Note préliminaire
Chers amis, lorsque je tente de me remémorer les circonstances exactes de mon élection, je n’arrive à isoler que quelques images, liées à telle ou telle pièce du chalet. Ecoutez bien ceci : plus les images sont précises, plus elles faussent la vérité ; plus elles sont vagues et diffuses, plus elles sont véridiques.
1
Nous, « les cinquante du premier jour », nous nous étions retirés dans un chalet à Durbuy pour nous ressourcer et mener une vie spirituelle sous l’autorité du maître.
Le maître avait choisi un échantillon représentatif de la population. Figuraient parmi nous : un architecte, un chef d’entreprise, un professeur de religion, un écrivain et un policier. D’autres personnes encore participaient au séminaire, mais leurs visages se sont entre-temps effacés de ma mémoire. C’est que, dès le premier jour, je portai sur elles le regard du maître : involontairement, je me concentrai sur ceux qu’il suivait de près et j’éliminai ceux qu’il écartait.
Oui, j’avais déjà l’œil du maître.
Le chalet comptait deux étages et un grenier. Au rez-de-chaussée se trouvaient notre réfectoire, la salle de conférence, la cuisine et, au sous-sol, notre salle de jeux. Au premier étage de longs couloirs sombres desservaient nos chambres. Au deuxième étage, à l’extrémité du palier, un escalier menait aux appartements du maître. L’accès en était interdit, mais j’y suis tout de même entré et c’est là, après une courte cérémonie, qu’il m’a sacré nouveau maître.
Une courette pavée (qu’on appelait notre « terrasse ») bordait l’arrière du chalet, et une grille en fer forgé rouillé donnait sur un splendide verger : des troncs d’arbres fruitiers se disputaient l’espace sous un feuillage ombreux. Au milieu de ces arbres se dressait un chêne majestueux.
Non, je n’ai pas tué le maître. Et je suis bel et bien le nouveau maître. (Je tiens à le souligner.)
Et à qui voudrait m’accuser de duplicité, je répondrai ceci : je me dédouble comme bon me semble. Je me multiplie à longueur de journée, j’incarne une suite de personnages. Est-ce ma faute si j’aime tout ce qui reflète mon image ?
Et voilà qui suffit pour l’instant.
2
Le premier jour, le maître fit son apparition en véritable gourou : il fit fermer les rideaux de la salle de conférence et s’avança jusqu’à l’estrade comme une vedette, éclairé par la lumière d’un seul projecteur.
Là, sur l’estrade, il fit des prodiges impressionnants. Il massa le cou d’un homme obèse et celui-ci perdit dix kilos. En moins de deux heures, le maître délivra quantité de personnes de leurs boutons disgracieux, de leurs allergies et de leurs phobies.
Pourtant, les pouvoirs du maître étaient limités : il ne pouvait pas remplacer des organes, par exemple. Et donc, lorsqu’un patient en dialyse lui réclama de nouveaux reins, le maître répondit, en toute modestie : « Monsieur, cela relève de la compétence des médecins, non des maîtres. »
Et il ne put non plus guérir le cancer de plusieurs autres personnes.
« S’il s’agit vraiment d’un cancer », leur dit-il, « je ne puis rien pour vous. Mais une autre force, plus grande que moi, pourrait vous aider. »
Comme, pour ma part, je ne souffrais d’aucune maladie physique ni mentale, je profitai de l’occasion pour bien l’observer (je m’étais posté à la sortie de la salle de conférence). Et je remarquai que, durant la pause, le maître s’entretint avec tous ceux qu’il avait guéris avant de les congédier. Il comprenait leur gratitude, il ne les repoussait pas. Mais il leur faisait également comprendre qu’un miraculé n’est pas un spirituel.
La seule chose qu’il répétait à tout le monde (je l’ai entendue de mes propres oreilles), c’était : « Partez, aimez-vous les uns les autres, et faites ce que vous voudrez. »
En effet, ce n’est pas aux miraculés que s’adresse un maître spirituel, mais à ceux qui ne croient pas aux prodiges et qui, de surcroît, n’en ont nullement besoin. Des hommes comme moi, en somme.
À mes yeux, le plus grand miracle qui puisse advenir, c’est le pardon obtenu pour un méfait. Et c’est le seul miracle dont je fus gratifié : le maître m’a pardonné. Quant au péché qu’il est censé m’avoir pardonné, je ne puis vous le révéler pour l’instant, mais je le ferai en temps voulu ; et lorsque j’en parlerai, vous comprendrez. (Dernière précision à ce sujet : il s’agit d’un crime passionnel, et si un jour on devait le découvrir, je serais passible de la peine capitale.)
À la fin de cette première journée, le maître nota sur le tableau blanc avec un feutre rouge : « Absence de miracles : première règle de toute vie spirituelle. »
Et sans plus tarder, il entama son enseignement qui, comme je l’avais espéré, devint théorique et abstrait.
À la fin de cette première journée, nous n’étions plus que vingt.
3
Un jour, le maître nous pria de noter sur un bout de papier le but de notre vie.
D’aucuns écrivirent qu’ils voulaient « soigner leurs parents » ; d’autres voulaient « être de bons parents » ; d’autres encore : « subvenir aux besoins des malheureux ». Moi, j’avais noté : « dolce far niente ».
Le maître m’interrogea : qu’entendais-je par « dolce far niente » ?
« Une splendide plage, une piscine, une maison remplie d’amis et de jeunes filles. Des matinées langoureuses et des soirées lascives. »
Le maître esquissa cette image de vacances idéales sur le tableau. Il traça un cercle autour de son dessin et écrivit en grosses lettres : « mission ». Puis il demanda à son auditoire si celui-ci voyait des inconvénients à cette définition de la mission spirituelle.
On formula entre autres comme objections : « il faut souffrir pour être spirituel », « attention à la cigale et à la fourmi », « et qui va rembourser le prêt hypothécaire ? ».
À celui qui s’était inquiété du prêt hypothécaire, le maître demanda s’il possédait une maison.
« Évidemment ! » (C’était D., l’architecte.)
Le maître le pria de dessiner le plan de sa maison. Vu de profil, ce n’était qu’un banal chalet à deux étages. Mais au fur et à mesure que D. nous le décrivait, ce chalet devint immense, fabuleux, regorgeant d’œuvres d’art exquises. D. le surnommait fièrement : « mon manoir ».
D. fit circuler des photos : l’une des salles de bain était en marbre d’Italie ; le living était somptueusement aménagé en style Louis XVI ; l’escalier dans le hall d’entrée était en bois massif du XVIIe siècle et provenait d’une ancienne abbaye. Toute la maison pullulait d’objets d’art religieux de valeur.
Le maître interrogea D. plus avant. Et bientôt D. jeta ses photos par terre et avoua, d’un ton dépité, que sa femme l’avait obligé à revendre toutes les statues, à démanteler l’immense escalier et à raser les jardins.
« Depuis », poursuivit D., « mon manoir n’est plus qu’un vulgaire chalet bordé d’un jardinet insignifiant. Ma vie est un échec. Ma femme songe à divorcer, mes beaux-parents me méprisent. Ils ont même, un jour, tenté de me faire colloquer. »
« Et, toi et ta femme, vous faites chambre à part ? » (Le maître nous tutoyait, nous le vouvoyions.)
« Non, non. Nous dormons dans la mansarde... Enfin, plus ou moins. »
« C’est-à-dire ? »
« Qu’elle semble loger chez moi comme un visiteur. »
« Et les autres chambres du chalet ? »
« Je les ai transformées en chambres d’hôte. De temps en temps, j’y organise des séminaires. Il faut bien gagner sa vie... »
« Je vois », fit le maître, pensif. Puis il continua : « Y a-t-il une bonne entente entre vous ? »
« Entre qui ? »
« Entre toi et ta femme. »
« On se supporte. »
« Et vos relations sexuelles ? »
« Inexistantes. »
Mais le maître n’en démordit pas. Il continua son interrogatoire jusqu’à ce que D. lui avouât : « J’ai bâti ce splendide manoir suite à ma rupture avec une jeune fille dont je m’étais amouraché à l’âge de seize ans. Cette fille m’a quitté pour le curé du village… et je ne m’en suis jamais remis. »
« Qu’est-elle devenue ? »
« Elle s’est mariée avec cet homme. Et depuis, elle est parfaitement heureuse. »
« Cela suffit », dit le maître, « nous l’avons bien compris. Si ta maison se dresse comme une objection contre une mission spirituelle formulée en termes de « dolce far niente », c’est qu’elle est le presbytère que tu aurais voulu construire pour ta petite amie. »
Et le maître esquissa, au-dessus du toit du chalet, un clocher surmonté d’une croix et d’une girouette. Le chalet de D. se transforma aussitôt en un immense et gracieux presbytère des plus accueillants.
« Oui, c’est bien cela », répondit D, « c’est ce damné curé qui a gâché toute ma vie. »
« Ne désires-tu pas, inconsciemment, être ce curé que tu prétends haïr ? »
D. qui, durant l’interrogatoire, était resté debout sur l’estrade tout en fixant le dessin sur le tableau s’effondra bredouille sur sa chaise, puis prétexta un malaise et sortit. Il revint quelque temps après, balançant sa valise dans sa main gauche comme un écolier ; et hochant la tête, il quitta les lieux sans même prendre la peine de nous faire ses adieux.
Après cet événement, nous n’étions plus que dix-neuf.
4
Le lendemain, ceux qui s’étaient fixé pour mission de « soigner leurs parents » s’interrogèrent. Leur sollicitude pour leurs parents ne servait-elle pas à gagner leur sympathie ? Une sympathie et une estime qui leur faisaient défaut depuis leur jeunesse et qu’ils méritaient pourtant mais qu’ils ne gagneraient jamais. Dès que ces personnes eurent pris conscience de leur erreur, elles firent leurs valises et s’en allèrent.
D’autres encore remirent en question leur amour inconditionnel pour leurs enfants. Cet amour ne cachait-il pas une ambition personnelle, étrangère au bien-être de l’enfant ? Le maître, en les interrogeant avec délicatesse, les délivra de leurs doutes. Ainsi, la plupart des parents, soudain conscients de l’inanité de leurs désirs spirituels, basés sur des mobiles discutables, plièrent, eux aussi, bagage.
Au fur et à mesure que la salle se vidait, je craignais de plus en plus que le maître ne s’adressât à moi pour m’intimer de partir. Je n’avais par ailleurs rien à me reprocher. La seule chose qui m’intéressait, c’était le « dolce far niente » (je me démenais chaque jour : il était donc logique que j’aspirasse à quelques moments de répit). Je n’avais jamais éprouvé d’amour, de gratitude ni de ressentiment à l’égard de qui que ce soit. J’étais parfaitement insensible à ce qui préoccupait tant de gens — et j’avais donc toutes les raisons de rester.
Le soir du deuxième jour, lorsque, enfin, le tumulte s’apaisa, nous n’étions plus que dix.
5
Un des jours suivants, chers frères et sœurs, le maître nous raconta un conte qui n’en finissait plus, se perdant dans les méandres infinis de digressions assommantes. Alors qu’il en était à son énième anecdote insipide, R. se leva d’un bond et s’écria : « Le héros de votre conte, c’est moi, c’est moi ! »
Le maître lui demanda de s’expliquer.
R. était chef d’entreprise. Mais il était d’une modestie et d’une serviabilité exemplaires : chaque matin, il se levait avant tout le monde, trottait autour de la maison en poussant des cris terribles, mettait la table du petit-déjeuner, et pressait les oranges pour nos jus de fruits.
« Vous me considérez », dit R., « comme un homme gentil, courtois, que sais-je, mais souvent je sens monter en moi une agressivité effrayante. J’ai alors envie de donner un coup de poing en pleine figure aux directeurs financiers qui ruinent mon entreprise. »
R. se plaignit ensuite du monde des affaires, où il n’y a qu’embûches et lâches trahisons.
Le maître soutint alors que R. imputait à sa profession son sentiment d’aliénation personnelle.
« Excusez-moi de vous importuner, maître », dis-je, « mais que signifient ces mots : ‘imputer’ et ‘aliénation’ ? » (Pour me dégourdir les jambes, je m’étais levé et je faisais les cent pas devant la porte de la salle de conférence.)
Le maître s’expliqua. « En voulant tout faire pour gravir l’échelle sociale », nous dit-il, « il n’y a que le faux R. qui est monté. Tandis que le vrai R., lui, ne cesse de tirer le faux R. vers le bas. Ainsi, le pauvre R. a perdu la tête. »
Il regarda R. pendant quelques instants et le pointant du doigt, il reprit : « Qui est R. ? Est-ce le R. enragé au bas de l’échelle, ou est-ce le R. ambitieux qui a tout sacrifié pour assouvir son ambition, mais qui se sent dépourvu de toute personnalité, victime de la félonie de ses subalternes ? Qui est-il ? Où qu’il soit, quoi qu’il fasse, R. a perdu la moitié de son être. »
R. se releva, fit un geste véhément de la tête : « Oui, c’est ça, c’est tout à fait ça ! Je suis un aliéné, je ne suis plus moi-même ! »
À cet instant précis, le maître descendit de l’estrade, accourut auprès de R. qui était assis, épuisé par ses confidences, dans un abandon total à la volonté du maître. Ce dernier lui cracha alors au front. R. ne bougea pas tellement il fut saisi par l’acte insolite du maître.
À peine le maître s’apprêta-t-il à cracher une seconde fois que R., courroucé, se leva l’échine courbée, les pieds écartés. Le maître se racla la gorge, pinça les lèvres, puis, soudain, se figea : sur ses lèvres, qui d’abord paraissaient exprimer un profond mépris, se dessina un sourire attachant, d’une tendresse et d’un amour irrésistibles.
R. abandonna toute posture menaçante, sourit à son tour et embrassa le maître, en produisant un rire bruyant de soulagement. Puis, le maître et R. se mirent à danser, bras dessus bras dessous ! Ils chantaient et riaient aux éclats. Nous applaudîmes soulagés — nous avions évité le pire — et puis nous aussi, nous nous mîmes à danser. À présent, R. n’était plus affligé, accablé, mais nageait dans un océan de joie.
(Chers frères et sœurs, écoutez-moi bien : c’est avec les lèvres que l’on dirige son crachat dans la direction voulue. Mais c’est avec ces mêmes lèvres que l’on donne aussi un baiser, symbole de l’union spirituelle. Et c’est avec de l’eau, dont on vous asperge le front et qui symbolise votre adhésion à l’enseignement du maître, que l’on vous baptise. Cette eau est comme un ruisseau qui se déverse dans un océan de bonheur.)
6
L. était un personnage véreux des plus exécrables. Il s’était fait un nom comme écrivain. Nous le connaissions tous sous son nom de plume, et nous avions été bien étonnés de le retrouver parmi nous.
Mais voilà ce qui importe : L., qui était fils d’un capitaine de dragueur de mines, avait toujours rêvé d’une carrière dans la police fluviale. Or, un jour, L. s’était retrouvé sur un bateau. On y fêtait l’anniversaire d’un de ses amis.
« Au cours de cette sortie en bateau », dit-il, « alors qu’une pluie torrentielle s’abattait sur le fleuve et que le navire tanguait, j’enviai le capitaine. Il domptait avec calme les vagues qui auraient pu faire chavirer le bateau. Il tenait bon, sûr de son emprise magique sur l’eau. J’entrai dans la coursive qui menait au poste de commande. En face de moi se trouvait l’homme que j’avais toujours voulu devenir : un capitaine, un homme luttant contre les forces de la nature, un homme costaud et responsable, qui sacrifiait sa vie et son temps libre pour les autres. Je m’avançai vers lui dans l’intention de l’embrasser en remerciement de son amour désintéressé pour nous — mais une voix de femme m’incita à revenir en arrière, vers le pont du navire.
Là, sur le pont, j’étais l’écrivain renommé et envié. Mais je m’y sentais rongé par l’amertume. Je me reprochais d’avoir échoué sous tous les rapports : comme capitaine (je ne l’étais jamais devenu) et comme écrivain (je n’étais pas un écrivain, mais un brillant et habile imposteur). Toute ma vie me paraissait fausse et ratée. »
« Tu parlais d’amertume », dit le maître.
« Oui et non. Car ce fut en même temps un moment de grâce. Alors que je restais là, tout près du capitaine, je vis à travers moi. »
« Et que vis-tu ? »
« Je vis mes deux moi en même temps : le moi que j’étais et le moi que j’avais voulu être. »
« Et comment vis-tu ces deux moi ? »
« Depuis mon troisième moi. »
« Et où se trouvait-il, ce troisième moi ? »
« D’abord, il était accoudé à la cloison de la coursive entre le poste de commande et le pont et il se confondait avec mon corps. Mais bientôt il prit son envol et s’éleva au-dessus de moi. Il semblait accroché à un nuage. »
« Et que faisait-il, ce moi ? »
« Il se reposait allègrement sur ce beau nuage. Il n’enviait ni le capitaine ni l’écrivain. Il les considérait d’un œil empreint d’indifférence. »
« Et ensuite ? »
« Lorsque je retournai sur le pont, je sentis comme un froid m’envahir. À présent, j’étais au centre de la discussion, babillant et faisant le polichinelle comme à mon habitude, mais je me sentais perdu. Je voulais rattraper mon deuxième moi, enfermé dans le corps du capitaine, naviguant silencieusement, sans faux orgueil, en toute modestie — mais il était déjà trop tard : le capitaine s’était retourné, et son dos massif trahissait un mépris total à mon égard.
Je voulus rattraper mon troisième moi, celui qui, là-haut dans le ciel, regardait mes deux autres moi d’un œil distant mais serein, mais déjà la tempête avait emporté le nuage auquel il était accroché. Il en était dégringolé et se noyait à présent dans les vagues, pataugeant frénétiquement avec ses bras et hurlant comme un enfant.
Ce soir-là, en rentrant à la maison, j’écrivis la seule phrase sincère de toute ma vie : « Ma vie est un échec : je mène une vie d’homme triste et une vie d’artiste factice. »
Lorsque L. se tut, le maître hocha la tête, puis lui dit : « L’échec artistique est impardonnable, tu le sais, cher L. Cependant, ton sentiment amer d’avoir raté ta vie provient de ton intuition qui t’indique clairement à quel point tu es malheureux et peu satisfait de ta vie. »
Le maître s’adressa ensuite à nous tous : « Chers enfants, vous êtes tous, d’une façon ou d’une autre, victimes de votre refus de suivre votre voix intérieure. Vous faites la sourde oreille à votre intuition. Vous êtes vos propres bourreaux. Las, que c’est triste ! Ecoutez ! Après avoir mené pendant des années une vie de couple heureuse, un chef d’entreprise se demanda un jour à quoi avaient servi ses ambitions, si ce n’est à la ruine de sa vie familiale, à la perte de son amour et de ses rêves. Il s’en voulait, mais il rejeta la faute sur sa femme, sur ses enfants, sur ses parents, sur le stress, sur ses chefs directs. S’il menait une vie ratée, faussée, c’était leur faute à eux, pas la sienne ! Or, il se peut qu’un jour, cet homme, voulant redresser la situation, concentre toute son énergie vers l’extérieur. Il se cherchera une autre femme, plus jeune et innocente à ses yeux, pour qui il éprouvera une passion dévorante, il la séduira et l’épousera croyant qu’elle le rajeunira et qu’elle le sauvera. »
Le maître s’arrêta quelques instants et me fixa attentivement.
« Quelle bourde ! », s’exclama-t-il ensuite, « Cet homme incrimine les autres, les estimant responsables de son échec ; et l’instant d’après, il recherche à nouveau leur présence, dans l’espoir qu’ils l’aideront à surmonter ce même échec. Voilà une tactique, pardonnez-moi l’expression, vouée à l’échec. Or, c’est exactement ce que fait un chef d’entreprise, un homme d’affaires comme R., un cadre, un conférencier... »
« Un artiste en revanche » — maintenant le maître fixait L. — « est doté d’une voix intérieure puissante. Comme L. est écrivain et plus sensible que les autres, il a tendance à voir dans son manque de discipline et de talent la cause de son échec. Ainsi, il court le risque de ne voir que ses propres fautes, et de saper sa propre créativité en la critiquant de l’intérieur. Mais il faut bien distinguer les deux voix intérieures : l’une apporte l’illusion et la déception, l’autre le bonheur réel. L’une s’appelle le diable, l’autre l’intuition divine... »
« Une image ! Une image ! », supplia L., qui avait écouté le maître d’un œil hagard, « Expliquez-nous cela d’une façon littéraire ! Tout me déprime. Il n’y a que les métaphores qui m’amusent... »
Le maître pointa la bouteille d’eau plate sur son pupitre.
« Ecoute, mon cher L., si je te dis : « mets cette bouteille dans ma main droite, car j’ai soif «, je dis en même temps : « ne me la mets pas dans ma main gauche.» »
« Évidemment. »
« Mais quoi que je dise, j’ai soif, et je demande à boire. »
« Cela va de soi... Et cela signifie en termes clairs ? »
« Tu as tendance à n’entendre que la deuxième partie du message : « Ne me la mets pas dans la main gauche ». Tu comprends : « Ne t’y prends pas comme ça, laisse tomber cette ambition, cesse de te perfectionner jusqu’à la fin de tes jours, de t’essayer à mille et un styles pour plaire à tous. » Cette deuxième partie du message semble t’incriminer, te décourage. Mais derrière ces mots se cache un besoin : « j’ai soif », et, une demande : « donne-moi ton talent, rafraîchis-moi avec ta veine créatrice ». Pourtant, cette demande est exprimée plus clairement encore par la voix intérieure salutaire, celle, disons, de la main droite : « Si tu me suis, tu t’épanouiras sur le plan artistique, et tu recevras le don de ta propre créativité. »
« Quelle belle métaphore ! Vivace, profonde... Et donc, Maître, cela signifie ? »
« Si je te dis : « J’ai soif », c’est que je désire que tu t’offres à moi tel que tu es, comme un don. Alors, pourquoi refuser ce don ? Pourquoi te morfondre en te fixant sur ta main gauche, alors que ta main droite ne cesse de t’inciter à te donner tel que tu es, comme un don magnifique, avec tous tes talents et tes qualités, à la vie magnifique ? La vie n’est-elle pas un don ? »
« Assurément ! », s’exclama L.
« À condition », reprit le maître, « que tu prennes à cœur tant le message de la main gauche que celui de la main droite, les deux en même temps, et surtout : dans un juste équilibre. »
Et comme L. ne comprenait toujours pas, le maître empoigna la bouteille d’eau plate des deux mains, la secoua énergiquement et dit solennellement : « Toi, L., tu deviendras les deux mains, celle de gauche et celle de droite. Tu deviendras la bouteille, les deux mains et ta soif de bonheur insatiable et pourtant toujours abreuvée. »
Et le maître mit la bouche au goulot de la bouteille et la vida d’un trait.
« La bouteille est la bouteille », reprit L., pensif, « et les deux mains se joignent pour l’empoigner. Je vois, je vois...et moi, je deviens moi ? »
« Oui, c’est exactement cela. Tu deviens qui tu es, tu retrouves ton essence. »
« Oh, cela change tout ! »
« Tu deviens liquide, flexible, comme un cours d’eau qui épouse chaque obstacle qu’il heurte. »
« Oh, quelle image limpide... ! »
« Mais dans les limites de ce que tu es, dans les limites de ta condition humaine. Ton corps n’est pas un tombeau, mais le réceptacle transparent dans lequel cette eau coule... elle se déverse et te désaltère, toi, et tous ceux qui t’aiment et t’adorent... »
Ce soir-là, alors que nous étions réunis dans notre salle de jeux, L. nous confia qu’il avait renoncé à toute ambition. Il n’y avait qu’une façon de mener sa vie : se laisser guider par les circonstances, par les personnes qu’il rencontrerait, en les observant et en leur empruntant leurs songes, leurs qualités, leur vie s’il le fallait.
Mais lorsqu’il répéta ces mots le lendemain, en pleine conférence, le maître le corrigea sur un ton irrité : « Rien n’est mauvais en soi. Et il ne faut pas devenir un autre pour devenir soi ! Quelle bêtise, mon cher L. ! N’as-tu toujours pas compris ? Disons — provisoirement — que tout ce qui est insufflé par l’intuition est bon. Tu es bien un homme, L. ? »
« Evidemment ! »
« Tant que tu seras un homme, tu connaîtras toutes les émotions humaines, et il serait inhumain d’essayer de t’en débarrasser. Seras-tu jamais parfait ? Que non ! Et voilà qui est parfait. »
« Mais elle est si triste et vide, cette vie humaine. »
« Si vraiment tu veux te dépouiller de tout, t’élever au-dessus de ta condition humaine et parvenir au bonheur parfait, la vie religieuse s’impose. Mais c’est un choix beaucoup plus radical que celui d’artiste ou de capitaine de navire. Il s’agit d’une vraie vocation, réservée à quelques élus seulement. »
« Ah, bon », fit L.
La semaine suivante, L. passa des journées entières allongé sur son lit, sans suivre les cours. Il se disait déçu des propos du maître. Il souffrait et chaque fois que nous lui demandions ce qui le rongeait, il nous répondait inlassablement : « Je me cherche. Et je ne trouve rien. »
Un soir, m’ayant convoqué dans sa chambre, il me regarda l’air triste et me dit : « Suis-je la bouteille ou suis-je l’eau ? »
Il ne se levait plus que pour s’installer devant le lavabo et contempler l’eau du robinet qu’il laissait couler pendant des heures.
Enfin, un jour, prétextant que le maître l’avait diminué aux yeux de nous tous et qu’il méprisait les artistes, les capitaines et les marins, il nous quitta. (« Je me barre », avait-il dit, en biffant son nom de la liste des participants au séminaire.)
Après son départ, nous n’étions plus que neuf à suivre l’enseignement du maître.
7
Ce soir-là, au réfectoire, le maître vint présider la table. Il nous dévisagea l’un après l’autre, scruta nos assiettes vides, puis fixa avec un dégoût parfait la théière, le thermos de café, les tartines, le fromage et la charcuterie. Il repartit enfin, non sans nous avoir au préalable rappelé que dans les grands monastères du moyen âge, il était d’usage de ne prendre qu’un seul repas par jour.
Ses mots firent grande impression : ce soir-là, personne ne toucha à la nourriture.
Lorsque nous descendîmes dans notre salle de jeux au sous-sol (le maître était déjà monté dans sa chambre), nous trouvâmes la porte fermée à clef. À la poignée pendait un ruban blanc plastifié sur lequel était inscrit, au feutre rouge : « SILENCE.d.PARLE ».
Le lendemain matin, nous trouvâmes toutes les armoires de la cuisine vides. Le frigo aussi. F., un policier pensionné, s’indigna de ce qu’il qualifiait ouvertement de « vol de nourriture » et de « manipulation ». Il se précipita chez le boulanger du coin et commanda des croissants. Mais le boulanger s’y opposa : il avait reçu l’ordre formel de nous refuser toute nourriture. F. sauta avec agilité derrière le comptoir et s’empara de deux pains, mais le boulanger lui lança tranquillement : « Si vous faites cela, cher monsieur, vous commettez un vol. N’est-ce pas vous qui aspirez à la vie spirituelle ? »
Et F. dut battre retraite, sans pain ni croissants.
En rentrant, F. trouva une banderole accrochée à la poignée de la porte d’entrée, avec la même inscription : « SILENCE.d.PARLE ».
Il nous la montra et nous comprîmes que le maître nous faisait ainsi savoir que désormais toute la maison tombait sous la loi du silence.
À midi, le frigo était toujours vide. Dans les armoires : ni pâtes, ni pommes de terre, ni riz, ni boîtes de conserves.
F., exaspéré, téléphona au traiteur du village, et le supplia de nous apporter nos repas. Au moyen de signes (nous n’osions enfreindre le silence imposé par le maître), nous lui communiquâmes ce qu’il nous fallait.
Mais lorsque F. épela l’adresse du chalet, le traiteur soudain se mit à hurler : « Silence ! Silence ! Fini les chimères ! » et il raccrocha.
Nous restâmes deux jours sans boire ni manger, sans nous parler. Le matin du troisième jour, nous trouvâmes sur la table à manger une dizaine de bouteilles d’eau vides, auxquelles étaient attachées ces mêmes banderoles, avec ce même message énigmatique.
Le maître semblait entre-temps avoir disparu. Cela faisait deux jours que nous ne l’avions plus vu.
F., hors de lui, monta au deuxième étage et alla frapper à la porte de la chambre du maître. Personne n’ouvrit. F. passa le reste de la journée devant cette porte. Il y passa même la nuit. Mais soit le maître s’était endormi, soit un miracle s’était effectivement produit. F. nous affirmerait plus tard qu’il n’entendit aucune rumeur dans la chambre, pas le moindre bruit de pas, ni le plus léger soupir. Apparemment, le maître nous avait quittés pour de bon.
Le quatrième jour, vers six heures du soir, alors que des rafales de vent s’abattaient sur le chalet et que quelques-uns d’entre nous, épuisés par le jeûne, étaient allongés par terre, le maître réapparut. Il entra dans le réfectoire, s’assit en bout de table, nous dévisagea l’un après l’autre, inspecta les bouteilles et les banderoles, hocha la tête et regarda fixement les doigts de ses mains, posées sur ses genoux.
« Qui a parlé ? », lança-t-il. « Qui a osé parler ? Qui a désobéi ? »
F. rougit, tout penaud.
« Voyons » — le maître regarda longuement le texte d’une banderole – « Il est écrit : SILENCE. Puis : d. Puis : PARLE. Ce d., qu’est-ce ? »
F. voulut lui répondre, mais le maître l’interrompit aussitôt et dit en levant la main gauche : « D. Il est dit : d. Point, d, point. C’est tout. »
Et il leva la main droite, l’amena à hauteur de sa main gauche, puis applaudit bruyamment. Le maître répéta trois fois son geste, prit des verres dans l’armoire, nous servit de l’eau et nous offrit de délicieux gâteaux (sortis de je ne sais où). Nous les dévorâmes, affamés comme des loups.
Il invita F. à parler. Or, si l’instant d’avant, celui-ci avait eu tant de choses à dire, à présent, il ne put de rage et d’indignation pour ainsi dire pas parler.
« C’est difficile, c’est difficile », balbutia-t-il — et il se tut.
Le maître s’adressa à moi sur un ton aimable : « D., qu’est-ce que cela signifie, mon cher ? Toi au moins tu le sais, n’est-ce pas ? »
Je souris, flatté de sa confiance en moi.
« N’est-ce pas Dieu, maître ? »
« Oh, non, mon cher enfant, d. n’est pas Dieu. »
« Qu’est-ce donc ? »
« D. comme dés, comme don. D. comme détritus ou décapuchonner. Bref, d. » « Je croyais pourtant... D. est une consonne... »
« Comme L. ou R., comme F. ou M. Mais d, c’est d. Cela suffira comme ça. »
« Et les voyelles ? », essayai-je.
« A, e, i, o, u, voilà tout », dit le maître. Et il se dirigea vers les autres élèves : « Non, d., ce n’est pas ce que vous croyez » (chacun avait évidemment sa petite idée en tête).
Entre-temps, comme pour se distraire, le maître avait rassemblé toutes les banderoles. Il en effaçait les messages avec sa manche avant de les jeter à la poubelle.
« Oh, que c’est clair, que c’est difficile », reprit F., « c’est simple comme bonjour ! » Il commença à rire, la bouche grande ouverte. « Oh, suis-je bête ! » Il se leva de table, s’approcha du maître en titubant et l’embrassa longuement. Il voulut ensuite sortir, riant toujours, mais heurta une chaise, trébucha et s’étala sur le ventre, riant de plus belle encore, comme un ivrogne qui rirait de sa propre maladresse. Il se releva, et après nous avoir regardés une dernière fois, il sortit. Mais au bout d’une minute il revint en trombe, plus hilare que jamais et s’écria : « Et puis oui, mangez donc. Il y a assez. Il y aura toujours assez ! Il n’y aura jamais assez ! Tout est là ! Rien n’est là ! Ah, ce qu’on peut être bête. D, d, d, d, d... f, f, f, f, f... m, m, m, m, m, m... Ah ah ! Ah ah ! R ou l ou m, c’est du pareil au même. C’est drôle tout de même ! »
Nous entendîmes F. marcher dans le hall, ouvrir la porte d’entrée, courir sur le gravier de l’allée, riant et exultant : « Tout est là, tout est là ! Toutes les consonnes, toutes les voyelles, tous les silences !... Tous les hommes, toutes les terres, tous les univers... Tous ces petits points invisibles... Rien n’est là ! Rien n’est là ! »
Nous regardâmes le maître, curieux de voir sa réaction, mais pour toute réponse, il se leva, se dirigea vers la fenêtre et pointa F. du doigt : il était là, affalé sur une petite pierre de rocaille dans l’ancien potager ; une fine pluie l’arrosait.
F. avait terminé de rire ; sous nos regards, il redevint sérieux et commença à balancer la tête et à sangloter comme un bébé. Il se reprit avant de se remettre à rire, puis à pleurer, à redevenir sérieux, et ainsi de suite. Chaque rire, chaque sanglot, chaque cri d’allégresse semblait provenir du fond de ses entrailles.
Durant une demi-heure entière, nous restâmes là, attroupés autour du maître devant la petite fenêtre qui donnait sur le potager, à scruter F. en proie à son humeur tantôt hilare tantôt triste et qui de temps en temps seulement semblait retrouver une attitude lucide et sereine. Mais dans ces moments-là, il avait l’air tellement étonné de se trouver là (il étudiait le toit de la maison, la verdure à ses pieds, les bottes qu’il avait enfilées comme s’il les découvrait pour la première fois de sa vie) qu’il avait tout l’air d’un amnésique.
Après cette demi-heure, le maître nous somma de faire des achats pour la cuisine ; il fixa l’agenda pour les prochaines séances, et l’un après l’autre, nous quittâmes la fenêtre. À dix heures du soir F. rentra, trempé jusqu’aux os, prit congé de nous et s’en alla dormir.
Quelques jours plus tard, le maître termina une de ses séances par une petite phrase qui nous frappa : « Il n’y a qu’un seul homme parmi vous qu’on est en droit d’appeler religieux... Nous l’avons tous vu. »
Nous suivîmes son regard qui se posa sur F.
« Voilà, chers disciples, celui que j’appellerais volontiers mon fils. »
Et F. hocha modestement la tête sans rien dire.
8
Lorsqu’un soir le maître invita F. dans sa chambre, nous étions persuadés qu’il l’avait élu nouveau maître. F. passa toute la nuit dans les appartements du maître (je peux vous l’assurer : j’ai fait le guet devant la porte). J’entendis des cris et des gémissements ; et le lendemain matin, F. s’engouffra dans l’escalier comme un fauve. Il alla tout droit dans sa chambre, se coucha et resta au lit toute la journée la tête entre les mains, refusant toute nourriture.
(Etait-ce un jeûne purificateur ?)
Un autre jour, alors que nous faisions une randonnée, F. s’éclipsa soudainement. Affolés, nous le cherchâmes partout. Finalement, nous le retrouvâmes dans un pré, allongé dans l’abreuvoir des vaches. Cherchant à se désaltérer, ces dernières s’en approchèrent ; soudain, F. bondit comme un démon hors de l’abreuvoir, attrapa les vaches par le museau et les embrassa une à une.
(Incarnait-il l’homme amoureux fou de Dieu et de toutes ses créatures ? L’anecdote suivante tend à le prouver :)
Depuis ce jour-là, F. suivait les cours de l’extérieur, assis sur le rebord de la fenêtre. Et lorsque nous lui demandions de rentrer, il s’y refusait, invoquant la tristesse des oiseaux qui cesseraient de gazouiller s’il les abandonnait.
(Ou était-ce de la folie ? :)
Ainsi, F. passa toute une nuit dans l’ancien poulailler, et les jours suivants, en guise de nourriture, il se contenta de picorer quelques grains de blé. Parfois, il se tapissait sous les buissons, ou s’installait dans la haie et nous scrutait attentivement ; il se promenait également du matin au soir avec des cadavres de petits rongeurs entre les dents.
(Folie que le maître désapprouvait :)
Toutes ces farces exaspéraient le maître, qui appréciait certes les gestes et les paroles incongrus, mais uniquement s’ils avaient un sens profond, sérieux, spirituel. Agacé par le comportement bizarre de F., le maître évita peu à peu de lui adresser la parole.
(Folie fatale :)
Un jour, F. ne se montra plus. Les jours précédents, il s’était niché dans la cheminée et s’était employé à nettoyer la corniche, projetant joyeusement des feuilles et de la boue sur nos têtes.
(F. avait disparu :)
Où se trouvait-il ? Avait-il basculé, avait-il manqué de courage en s’essayant à voler, et était-il tombé sur la terrasse qui donnait sur le verger, comme un pauvre oisillon ? Etait-il encore coincé dans la cheminée ? Nous inspectâmes la cheminée — je me mis à quatre pattes pour bien regarder ; je tâtai les parois : elle était parfaitement vide. Nous fîmes des recherches dans les alentours, et je fis moi-même appel à la police, qui inspecta les lieux. Mais F. s’était bel et bien volatilisé sans laisser la moindre trace.
(Nous en étions tout attristés.)
Sa femme me téléphona. Elle m’interrogea longuement ; je lui répondis que F. était peut-être rentré dans les ordres à Chènevotte. Je lui expliquai que sa voiture se trouvait encore sur le parking : il y était donc allé à pied, en pèlerinage. Elle me demanda alors d’aller jeter un coup d’œil dans sa chambre. Et là, je découvris qu’il n’avait même pas emporté ses bagages : preuve éclatante de son renoncement aux biens matériels de ce monde. Je les fis donc envoyer chez lui, avec mes condoléances pour sa femme.
(Pauvre F. :d’élu du maître, il est devenu ange déchu.)
9
F. disparut le 20 juillet. Beaucoup d’élèves tentèrent à présent leur chance auprès du maître.
Ils accomplirent les choses les plus bizarres : l’aduler, approuver chacune de ses paroles, avouer leurs péchés en plein cours, bondir sur la table pendant le dîner et chanter la louange de Dieu, demander qu’on les flagelle, qu’on les conspue. Vers cette même époque, beaucoup d’élèves déchirèrent leurs draps de lit pour en faire des chasubles et des coules ; ils faisaient également pénitence en jeûnant et arboraient à longueur de journée un sourire béat.
Je ne trouvai, parmi les élèves, qu’une seule personne qui, comme moi, paraissait immunisée contre cette fièvre malsaine qui s’était emparée du groupe : M. Je me mis à l’observer attentivement en guise de distraction.
M. était une femme mariée de quarante ans, sans attrait particulier. Elle était la seule femme à suivre le séminaire (nous étions sept hommes et une femme, sans compter le maître).
Tout mot qui pouvait être interprété à double sens, même utilisé dans un contexte dénué de toute connotation sexuelle, la perturbait. Rien que le mot « corps » la mettait déjà mal à l’aise, comme par exemple dans l’expression : « corps et âme » — une expression que le maître, sans la moindre arrière-pensée, prononçait régulièrement.
Au cours des exercices — où il fallait nous toucher, en posant la main sur la main ou sur l’épaule de l’autre, — j’avais senti chez elle une certaine crispation. Si dans un premier temps, elle réagissait avec une froideur glaciale, une fois qu’elle se sentait à l’aise, par contre, M. s’échauffait et ses mains, si froides au début, devenaient carrément moites : elle semblait soudain sous l’emprise d’une ardeur intérieure dévorante.
Durant la période troublée qui suivit la disparition de F., l’intérêt du maître se porta sur elle. Lorsqu’il nous dispensait son enseignement du haut de son estrade, il ne cessait de la chercher du regard, comme s’il espérait qu’elle approuverait ses dires. Cela ne durait qu’une fraction de seconde, un infime laps de temps — mais je l’avais remarqué.
10
Un jour, je vis se refléter dans l’œil gauche de M. (je m’étais assis à sa gauche pour mieux l’observer) une scène surprenante : le maître trempait les doigts dans un évier ; et lorsqu’il les en ressortit, il tenait dans sa paume ouverte, sur un lit d’écume, de petites billes en or. Il était coiffé d’une couronne en papier mâché, sur laquelle était dessiné un croissant de lune. Mais en vérité — et je le vis devant moi, de mes propres yeux — il se tenait debout sur l’estrade ; la main droite posée sur le pupitre, il feuilletait ses notes. Tenant son micro dans la main gauche, il nous parlait comme d’habitude.
Alors que je restai interdit devant cette étrange image du maître, j’eus la sensation qu’il se dégageait de M. une puissante énergie qui semblait vouloir me repousser. Cette énergie devint si forte que je dus quitter ma place : je me hâtai aux toilettes et revins m’asseoir au fond de la salle.
Ce que je vis alors me laissa perplexe : autour de M. se formait un cercle pourpre, entremêlé de vert et de rouge, qui s’étendait lentement au-dessus des têtes des auditeurs, jusqu’à atteindre l’estrade où se trouvait le maître. Avant même que ce cercle n’atteignît le maître, il toucha un autre cercle orange, émanant de ce dernier. Les deux cercles se touchèrent délicatement, puis, unis l’un à l’autre et mêlant leurs couleurs, ils se mirent à tournoyer. Cela dura près de cinq minutes ; ensuite, le cercle de M. disparut et celui du maître tournoya encore plusieurs fois, se rétrécit avant de disparaître lui aussi à hauteur de sa poitrine.
Dans l’entourage de M., personne n’avait vu la scène. Même M. — que j’interrogeai le soir même — semblait ne pas être consciente de ce qui s’était passé. Quant au maître, je n’osai pas le lui demander, de peur qu’il me renvoie à l’enseignement qu’il nous avait donné le premier jour : il ne faut jamais se fier à ce qui nous paraît miraculeux ou surnaturel.
Mais j’avais bien vu ces cercles colorés émaner de M. et du maître, se caresser et s’enlacer avec sensualité !
11
Les jours suivants, je restai assis au fond de l’auditoire. Et le même phénomène étrange se reproduisit à intervalles réguliers : à chaque fois des cercles colorés, émanant de M. et du maître, s’entremêlaient. J’y pris goût, sans me poser de questions. Ce spectacle était-il le fruit de mon imagination ? Peut-être. Ou est-ce que je le percevais avec mon œil intérieur qui se moque des réalités de ce monde ?
Bientôt, j’observai un changement surprenant dans le comportement de M. Quand je l’interrogeais sur le contenu de la leçon ou à propos du maître, au début, elle rougissait légèrement. Ensuite, à chaque pause, elle se mit à répéter tout haut les paroles du maître et à les commenter avec enjouement. À la longue, il ne se passa plus une séance sans que M. ne se mît à ricaner de ses remarques.
Au début, lorsqu’on s’approchait de M., elle s’éloignait à petits pas gracieux et souvent même, elle allait s’asseoir dans un canapé dans un coin perdu de la salle. Elle paraissait timide, inhibée. À présent, elle ne s’éloignait plus des gens. Si auparavant elle se contentait de fixer le sol et d’écouter la conversation les yeux mi-clos, désormais elle relevait la tête d’une façon très coquette, regardait ses interlocuteurs avec franchise et claquait de temps en temps sa lèvre contre ses dents en soupirant avec dépit.
Peu à peu, le nombre de ses interlocuteurs diminua. Ils s’éclipsaient après quelques minutes, fatigués d’entendre son claquement de langue, agacés par ses manifestations de dépit. « Je vais me chercher un café », disaient-ils — et ils ne revenaient plus. Et bientôt, comme si, enfin, eux aussi, ils sentaient que M. dégageait une énergie bizarre, un cercle de vide absolu se forma autour d’elle. Et c’est à l’intérieur de ce cercle invisible tracé par terre (d’un diamètre de deux mètres) que désormais je ne vis plus que M. et le maître.
Ils étaient là, tous deux debout, chacun regardant dans une autre direction. Le maître, muet, fixait un objet quelconque, tout absorbé dans ses réflexions abstraites et résidant dans le monde des idées pures, tandis qu’il buvait à petites gorgées son gobelet d’eau fraîche. Elle, grave, fixait le sol et relevait de temps en temps la tête pour toiser avec dédain les autres élèves.
Elle avait changé de place. À présent, elle s’asseyait tout près de l’estrade, pour ainsi dire aux pieds du maître. Et lorsqu’un jour la personne chargée de l’enregistrement des conférences du maître s’absenta, M. se précipita sur l’enregistreur et se chargea de la besogne comme si sa vie en dépendait.
12
Un jour, le maître nous montra une série d’images troublantes : nous vîmes un homme couronné copuler avec une femme coiffée d’un croissant de lune. Il nous montra ensuite un jeune homme agenouillé devant un roi siégeant sur un trône ; celui-ci s’élançait vers le roi, l’égorgeait et buvait son sang. Il jetait ensuite son cadavre dans un cercueil, rajoutait du sel, du poivre et d’autres condiments, faisait bouillir le tout et laissait ensuite le cadavre sécher au soleil. Puis, il se glissait dans le cercueil et s’allongeait à côté du roi exsangue. Tous deux restaient enfermés dans le cercueil pendant trois jours, avant d’en ressortir sous la forme d’un seul corps ailé bicéphale.
D’autres images suivirent encore, montrant des rois et des reines, des hommes et des femmes s’accouplant, s’entretuant, se dévorant.
Puis le maître nous expliqua que, dans la mythologie hindoue, Krishna est adulé par Radha, sa groupie préférée. On les surprend tous deux, près d’un lac ou d’une rivière, à l’ombre d’un arbre, en train de s’embrasser. Souvent même, les écrivains hindous décrivent avec une minutie qui nous choque leurs étreintes et leurs caresses.
Enfin, il nous montra l’image de Jésus-Christ, assis sur la pierre angulaire d’un édifice doré et d’où s’avançait une femme couronnée. Cette femme, c’était l’Église catholique, considérée comme l’Épouse du Christ. D’autres images suivirent encore, représentant la fécondation de l’Église par le Saint-Esprit (la femme était couchée et l’Esprit s’approchait d’elle sous la forme d’un carré doré d’où sortait une fine pluie qui arrosait son nombril), suivie de la genèse des âmes dans son corps (le ventre criblé de la femme contenait des milliers de silhouettes humaines, comme des embryons nageant dans le placenta maternel), et de la naissance de ces mêmes âmes (la femme les vomissait), ainsi que de leur allaitement (ses deux énormes seins aspergeaient les enfants de lait).
Je regardai ces images avec répulsion. Je n’y vis que de la sueur, du sang, des sécrétions corporelles en tous genres.
Mais le maître, voyant notre embarras et notre révolte (je n’étais pas le seul à me sentir perturbé), nous fit comprendre que ces images illustraient à merveille la lutte acharnée qui opposent en nous le corps et l’esprit, la concupiscence et le désir céleste, le désir du moi limité, égoïste, charnel et la quête du Moi unique, éternel et spirituel.
« Tout se joue dans la complémentarité », dit le maître, « En partie du moins. Car la complémentarité ne suffit pas : il faut aller au-delà et trouver un niveau particulier où les contraires se rejoignent et s’unissent jusqu’à former une nouvelle entité. »
Cette forme mixte et nouvelle, le maître la nomma : « androgyne ». Elle est en même temps homme-femme, clair-obscur, bien-mal, réalité-rêve. Elle englobe toutes les contradictions de ce monde, les neutralise et les élève à un degré supérieur.
Je prenais note sans m’interrompre, recopiant littéralement les paroles du maître. Lorsque, de temps en temps, je relevais la tête pour regarder le maître, l’attitude de M. me frappait à chaque fois : les bras croisés sur sa poitrine, elle fixait le maître avec admiration, comme s’il était l’homme le plus doué et le plus éloquent du monde.
Après la pause, le maître nous donna un récapitulatif de l’enseignement qu’il nous avait déjà dispensé, en écrivant les mots-clés au tableau. Une fois son récapitulatif terminé, il reprit chaque point et donna à chaque mot-clé un sens différent de celui qu’il venait de lui donner. Mais il le fit avec la même intonation, les mêmes procédés didactiques, les mêmes gestes dont il s’était servi pour donner son interprétation antérieure.
Dès qu’il eut terminé son exposé, il effaça les mots inscrits au tableau, nous pria de déposer nos cahiers et nos stylos, et nous dit : « Veuillez contempler pendant quelques instants le tableau vide. »
Ce que nous fîmes. Puis il nous pria de reprendre nos cahiers et il nous conseilla de bien suivre son exposé, car il allait enfin aborder la réalité suprême qui était le fondement de toute chose. Il inscrivit quelques mots sur le tableau et nous tint un exposé qui reprenait les mêmes propos et les mêmes mots-clés que ceux des deux exposés antérieurs — mais il les expliqua d’une façon à nouveau complètement différente.
Il répétait les mêmes mots, tout en disant chaque fois autre chose ! Nous étions fortement émus par ce que nous entendions ; et cette émotion s’intensifia encore lorsque le maître, tout en continuant son exposé, reprit ce qu’il venait d’expliquer en lui donnant à nouveau un tout autre sens.
C’était déroutant ! À chaque fois, le maître semblait à première vue se contredire, mais il intégrait et neutralisait cette contradiction dans son exposé suivant. Ainsi, s’élevant à un niveau toujours plus élevé, et passant d’un exposé à l’autre sans qu’il y ait rupture entre ses dires (bien qu’il ne cessât de se contredire), interrompant régulièrement son discours pour effacer le tableau, et nous priant ensuite de contempler le tableau vide, il nous introduisit dans le monde fabuleux des réalités suprêmes.
13
Cela m’ennuie de ne pas pouvoir vous décrire l’enseignement du maître sur ces réalités sous forme de dialogues et d’anecdotes amusantes (comme je l’ai fait jusqu’à présent).
Chers frères et sœurs, comprenez donc : lorsque je compulse mes notes de cet après-midi-là, je ne vois que quelques phrases inintelligibles éparpillées sur le papier, précédées ou suivies de grands points d’exclamation ; d’étranges dessins géométriques, dénués de tout sens (on dirait les dessins d’un demeuré). Et des mots, mais auxquels il manque des syllabes, ce qui les rend incompréhensibles.
S’il y a une chose absolument sûre et certaine, c’est que nous avons régulièrement contemplé le tableau vide avec une grande attention, et que, plus nous le regardions, plus cet espace vide semblait se gonfler, comme si chaque corps qui se trouvait dans la salle — les chaises, la porte, nos cahiers, nos propres corps — perdait tout relief, toute profondeur et s’engouffrait dans ce tableau.
Peu après, le tableau lui-même perdit sa matérialité : tout en restant ce tableau bien réel, il devint comme une vitre au travers de laquelle nous observions les réalités dont nous avait parlé le maître. D’abord, elles apparurent de manière isolée ; puis, elles disparurent et réapparurent deux par deux, mais enveloppées dans une réalité plus grande aux contours imprécis, qui se précisa, se dilua et se dédoubla avant de réapparaître au sein d’une nouvelle réalité encore plus grande.
Si je décris les choses ainsi, c’est pour expliquer les propos du maître. Mais en fait toutes ces images successives n’apparurent jamais sur le tableau. Elles semblaient s’y imprimer pendant quelques instants, comme conviées par le maître à se manifester à nos yeux. Mais dès leur apparition, elles cédaient humblement la place à d’autres réalités plus importantes qu’elles, jusqu’à ce que le tableau semblât à la fois recouvert de ces réalités multiples (elles avaient laissé leurs empreintes sur le support avant de se retirer, tout comme la craie, quand on l’efface, laisse malgré tout une fine trace poussiéreuse sur le tableau), être lui-même la réalité suprême (vu qu’aucune réalité ne pouvait excéder les limites du tableau) et parfaitement vide (le maître effaça le tableau avant de nous inviter à le contempler : le tableau était donc matériellement vide).
J’ignore quand j’accédai à la vision étonnante des réalités suprêmes. Je les vis longuement, comme un organisme mystérieux en pleine évolution, bouillonnant d’activité et pourtant immobile, reposant dans une quiétude parfaite. Comme un entrelacement chaotique de lignes et de sphères qui semblent néanmoins s’enchevêtrer d’une façon organisée et préméditée. Et d’autres virent la même chose que moi, bien que nous ne cessions de prendre note.
Quelques instants plus tard, nous remarquâmes que ces réalités sortaient du tableau et s’étendaient jusqu’à nous. À présent, elles nous touchaient, nous embrassaient. Oserai-je l’avouer ? À un moment donné, c’était plutôt le tableau qui nous regardait, et nous étions tous assis dans ce tableau, et nous nous regardions, assis dans la salle, depuis le tableau, en sachant pertinemment — et nous en réjouissant d’ailleurs — que nous nous regardions dans le tableau depuis la salle.
Si je dis « nous » au lieu de « je », c’est que je voyais et sentais exactement ce que voyaient et sentaient ceux qui se trouvaient dans la salle avec moi. Il n’y avait pas de différence entre les personnes assises devant et au-dedans du tableau ; et les personnes autour de moi m’étaient identiques : ils étaient moi, j’étais eux. Nous nous réfléchissions les uns dans les autres.
Ces visions nous étonnèrent certes, mais ne nous décontenancèrent pas pour autant. Bien au contraire, avec un étonnement serein, comme lorsqu’on découvre avec émerveillement l’existence d’un objet dont on a depuis toujours secrètement soupçonné l’existence, nous contemplions dans le calme le plus parfait la réalité suprême qui s’avérait être la nôtre.
Nous sortîmes de notre torpeur au crépuscule. Quelques élèves quittèrent la salle et commencèrent à chuchoter. À peine sorti de la salle, dans l’embrasure même de la porte, quelqu’un prit son portable pour téléphoner. Des groupes se formèrent, on se passa des notes, on échangea des sourires heureux. Tout reprit son cours normal, comme si rien ne s’était passé.
14
Dans les jours qui suivirent, je ne sais pourquoi, je rencontrai sans cesse le maître et M. Où que j’allasse, comme par hasard, ils étaient là : dans un couloir (lui était adossé à une cloison, les mains dans les poches ; elle se trouvait à quelques pas de lui, l’épaule appuyée contre l’embrasure d’une porte, fixant des yeux le lit dans la chambre d’en face), — à la cuisine (lui, un couteau à la main, contemplait des tomates coupées en rondelles ; elle épluchait des pommes de terre), — dans l’obscure salle de jeux (ils jouaient lascivement, se lançant de tendres regards), — dehors, dans le potager (elle bêchait ; lui, agenouillé, se cachait entre les légumes verts pour l’épier) — en bordure de route (ils se trouvaient sous les arbres : elle regardait à gauche, lui à droite, comme s’ils voulaient traverser la rue ensemble et qu’ils s’étaient partagés la tâche).
Tout à coup, je compris que le maître et M. formaient les deux parties d’une seule âme, incarnée dans deux corps différents. Ils cherchaient à se côtoyer, afin de retrouver leur unité perdue. Voilà pourquoi ils ne se quittaient pas d’une semelle. Elle et lui participaient d’une seule âme qui possédait une intuition profonde de la réalité suprême ; intuition qui s’était éteinte en elle lors de sa séparation d’avec lui et qui, par miracle, avait été sauvegardée chez lui.
Ils s’étaient regardés droit dans les yeux durant les cours et tous deux, alors que l’ultime réalité se manifestait sur le tableau, s’étaient reconnus comme étant frère et sœur spirituels dans une autre vie. J’avais devant moi deux personnes en quête de leur unité originelle et poussées par une dévorante et sublime passion de l’âme.
J’avais déjà remarqué combien M. était réservée, triste et fragile. À présent, je me rendais compte à quel point le maître l’était aussi.
Quand il enseignait, il subjuguait ses auditeurs. Il semblait maîtriser à merveille les règles de la communication, étant tour à tour persuasif, sévère, consolateur, aimable et même serviable. Sous son amabilité apparente se cachait toutefois une certaine froideur. Il avait ses petits défauts, un certain orgueil ; il avait besoin d’un auditoire reconnaissant, d’une foule de mots et de réflexions pour se créer un monde où il se sentirait moins seul.
Un jour, je l’observai alors qu’il déambulait dans le couloir : sa démarche lente, hésitante laissait transparaître un je ne sais quoi de tristesse et de mélancolie. Quelle drôle de manie de faire les cent pas des heures durant dans le couloir du premier étage où se trouvaient nos chambres (et celle de M.) ! N’était-ce pas là le signe que quelque chose le rongeait ? J’étudiai ses épaules : j’y vis un creux, un manque désolant.
Je me l’imaginai seul dans sa chambre, là-haut dans sa pièce privée, sous les combles, devant son repas frugal, entre ses meubles austères. Par la fenêtre, il contemplait longuement la cime des arbres. Il écoutait le bruissement de leurs feuilles, le bruit infernal de la nature qui mesure le temps en centaines d’années alors que sa vie d’homme, à lui, n’était qu’un souffle qui s’évanouirait bientôt...
Sa vie était une succession de déménagements. Un vrai maître se prive d’une demeure fixe pour être libre de répondre à chaque demande d’éducation spirituelle, où que ce soit. Il erre dans ce monde qui lui est un enfer, il souffre en silence, et n’a pour seul espoir qu’un jour, sa vie de reclus cessera. Parfois, alors qu’il mange tout en feuilletant un livre de spiritualité, la solitude s’empare de lui et lui, l’homme fort, énergique, omniscient (aux yeux des autres) prend alors conscience de son ignorance affolante et ne désire plus qu’une seule chose encore : pouvoir enfin quitter ce monde vain, bruyant et chimérique.
Connaissait-il quelques moments de tendresse ? Non, car un maître renonce à tout lien émotionnel et charnel (cela, il vous l’a dit). Pauvre maître — et pauvre M., sa sœur spirituelle, la seule personne au monde qui eût pu consoler son âme mais qui, elle aussi, errait seule dans ce monde.
15
Un jour, M. s’attarda devant la fenêtre de la salle de conférence pour contempler le paysage. Je me postai devant l’autre fenêtre, et je vis la silhouette du maître qui se promenait dans le verger. Pourtant, je ne l’avais pas vu quitter la maison.
Comment était-ce possible ?
Je compris que je voyais des choses réelles (elle ici, devant la fenêtre, dans la même pièce que moi, lui là-bas, sous un soleil d’enfer, regardant avec curiosité les branches au-dessus de lui), et que ces deux silhouettes, ces deux personnages n’étaient que l’expression d’une autre réalité qui les englobait et les répartissait souverainement dans l’espace et le temps. Même la goutte d’eau qui glissa à l’instant d’une feuille et qui tomba sur la tête du maître, les touffes d’herbe écrasées sous ses pieds, les vaches bigarrées au loin, le clocher d’église en cuivre, tous ces détails dignes d’un paysagiste doué, porté sur les détails — tout cela était à la fois vrai et réel et ne l’était pas.
Au-dedans de la réalité suprême, M. et le maître ne faisaient qu’un — et dans chacune des réalités inférieures, ils se trouvaient en des lieux différents et revêtaient des formes et des corps différents.
Dans une première dimension, ils étaient la lune et le soleil ; dans une autre, ils étaient devant et derrière la fenêtre ; dans une énième — la dernière, celle de notre vie, qui n’est qu’errance et exil — ils se trouvaient à deux pas l’un de l’autre (je venais d’entendre la voix du maître derrière moi).
Mais où étaient-ils vraiment ?
Un jour que je montais dans ma chambre, je vis le maître et M. devant la fenêtre du premier étage qui donnait sur le verger. Côte à côte, ils fixaient la plante grimpante qui se trouvait à leurs pieds et qui rampait le long du mur. S’ils étaient tous deux là et qu’ils regardaient la même chose, cela signifiait qu’ils avaient enfin découvert un point d’intérêt commun. J’exultai — et je fis aussitôt demi-tour dans la cage d’escalier sans faire le moindre bruit.
Un soir, je les trouvai assis sur la petite terrasse à l’arrière de la maison, sur un banc en bois. Leur conversation cessa lorsque je m’approchai, et reprit quand je repartis. J’en déduisis qu’ils en étaient déjà au stade des confidences intimes. Et j’exultai à nouveau, avec une immense gratitude envers la réalité suprême qui gouverne toute chose.
Parfois, avant d’aller me coucher, agenouillé près de mon lit, je visualisais ce que je désirais, en me représentant le maître et M., vus de dos, main dans la main, se promenant dans le verger et se dirigeant vers le grand chêne au milieu des arbres fruitiers ; une promenade idyllique, au cours de laquelle ce verger aux arbres tordus et menaçants se transformait en un préau médiéval, en un jardin secret romantique. Là, sous le chêne, le maître invitait sa compagne à s’asseoir sur la nappe qu’il avait étalée par terre. Et une lumière crépusculaire les éclairait — voilà l’image que je me représentais, et elle me suffisait. Je la désirais ardemment, je priais, à ma façon, m’adressant à cette réalité suprême qui finit par m’exaucer. Une nuit, par un beau clair de lune, alors que tout le monde dormait et que je me trouvais devant la fenêtre du couloir, je les vis comme suit.
Ceux que j’avais vus à l’intérieur, en face de la vitre, regardant au-dehors, je les voyais maintenant à l’extérieur, de l’autre côté de cette même vitre, telles des ombres glissantes et silencieuses. Ils se dirigeaient vers le verger, illuminés par la lumière glauque fournie par le réverbère à l’arrière de la maison. Ils pénétrèrent dans une zone plus obscure, dans la lumière faiblarde, diffuse des grands poteaux d’éclairage de la rue. Cette petite tranche de lumière diffuse, ils la quittèrent bientôt pour s’engager dans la zone où se trouvait le chêne.
Et c’est là que je vis clairement qu’ils s’avançaient effectivement main dans la main, exactement comme je me l’étais imaginé.
Arrivés au chêne, ils s’arrêtèrent un instant, se retournèrent et agitèrent leurs mains, comme pour me saluer, puis ils disparurent sous le feuillage de l’arbre. Le tout était illuminé par le clair de lune : je vis une tache blanche sautiller (une nappe que l’on jetait par terre), deux autres taches blanches (elle enleva ses chaussures, je reconnus ses deux pieds blancs comme neige), d’autres taches encore (elle enleva autre chose encore, mais je ne pus rien distinguer). Au fur et à mesure qu’elle se déshabillait, ils s’éloignèrent de moi, puis disparurent complètement, s’avançant jusqu’au tronc de l’arbre.
Et j’assistai à la réalisation de mon rêve. Nul besoin de voir ce que je devinais. Je savais que l’ultime réalité s’exprimait enfin dans ses deux personnages.
16
Désormais, chaque nuit, sous ce magnifique arbre, le maître s’unissait à M. Et moi, je remerciais le destin, l’ultime réalité, d. (qui ou quoi que ce fût) d’avoir réuni ceux qu’il avait durement traités en les projetant dans ce monde de matière et de distance.
Ah, que cette séparation nous pèse !
Quand serons-nous enfin délivrés de ce monde meurtri par la scission, la division, la multiplication ? Quand atteindrons-nous le lieu que nous voyons se dessiner au loin, vaguement, comme une île verdoyante et paradisiaque, à travers nos larmes abondantes d’exilés, quand franchirons-nous le seuil de ce monde et entrerons-nous dans le sanctuaire de l’au-delà où âme et corps ne font plus qu’un, éternellement ?
Quand serons-nous enfin libérés de ce poids qui nous enchaîne à ce monde ?
Quand nos yeux, rincés, purifiés pourront-ils contempler la vraie réalité ?
Quand toucherons-nous au point final, où tout ce que nous connaissons redeviendra néant et en redevenant néant, redeviendra le tout d’où jaillit toute la création ?
Pendant ce temps-là, le maître et M. s’unissaient sous le chêne, friands l’un de l’autre, frétillant, gémissant, criant, hurlant.
J’en avais les larmes aux yeux.
17
Les jours suivants, M. s’installa sur l’estrade, aux pieds du maître. Tandis que le maître nous adressait la parole en nous regardant dans les yeux, M., la main gauche posée sur les pieds du maître, regardait vers la gauche. Elle détourna ensuite son regard vers la droite, puis, quelques instants plus tard, tourna à nouveau la tête vers la gauche.
Bon nombre d’entre nous s’indignèrent de son insolence : comment osait-elle s’asseoir aux pieds du maître, lui toucher les pieds, détourner notre attention de son enseignement avec ses simagrées ? Mais je leur expliquai que son attitude devait avoir quelque signification secrète.
Nous examinâmes le moment précis où M. tournait la tête ; nous comptâmes le nombre de fois qu’elle le faisait. Et nous découvrîmes que, par ses mouvements de tête, M. indiquait où le maître en était dans son exposé.
Quand elle regardait à droite, elle accentuait une thèse du maître ; si elle regardait à gauche, elle indiquait que le maître avait apporté un correctif, si pas une négation de sa thèse précédente. Regarder vers la droite équivalait à un « oui », regarder vers la gauche à un « non ».
Mais M. faisait plus que cela. Elle reprenait, à sa façon, l’enseignement du maître. Elle l’accompagnait alors qu’il explorait systématiquement le monde des réalités supérieures. Elle en donnait pour ainsi dire le schéma qui nous faisait défaut.
Il est vrai que cette aide était capitale, car les paroles du maître devenaient de plus en plus confuses. Il divaguait, son discours ressemblait davantage à une causerie ; et parfois il parlait comme un ivrogne.
Ainsi, un jour, il commença son exposé en nous promettant de parler de la « congruité » comme une vertu spirituelle — et il s’éloigna de son sujet, pour terminer son discours en nous parlant du temps radieux qu’il faisait en Provence où il avait passé ses vacances et de la qualité des vins qu’on y servait ; du nouvel airbag de telle ou telle marque de voiture et de l’argent fou que coûtait cet accessoire, qui somme toute n’était qu’un « vulgaire tissu gonflable » ; il nous raconta sa conversation avec le boulanger du coin, dont le métier solitaire et nocturne qui profite tant au prochain lui inspirait de l’admiration (cette conversation, il la relata en interprétant à lui seul les deux rôles : celui du maître et celui du boulanger, avec toutes les répliques, en allant même jusqu’à imiter magistralement l’accent du terroir du boulanger.)
« Le maître », pensai-je spontanément, « est avant tout un comédien doué qui s’ignore. »
Néanmoins, quand le maître semblait divaguer, il décrivait, d’une façon imagée, le monde des réalités suprêmes ; et quand, au début de son exposé, il prétendait aborder les grandes questions spirituelles, il ne proférait que des sottises. Tout cela, nous le comprîmes, grâce aux mouvements de tête de M.
Jusque-là, M. était restée assise à côté du maître, la main gauche posée sur ses pieds. Maintenant, elle montrait en alternance son pied gauche et son pied droit.
Après une nouvelle analyse de ces gestes, nous découvrîmes qu’elle ponctuait de la sorte les différentes dimensions de la réalité : au premier attouchement de ce pied gauche, nous étions encore dans le monde sensible ; au deuxième attouchement, nous entrâmes dans l’univers des pensées humaines ; au troisième, nous pénétrâmes dans le monde de l’intuition humaine, qui est proche de la réalité spirituelle mais qui ne l’appréhende que d’une façon imparfaite ; et nous n’accédâmes vraiment au monde des réalités spirituelles qu’au quatrième attouchement, après quoi nous nous élevâmes encore plus haut, par degré, en passant par le toucher, l’entendement, le savoir et la sagesse spirituels, jusqu’à l’ultime réalité spirituelle.
Mais tout cela, personne ne l’aurait compris si M. ne nous l’avait pas indiqué en secouant la tête et, surtout, en caressant tendrement les pieds du maître.
18
Un jour, le maître consacra toute une après-midi à inspecter nos chaussures. Il avait horreur du daim (mais le nubuck ne lui déplaisait pas) ; mes bottines l’effrayèrent (mais il trouva les bottes de M. vraiment charmantes), les molières l’enchantèrent (et les chaussures à grosses semelles — très à la mode en ce temps-là — n’étaient, à ses yeux, que des cothurnes modernes, destinés aux acteurs minables).
Il nous donna l’adresse de quelques bons magasins de chaussures ; il nous interdit (en nous jetant l’anathème) d’acheter nos chaussures en période de soldes ; il nous intima de nous exercer, en hiver, à suivre les traces d’une personne quelconque dans la neige.
Et il se mit à parcourir l’estrade à grandes enjambées, en mimant l’attitude de quelqu’un qui met ses pieds dans les empreintes d’une jeune femme, d’un monsieur, d’une personne âgée (avec ou sans sac à main, avec une charge sur le dos, sur l’épaule, sur la tête et même avec un chariot, à l’intérieur d’une grande surface). Nous ne pûmes qu’admirer M., qui, s’agrippant au pied gauche du maître, se laissa traîner d’un côté de l’estrade à l’autre sans broncher.
Le lendemain, M. amena une échelle, la dressa contre le mur, à la gauche du maître. Elle la renversa, et au fur et à mesure que le maître entrait dans une nouvelle dimension spirituelle, elle agrippait un échelon inférieur. Elle se tenait debout, à côté de l’échelle, tournée vers nous, levant les mains pour saisir avec élégance un échelon après l’autre ; tout à coup, comme l’échelon qu’il lui fallait touchait presque le sol, elle dut se retourner et en se baissant, elle sembla surtout vouloir nous montrer son postérieur.
(Non, non, nous ne rîmes pas. Nous savions que cela aussi avait une signification secrète bien précise.)
Peu après, M. invita l’un de nous à monter sur l’estrade et à dépoussiérer les échelons de cette échelle avec un plumeau noir ; elle intima à l’homme en question de porter une couronne (nous trouvâmes, dans un placard, la couronne d’un prince carnaval, surmonté d’un croissant de lune).
Au bout d’un certain temps, M. fit escorter cet homme par trois acolytes, dont l’un devait tenir en main une lanterne dont la mèche était humide (et qui ne brûlait donc pas), l’autre deux livres carbonisés pendus à une ficelle, et le troisième un pot d’encre vide et renversé. M. les invita à se poster derrière l’échelle, alors qu’un quatrième disciple maintenait l’échelle en équilibre en fredonnant une berceuse.
Mais M. demanda encore plus : il y eut les plumes de paon qu’elle jeta solennellement à la poubelle, les grosses chaussettes grises qu’elle accrocha au degré supérieur de l’échelle, et la théière posée sur une table. Un élève déguisé en valet dut pendant toute la séance la déplacer suivant des règles incompréhensibles.
Ainsi, au cours des derniers jours, le parterre, où nous avions l’habitude de nous asseoir, se vida de plus en plus et l’estrade devint de plus en plus peuplée et encombrée.
Je fus la dernière personne à être appelée pour jouer un rôle sur l’estrade : flanqué aux côtés de l’homme qui tenait en main l’encrier, j’avais pour tâche de le lui ôter de temps en temps des mains, de le nettoyer avec un chiffon, de l’inspecter et de crier : « Il est enfin vide ! ».
À présent, nous étions tous regroupés sur l’estrade. Le matin, au réveil, nous avions l’impression d’être une troupe de théâtre. Avec une nervosité croissante, chacun de nous cherchait ses attributs, les nettoyait, les examinait ou cherchait ses partenaires sur l’estrade et se concertait avec lui sur l’interprétation de son rôle.
Pendant ce temps-là, le maître se taisait, comme s’il se rendait compte à quel point nous ne nous intéressions plus du tout à son enseignement.
19
Et puis vint le dernier jour : le 31 juillet, date fatidique de ma vie spirituelle.
M., sans mot dire, quitta l’estrade, suivi de près par le maître, qui passa à côté d’elle et s’éclipsa. M. me fit signe. Je descendis de l’estrade et la rejoignis.
Nous nous retrouvâmes à l’entrée de la salle de conférence, un pied dans la salle et l’autre dans le couloir.
20
M. avait branché un enregistrement : la voix du maître, divaguant sur je ne sais quoi, accompagnait les gestes des acteurs sur scène.
Elle débrancha l’installation audio et la voix du maître se tut. Mais, comme si rien ne s’était passé, les élèves continuèrent la représentation.
« Regarde-les », dit-elle, « n’est-ce pas une image paisible ? Plus cette pièce dure, plus elle devient silencieuse, et plus elle peut se passer de tout enseignement. Les acteurs se vident de leurs voix intérieures, de leurs rêves, de leurs hantises. Ils perdent leurs noms — il ne reste plus que des acteurs anonymes qui jouent leur rôle avec une précision parfaite. N’est-ce pas le bonheur ? »
« Eh, oui », dis-je.
Tout à coup, elle me demanda : « La Provence ? »
« Le soleil », répondis-je.
« Cuvée de Provence ? »
« Excellent vin. Mais surtout : le croissant de lune et le soleil. »
« Comment donc ? »
« Le vin dont nous a parlé le maître arbore cette image sur son étiquette. »
« Airbag ? »
« L’univers. Il a la forme d’un ballon qui se gonfle et qui éclatera un jour. Et tout, enfin, se terminera. »
« Et maintenant, dis-moi : quelle est la signification du boulanger dont a parlé le maître ? »
« Le levain disparaît en faisant corps avec la pâte, et plus il disparaît, plus le pain est gros et bon. »
« Et les chaussures, elles réfèrent à quoi ? »
« Suivre les pas du maître. Qui ne s’humilie pas, ne deviendra jamais maître. »
« Parfait ! Excellent !», dit-elle. Puis elle recommença : « Le plumeau ? »
« Plus les choses sont claires, plus elles sont obscures. »
« La théière ? »
« Le maître n’est qu’un humble serviteur.»
« L’encrier ? »
« Laisse couler l’encre sans souiller le papier. »
« Te rappelles-tu les réalités suprêmes que nous a montrées le maître ? »
« Tout à fait. Elles sont apparues sur le tableau, puis se sont étendues à nous, nous ont embrassés, et le tableau ne fut plus qu’un miroir où se reflétait notre image. Nous observions comment nous nous observions. Oh, c’était un spectacle fabuleux... À en perdre la tête ! Mais toi, tu ne l’as pas vu. Tu ne cessais de fixer ce coquin de ... » (je m’arrêtai net, je ne voulais pas lui adresser de reproche).
« Oh si, j’ai bien vu ce spectacle et j’en fus ravie. Mais j’ai surtout remarqué que tu n’as cessé de m’observer. »
Puis elle approcha son visage du mien et chuchota tout en mordillant le lobe de mon oreille gauche : « Il ne suffisait pas de contempler ce tableau. Il fallait le contempler et s’émerveiller tout en sentant ses pieds sur le sol, la sueur de ses mains, tout en observant ce qui se passait autour de soi. »
Elle me mordit la lèvre et me dit : « Je vais te présenter au maître, tu l’as bien mérité. Tu m’as regardée lors de la contemplation des réalités suprêmes. »
Je protestai que je l’avais regardée par simple curiosité. Mais j’avouai que j’avais été animé par un désir charnel (dont je disais avoir honte, ce qui était un mensonge). Elle rougit légèrement, tourna mon visage vers la scène, me mit la main devant les yeux, écarta les doigts et me dit : « Regarde tes chers amis sur la scène. »
Je vis l’estrade rayée, les élèves rayés, eux aussi.
« Décris-les. »
« Ils ont des vêtements barrés. Ils paraissent affublés d’une salopette de prisonnier. »
« Exactement. »
Elle agita ses doigts. Mes amis étaient là, puis s’éclipsaient, comme s’ils posaient pour une photo qui tour à tour disparaissait et réapparaissait.
« Est-ce qu’ils nous voient ? », demanda-t-elle.
« Non, je ne crois pas. »
« Crie. »
Je criai, jusqu’à en perdre haleine, mais personne ne réagit.
« Pourtant, ils ont les yeux ouverts », dit-elle, « Et ils ont des oreilles. Mais il leur faudrait scier les barreaux de leur prison pour pouvoir te voir et t’entendre. Oh, ils ont fait de beaux progrès, ils ont quitté le parterre et ils sont parvenus à s’installer sur l’estrade. Ils sont devenus les acteurs qu’ils croyaient voir. Ce n’est pas mal du tout. Mais en matière de conscience, ils n’ont pas progressé d’un pouce. Toi, par contre, tu t’es distancié d’eux, et tu les regardes, tout comme tu m’as observée, moi. Tu es conscient de cette salle, de la distance qui te sépare de tes amis, de ce chalet. Tu es conscient de ma présence, et quoi qu’il arrivât, tu n’as jamais oublié de me suivre et de m’épier. »
Et tout à coup, elle éteignit la lumière et ferma la porte de la salle de conférence. Tout en me guidant à travers le couloir jusqu’à la cage d’escalier, elle continua à parler : « Ne fais pas cette tête. Tu ne me comprends toujours pas ? Tu es en passe de devenir un ange » — et elle me tira par la manche — « Vite, suis-moi, le maître nous attend. »
Puis, d’une voix sonore qui me fit trembler : « Détourne-toi de ce monde, et je te guiderai jusqu’à lui. Et tu deviendras lui. »
21
M. me précéda jusqu’à la fenêtre du premier étage, là où je les vis, elle et le maître, s’éloigner vers le chêne dans le verger.
« Sais-tu que, sans toi, nous n’y serions jamais arrivés ? », dit M. Et son regard — d’habitude si fade — s’illumina tout à coup. « Nous désespérions parfois que tu viennes un jour. Sans toi, nous serions restés figés ici, dans ce couloir, sans bouger, accomplissant un effort surhumain pour rester l’un près de l’autre. À l’issue du séminaire, le maître serait reparti sans jamais m’avoir parlé. Il ne m’aurait même pas remarquée. »
Elle indiqua le chêne et dit d’une voix pleine de tendresse : « Et nous ne nous serions jamais embrassés. À vrai dire, nous n’aurions même pas existé. »
« Viens », dit-elle, « viens », et déjà elle m’avait pris la main. Mais, comme envahi par une peur soudaine, je retirai ma main et voulus retourner vers la cage d’escalier pour rejoindre mes amis. Elle me barra la route les bras en croix et les doigts touchant les deux parois.
« Tu peux repartir en arrière », dit-elle, « vers le début de ton récit, et l’annuler. Évidemment, ce serait plus commode : tu éviterais de devoir me suivre. D’autre part », et son front, si fin, se plissa légèrement, « tu peux très bien redescendre et continuer à jouer le moi que tu as joué jusqu’à présent, et passer toute ta vie en bas, dans la salle, à regarder tes amis monter leur belle petite pièce de théâtre. »
Elle avoua que c’était bien trouvé, cette pièce absurde qu’on y montait ce jour-là. Mais, voyant que je ne bougeais pas — je ne voulais ni retourner en arrière, ni avancer (j’étais figé là, comme le personnage d’un roman, oublié par son auteur), elle ajouta : « Il ne suffit pas de regarder la réalité avec un certain recul et en pleine conscience, il faut prendre davantage ses distances. Il faut, si j’ose dire, trahir et devenir infidèle, sourd à tes propres émotions. Détache-toi de ce lieu que tu aimes tant. Lâche tout : ce chalet, tes personnages, de quelque initiale que tu les aies affublés, l’histoire que tu voulais nous raconter. »
« Ce serait lâche de ma part. »
« Oui, il faut être déloyal, il faut être un traître. Judas était un ange ! Les apôtres, peureux, enfermés dans leur maison barricadée, n’étaient-ils pas lâches non plus ? Ils sont à l’image de tes chers amis : dociles et inutiles. Judas, lui, savait qu’il devait trahir le Christ. S’il ne l’avait pas fait, qui donc l’aurait fait ? »
« Un renégat », dis-je, « comme moi. »
Elle s’emporta, me gifla, puis continua : « Il n’y a que le mensonge qui vaille, et la trahison est la plus haute vertu. N’as-tu toujours pas compris l’enseignement du maître ? »
Je me levai et abaissai ses bras qu’elle tenait encore étendus. Nous avançâmes dans le couloir, pressés l’un contre l’autre, marchant d’un même pas, ses pieds posés sur les miens, comme si nous n’étions plus qu’un seul corps, jusqu’à ce que je renie mes amis, le maître et mon récit. Alors, elle me lâcha, et marcha à côté de moi.
« Que dois-je faire ? », dis-je.
« Rien. Ne songe à rien. Tu verras. »
Et nous montâmes jusqu’au deuxième étage.
22
Le maître logeait sous les combles, dans une vaste mansarde vide, qui s’étendait sur toute la superficie de la maison. Au milieu de cet espace se dressaient un lit, une chaise et une petite table.
Chose étrange : j’avais la quasi-certitude d’avoir une mansarde similaire à celle dans laquelle j’entrai.
Telle une personne qui connaît les lieux, M. s’avança vers le lit du maître et s’assit près du chevet. Le maître était assis à la petite table.
J’imaginais qu’il était absorbé dans ses pensées, mais plus je m’approchais de lui, plus je me rendais compte qu’il n’avait d’yeux que pour l’assiette devant lui, dans laquelle se trouvaient quelques tranches de pain. Je m’approchai de la table et obéissant à un mouvement inattendu du maître (il étendit la main et indiqua du doigt le coin de la table), je m’assis à même le sol.
Le maître prit un couteau et, sans mot dire, coupa le pain en petits morceaux. Ensuite, il commença à grogner. D’un bond, M. se leva, prit un pot de miel sous le lit et le plaça sur la table. Le maître ouvrit le pot, en renifla le contenu et prit quelques cuillérées de miel qu’il étala sur les morceaux de tartine. Il dégusta en silence ses petits toasts douceâtres. Dès que le maître commença à lancer un de ses petits toasts en l’air, M. se mit à quatre pattes et essaya avec une agilité et une passion étonnantes de les saisir au vol. Voulant saisir un morceau de pain qui, par hasard, était tombé sur moi, je le happai et l’avalai.
Dès lors je me mis, moi aussi, à quatre pattes. Je cavalais autour de la table en lançant des regards avides vers le maître, puis je bondissais avec une énergie effrénée pour happer les morceaux de pain qu’il nous lançait.
Lorsque le maître eut vidé son assiette, il rangea son couvert dans le tiroir de la table. M. revint vers moi. Elle se coucha par terre. Je fis de même. Et comme, à la longue, nous devenions tout raides, M. s’avança à quatre pattes jusqu’au lit, le regard triste ; et la tête penchée comme un chien qui se sent coupable, elle prit un pan de la couverture entre les dents et le tira jusqu’à nous. Enroulés dans cette couverture, tandis que le maître s’était levé pour rejoindre son lit, nous nous endormîmes.
Quand je me réveillai, il faisait déjà sombre dans la mansarde. Une petite lampe à huile, posée sur la table, était allumée. M. se trouvait maintenant au pied du lit ; elle grattait le plancher. Soudain, elle sauta sur le lit ; je suivis son exemple, et nous nous allongeâmes à la gauche et à la droite du maître.
De temps en temps, nous nous jetions sur le maître, pris par un désir soudain et une fougue incontrôlable de lui témoigner notre affection. Nous le reniflions, nous lui léchions les mains, les bras, les poils sur la poitrine et, comme pour nous inciter à multiplier nos marques d’affection, le maître nous pressait tour à tour contre lui, puis nous propulsait avec tant de force qu’il nous arrivait régulièrement de tomber du lit. Nous devions alors faire un bond pour revenir auprès de lui. Et quand l’un de nous deux se trouvait par terre, l’autre, profitant de l’occasion, se ruait sur le maître et jouait avec lui.
J’ai le sentiment que là, dans ce lit, en jouant avec le maître comme un chiot — un maître qui me taquinait, qui me rejetait (mais sans brusquerie ni malveillance), qui de temps en temps me tirait par les cheveux, qui me tordait les bras, la tête, le cou par jeu et sans jamais me faire mal — j’ai éprouvé le désir le plus ardent, la passion la plus joyeuse, l’amour le plus accompli et le plus insouciant de toute ma vie. Il n’y avait pas que le maître qui, en nous taquinant gentiment, nous inspirait cette folle envie de caresser, de lécher, de jouer. M. aussi me taquinait et je la taquinais, et nous nous taquinions tous les trois.
Régulièrement, le maître nous repoussait, une fois lassé de notre fougue insouciante. Alors, M. et moi continuions à jouer ensemble, jusqu’à ce que, attendri par notre jeu, le maître nous fasse un grand sourire. Après nous avoir séparés, il nous attirait à lui, nous ouvrait la bouche et y fourrait sa main. Nous tirant par les oreilles jusqu’au-dessus du lit, jusqu’au plafond et nous laissant ensuite brusquement retomber, il nous obligeait à pédaler avec nos bras et nos jambes, à happer ses mains, son nez, à lui lécher le visage, à lui mordiller les oreilles. À force de jouer, nous ne formions plus qu’un seul corps de pieds, de jambes et de poitrines entrelacés.
Tout cela ne dura peut-être qu’une petite demi-heure, mais pour moi cette petite demi-heure avait le goût de l’éternité. Et lorsque je me réveillai, je me rendis compte que le maître avait disparu.
23
Je regardai en dessous du lit. Je tendis l’oreille — je furetai, je fouinai partout, mais je ne le trouvai point. Je retournai au lit, gémissant de solitude. J’écoutai, épris de tristesse, mais je n’entendis ni le moindre grincement de plancher, ni l’ouverture d’une porte, ni le moindre bruit de pas.
Je restai là, dans ce lit, scrutant l’obscurité de la mansarde, le menton appuyé sur l’avant-bras, et je me demandai où avait bien pu passer le maître. De temps en temps, je fixais le dos de M. qui s’était enroulée à mes pieds.
Elle était si maigre, si fade qu’elle en devenait transparente et parfois, lorsque je fermais les yeux, elle paraissait sur le point de tout bonnement s’évanouir. Quand je rouvrais les yeux, j’avais la sensation qu’elle venait de les refermer, et quand je les fermais, j’étais sûr qu’elle les ouvrait. Nous nous observions, étonnés de notre présence réciproque, s’épiant l’un l’autre, essayant de fixer le moment précis où l’autre disparaîtrait à jamais.
Le maître m’avait abandonné.
Je sentais en moi un désespoir grandissant, comme s’il avait provoqué un creux dans mon corps que lui seul, en s’y lovant, aurait pu combler. Ah, si seulement je l’avais englouti alors que j’en avais encore l’occasion ! Si seulement il avait glissé tout son être dans mon corps ! Je serais devenu un autre que moi, revêtant sa chair, ses membres, nanti de ses pouvoirs, de sa sagesse et de son amour.
Après quelque temps j’entendis des voix diffuses, des bruits sourds : le glissement d’une valise dans une armoire, une serrure qui se fermait, une brosse à dents qu’on enlevait du gobelet en porcelaine. Un silence de quelques secondes, puis à nouveau des pas sur les marches de l’escalier, à l’avant de la maison, sur le gravier de l’allée menant à la porte d’entrée. Des voitures qui, doucement, l’une après l’autre, démarraient, empruntaient le seul chemin qui menait au chalet, puis s’éloignaient.
Le chalet était tristement vide, délaissé par ses hôtes. Je tâtai les couvertures, cherchant le corps de M. Elle avait disparu. Dans la maison vide régnait maintenant un silence profond.
Vers sept heures du matin, je sentis que quelqu’un me touchait l’épaule. Je me retournai. Le maître était là, debout, à côté du lit. Il posa son index sur mes lèvres, se pencha vers moi et me baisa la bouche. Ses lèvres avaient la saveur du miel, elles étaient sensuelles, chaudes, passionnées. Il se pencha vers moi, l’indigne. Il me baisa de ses lèvres d’une douceur indicible, avec une tendresse inimaginable. Et lorsque je remuai mes lèvres pour les presser contre les siennes, il remua les siennes, les pressant contre les miennes, et je devins lui, et il devint moi, instantanément, en un clin d’œil.
24
Voilà, chers enfants, tout le récit de mon élection, depuis le début jusqu’à la fin. Si donc des rumeurs circulent comme quoi j’aurais supplanté le maître, pis : comme quoi je serais coupable de sa disparition, n’en croyez rien. (Les élèves disparaissent, un à un ; lui, jamais.)
S’il avait l’air, les derniers jours de sa vie, d’un aliéné, c’est qu’il a choisi la folie comme mode d’enseignement. Je le répète : je ne l’ai pas tué. Non, on n’a pas poussé le maître par la lucarne du grenier pour une sordide histoire de jalousie conjugale, comme le prétendent d’aucuns.
Je vous l’assure : le maître n’est pas décédé. Comment le pourrait-il ? Son esprit se transmet d’homme en homme. S’il est mort, cela signifie qu’il est venu s’éteindre spirituellement dans l’âme de son successeur, allumant en lui les feux de l’entendement.
Un jour, j’en ferai de même — et je m’éteindrai dans les bras de celui que j’aime. Je lui transmettrai mon savoir. Cet homme me boudera, me critiquera, me reniera (comme vous), mais un jour je le choisirai, je l’inviterai à monter chez moi et je l’embrasserai sur la bouche, tendrement, et il me lèchera la poitrine. Je nourrirai mon successeur de ma chair, et je m’unirai à lui, disparaissant en lui — et tous croiront qu’il m’a jeté par la fenêtre.
Si donc vous entendez de telles rumeurs à mon sujet, répondez ceci à ceux qui me calomnient : « Il ne l’a pas tué. Comment pourrait-il tuer celui qui est le maître et, de ce fait, immortel ? »
Et s’ils ne vous croient toujours pas, dites-leur : « Où est le maître ? Avez-vous découvert son cadavre ? »
Ils seront confondus. (On n’a retrouvé aucune trace de ce prétendu crime. La terrasse, qui a été inspectée longuement et attentivement par ces messieurs inspecteurs de la police, ne leur a fourni aucun indice.)
Et s’ils vous disent : « Comment donc un homme venu d’ailleurs, un élève du maître, a-t-il réussi à devenir hôtelier dans le chalet de Durbuy ? », vous leur répondrez : « Parce qu’il est ces deux personnages à la fois. Et c’est ainsi qu’il faut lire ce récit : comme un double récit, celui du disciple et celui de l’hôtelier. »
Et s’ils insistent (ce qui est très probable) et qu’ils vous demandent : « Comment cet élève peut-il devenir le nouveau maître sans le tuer ? », vous leur direz sèchement : « Ceci n’est pas un roman policier. »
(Ils vous harcèleront, je vous avertis. Et ils vous poseront encore d’autres questions :)
« Qui est M. ? »
Alors, vous vous contenterez de hausser les épaules et de vous éloigner à reculons, en fredonnant une belle mélodie, jusqu’à ce qu’ils vous perdent de vue.
Disparaissez, chers enfants, quittez ce monde qui ne vous comprend pas et qui me condamne. Rejoignez-moi demain, chez moi, ici, à Durbuy. Apportez-moi des vivres et de la chaleur humaine (n’oubliez pas les sacs en plastique, comme je vous l’avais demandé, et une ficelle, avec laquelle vous nouerez le sac autour de votre cou). Nous quitterons ce monde la main dans la main, glorifiés, dans le potager. Debout, comme des ballons !
Et maintenant, je scelle l’enveloppe, et je vous envoie cette missive.