Dresser une liste de 1000 œuvres écrites de l’antiquité gréco-romaine dont nous connaissons l’existence mais dont rien ne nous est parvenu.
Énumérer de façon sèche et objective, p. ex. Titus Aelius Cotta, Histoire de Rome, 26 livres. Démarque de Borysthène, Epitomè de l’histoire des Diadoques de Théopompe d’Olynthe, 2 livres. Cratyle, Traité de la Tranquillité. Eschyle, Laïos.
Intégrer livres de poésie, de prose (plaidoyers, histoire, traités, mémoires), théâtre etcétéra.
Mettre les noms des auteurs dans un complet désordre, donc pas de chronologie ni d’ordre alphabétique. Intercaler ça et là des auteurs dont 2, 3, 4 vers ou phrases nous sont parvenus en citant le premier vers ou la première phrase, p.ex. Antiphon le Comique, « Je n’y avais pas pensé ». Théophraste le Rhéteur, « Non seulement les études forment le futur orateur, elles attisent son désir d’émuler les meilleurs exemples d’éloquence que nous ont livrés les anciens ». Paul d’Abydos, « Sur l’Acropole il neigeait ». Léonide de Colophon, « Pour ce qui est des scorpions ». Callinos de Cythère, « Au carquois dégarni ».
Aucun commentaire. Ni introduction ni appendice.
Aucun retrait de première ligne.
Donner en bloc cette liste qui a l’apparence d’un texte mais n’en est pas un. La liste n’est qu'une vague référence à des textes qui ont jadis existé.
Ne pas indiquer s’il s’agit d’un texte en grec ou en latin.
Donner le titre, le vers, la phrase ou le fragment uniquement en français.
Graver le tout en lettres gris clair sur une pierre tombale rectangulaire en granit noir poli, sous forme de rectangle contenant ce bloque de texte en petites lettres serrées et recouvrant presque toute la superficie supérieure de la pierre.
Exposer comme une œuvre d’art. Public visé : public érudit.
Ne pas signer l’œuvre. On se demandera : quis fecit ? cui prodest ? Réponse : un inconnu, dont nous possédons l’œuvre et dont nous ignorons le nom.
Exposer dans un musée réputé et laisser un anatomiste expliquer que la littérature fonctionne comme le corps humain. Le corps naît, vit et meurt. Idem littérature, civilisations, langues, outils etc.
Grâce à cela se tailler une réputation. Révéler son nom, faire figure de philosophe, de penseur, donner des interviews. Contacter un agent qui récoltera des commandes auprès des musées d’art contemporain.
Ensuite faire la même chose, sur une autre pierre tombale, en y collant des photos de machines à vapeur. De machines à écrire. De téléphones à cadran. De métiers à tisser. De premières phrases de discours politiques. De charrues. De déclarations d’indépendance. De pages de garde d’encyclopédies médicales. De manuels de savoir-vivre. De verbes de langues disparues au cours des dernières décennies. D’empires disparus. De peuples disparus. D’oiseaux disparus. D’insectes disparus. De poissons disparus. D’hommes disparus. De femmes disparues. D’enfants disparus.
Et ainsi de suite. Utiliser à chaque interview les mots ‘mémoire’, ‘métaphore’. Terminer sur deux ou trois phrases qui contiennent les mots ‘société’, ‘paradigme’. Signer chaque pétition où figurent les mots ‘indignation’, 'engagement’. Confier à une journaliste de Vogue comment la mort de votre mère et l'image du cimetière où on l'a enterrée vous ont profondément marqué. Bien préciser que la mort, l'oubli, la perte de repères vous hantent. Continuer à exposer sur des pierre tombales des choses, des êtres, des sons disparus. Récolter les fruits d’une carrière artistique réussie.