Oui, j’ai bien entendu le petit bruit métallique : signe qu’il me faut « avancer dans mon récit ».
Chaque nuit, j’entrais dans la brasserie. Parmi les hommes et les femmes rassemblés dans l’Erotérion, je choisissais Cynthia. Je la suivais dans sa chambre ; j’en ressortais vers trois, quatre heures du matin. Le lendemain, au petit matin, avant même de prendre mon petit-déjeuner, je me renseignais auprès de la réception. Soulagé d’apprendre qu’on n’avait toujours pas réussi à rétablir le contact avec Sophrosynè, je réservais ma chambre pour la nuit suivante. C’est ainsi que, de jour en jour, je prolongeai mon séjour à Sparte.
Si, pendant la journée, il m’arrivait d’avoir un rendez-vous d’affaires, je le bâclais au plus vite. Ensuite, je me hâtais de rentrer à l’hôtel. J’y restais couché sur mon lit, des heures durant, dans l’attente de revoir Cynthia. Je vivais un amour fou, purement physique, qui me faisait parcourir la ville d’un bout à l’autre, chaque matin et chaque soir. Mes désirs, variés à l’infini, devenaient de plus en plus hardis.
Parfois j’entendais des murmures dans la chambre voisine ; c’étaient des voix sacrilèges. Nous seuls faisions l’amour, nous seuls avions le droit de le faire. Une sorte de fatalité bienveillante nous avait rapprochés l’un de l’autre. Alors, pourquoi me culpabiliser ? Je croyais accomplir un destin particulier qui nous concernait tous deux ; je me rappelle même m’être adressé un jour, dans notre chambre à coucher (j’étais assis sur le bord du lit et caressais la main de Cynthia, couchée sur le côté), ces paroles-ci : « Non, non - il n’y a ni faute, ni erreur. Personne ne peut t’en vouloir. Tu n’avais pas le choix. Tu fais ce qui a été prescrit. »
Lorsque j’avais revu Cynthia pour la deuxième fois, j’avais été séduit par la fraîcheur de son visage, par ses traits, plus ouverts, plus doux, plus accueillants que ceux de la veille. Les nuits suivantes, je remarquai d’autres changements dans sa physionomie, parfois à peine perceptibles ; ils avaient un seul point en commun : tous la rendaient plus belle à mes yeux. J’y voyais une preuve que je commençais à m’attacher à elle et à donc remarquer, avec surprise et tendresse, des traits qui auparavant m’avaient échappé. Bientôt cependant, ces changements prirent un aspect inquiétant.
Une nuit, Cynthia avait omis d’allumer le lustre au plafond que sinon elle allumait toujours en utilisant l’interrupteur à côté de la porte. Je m’étais déshabillé et je m’étais déjà étendu sur le lit dans l’obscurité quand Cynthia, qui s’était déshabillée à côté du lit, s’avança à genoux sur les draps et se pencha sur moi pour allumer la lumière en touchant un autre interrupteur au chevet du lit.
Etait-ce dû à l’éclat de la lumière qui inonda la pièce ? Son corps, que je n’avais jamais vu de si près, me parut différent de celui que je me rappelais de mes caresses. Perturbé par ce que je voyais, je fermai les yeux, touchai son bras, cherchant à rétablir cette intimité évidente, naturelle que j’avais toujours eue avec elle et qui souvent ne nécessitait qu’un simple toucher, une légère caresse ; je retirai ma main aussitôt : sa peau m’avait paru sèche, rugueuse. Je rouvris mes yeux et son corps, que j’entrevis quelques secondes, semblait avoir un torse plus court, des épaules plus carrées que je ne l’avais imaginé. Ce qui me frappa le plus, c’était la dureté de son visage, à demi caché par l’ombre que jetait la lumière vive sur ses cheveux défaits. C’était un visage long, dur, aux joues creuses et qui glissait à côté du mien sans le toucher, les yeux grands ouverts, fixés sur la paroi ; pourtant, la femme à qui appartenait ce visage m’avait caressé, chaque nuit, depuis plus d’une semaine, avec ce que j’avais pris pour de la tendresse et de l’abandon.
Cette nuit-là, de retour dans ma chambre d’hôtel, je rêvai de Cynthia descendant dans le passage piétonnier des Euphores, nue, dotée d’un corps menu et musclé sur lequel était posée cette moitié de visage que j’avais entrevue, et qui maintenant, collée sur la chair comme un toile humide, visqueuse, contournait tout le crâne. Ce visage, tout à tour éclairé par des jets de lumière éblouissants venus de je ne sais où et par la lumière blafarde du couloir, avait la peau crevassée, et, par endroits, brûlée.
Peu à peu, à chaque fois que Cynthia recommençait à marcher (le rêve se répétait plusieurs fois), cette peau brûlée disparaissait. Cynthia grattait ses joues, ses tempes, égratignait cette peau, la déchirait, la retroussait vers le haut, l’enlevait, et découvrait un visage à la peau toute fraîche d’un enfant. Ce nouveau visage, par la couleur des yeux, les sourcils, le nez, les joues, rappelait celui de Cynthia ; mais pour le reste il ne lui ressemblait pas : il était défiguré par un menton pointu surdimensionné, surmonté d’une mâchoire énorme.
Elle s’arrêta devant la porte de la brasserie, se mit à la fixer avec un air de rage, les lèvres tremblant de dégoût, se détourna, repartit, avec cette tête difforme sur les épaules, et sa silhouette, déjà si menue, se réduisant insensiblement, s’effaçait dans le couloir avant même qu’elle eût atteint l’escalier roulant. C’est ainsi qu’à chaque fois se terminait le rêve.
Les nuits suivantes je n’arrivais plus à la caresser sans appréhension. Qui donc était Cynthia ? De quoi auraient l’air son corps, son visage si je les voyais à la lumière du jour ? Seraient-ils beaux, rebutants ? Du reste, une personne pouvait-elle changer d’apparence en si peu de temps, d’attitude aussi ? Cynthia n’avait plus rien de la femme dominante et rébarbative que j’avais rencontrée lors du dîner avec mon client ; elle était devenue douce, silencieuse, soumise.
Parfois, les muscles de ses épaules, de ses bras semblaient s’être affermis depuis la nuit précédente. Puis, la nuit suivante, j’eus l’impression qu’ils s’étaient ramollis. Je l’embrassais sur les lèvres, tout en maintenant ma main sur son menton que j’avais attiré tendrement vers moi, et j’avais la sensation, en caressant ce menton dont la forme était légèrement différente de celle que je connaissais, que tout le visage au-dessus de ce menton avait changé aussi et que donc je touchais les lèvres d’une autre bouche que celle de Cynthia. Si mon corps se trouvait allongé ou courbé au-dessus du sien, pendant les courts moments où je caressais ses épaules, sa clavicule, l’amorce de ses seins, ma main, qui jusqu’alors l’avait touchée avec délice, tout à coup indécise, ne reconnaissant plus le grain de peau, les courbes qu’elle venait de toucher quelques heures auparavant, s’immobilisait. Je l’embrassais avec passion, mais j’étais sur mon qui-vive. J’étais comme un témoin extérieur et impartial de ce que je ressentais : blotti contre le corps de Cynthia, savourant le plaisir que nous avions partagé, soudain je frissonnais ; je m’écartais d’elle ou je me levais : j’avais eu la nette impression que mon corps ne se souvenait plus du corps qu’il avait adoré la veille.
Précisément vers ce temps-là, Cynthia, jusqu’alors silencieuse, discrète, commença à parler, plus précisément à m’interroger. Quel était mon nom, mon dème ? Pouvais-je lui décrire la maison, le quartier où nous vivions ? Elle s’intéressait à des détails triviaux et ridicules. Quelles étaient les dimensions exactes de l’atelier de mon père ? Où achetions-nous le pain, le poisson, quel était « le mode de paiement des achats qu’on fait à Sophrosynè » (c’est ainsi qu’elle s’exprimait : d’une façon bancale, presque abstraite, comme si elle copiait les mots d’un formulaire d’enquête). À peine avait-elle appris l’existence de ma sœur, qu’elle dit, d’un air rêveur :
« Figure-toi… j’aimerais bien savoir comment vit une jeune femme à Sophrosynè. »
Las, je répliquai :
« Mais tu connais la vraie vie – celle de Sparte ! Sophrosynè, c’est rien, un dème rural, insignifiant, tandis qu’ici…
- Non, dit-elle, je ne connais rien à Sparte, absolument rien ; je t’assure, je n’ai que cette vie-ci. »
Comment donc : « cette vie-ci » ? Ne sortait-elle jamais de l’Erotérion ?
Pendant les courtes pauses que nous prenions – nous étions alors assis à une petite table recouverte de gourmandises et buvions une boisson offerte par l’Erotérion -, elle continuait de me harceler avec ses questions tour à tour ridicules, intimes, embarrassantes. Et elle mettait fin à son interrogatoire en se levant brusquement, en disant, comme une fillette qui vient de taquiner son père, sur un ton des plus naïfs et désarmants : « Je t’ai fait marcher, non ? » Ou elle s’exclamait tout à coup, d’un air extasié, comme une écolière en adulation devant son professeur : « C’est trop intéressant ce que tu me racontes là – je ne savais pas, je ne savais pas… j’en apprends des choses ! Tout ça, je l’ignorais », et d’un ton d’une étourdie maladroite qui cherche à racheter sa gaucherie par une remarque gaie et amusante, elle décrétait : « Mais bon, voilà, finie la leçon, ça suffit, ce sera tout pour aujourd’hui ! » Après quoi elle me tirait à nouveau sur le lit.
Si je lui disais que cela ne servait à rien de m’interroger, que je repartirais bientôt, mon père pouvant me rappeler à chaque instant à Sophrosynè, elle répondait :
« Alors, je t’attendrai. Tu reviendras, n’est-ce pas ? Tu reviendras me voir si tu passes à Sparte ? »
Ces paroles, si simples, si naïves, m’émurent. Elle avait de l’affection pour moi – affection que je ressentais également pour elle et sur laquelle nous pourrions construire une relation saine, stable, où entreraient d’autres éléments qu’uniquement l’attraction et le plaisir physiques.
Seulement, était-ce bien ce que je voulais ? Si un jour je retournais à Sophrosynè, j’aurais honte de parler d’elle. Je me savais trop lâche pour dire à mes parents : « J’ai rencontré quelqu’un à Sparte. » Je ne supporterais pas de devoir leur avouer où je l’avais rencontrée.
J’ai souvent pris la résolution de ne plus aller à l’Erotérion ; mais à chaque fois, après m’être enfermé dans ma chambre d’hôtel vers les huit heures du soir, après m’être couché vers dix heures, décidé à ne plus sortir du lit jusqu’au lendemain, je me rhabillais au milieu de la nuit et j’empruntais la route qui menait vers la brasserie.
Tant que je restais au lit, je me sentais coupable, impuissant : j’étais lâche, un menteur éhonté (j’avais déjà décidé de ne jamais, jamais parler de Cynthia à mes parents, quoi qu’il arrive) ; j’avais le sentiment d’avoir fait preuve d’un courage sans pareil lorsque, après m’être levé et rhabillé à la hâte, je marchais dans la rue où je ne voyais personne, en passant par le quartier du Musée et du Conseil - seuls bâtiments où les lumières étaient encore allumées – jusque dans les Euphores ; et c’est avec un sentiment de profond bonheur, l’esprit tranquille, apaisé, que je descendais dans ce couloir souterrain sombre, que je poussais la porte de la brasserie, que je montais l’escalier et que j’entrais dans la salle où, dans la pénombre, ces hommes et femmes se levaient de leur chaise, s’alignaient contre la paroi, attendaient, immobiles, que je m’avance vers eux, et s’éloignaient dès que j’eus choisi Cynthia.
Quand ensuite je la suivais jusqu’à la chambre à coucher, j’aimais imaginer qu’elle me guidait dans une maison qui nous appartenait tous deux. Cet immeuble, nous le partagions, c’était notre « chez nous »; il ne servait qu’à vivre mon expérience avec elle. Expérience que je qualifiais, un jour, alors que, rassasié, je me trouvais allongé sur le lit, en regardant Cynthia qui s’affairait devant le miroir et rangeait ses affaires dans son étui de toilette, de seul bonheur que j’aie connu de toute ma vie. On m’aurait dit que j’étais sur le point de mourir, dans cette chambre, couché sur ce lit, à cet instant même, le regard fixé sur Cynthia qui venait de me combler, que ça m’aurait réjoui.
J’ignorais que mon intuition ne me trompait pas : c’est bien dans mon amour pour Cynthia que ma vie a trouvé son seul but, sa finalité.
C’est dans le souci d’arriver à me connaître tel que j’étais (du moins je le croyais) qu’un jour, Cynthia me proposa de me rejoindre à l’hôtel la nuit suivante.
J’en parlai au réceptionniste de nuit. Je lui expliquai que je venais de rencontrer, par hasard, une cousine ; elle était partie pour Sparte dans l’espoir d’y trouver du travail, avait trouvé un petit boulot mais avait de graves problèmes d’ordre personnel ; pour comble, son propriétaire l’avait mise à la porte ; je lui avais promis de l’héberger provisoirement, le temps qu’elle trouve un autre logement ; c’était l’habitude, dans notre famille, de s’entraider ; cela ne devrait pas poser problème, vu que je disposais d’une chambre double, assez grande pour…
« Votre cousine, dites-vous ? »
Il me regarda fixement.
Je m’arrêtai net, me mis à rougir, à balbutier. Et voyant son regard incrédule, je lui dis qu’il s’agissait de ma fiancée.
« Bon, dit-il, si c’est votre fiancée, évidemment, là… »
Il prit un formulaire, un stylo, demanda:
« Dème ? Nom ? »
Je lui dis qu’elle venait de Sophrosynè, et qu’elle s’appelait Phrynè.