites pas, dit-il. Rien d’étonnant qu’il ait annulé le mariage. Il est comme ça. Il vient, il repart. Depuis que sa femme l’a quitté, il s’est juré de ne plus rien faire contre son gré. Patientez; il reviendra. »
Les femmes de ménage ne cessaient de me demander « où était donc passé Monsieur ». Je leur dis qu’il était « parti en voyage d’affaires à l’étranger, voyage qui pourrait durer quelques mois».
Depuis lors, elles arrivaient en retard, babillaient sans cesse, ne faisaient leur travail qu’à moitié. Après quatre flagellations dans le passage (j’obligeai toutes les employées à assister aux punitions publiques), trois avertissements et deux sommations, je les congédiai.
Je demandai aux cuisiniers de préparer quelques plats et de les congeler. On pourrait les servir à mon mari dès qu’il réapparaîtrait. J’avais donné cet ordre vers dix heures du matin ; à midi, le monte-plats ne bougea pas. On avait oublié de me servir mon déjeuner. Vers deux heures de l’après-midi la petite espagnole monta au troisième étage par le grand escalier, entra sans frapper, se campa au milieu du séjour (petite boule noire, hirsute, que j’avais d’abord prise pour une crasse ambulante, montée sur deux tiges sales ressemblant à des jambes) et me dit :
« Je vous délivre un message au nom de mes collègues cuisiniers.
- Délivrez, petite saleté.
Et l’ignoble messagère mensongère d’ajouter :
- Nous sommes au service de Monsieur, non pas de sa concubine.
- Alors, partez ! »
Cette racaille oisive qui ne rêvait que d’une chose : m’humilier, partit le jour même.
Désormais, je vivais seule dans notre petit espace sacré.
Peu à peu, les tapis sur les escaliers reliant les différents étages se décoloraient, au point que les marches paraissaient dégarnies.
Un jour, je découvris qu’à certains endroits le bois de la porte cochère, rongé par les intempéries, était pourri. Dans la cour intérieure j’avais le sentiment de humer une odeur écœurante. En voyant une fourmi sur une dalle – elle se tenait là, immobile, tandis que j’approchais mon pied pour l’écraser – j’imaginai que bientôt une marée de fourmis déborderait des soupiraux et recouvrirait toutes les dalles de la cour d’une masse velue, grouillante.
Tout prêtait à des pensées inquiétantes que je ne maîtrisais plus. Avait-il, cherchant un moyen pour en finir avec son insatisfaction, préféré quitter cette vie qui représentait si peu à ses yeux ? S’était-il inventé de nouveaux buts ? Lesquels ? Vivait-il avec une autre femme ? Non – il batifolait à l’envi, être léger, superficiel, éternellement curieux, voletant d’une femme à l’autre. Il logeait dans plusieurs immeubles de Paris, descendait dans des hôtels cinq étoiles, menait une vie libertine à première vue aventureuse, variée, comblée, tout en restant insatisfait. Sans doute, déçu par le peu de plaisir que lui procuraient ses dizaines de maîtresses, il était malheureux et regrettait de m’avoir quittée ; mais son orgueil l’empêchait de me recontacter.
Je repris la liste de femmes que j’avais trouvée dans le tiroir de son bureau. J’y ajoutai d’autres listes encore, cachées dans les poches de son peignoir et de son pyjama, intégrées dans ses listes de contacts sur son portable, son ordinateur.
Voilà donc toutes les femmes dont il m’avait dit rêver, qu’il aurait voulu « posséder ».
Je leur téléphonai ; elles répondirent ne pas le connaître. Il était inutile d’insister. La plupart d’entre elles étaient mariées. Peut-être disaient-elles vrai ; d’ailleurs, comment savoir si elles mentaient ?
Un jour, la grille qui borde la cour et donne sur la rue, se bloqua. Désormais, je restai cloîtrée à l’intérieur de l’immeuble. J’étais triste, triste pour lui : il n’avait pas saisi l’opportunité de m’aimer.
J’avais dû empiler les achats que j’avais faits pour notre mariage dans un débarras contigu à notre séjour ; comme il s’était avéré trop petit, quelques objets, dépassant de l’embrasure de la porte, m’empêchèrent de la refermer; la porte resta entrouverte. Aussi, assise sur le divan, je voyais tous les jours cette porte entrebâillée derrière laquelle je soupçonnais les vêtements que j’avais achetés pour mon mariage, vêtements que je ne porterais jamais. Je vidai ce débarras, et stockai ce que j’y trouvai dans une pièce au deuxième étage.
Je passais des heures dans le séjour, en examinant les quelques tableaux au-dessus de la commode, en face du divan. C’étaient des œuvres de paysagistes médiocres du dix-neuvième siècle qu’il avait héritées de son père. Au lieu de laisser reposer mon regard en fixant un cours d’eau limpide, une vallée dégagée, un ciel ouvert, inondé par un soleil puissant, radieux, je préférais regarder, avec une inquiétude croissante, des ciels couverts, traversés par des orages, des arbres tordus, fouettés par le vent, des marécages à l’eau stagnante, des bêtes de somme attelées à des chariots surchargés et dont les roues s’enfonçaient dans la boue.
Depuis qu’il avait décidé de me demander en mariage, sans conditions, il n’avait eu qu’un seul but : se désister au plus vite, en prétextant qu’il lui fallait empêcher que je le dévalise. Il m’avait courtisée avec l’intention de cruellement se défaire de moi. Il doit avoir un chagrin en lui, Messieurs, qui provoque sa méchanceté. Il est comme un animal blessé qui mord ceux qui l’aident, puis, guéri, s’en va, indifférent.
Il aime tout inverser. Un jour, il prétendit que c’était moi qui l’avais abordé lors de notre première rencontre. Dès son entrée dans la salle, lors du cocktail, je l’avais ciblé, en lui jetant des œillades ambiguës. Je m’étais approchée de lui en prenant cet air coquet, désinvolte qui lui plaisait. Je l’avais invité, d’une voix fine, faussement embarrassée, à me suivre vers l’arrière de la salle, en disant qu’il était un hôte de marque. J’avais choisi une niche mal éclairée, à l’abri des regards de mes collègues, sachant qu’ainsi je paraîtrais plus belle que je ne l’étais.
Si, au cours de ma première conversation avec lui, j’avais rougi, en osant à peine le regarder, en affichant un air gêné, c’était pour le pousser à continuer à se dévoiler : plus il parlait, plus j’en saurais sur lui. Si, lors de notre premier déjeuner à La Vignette, je lui avais dit que, étant timide, d’habitude je ne desserrais pas les dents, et, vers la fin de ce même déjeuner, qu’il avait été le premier homme à qui j’avais parlé à cœur ouvert, c’était parce que je misais sur l’effet que cela produirait : il croirait qu’il faisait grande impression sur moi. En insistant sur mes origines thaïlandaises, j’avais titillé son désir d’une amourette exotique.
Le lendemain du cocktail il était venu déposer une enveloppe avec son adresse à la réception – parce que j’avais insisté, en lui disant la veille (ce qui s’était avéré faux) que j’étais chargée de faire la prospection de nouveaux clients. Je n’étais, au contraire, qu’une « petite téléphoniste insignifiante ». (Il n’y avait eu, selon lui, qu’une seule chose « à peu près vraie » dans mon récit : le tabouret sur lequel, immobile, impotente, je passais mes journées à regarder droit devant moi.)
Les semaines suivantes, me rappelant sa prédilection pour les poèmes thaïs, je l’avais sollicité avec des billets doux dans des enveloppes parfumées. En lui posant des questions ingénues et en lui répétant, lors de nos promenades et de nos dîners, que la Thaïlande et ma famille me manquaient, je m’étais posée en femme seule. Femme malheureuse, qui gagnait peu. Femme en quête d’amitié et désirant, de temps en temps, un petit « coup de pouce », c’est-à-dire, une petite contribution financière « pour joindre les deux bouts ». Femme naïve dont il pensait: c’est une proie facile ; je pourrai bientôt faire l’amour avec elle : cela ne me coûtera pas grand-chose ; il suffira de l’écouter sans broncher et de lui payer quelques dîners.
Il m’avait crue parcimonieuse, docile, modeste – j’étais vaniteuse, tracassière, dépensière. Tenace surtout : partout où il allait, j’étais apparue, soudain, comme par miracle, marchant à côté de sa voiture, l’attendant au coin de la rue, assise sur le pas de la porte lorsqu’il rentrait chez lui. Je surgissais devant la table où il dînait, et au lieu de me retirer en obtempérant à sa demande polie et réitérée de « Bien vouloir dégager », je n’avais jamais manqué de faire scandale en lui déclarant mon amour. Qu’un serveur menace de me mettre à la porte, soudain je raidissais, m’immobilisais, mes pieds comme coulés dans le sol, et il lui fallait le renfort de trois de ses collègues pour me déraciner et me transporter vers la porte, raide comme un balai. On me déposait sur le trottoir à quelques pas de l’entrée : immédiatement je m’affaissais en étendant la main et en implorant le secours des passants, ou je me hâtais vers un mur pour y adhérer comme une plante grimpante à un espalier. Que le patron vienne m’interdire formellement de jamais « remettre les pieds dans son établissement », cela ne me décourageait pas : le lendemain je réapparaissais, au déjeuner, au dîner, dans la Vignette, dans les autres brasseries et restaurants où « mon chéri », « mon chou », « mon tout » s’était réfugié, en répétant, d’une voix tonitruante, depuis le pas de la porte, ce que j’avais déjà clamé la veille : que je « souffrais, qu’il en était la cause et qu’il le savait ».
Avec un acharnement inouï, je l’avais talonné dans tout Paris. Las, il avait accepté de m’épouser, après quoi je m’étais introduite dans sa maison, dans le seul but de m’y installer pour de bon, de tout « tourner sens dessus dessous » et d’ainsi transformer sa vie tranquille, bien rangée, en une épreuve inhumaine, une vraie terreur.
J’étais restée bouche bée. Pourquoi m’accusait-il de jouer double jeu – de qui, de quoi se protégeait-il ? De ses propres pensées noires et criminelles qui pouvaient jaillir tout à coup, même lorsqu’il se sentait aimé ? J’avais tout sacrifié – emploi, logement, dignité - pour lui procurer le bonheur ; lui, au lieu de me témoigner sa gratitude, me reprochait de l’avoir dupé. J’aurais dû couper court à ce genre d’accusations. À force de les répéter, il avait atteint ce point dangereux où l’on croit à ses propres chimères, où le vrai, le faux, précipités dans un même abîme, se confondent et en ressortent entremêlés, comme une seule vérité.
Voilà ce qui se passa, Messieurs, pendant ces quelques mois après son départ. Il m’avait quittée quelques jours avant notre mariage, en profitant d’une petite discussion édifiante qui, à ses yeux, avait pris l’allure d’une dispute orageuse. Incapable d’assumer sa part de responsabilité, il avait préféré s’en aller, en fuguant comme un adolescent.
Le fait qu’il ait disparu de la sorte, sans se soucier de moi, me prouvait qu’il ne m’aimait pas. Il ne m’avait probablement jamais aimée, il s’était plu à me manipuler.
Chapitre 20
Son fils, un jour, en hurlant, s’introduisit dans l’immeuble ; il entra dans le séjour en brandissant un énorme trousseau de clefs, accompagné par quatre hommes qui prétendaient être huissiers. L’un d’eux entra dans la salle de bains, en ressortit avec un grand sac plastique qu’il laissa traîner par terre. C’était la housse du costume de mariage. Lorsque le fils la tint en l’air, elle se mit à flotter comme un corps transparent à travers la pièce. Ils se mirent à lutter devant moi: le fils et ce qui restait du père ; l’homme jeune, vrai, vivant, en chair et en os, et l’homme âgé, tremblotant et transparent.
L’homme vrai jeta l’autre homme par terre : c’est ainsi qu’un jour le fils éclipsera le père. Il s’agenouilla, s’assit sur la housse, la secoua, en déchira une partie, et dans ce qui en restait - une sorte de baluchon tordu, froissé, crissant comme une bête torturée - il fourra tout ce qui tomba sous la main des quatre huissiers : mon portable et mon portefeuille (ils me les arrachèrent des mains), une lampe, qui se trouvait sur un guéridon à côté de moi, ma ceinture, une assiette, mon couvert (j’étais en train de déjeuner), et même le petit coussin confortable sur lequel j’étais assise. Ensuite, le fils jeta le baluchon plastique par la fenêtre, en disant :
« Prière de sortir pour aller récupérer vos affaires. Sachez que cet immeuble ne vous appartient pas. »
Trois hommes, appuyant leurs mains sur mes épaules, mes hanches, m’empêchèrent de me lever. Le quatrième, tenant sa main devant ma bouche, m’empêcha de parler. Le fils me regardait, impassible. Pour lui, j’étais une intruse, une « moins que rien », une « ordure » qui avait dupé son père; il était temps que je « déguerpisse ». Je demandai qu’on m’octroie une heure ; avec un hochement de tête, il me l’accorda.
Il resta planté là, les yeux noirs de rage, sec comme un tronc d’arbre mort, au milieu du séjour, entouré de ses quatre truands, tandis que j’emballais le peu d’affaires qu’on me permît d’emporter : mon bon vieux manteau long, fidèle compagnon de route depuis des dizaines d’années et qui, de nuit, lorsque je l’étale sur le sol, se transforme en une planche solide, bien raide ; un petit coussin pourvu d’une méchante tache noire pour y poser ma tête, un bocal rempli de fruits confits qui reflète la lumière des réverbères, deux paquets de biscuits salés et quelques bouteilles d’eau minérale.
Je descendis l’escalier le cœur serré, sortis par la porte cochère. Je ne savais pas où aller. On m’avait chassée, sans me remercier de l’amour que j’avais offert sans compter. J’avais résilié mon bail, je n’avais plus de travail. C’est depuis lors que j’ai commencé à errer, Messieurs, ici, dans Paris.
Chapitre 21
Je connais vos parcs, Messieurs, et leurs heures d’ouverture. Je sais qu’on peut, chaque jour de la semaine, s’offrir un menu bon marché dans un lieu près de la Madeleine (secret précieux que je ne vous dévoilerai pas). Je connais les jours et les heures où l’on vide les rayons des produits invendus. Je sais où trouver les meilleures poubelles de Paris (celles qui sont les plus fournies en matières alimentaires). Chaque jour, à six heures du soir, un boulanger de Clichy m’offre le pain qui lui reste, par bonté, qui sait, ou parce qu’il croit qu’un jour, après sa mort, quelque force divine l’en remerciera. Je vous l’assure : on peut manger des produits périmés – seule exception : les produits laitiers.
Je connais vos grues : celles qui se tiennent immobiles au bord d’un trottoir dans une rue étroite et sombre, perpendiculaire à un grand boulevard. Il y a celles aussi que vous nommez « marcheuses » et qui s’avancent sur le trottoir d’un pas pressé, en descendant et remontant la même rue plusieurs fois de suite. Elles m’ont appris comment il faut fixer un homme en lui jetant un regard rapide et comment s’assurer de l’intérêt que ce regard suscite, du doute qui s’installe.
Tout se joue en quelques secondes : le temps d’avoir jeté ce regard, d’apprécier l’effet qu’il a produit, de s’avancer vers le client ou d’attendre qu’il vienne jusqu’à vous et de tirer profit de ce qui, quand il venait de se sentir interpellé par vous, n’était qu’un petit frémissement de l’esprit, une envie soudaine, légère, inoffensive, n’ayant aucun contour fixe et qui s’était à peine communiquée à son corps.
Je sais comment, si on a réussi à interpeller un client, on peut, lorsqu’il se trouve en face de vous, parler argent : on fait semblant de lui laisser le choix entre différents services possibles, non pas parce qu’on lui donnera tous les services qu’on énumère (cela prendrait plusieurs journées, voire des semaines et il n’y a que les amoureux qui s’épuisent à se rendre tous les services imaginables, plusieurs mois d’affilée, tant que dure leur premier amour ; après cela, le moindre service leur en coûte), mais pour l’allécher et lui donner l’impression qu’il vit dans l’opulence.
Devant cette multitude de choix qu’on lui offre, voyant défiler devant ses yeux des dizaines d’images qui surgissent à chaque choix qu’on énumère, le client se sent riche. Il croit habiter un monde palpitant, frivole, joyeux ; le trottoir, la chaussée, les façades, les panneaux de publicité, le ciel, même le soleil s’en trouvent changés : ils sont tous recouverts d’images lascives. Il regarde, admire, compare, choisit : son envie cible un but précis. Mais pour éviter que ce qu’il veut lui échappe, il doit bien peser le pour et le contre de chaque choix, ce qui est impossible, car, devant cette table bien garnie, surchargée de mets appétissants, il est contraint de faire son choix rapidement. Alors, le plaisir devient défi. Dès que vous voyez le client qui hésite, se demande : que choisir ?, vous l’avez convaincu : quoi qu’il choisisse, il vous a choisie, vous.
Le tout, Messieurs, c’est de rendre chaque service concret en le décrivant en quelques mots bien choisis, de soit offrir au client ce quelque chose qu’il connaissait déjà soit cette autre chose qu’il ne connaît pas encore et à laquelle, comme vous seule en détenez le secret, vous l’initierez. Vous êtes unique ; il l’est aussi.
Vous transformez l’envie du client en désir, désir que vous seule pourrez combler, en lui promettant de mettre votre corps à son service. Il faut le mettre en confiance, et surtout le flatter ; il se croit de la plus haute importance, car vous l’attendiez, là, dans la rue, uniquement pour lui offrir ce à quoi il n’avait pas pensé avant qu’il ne vous voie. Sachant qu’il lui manquait ce que vous êtes venue lui offrir, vous avez passé des heures précieuses, voire plusieurs jours de votre vie (car peut-être vous trouvez-vous là déjà depuis plusieurs jours voire des mois entiers), à l’attendre sur le bord du trottoir, à vous promener dans la rue, afin d’attirer son attention, de l’interpeller – et de lui rappeler son manque.
C’est cela, Messieurs, le plus dur, je crois, et ce qu’il y a de plus beau à ce métier : on satisfait un manque. On le décrit, le devine, et, au besoin, on l’invente. Mais comment peut-on convaincre un client qui croit tout avoir, qu’il lui manque ce qu’une seule femme au monde peut lui offrir ? En lui faisant sentir son manque ; en lui faisant accroire que, une fois son manque comblé, il sera heureux. Il faut que le client, en partant, vous dise : « Merci, je suis comblé ; je croyais être heureux, je ne l’étais pas. J’étais un homme en manque, et je l’ignorais. J’étais englouti dans l’ennui, me voilà guéri. »
Cet homme, assouvi, repart, et se croit heureux. Vous l’avez leurré deux fois : en lui promettant ce dont il ne voulait pas, en lui offrant ce qui ne le comble pas. Vous l’avez leurré une troisième fois : en lui faisant croire qu’il n’y a que vous au monde qui puissiez le satisfaire. Mais il l’ignore. Il oubliera qu’il vous a payé pour son bonheur. Car on fera tout – cela aussi, je l’ai vu, Messieurs, assise sur le bord d’un trottoir, observant ces dames qui s’adonnaient à leur travail avec savoir-faire et application - pour que le client croie que les services et le paiement n’ont rien à voir l’un avec l’autre. Ce service, on l’offre par bienveillance, pour aider le client et le délivrer de son manque - et ce paiement, on le demande parce que, ici, en France, on a l’habitude de demander de l’argent pour chaque service qu’on rend ou parce qu’on a le malheur d’aimer l’argent.
Je m’y connais, Messieurs. J’ai observé cela avec curiosité et étonnement.
Non, Messieurs, je n’ai jamais envisagé d’exercer ce métier. J’en suis incapable : il m’est impossible de pénétrer l’esprit des hommes, ce sont eux qui devinent mon manque. Ils réussissent à cerner mon désir le plus profond. Ils m’en parlent, j’en prends conscience, cela me déconcerte, me déstabilise ; ils font semblant de vouloir le combler bientôt, afin de se retirer dès qu’ils sentent que j’ai confiance en eux ; c’est ainsi que, coup sur coup, ils me privent du bonheur qu’ils m’avaient promis.
J’ai vu, vivant à la rue, devant une brasserie, la chose suivante : chaque lundi un homme venait y dîner avec sa femme. Le mardi il y dînait avec sa première maîtresse, le mercredi avec sa seconde maîtresse, le jeudi avec sa troisième maîtresse. Cela faisait donc trois fois par semaine que, avec une ponctualité exemplaire, il trompait sa femme. J’ai remarqué que la troisième maîtresse s’avérait être l’épouse d’un ami de cet homme. Cet homme ne trompait pas seulement sa femme, mais aussi son ami. Et que se passait-il le vendredi, Messieurs ? Chaque vendredi, je voyais cet ami, que sa femme trompait, dîner dans cette même brasserie avec la femme de cet homme; je les voyais qui, après dîner, descendaient à l’hôtel quelques rues plus loin. Cet homme trompait son ami, cet ami le trompait à son tour, leurs femmes les trompaient tous deux, et pourtant ces deux hommes restaient amis, car c’étaient en amis que, chaque samedi, ils venaient déjeuner dans cette brasserie.
J’ai vu, j’ai compris. Le mariage, chez vous, est une grande tromperie. Paris n’est pas la ville de l’amour ; c’est le haut lieu de la tromperie : une ville en déchéance.
Vous me dites : « Abrégez, abrégez ! Assez de fredaines, de théories insensées ! Parlez-nous de lui, de cet homme, de sa vie, de sa mort surtout. »
C’est exactement ce que je fais, Messieurs.
Je l’attendais dans le séjour. Après plus d’une heure à l’attendre, je me suis retirée dans notre bibliothèque. Il a quitté la salle de bains et s’est caché dans sa chambre à coucher. De là, il s’est glissé contre la paroi du séjour jusqu’au vestibule (sachant que je ne le verrais pas depuis mon petit cabinet). Il a quitté l’appartement à pas de loup. Dans le passage, il a salué le portier en lui disant : « Je sors prendre l’air. Surtout, chut ! N’en dis rien à Madame », et, avec un petit air de complicité, comme fier du sous-entendu : « Si elle t’interroge, bouche cousue. Inutile de l’inquiéter. Tu la connais : toujours aux aguets, elle voit des drames partout. »
Il est parti, Messieurs. Il m’a quittée. Sans même me dire adieu. Sachant qu’il était en tort (il avait refusé mon amour et il n’avait aucune raison valable pour se soustraire à notre mariage), ne pouvant faire appel à son notaire et ses conseillers, il a eu recours à son fils pour m’éjecter : son ennemi déclaré. Ce dernier s’est servi de quatre truands pour m’expulser de ma maison. C’est un abus, Messieurs, sous le couvert de la justice. J’espère qu’en reprenant les affaires de son père, le fils gaspillera tout ce qu’il a accumulé.
Quel « marché » me proposez-vous ? Une diminution de ma peine, en échange d’un aveu ? Non, je ne marchande pas. Jamais. La justice ? Qu’y connaissez-vous ? Moins que moi. Tout est tordu, biaisé chez vous. Je me suis souvent demandé comment votre peuple a pu tenir le coup si longtemps. J’ai ma petite réponse à moi, éclairante, Messieurs : même les damnés, jetés en enfer, vivent éternellement.
Allez vous renseigner auprès de ses proches collaborateurs. Son fils les aura soudoyés ; vous les interrogerez, le notaire, l’avocat, le médiateur : tous vous mentiront, en niant qu’il ait jamais eu l’intention de m’épouser; c’est leur métier. Contrôlez donc leurs agendas, leurs dossiers. À moins qu’ils ne s’en soient déjà débarrassés. Si c’est le cas, laissez-leur faire le récit de ce qui s’est vraiment passé. Concentrez-vous sur les failles dans leurs raisonnements, les omissions, les incongruités. Vous verrez : ils se moquent de la vérité.
Selon vous, il aurait confié à une amie que j’étais une petite dame polie qui, parfois, lui jetait un regard timide, regard auquel il répondait par un gentil sourire. Un jour, ayant constaté, en regardant par la fenêtre (il y passait, Messieurs, la majeure partie de sa journée), que j’avais quitté ma place habituelle au coin de la rue et que je m’étais installée en face de chez lui, il a dévalé l’escalier. Il a traversé la rue et m’a intimée de m’installer ailleurs. Cela m’étonna : il ne me reconnaissait pas.
Il a sorti son portable. En me regardant méchamment il a mené une conversation factice avec un bureau de police imaginaire (je savais que c’était par jeu, il voulait uniquement m’intimider). Alors, le visage empourpré, comme une furie, j’ai crié que je connaissais sa vie, triste, ennuyeuse, que je l’invitais à ouvrir la porte cochère, à m’autoriser à venir vivre chez lui.
Voilà ce que dit votre témoin, « respectable et fiable » à vos yeux. Qu’aurais-je donc crié, haut et fort ? Que j’emménagerais chez lui ? Que je le guérirais de son ennui ? C’est risible, Messieurs. Ce témoignage vaut moins que rien : cette amie, votre « témoin oculaire », est dévorée par la jalousie.
D’un air grave, comme si ma réponse résoudra l’énigme que vous pose mon récit, vous me demandez : « Mais qu’en est-il de votre carte SIM? « Je l’ignore. Son fils a jeté mon portable par la fenêtre. Je suppose qu’un passant l’aura volé ; que peut-il faire d’autre, un passant, Parisien de surcroît, sortant tard le soir, faisant la noce, quand il voit un portable à ses pieds ?
Oui, c’est mon couteau que je vois là, posé sur la table. Couteau léger, élégant, maniable. Admirez donc sa lame aiguisée, tranchante, son manche noir, étiolé de trois rivets couleur argent. Vous êtes bien d’accord avec moi : à part cela, ce couteau n’a rien de particulier. J’ai été cuisinière, Messieurs, avant d’être congédiée et d’enfin pouvoir travailler dans l’intérim. Ce couteau, mon employeur me l’a offert lorsque j’ai quitté son service. Je le lave plusieurs fois de suite, je l’essuie et je le range dans une sorte de tiroir à mes pieds.
Je suis proprette, Messieurs. Il n’y a pas de femme plus hygiénique que moi. Demandez-le à ce vieillard qui se promène la nuit, en s’appuyant sur une canne. Il loge dans mon quartier, devant la porte d’un garage. Humez l’odeur qu’il répand, comparez-la à la mienne, fraîche, douceâtre, qui flotte dans cette pièce où vous m’avez enfermée pendant des heures, sans même m’offrir un thé, un café. Vous verrez : je suis plus hygiénique que lui.
La housse de son costume de mariage ? Son fils l’aura sûrement brûlée dans une décharge de la banlieue. Les documents ? Je ne les ai plus. Ni les brouillons ni le contrat final. Je vous conseille d’aller enquêter auprès du locataire du deuxième de l’immeuble où j’habitais. Il doit les avoir chez lui. Mais attention : il n’avouera jamais. C’est un malfrat sournois, rusé, le héros du quartier.
Fouillez, fouillez dans ses propriétés, c’est là que vous le trouverez. Il doit vivre dans un de ses immeubles, peut-être à quelques pas d’ici. Il y passe ses jours à se morfondre dans une pièce froide, sombre, rectangulaire, trop étroite et silencieuse pour lui. Seul à seul avec son insatisfaction, étendu sur le dos, il fixe de ses yeux pâles le plafond, qui se referme sur lui comme un couvercle de fer et de pierre. C’est bien ainsi qu’il aimait se reposer. C’est là, dans cette pièce, qu’il nourrit sa rancœur, qu’il s’exerce à ne plus jamais bouger. Il reporte à jamais ce qu’il avait convenu, promis. Il y médite sa lâcheté.
Non, Messieurs, je n’exclus pas qu’il ait une nouvelle amie. C’est un séducteur né. Mais il aura tôt fait de lui dire, sur un ton gentil mais décidé, qu’elle lui impose un amour qui le gêne et que jamais, qu’elle couche avec lui ou non, elle n’arrivera à le satisfaire. Une femme qu’il dit aimer, captive son esprit, l’habite ; il la possède et il la quitte.
Si j’ai bien compris, vous prétendez que, profitant d’un moment d’inattention du portier, je suis entrée par la porte cochère. En me tenant immobile sur le palier du troisième étage, j’ai attendu que sorte la dernière employée. Voyant qu’elle avait laissé la porte entrouverte, je me suis introduite dans ses appartements. Il dormait dans le séjour, allongé sur le divan, les bras croisés devant la poitrine. La télévision était encore allumée. J’étais éblouie, je ne me tenais plus de joie : quel bel immeuble, le séjour était vaste, richement décoré !
Je me serais d’abord agenouillée – non pas pour le contempler, mais pour m’assurer qu’aucun bruit ne le réveillerait – et j’aurais ensuite fureté dans son appartement. En fouillant partout : son bureau, la cuisine, sa chambre à coucher, sa salle de bains. Pourquoi donc ? « Par habitude », dites-vous, car « fouiner, fureter, fourrer votre nez partout, c’est votre seconde nature ».
Non, Messieurs ! Ravie, extasiée, je me suis effondrée à ses pieds.
Ensuite, je me serais baladée dans cet immeuble immense, pareil à un labyrinthe. Blessée à mort par ce que je voyais (partout, oui, partout, Messieurs, à chaque étage, je trouvais des traces de cette fausse sportive qu’il vénérait, de cette architecte dilettante aux goûts communs qui le hantait, de cette femme capricieuse et adultère dont le souvenir l’empêchait de m’aimer), je serais redescendue au troisième étage.
Là, après l’avoir réveillé avec un baiser sur le front, après lui avoir servi une tasse de café, en m’asseyant en face de lui, je lui aurais fait le raisonnement suivant : sa femme était morte ; il était malheureux ; n’était-ce pas logique qu’il envisage de m’aimer, moi, la seule personne qui le connaissait depuis des d’années et qui n’avait jamais cessé de l’aimer ? Peut-être même (je reprends vos hypothèses), cet amour, au lieu de lui en faire miroiter les avantages, au lieu de l’y inviter gracieusement, je le lui aurais brutalement « imposé ». Comme il me repoussait, avec une rage aveugle, effrénée, je l’aurais attaqué, acculé dans la salle de bains, assommé, étouffé. J’aurais, ensuite, en souriant, en fredonnant allégrement, emballé son corps dans une housse de costume. Housse que j’aurais brûlée dans un terrain vague, tout comme le corps qu’elle contenait, de nuit, après avoir traversé, avec mon chargement incommode, les rues désertes de la ville.
Comme c’est morbide, Messieurs !
Je lui aurais tranché la gorge ? Non, il vit encore, je vous l’assure. Son cou, sa gorge, sa nuque m’ont fascinée. Il préférait les réserver pour d’autres femmes. Elles venaient sonner à sa porte, la porte cochère s’ouvrait, le portier les saluait. Elles ressortaient deux à trois heures plus tard, radieuses, altières, portant leur bonheur comme des reines. Après un deuxième, troisième rendez-vous, les voilà qui ressortaient toutes pâles, rapetissées, écrasées : après avoir profité d’elles, il les avait congédiées.
S’il m’est arrivé de rêver qu’il partage son dîner avec moi (il aimait grignoter devant la fenêtre ouverte, et, parfois, s’avançant sur le balcon, jetait des miettes par-dessus la grille, sachant très bien que je les picorerais comme un pigeon blessé) – s’il m’est arrivé, en voyant sa silhouette sombre se découper contre la lumière du séjour, d’imaginer qu’il ouvrait la port cochère, qu’il me devançait sur l’escalier et m’invitait à le suivre dans ses appartements, que nos deux corps dépareillés (l’un à la peau lisse, parfaitement rasé, lavé, parfumé, l’autre rugueux, recouvert de boutons, d’une sueur salée et âpre, aux genoux et pieds calleux) s’approchaient de son lit, qu’il m’invitait courtoisement à m’allonger tandis qu’il se tenait debout dans la ruelle, qu’il me bordait en chantant une ritournelle, qu’il me demandait poliment s’il pouvait se glisser dans le lit (ce que, d’un simple hochement de tête, ma bouche chastement cachée sous la couette, je lui accordais), que, s’ébattant joyeusement sur ses draps satinés impeccablement repassés, nos mains se cherchaient, nos doigts timidement se touchaient, dans un silence sacré s’enlaçaient, après quoi nous nous endormions épaule contre épaule, hanche contre hanche, cheville contre cheville, jusqu’à ce que l’aube retrouve nos deux têtes reposant sur un seul oreiller, front contre front, nez à nez, abouchés et qu’il me demandait : « Chérie, m’aimes-tu ? Dis-le-moi, franchement. Pourras-tu jamais aimer un homme comme moi, si peu capable d’aimer à son tour? » - s’il m’est arrivé d’imaginer qu’en réponse à cela, je lui disais : « Comédien, va ! Farceur, coquin, faquin! Combien de femmes ont déjà eu droit à tes fausses confidences ? À tes fâcheuses avances ? À tes aveux mensongers ? Blotti contre ta maîtresse, assouvi, tu rêves déjà d’embrasser ta prochaine proie. Tu n’es qu’un amant éhonté, maladif, récidiviste – tu ne m’y prendras pas. Mon Dieu, qu’as-tu fait de ma vie, de ma beauté ? » - si j’ai rêvé qu’alors il me demandait pardon, que, oui, Messieurs, que oui, en dépit de tout, malgré tout, au nom de la charité je lui pardonnais et qu’un soupir profond de soulagement et de gratitude s’échappait de sa poitrine, soupir qui à lui seul emplissait toute la pièce, montait jusqu’aux combles, descendait jusqu’au cellier, s’étendait sur l’immeuble, embrassait la ville et la lavait, la rinçait, la berçait, comme une mère dorlotant son enfant malade, ensuite la recouvrait d’un grand voile noir funéraire sous lequel enfin, agonisante, cette même ville disparaissait, tandis que lui roulait sur le côté et me couvrait de baisers en roucoulant, des heures durant, les seuls mots qu’il connaisse et dont jamais il ne se lassait : « Je t’aime, je t’aime, je t’aime » - c’était là un petit phantasme récurrent, certes, mais excusable et parfaitement innocent.
Il voulait me faire signer un contrat dont je ne voulais pas – et le seul contrat qu’il ait approuvé et signé, il l’a invalidé en refusant de m’épouser.
Cet homme ne vit que pour son propre corps. Sa vie, il ne la vit pas, il la consomme. Il la découpe en petites portions qu’il assaisonne d’un désir passager, celui-ci, celui-là, au gré de ses envies. Il croit savourer, il se gave : il engloutit à la hâte sans jamais être rassasié. Il ne manque pas d’amour, mais de confiance. L’attitude qui consiste à faire don de soi, la seule attitude qui permette d’obtenir plus qu’on n’ose espérer, lui est inconnue. L’amour vrai, sincère, risqué l’angoisse, il lui préfère l’amour radin et contrôlé.
Partez, vite, sortez, je vous en supplie. Cherchez-le. Il doit être transi de froid. Cajolez-le, aidez-le à se redresser mais n’espérez pas qu’il vous en remerciera. Il vit encore, mais, pour moi, il a cessé d’exister.
On se chargera de lui, Messieurs, et de son fils, et de tous ceux qui leur ressemblent. On s’introduira dans sa forteresse, on lui volera sa chemise, sa montre, ses chaussures, on le traînera dans les couloirs et on le jettera du haut de l’escalier. Il s’en sortira, comme par miracle, et un jour, tard la nuit, je le croiserai dans la rue. Cet homme déchu, piteux, je l’embrasserai comme on embrasse un ami qui pleure. Et je lui dirai :
« Viens, mon méchant mari. Te voilà dans le besoin. Où sont-ils, tes amis ? Ils t’ont trahi. Tes maîtresses, crois-tu vraiment qu’elles pensent à toi ? Elles t’ont utilisé, petit gigolo ridicule qui payait de sa propre poche pour avoir le droit de les amuser – puis, un beau jour, elles t’ont lâché ; tu ne convenais plus. Perte de temps, perte d’argent ! Assieds-toi sur ce vieux transat, j’ai un quignon de pain – je te le donne. Je te refilerai tous les tuyaux pour survivre dans la rue. Qu’as-tu dans ton sac ? Ouvre-le. Vite ! On partagera.
« Je te présenterai au vieux monsieur à la canne qui se balade par ici chaque nuit. C’est un ancien artiste de cirque qui, suite à une chute de plus de dix mètres, a tout perdu. On le croyait mort. Il avait une femme, un enfant. Sa femme l’a mis à la porte, comme tant d’autres hommes que tu rencontreras ici. C’est un homme éduqué, instruit, tu verras : il connaît l’histoire de tous les monuments de Paris.
« Évite de t’adresser à cette femme qui, vers quatre heures du matin, débouche de cette rue à droite. C’est une petite Chinoise colère, elle secoue ses longs cheveux gris, son corps se tord, elle saute, elle crie, elle penche la tête, la redresse, la jette en arrière. Parfois elle s’allonge en plein milieu de la rue ; tu as l’impression qu’elle dort. Elle ne bouge plus ; tout se tait, même les voitures ne passent plus. Alors, elle devient belle comme un ange. Ne t’en approche pas. Surtout, ne la regarde pas. Dès qu’elle s’en apercevra, elle se relèvera et se mettra à te courir après, en t’insultant.
« Oui, crois-moi : je l’ai déjà vue frapper un homme qui s’était réfugié devant une porte ; le propriétaire, réveillé par ses cris, l’a laissé entrer. S’il ne lui avait pas ouvert cette porte, je te jure, ce pauvre homme, elle l’aurait achevé. Donc, non : cette femme-là, surtout celle-là, mon petit galant véreux, galeux, tu ne la regarderas pas.
« Cette nuit, je t’offre l’hospitalité : tu logeras chez moi. Mais, en échange, mon cher mari menteur, roublard, hâbleur, tombeur, ravageur, montre-moi ton âme, froide, desséchée, que je l’abreuve. »
Voilà ce que je lui dirai.
Et lui, oubliant mon âge, ne s’offusquant plus de mes cheveux gris tombant jusque sur mes genoux comme un rideau de fer, ne retroussant plus le nez comme il a l’habitude de le faire quand il s’approche de moi (il a l’odorat délicat et, spontanément, détourne la tête dès qu’il descend du taxi ou qu’il se pointe au coin de la rue), ne jetant plus ce regard moqueur sur mes sacs plastique que j’empile chaque soir comme un rempart autour du chariot qui me sert de lit, me suppliera de l’aimer.
Derrière une rangée de voitures garées le long du trottoir, devant un vieil immeuble condamné, à quelques pas d’un parking, à l’écart de la lumière faible des réverbères, il goûtera le plaisir d’enfin pouvoir coucher avec moi. Les quelques habitants du quartier qui sortiront leur chien et passeront à deux pas de nous, ne nous verront pas : ils savent comment il faut me contourner en évitant de me regarder.
Il me caressera, je le caresserai, on rira, il gémira, nous jouirons tous deux, et le lendemain, ivre de joie, alors qu’à côté de nous les premières voitures commenceront à rouler, ressourcé, heureux, transfiguré, il chantera, m’adorera. Il ne voudra plus d’autres femmes. En une seule nuit, il aura appris qui je suis. Il reviendra. Et il n’aura plus rien à m’offrir si ce n’est son désir de m’aimer.