Voici quelques notes que j’ai trouvées à Paris, le 29 août 2013, dans la rue Cardinal Lemoine. Elles sont écrites à l’encre verte. L’écriture est serrée, minuscule, sans liaison entre les lettres, avec des jambages prononcés (surtout les lettres j et g) ; il n’y a pas de hampes : les lettres semblent écrasées. Les deux feuilles A4, l’une pourvue d’une empreinte d’un soulier au recto, l’autre intacte, quoique recouverte d’une couche de poussière sablonneuse, se trouvaient à côté d’une poubelle.

Au vu des quelques références aux médias flamands qui s’y trouvent, ce document doit avoir appartenu à un citoyen belge, peut-être d’expression néerlandophone. Il s’agit soit d’un brouillon, soit d’un ‘plan’ pour un essai. L’écriture est décidément masculine. Serait-ce que ce texte a été écrit par un professeur belge (francophone ; flamand ?), invité par la Sorbonne pour y faire un exposé ? C’est possible ; mais j’imagine volontiers que cet homme prenait quelques notes pour son discours inaugural. À moins qu’il ne préparât un livre ; ces quelques mots en formeraient, alors, le premier jet.

Une chose est sûre : cet homme a perdu ses notes. J’en ai fait l’heureuse découverte. L’auteur de ce petit texte peut me contacter s’il désire le récupérer. Moyennant une petite récompense, je lui enverrai son manuscrit ; il doit avoir une importance qui m’échappe.

Ce Monsieur doit être un intellectuel comme moi ; je tiens à lui signaler qu’écrire ce qu’il a écrit pourrait lui attirer des ennuis.

PS.

Monsieur, j’accompagne votre texte de quelques remarques que j’ai inscrites en marge de votre manuscrit. N’est-ce pas le devoir de tout intellectuel de tout vouloir savoir ? Le monde ne cesse de m’étonner. Vous m’en excuserez.

PS.

Monsieur, je vous avouerai que vous avez franchi une limite. Laquelle ?, demandez-vous. Vous le savez ! Car c’est bien votre présence que je sens. Vous m’accompagnez partout en essayant de me convaincre de vos opinions. Eh bien, non ! Je résiste. Je suis imperméable à vos suggestions.

PS.

Réécrivez votre texte, Monsieur, retravaillez-le. Je vous invite à en atténuer la formulation, à chercher une façon moins brusque de vous exprimer, à imiter ce  langage gracieux, léger, insouciant, inoffensif et merveilleusement babillard qui est de mise dans les médias et surtout, à éviter de heurter vos lecteurs ou auditeurs. Soyez suave, non pas acerbe, c’est la moindre des politesses. Sinon, pourquoi vous lirait-on ?

PS.

Cher Monsieur, je viens de relire vos notes. Ce n’est pas avec des propos incendiaires que vous changerez le monde. La Révolution, cher Monsieur, a atteint son apogée dans notre république actuelle ; détrompez-vous, j’aime le calme, la tranquillité ; je suis moi-même un adepte intransigeant de la stabilité. Il me semble que c’est là faire preuve de sagesse, de lucidité. Préférez-vous le désordre à l’ordre ? Posez-vous cette question, et répondez-y en toute sincérité, avant d’écrire quoi que ce soit. Laissez donc parler votre cœur, qui s’est fixé un but, celui d’être heureux, plutôt que votre raison, qui toujours critique. Je vous exhorte, Monsieur, au nom de la décence et du respect pour les bases inattaquables de notre système politique, de loin supérieur à tout autre système politique, à revoir vos points de vue, qui blesseront la plupart de mes compatriotes et qui m’ont, moi, choqué. N’hésitez pas à vous aligner sur mon opinion ; vous savez qu’elle est la bonne.

PS.

Veuillez recevoir, Monsieur, mes saluts républicains sincères.

PS.

Je vous demande d’agréer l’expression de mes sentiments les meilleurs, bien que je constate, avec amertume, que vous vous soyez lamentablement égaré.

PS.

‘Vous a-t-on blessé ? Souffrez. Vous a-t-on leurré ? Réjouissez-vous ;  si l’on vous ment, contentez-vous de gémir.’ (L’évangéliaire de Rouen, XIIe siècle)

Voici votre billet, Monsieur.

(1re feuille, recto)

Prétexte à la guerre ou mensonge 29 août 2013

Timisoara 

Irak (armes de destruction massive)

Syrie (août 2013) : ‘attaque chimique’

Mais :

Pas de carnage à Timisoara

Pas d’armes de destruction massive en Irak

Etats-Unis aident à gazer Iran (guerre Irak-Iran)

Bahrein mate insurrection ; où était l’indignation ‘occidentale’ ?

Etc.

Doutes.

Uniquement médias en faveur de la guerre (p.ex. en Belgique, sauf quelques exceptions) ; p.ex. Terzake : ‘Er zal eindelijk’ worden ingegrepen’[i] ; peu ou presque pas d’infos sur la situation réelle en Syrie depuis le début de l’insurrection. (guerre civile + alliés intérieurs de Assad : chrétiens, alaouites et ?? + alliés ou ennemis extérieurs déjà sur le terrain : Iran ?; Arabie Saoudite ?; Qatar ? Russie ? Etats-Unis ? etc.) donc image tronquée :

Si les médias faisaient leur travail…

(1re feuille, verso)

La mort de ce journaliste français, alors que Branckx[ii] était avec lui ; Branckx, survivant de cet attentat, interviewé au JT, semblait vouloir dire : en fait,  c’était peut-être un coup monté par les ‘rebelles’ pour provoquer l’indignation; mais il n’ose pas le dire ouvertement; d’ailleurs : dans TOUS ses reportages il parle de ‘rebelles’, avec qui il sympathise clairement, ne donne aucune explication sur la situation du pays, et ce n’est qu’après longtemps qu’il ose avouer : oui, les ‘rebelles’ aussi causent des dégâts ou sont aussi cruels que leurs adversaires.

Pourquoi ne pas avoir tout dit depuis le début ?

Rebelles : qui ? leurs buts ? Pourquoi avoir soutenu si longtemps celui qu’on dit vouloir attaquer aujourd’hui ?

Si on disait la vérité, on arriverait plus vite à mobiliser l’opinion publique ; mais pour cela il faut informer, non pas manipuler ; la continuation de la manipulation (par la politique et les médias, somme toute ‘bellicistes’) renforce la défiance et le rejet subliminal de cette guerre et de ses horreurs ; elle étouffe le sens de la justice, car elle fournit le prétexte rêvé pour s’en désintéresser.

Très étrange, cette soif de guerre : p.ex. Verhofstadt[iii], qui en fait presque son unique sujet au parlement européen ; il suffit qu’on lui donne la parole pour qu’il clame : ceterum censeo Carthaginem delendam esse.[iv]

Façon de se profiler sinistre, très restreinte, étonnante, inquiétante je trouve ; car ainsi, si nous suivions cette ligne, la Communauté Européenne deviendrait à la longue le ‘gendarme’ velléitaire du monde, tout comme le sont actuellement les Etats-Unis. Moi, je n’en veux pas de cela.

Ce côte ‘empire’ des Etats-Unis m’a toujours déplu ; schizophrénie typique des Etats-Unis : the land of the free à l’intérieur, où tout se réduit à la liberté inscrite dans la constitution (de Tocqueville) ; mais liberté qu’on bafoue à l’extérieur. Un état vertueux envers ses citoyens, mais criminel envers les autres. Bush Junior : Irak : des milliers de victimes, citoyens inclus – pourquoi ? Intérêts financiers et économiques d’une oligarchie du pouvoir (Cheney etc). Guerre lancée sur base d’un mensonge ; les citoyens ‘libres’ impuissants face à un massacre organisé hors des frontières de leur état, par leur propre gouvernement. Le comble de la faillite de la démocratie.

Donc : pas de confiance donc doute suspicion donc désintérêt.

L’ère du soupçon (gouvernants ET médias).

Informations tronquées, insuffisantes, et, de plus en plus: informations qui n’en sont pas, car traitant de vedette A se baignant presque nue, à peu près nue, toute nue, complètement nue, vedette B à poil, presqu’à poil, complètement à poil, seins de C, régime diététique de D, divorce de E etc ; et toujours Poutine dictateur, Obama super, Chavez populiste etc, Morales idem etc – mais SANS INFORMATIONS GLOBALES NI ANALYSE VRAIMENT FOUILLÉE ni recul, ni enjeux géostratégiques ni cadrage historique, démontrant par exemple que les ennemis d’aujourd’hui étaient ‘nos’ alliés d’hier. Tout ça : bêtifiant, manque de respect.

The press? It’s all about absolutely nothing, stupid.

(2e feuille, recto)

Comme si le lecteur ‘moyen’ était incapable de lire un article autre que superficiel, partisan. ‘On nous prend pour des cons.’

Les médias : fléau de ce temps ; idem les ordres religieux (p.ex. jésuites) 17e siècle (France et ailleurs) et ‘les chrétiens’ 19e jusque 20e siècle en Belgique ; maintenant : les bien-pensants : mélange d’idées de gauche et d’écolo, mais avec aveuglement idéologique en prime et incapacité d’écouter les vrais soucis, les vrais désirs de la ‘classe populaire’, dont pourtant ils se considèrent les porte-parole. Échec d’une idéologie. D’ailleurs, idem la ‘droite’ : n’entend pas les désirs de la classe ‘travail’ ou ‘entrepreneurs’. Tous coincés dans la logique du pouvoir ; il le veulent, se le répartissent entre eux ; c’est devenu leur seul but ; tous entourés de leurs ‘noblesse’ (ministres et cabinets ; fonctions dans entreprises publiques, poste, chemins de fer, eau, énergie, banques, logements sociaux, pôle d’emplois etc etc.) : nouvelle noblesse, non pas ‘de la cour’, non pas terrienne (voir Ricardo), non pas nouvelle bourgeoise commerçante ou industrielle (17e-20e siècle), mais noblesse du pouvoir. Noblesse inutile, contre-productive, grande mangeuse de fonds publics. Noblesse parasitaire qu’on considérera un jour comme appartenant à ‘l’Ancien Régime démocratique’.

Noblesse qui survit, à l’écart, inconnue, parce que la presse (‘noblesse de la plume’, ‘noblesse des images’) n’en parle pas, ne la montre pas.

Collusion des noblesses : la robe et l’épée se détestaient ; la plume et le pouvoir s’adorent (réceptions, voyages, tous dans le même bain : l’élite ; ils sont ‘autres’, non, ‘plus’ que les ‘autres’, les ‘citoyens’). Égalité ? Une farce.

Plusieurs classes au-dedans de la noblesse du pouvoir : la noblesse gouvernementale (classe parfois élitiste, cf. la France : presque tous sortis de l’ENA, aucune expérience professionnelle ‘sur le terrain’ de l’emploi etc. ; parfois ‘dynastique’ : cf en Belgique : forme de népotisme : les fils et filles de députés, ministres deviennent à leur tour député, ministre, rejoignent la noblesse des entreprises publiques etc.) ; la ‘noblesse publique’ : ‘gère’ les entreprises publiques (noblesse incompétente mais ayant un ‘emploi fixe’ et des revenus disproportionnés eu égard à ce qu’ils font ; seul requis : avoir une carte de parti ; fonction : détruire ; p.ex. ‘préparer la libéralisation du marché’, c’est: démanteler une entreprise publique ; vendre le patrimoine de cette entreprise, la morceler, vendre ce qui en reste, par morceaux, au premier acheteur intéressé : vol organisé) ; gaspillage.

La noblesse des urnes (gouvernants) ; la noblesse de la plume et des images ; la noblesse de la pub (hommes et femmes qui ‘vendent’ le produit ‘État’, tel que vous ne le souhaitez pas) ; la noblesse publique ; la noblesse des bien-pensants : professeurs, économistes, politicologues, sociologues, ‘experts’, toutes ces têtes partout - journaux, télé - et qui s’attaquent à toute critique contre l’ordre établi en jetant l’anathème : oser critiquer, dire : ‘je suis citoyen, je demande qu’on m’explique au lieu de m’imposer, qu’on m’écoute au lieu de me mépriser’, c’est du populisme, c’est de l’incivisme, c’est ahurissant, c’est scandaleux, c’est le premier pas vers l’abîme, c’est antirépublicain, c’est dégueulasse, c’est du nazisme, c’est les années trente, ce n’est pas écologique, etc etc.

La rhétorique agressive, dénigrante, réservée aux bancs de l’assemblée (on aimait bien insulter les partis adverses au parlement ; 19ième-20ème siècle), actuellement déversée sur les citoyens. ‘C’est vous les connards, pas nous.’

Qui, au juste, représentent les ‘années trente’ ? Ceux qui censurent tout débat. Le rendent impossible. Où est passée la liberté de parole ? Le Titanic sombre ; naufrage qui est une fête, le bal des têtes de l’aristocratie démocratique.

Indignons-nous du manque d’information, d’informations vraies, fiables, nuancées. C’est cela, la vraie indignation. (fin)

Marre des indignés qui s’indignent de ce que d’autres leur prescrivent. Nous ne savons trancher qu’après avoir su le plus possible, tout en sachant que l’essentiel peut-être nous échappe. Mais au moins qu’on fasse cet effort au lieu de nous ressasser ce qu’on doit croire parce que c’est simple et manichéen ; voilà le bon, voilà le mauvais, choisissez, condamnez.

Newtalk : ‘populisme’, ‘racisme’, ‘extrême droite’, ‘extrême gauche’, etc ; annihilation de la pensée, rétrécissement des vues, impossibilité de ne présenter ne fût-ce que d’autres options possibles pour remédier à certains problèmes. Ignorance organisée, imposée, relayée par les médias, et qui démontre avant tout le ‘mépris’ pour ceux qu’on gouverne, ce qui augmente leur défiance et leur désarroi. Mécanisme prévisible : je durcis, tu durcis, tous se durcissent. Tu me dis : tu es aigre ; je réponds : c’est à cause de toi ; tu réponds : voilà, ton aigreur est prouvée, ferme-la, je ne t’écoute plus. C’est devenu ça, le ‘débat’.

Dresser une liste des mots interdits. Entre autres : ‘le nucléaire’. Bêtisier qu’on ne devra jamais plus actualiser : ‘Seuls les ignorants aiment le nucléaire’. ‘Le vélo partout.’ ‘Nationalisme, ah non, c’est du nazisme’ (sauf notre nationalisme d’État). ‘Cherchons l’argent où il se trouve’ (sauf chez l’aristocratie démocratique). L’hydre démocratique : des millions de langues frémissantes (journaux, JT’s, blogs etc), mais une seule tonalité rassurante : ‘Rien à déclarer.’

Thucydide : erreurs (Athènes etc.), mais au moins : discours, discussions, débats, critiques, participation.[v]

Le manque d’éducation des journalistes : ils connaissent peu à l’histoire. Leurs bévues. Les erreurs : si on est soi-même témoin de quelque chose et on voit ce qu’écrivent les médias, on se demande : étais-je là ? Leur parti-pris. Leur sentiment de supériorité : ‘nous éduquons les masses’. Que non – il faut les informer. Non pas les doper avec des informations qui n’en sont pas.

Je m’en fous des starlettes – je veux des infos, connard.

Gauchet[vi] : ‘Le sommet de la sagesse démocratique, c’est de comprendre que personne, en dernier ressort, n’a le pouvoir ; à commencer par les gouvernants qui en sont officiellement titulaires’. Phrase formidable.

L’électorat : toujours plus important que le parti pour lequel il vote ; donc : s’opposer à un parti parce que ses leaders sont ‘populistes’, ‘racistes’ etc – même si c’était le cas - revient à ignorer leur électorat. La question primordiale : pourquoi vote-t-on pour tel ou tel parti ? Par conviction, par défaut ? Retourner la question : pourquoi n’a-t-on pas d’autre choix ?

On choisit un parti parce que soit on adhère à ses vues, soit (et c’est souvent le cas) parce qu’aucun autre parti représente ses vues, par défaut donc, soit (et c’est cela le plus important) parce que ces autres partis, auxquels on adhérait, ont déçu leur électorat en l’ignorant. Non pas : vote de protestation ; mais de déception. Déçu pourquoi ? Parce qu’ils n’ont pas tenu parole. Ils ont  promis, promis – et ne font pas. Ou : ils n’ont rien promis, sauf que l’on continuerait à faire ce qu’on faisait avant - et ils font moins que rien. Donc : ignorer, attaquer, mépriser, traiter d’idiots, de ‘stupides’, de ‘nationalistes’ etc., cet électorat sous prétexte que ses leaders sont ‘mauvais’, revient à ignorer ces électeurs une deuxième fois, en les chargeant de mépris, et en confirmant le bien-fondé de leur vote. On déçoit, et on déçoit à nouveau. On n’écoute pas, on persévère. On demande à être entendus – on contre-attaque. C’est ignorer les électeurs, en les réduisant au silence. On n’écoute plus en politique. Erreur. On prétend en savoir plus que les électeurs. On les guide, on ‘fait tout pour eux’: paternalisme postcolonial, non pas ailleurs, mais au-dedans des propres frontières nationales.

Les patriciens démocratiques en ont assez de la plèbe électorale.

Tous les ‘problèmes’ dont on ne peut parler, dont il est interdit de parler, n’ont qu’une importance relative ; ils sont les symptômes du manque d’écoute. Ce manque d’écoute – c’est la faille de la démocratie ; actuellement : un gouffre béant.

Seul moyen de prononcer son avis : les élections. Mais, une fois les résultats du vote connus, on ne s’en occupe plus. Car ne sont valides que les votes qu’on trouve ‘bons’. Les autres se sont ‘trompés’ ; et on les oublie. On s’attaque à l’exclusion, prône l’inclusion ; on exclut les électeurs.

Démocratie : synonyme d’impuissance. Impuissance à changer les choses, impossibilité de critiquer, rage de ne pas être entendu, rage de devoir souffrir qu’on nous impose ce qu’on n’a pas voulu. Et tout cela se fait en prétendant que ces décisions, qu’on n’a pas voulues, sont inspirées par des valeurs ‘humanitaires’, ou ‘écologiques’. En réalité, elles sont imposées dans le seul but de prélever de l’argent pour que continue à fonctionner cette machine distribuant l’argent récolté à peu près partout, sous les prétextes les plus ridicules, aux différentes classes de la noblesse démocratique. La machine démocratique a soif. Elle a ses gens à nourrir. Elle fonctionne, c’est déjà ça, elle s’en vante, et elle distribue une infime partie de cet argent (ce qui reste) aux classes des ‘domestiques’, des ‘clients’ qui, par gratitude, continueront à voter pour cette noblesse. Tout se tient. Les apparences sont sauvées. Mais il n’y a plus qu’un semblant de démocratie. N’osez cependant pas vous en plaindre. Car oser se plaindre, oser critiquer, c’est ‘populiste’. Devoir avoir recours à ce mot vide de sens pour bloquer toute critique démontre la faiblesse du système.

Démocratie extrêmement susceptible ! On n’attaque pas le système, on s’exprime comme citoyen ; le système ‘démocratie’ dit : vous osez nous attaquer, et donc vous sapez notre système, donc on vous ôte le droit de parole. La démocratie se meut en dictature.

Votez, et décampez.

Le nouveau paradigme en deux phrases : ‘Vous êtes citoyen ? Taisez-vous !’

Voilà votre billet, Monsieur. Je vous vois écumer de rage. Déjà, ces quelques feuilles retrouvées m’écœurent. Je vous prouve, en les publiant, à quel point je suis tolérant.

PS.

Je n’y comprends rien, à votre rage.

Que feriez-vous, si vous étiez au pouvoir ? Que feriez-vous, étant journaliste ? Vous seriez, vous aussi, emporté, contaminé par votre désir du pouvoir, d’abord affolé, puis serein, ayant pris l’habitude de pouvoir exercer votre pouvoir, sûr de vous, content de ce pouvoir, comblé, attaché à ce pouvoir, prêt à tout pour le garder, et d’autant plus dangereux. Imaginez-vous qu’alors ce soit moi qui vous critique – que feriez-vous ? M’écouteriez-vous ? Prendriez-vous seulement la peine de lire ce que j’écris ? Non, je serais votre adversaire, pis, votre ennemi. Et, convaincu que vous vous échinez pour moi, vous vous diriez : ‘Ce Monsieur, je fais déjà tout pour lui, comment ose-t-il m’en vouloir ? C’est aberrant !’

PS.

Je vous concède une chose : voici le talon d’Achille de la démocratie : ceux qui participent au pouvoir n’en perdent plus jamais le goût ; ils le hument partout. Tout au plus pourrait-on dire : accrochés au pouvoir, ils haïssent tous ceux qui deviennent plus puissants qu’eux ; et que peuvent-ils faire de mieux que de les traiter d’antirépublicains, d’antidémocratiques afin de se protéger ? C’est de tous les temps, Monsieur. Relisez votre Thucydide. Il faut noircir l’adversaire, en faire un ennemi du système. Lisez Aristote. Vous verrez : cela n’est que de la rhétorique. Je suis sûr que cela, vous le savez. Ce qui rend votre indignation peu crédible.

PS.

Vale, cher Monsieur.

Vous me faites de la peine. Je ne suis pas fâché.

PS.

Vale – je vous le dis clairement : voulez-vous faire rebondir votre carrière, ne changez pas vos idées, mais votre façon de les exprimer ; et on les acceptera car on ne les comprendra plus, on les reléguera dans le coin obscur et moisi de l’histoire des idées. Vivant, vous serez garrotté, momifié, mais au moins on vous appréciera, on vous considérera comme une grosse tête intelligente, sans d’ailleurs trop savoir pourquoi.

Vous aurez une belle carrière académique.

C’est ce que je vous souhaite.

PS.

Monsieur. Je me ferais un plaisir de vous inviter, lorsque vous serez de passage à Paris, à déjeuner avec moi. Mais connaissant vos opinions, cela me répugne, Monsieur, de devoir vous voir assis en face de moi.

PS.

Comprenez-moi bien : je ne vous exclus pas ! Oh oui, je vous connais, je vous vois, petit homme susceptible, grognon, chagrin, grommelant, vermine sillonnant la rue, accompagné d’une petite souillon aussi malpropre que vous, continuant à écrire vos petites notes malhonnêtes que vous égarez partout pour pouvoir leurrer les pauvres gens. Vous ne m’y prendrez pas ! Je fais de mon mieux pour vous comprendre, mais je n’y arrive pas. Il n’y a qu’une raison à cela : c’est que vous êtes dans l’erreur, Monsieur. C’est flagrant. Sinon, de tout mon cœur je vous soutiendrais, cher collègue.

PS.

Vale, vale, que le vaya bien, saluti a tutti, bongiorno, djekuju, tak, kiitos, mahalo imele, gracias, Auf Wiedersehen, so far so good, bref, je vous en conjure, je vous en supplie, pour le bien de notre pays, de notre société, au nom de notre démocratie, des droits humains, des valeurs universelles, de l’équité, de la justice, de l’Être Suprême, dont nous ne savons rien sauf qu’il est perché au-dessus de nous et qu’il tarde à se montrer (mais à moi, Monsieur, il s’est déjà souvent personnellement dévoilé, j’ai senti sa présence, dans la rue, près d’un lac, dans ma voiture, sans même le voir ni le toucher), au nom de la probité intellectuelle, de l’honnêteté, au nom la collégialité, de Platon, Plotin, l’Aquin, d’Avicenne et de tous les génies et de toutes les merveilles de cette terre, de cet univers : quittez la voie de la rage, délectez-vous en vous promenant sur le sentier étroit de la sagesse, vous retranchant dans un mutisme absolu et serein qui vous profitera, cessez vos attaques indignes contre notre système, le meilleur de tous les temps, la cime la plus haute et la plus belle du progrès humain, le plus bel accomplissement du génie humain, et qu’il faudrait, vous le savez comme moi, introduire partout, si pas par la persuasion, par la force, car c’est bien à cela que, sans le savoir, aspire toute l’humanité.

Bref, cher collègue, je vous tends la main.

Soyez pacifique dans votre for intérieur tout en autorisant les armes quand il le faut, notre démocratie est notre doux ‘chez soi’ et une âpre forteresse, déposez votre hargne, revenez à la placidité et tout ira mieux, reprenez-vous.

PS.

Si vous faites cela, je vous inviterai.

PS.

Compelle intrare, Monsieur. À ceux qui n’en veulent pas, de la démocratie, on la leur imposera. À condition que cela nous profite. C’est notre devoir.

PS.

Veuillez me répondre dans le plus bref délai. Je serai injoignable les jours suivants (conférences à l’étranger).

PS.

J’ai lu et relu vos notes, j’en suis comme imbibé. Je ne suis pas d’accord avec vous, mais je crois voir ce que vous voulez dire. Discutons-en. Voilà, cher collègue, j’ai fait le premier pas – à vous de faire de même.

PS.

Je vous attends.

PS.

Répondez-moi, je vous en supplie.

PS.

J’ai vos notes. Oui, Monsieur, je les garde. Je les garderai toujours. Elles me montreront, dans mes heures de doute, à quoi peut mener la raison dévoyée, telle que la vôtre, et que je dois rester ferme, les oreilles bouchées au chant des sirènes du ‘grand chambardement’. Non, Monsieur, il y a quelques petits problèmes, j’en conviens, mais de là à crier votre indignation – vous y allez !

PS.

Vous êtes, cher Monsieur, le fossoyeur de la démocratie. Je dis cela la voix chagrinée.

PS.

Je vous demande, avec insistance, de ne plus jamais me contacter. En revenant de vacances bien méritées (Madrid, Barcelone, Seville, après avoir visité mes collègues à New York et San Francisco), je me suis, avec plaisir, séparé de vos notes, que j’ai jetées à la poubelle, celle-là même où probablement vous vouliez les jeter. Tout est dit. C’est fini, Monsieur. Vous n’êtes plus qu’un mauvais souvenir. Vous m’avez – et à vous de me croire ou non – confirmé dans mes opinions. Jamais je ne céderai. C’est dire combien vos écrits ont peu d’impact sur moi. J’en suis désolé. Arrivederci, tot ziens, bis niemals – à plus jamais, cher Monsieur.

[i] Terzake: néerlandais pour ‘Allons droit au but’ (traduction Google) il s’agit apparemment d’un programme de télévision, diffusé sur la deuxième chaîne officielle flamande Canvas (voir Wikipédia). Traduction de la phrase: ‘Il y aura finalement être annulée.’ (traduction Google Translate). Un collègue m’assure cependant qu’il faut lire: ‘On interviendra enfin’, ou: ‘Finalement, on interviendra.’ Traduction très douteuse, si on la compare à la traduction fournie par Google Translate, qui me paraît plus littérale, plus fiable et plus logique.

[ii] Il s’agit probablement de Rudi Branckx: journaliste flamand qui a fait du port d’un capuchon son image de marque; voir son portrait sur Wikipedia.

[iii] Guy Verhofstadt, homme politique flamand: président du ‘Groupe Alliance des démocrates et des libéraux pour l'Europe’ au Parlement Européen (voir Wikipédia).

[iv] Ceterum censeo etc. « Delenda Carthago » est ‘une locution latine dont l’authenticité syntaxique est incertaine’ (voir Wikipédia). C’est du latin.

[v] Toujours ce bon vieux Thucydide quand on veut parler démocratie! Comme si la démocratie n’avait pas changé depuis! Ça fait près de deux mille quatre cents ans qu’il est mort, cet écrivain ennuyeux, ne s’intéressant qu’à la guerre; et puis, toutes ses harangues et joutes oratoires longues, longues, à n’en pas finir, comme c’est barbant, barbant! Hoplites, esclaves, démagogues, oracles, séditions, révoltes, batailles: voilà tout ce dont il parle. Vivement la destruction de ses écrits (opinion toute personnelle).

[vi] Marcel Gauchet: un intellectuel français, ayant publié assez bien de livres (à en croire Wikipédia).