Hier je dînai avec Stéphanos de Tarente. Vers la fin du repas, je lui fis part de mon intention de suivre les cours du grand Antisthène. Le visage de mon pauvre ami, d’habitude si doux et bienveillant, si calme et flegmatique, s’empourpra. Ses mains se mirent à trembler. Suffoquant de rage, il s’écria :

- Ah ! Antisthène ! Antisthène ! Ce maudit Antisthène ! Ce niais qui se prend pour un philosophe ! Il n’y connaît strictement rien, cet Antisthène ! Il n’a qu’une seule qualité : celle de tromper.

- Mais, dis-je, admets au moins qu’il n’en a pas pour notre argent. Son enseignement est gratuit.

- Gratuit ? Gratuit ? Hyper-cher, mon ami. Impayable. En effet, Antisthène ne te demandera pas un rond, mais il se plaindra de sa voiture qu’il n’arrive plus à conduire : te voilà devenu son chauffeur ; de son estomac délicat : te voilà cuisinier de sa maisonnée ; de ses maux de tête et de ses insupportables insomnies : te voilà médecin et garde-malade ; des bandits qui rôdent autour de sa maison : te voilà gardien de nuit. Ce qu’il perd en argent, il le récupère en bénéfices. Et puis, un jour, ton cher maître te dira, en te tapant amicalement sur l’épaule : « Bien, mon ami, je te félicite.  Tu as subvenu aux besoins d’un pauvre homme comme moi. N’oublie pas : « Abaisse-toi, La Force te relèvera. » » Après quoi il te mettra à la porte.

- Non, Stéphanos, franchement, qu’Antisthène m’expédiera comme ça, sans façons, j’ai du mal à y croire.

- C’est exactement ce qu’il fera. Tu t’en iras tout attendri. Pourtant, Antisthène te dit, en langage clair : « Sors, pars, fiche le camp, tu ne m’intéresses plus, à vrai dire tu ne sers plus à rien, je t’ai exploité jusqu’à ce que tu n’aies plus rien à toi. »

- Possible, dis-je. Qui sait ? Mais permets-moi de te rappeler qu’Antisthène, en dépit de ces petits défauts que tu lui attribues – et auxquels je ne crois absolument pas -, est un ami fiable, quelqu’un de solide. Tous ceux qui le connaissent en conviendront.

- Quelqu’un de solide, Antisthène ? De so-li-de ? (là, Stéphanos, après s’être courbé, comme écrasé par mon immense naïveté, se redressa et se mit à crier en appuyant chaque syllabe ; puis, après avoir éclaté de rire :) As-tu jamais connu un menteur fiable ? Un profiteur fiable ? Un mythomane fiable ? Si jamais tu le rencontres, cet homme, amène-le-moi !  Je lui baiserai la plante des pieds ! Antisthène n’a qu’une chose de solide dans tout son système, une seule chose, Cléon : sa phénoménale capacité à croire à ses propres mensonges.

- Stéphanos, dis-je, ce sont là, permets-moi de te contredire, des accusations dans le vague, je dirais presque : des calomnies.

- C’est la vérité, s’exclama Stéphanos, rien que la vérité ! Fais-lui une confidence sur ta vie intime. Rien de grave, quelque chose de gênant, d’embarrassant, une peccadille, un petit écart quelconque. Antisthène t’écoutera dans un silence respectueux. Il baissera les yeux, de peur de te gêner dans ta pénible confidence. Puis il te serrera la main, en levant vers toi ses grands yeux bleus, l’air de vouloir dire : « Cléon, tu es mon homme ! Quelle franchise ! Toi, au moins, tu oses me faire confiance. Je t’en suis reconnaissant. »

-  Je ne vois pas où est le problème.

- Quelques mois plus tard Antisthène te confiera, lors d’une promenade, en chuchotant, qu’un de ses disciples a tel ou tel vice. Tu seras gêné et étonné, car il te raconte exactement ce que tu lui avais confié ! À un moment donné, vers la fin de sa très secrète confidence – qu’il t’a évidemment honteusement volée -, il rougira. N’y fais pas attention. Il le fait à propos. Il voudrait que tu te dises : « Pas de doute, il a oublié ce que je lui ai dit. Apparemment, Antisthène a commis une faute. Il parle de ma faute comme si c’était celle d’un autre. Et tout en parlant de la faute de cet autre homme, il n’ose pas avouer qu’en fait il s’agit de lui. Pourtant, par voie détournée il le fait ; ah, comme c’est compliqué, et charmant surtout ! »  Non, non ! N’en crois pas un mot de ce qu’il te dit, Cléon. C’est un artifice. Garde ton sang-froid. Car voici ce qui se passe au juste : Antisthène, en parlant de ta faute, en reprenant tes mots, tes tournures de phrase, t’a donné le sentiment d’avoir commis une faute inavouable. Pourtant, il ne s’agit que d’une petite erreur embarrassante et sans importance que tu lui avais confiée sans trop y penser !

- Mais dans quel but, Stéphanos, Antisthène ferait-il ça ? Ça n’a aucun sens. Il se peut très bien qu’en effet il ait oublié que je lui ai fait cette confidence.

- Non, Cléon. Les fautes et les vices des autres, il ne les oublie jamais. Ils restent ancrés dans sa tête comme s’ils lui ont toujours appartenu. Il se rappelle mot pour mot ce que tu lui as dit. Il t’utilise pour mieux faire ressortir sa sincérité. Il n’a que ces deux mots à la bouche : franchise, sincérité. À ses yeux, sa confidence, toute obscure, détournée, équivaut à une longue confession détaillée.

- Mais alors, s’il est sincère, et franc aussi, car il a avoué sa faute, même si c’était à sa façon, par voie détournée, où est le mal ?

- C’est que plus tard encore, il t’en reparlera, de cette faute, en disant : « Tu te souviens de ce que je t’ai dit l’autre jour ? Je te parlais de ce petit, disons, écart… de ce malencontreux, ce triste, déplorable … dérapage…. Eh bien, il m’arrive parfois… d’y songer…. ça me travaille, tu sais… » Il laisse percer un petit sourire gêné, soupire et dit : « Désolé, je suis humain, un être humain, tu sais… comme toi. » Ses lèvres tremblent, ses yeux se ferment. Il se tait. Tu es ému : tu le crois incapable de regarder sa faute en face. Tu voudrais l’embrasser, tellement il a l’air fragile, perdu. Finalement, il rouvre les yeux, te fixe avec un grand sourire lumineux : « Tiens, dit-il, toujours là toi ? D’ailleurs… ne t’en fais pas – oh, je ne voudrais pas… je ne voulais surtout pas t’inquiéter. Oublions, terminé ! » Et il enchaîne, d’une voix enjouée, en parlant de la pluie et du beau temps, d’un sujet anodin qui n’a rien à voir avec sa prétendue confidence. Toi, tu l’admires et tu le plains. Tu te dis : « Pauvre homme, ah !, mon pauvre, mon pauvre Antisthène ! Comment pourrais-je lui en vouloir d’être revenu sur ma faute ? Ce n’est pas de moi qu’il s’agit ! C’est à lui-même qu’il en veut. Lui, si droit, si vertueux, s’accuse d’avoir des idées coupables. Du coup, il les croit vicieuses. Quel homme scrupuleux ! Quelle retenue, quelle délicatesse dans ses paroles ! Eh quoi, des pensées coupables qu’on ne maîtrise pas, qui ne les a pas ? Même moi je les ai parfois ! » Mais après qu’il t’ait fait une dizaine de fois cette même pantomime de l’aveu abordé mais jamais achevé, de la faute suggérée mais jamais nommée – à chaque fois il te fait la même grimace coupable, toujours sa voix et ensuite ses lèvres se mettent à trembler, toujours il ferme les yeux et les rouvre, tout beaux, tout grands, tout ronds d’étonnement comme s’il venait de naître à la vie, et toujours il termine par « Ah, te voilà, cher ami… toujours là ? Mon Dieu, non !... Qu’ai-je dit ? Ai-je à nouveau parlé de ce… cette fâcheuse… horrible… abominable faute ? Quel fardeau pour toi ! Pardonne-moi. Je ne voulais pas t’effrayer… Oublions, veux-tu ? » - tu en as assez. Tu vois clair à son jeu. Tu lui en veux, oui, tu lui en veux à mort de lui avoir confié ce petit secret de ta vie privée. Ce secret, il l’adore. Il le renifle, l’étale sur son plateau préféré appelé « Pilori » -  le pilori où se trouve attaché le malheureux Cléon - et il le savoure à petites bouchées comme un biscuit délicieux. Ton secret, c’est sa petite jouissance privée, perfide, malsaine. Ça l’excite, il en jouit. Ce qui était un petit souci pour toi, il l’a transformé en vice qui te salit. Sans la nommer, sa faute, il l’a faite toute grande, immense, mystérieuse ! Et c’est là, enfin, qu’on touche au but, au véritable but d’Antisthène : il te déclare coupable d’un vice. Pour lui, par contre, ce même vice, à peine avoué, répété à satiété, au lieu de l’entamer, ne fait que rendre plus vaste encore sa grande et incommensurable vertu. En fait, il a fait de toi un fauteur dont l’horrible faute l’a marqué à jamais, tandis que lui, en faisant semblant d’avouer une faute qu’il n’a jamais commise, a rendu d’autant plus réelle et grande sa vertu. C’est là, crois-moi, une des façons dont il use pour te rabaisser et te manipuler.

- J’avoue que tout cela m’a l’air très spécieux, dis-je. (Je n’en dis pas plus, soupçonnant tout à coup que Stéphanos avait été disciple d’Antisthène et qu’il n’osait pas me l’avouer.)

- Bon, je te l’accorde. Autre exemple ! Discute avec lui, ici, au bord de la mer Égée, du matin au soir, sur les sujets qu’il aime aborder. Disons : la grandeur et la déchéance des arts, la naissance et la chute des empires. Plus les sujets sont grands, vastes, plus ça lui plaît. Jette, le lendemain, un coup d’œil à son journal : tu y retrouveras toutes tes trouvailles et tes idées, exactement comme tu les avais formulées. Et voici le titre que tu verras écrit en haut de la page, en lettres toutes tremblantes d’exaltation : « Mes réflexions profondes lors de mon séjour à la côte ». De toi, de ta personne : aucune trace. Ton nom : jamais il ne le citera. Vos promenades dans les dunes, vos conversations animées, les repas auxquels tu l’as invité (comme d’habitude il fait mine de ne pas avoir d’argent sur lui), l’image de ton dos courbé, de tes genoux éraflés par les cailloux lorsque, rampant sur le sable, tu recueillais des coquillages pour la collection de ton vénéré maître Antisthène qui lui, soudain travaillé par de pénibles rhumatismes, se trouvait paresseusement allongé dans un transat et sirotait une boisson non-alcoolisée – tout cela, une fois qu’il a tiré le suc de ce que tu as dit et l’a cuisiné à sa propre sauce  – tout cela, Antisthène l’a effacé de sa mémoire. Il préfère se contempler, lui seul, dans le miroir qu’est son journal.

- Je n’y crois pas. Je n’y crois tout bonnement pas. Ce n’est qu’une hypothèse, une allégation sans fondement. Comment peux-tu savoir qu’il agira ainsi ? Prouve-le-moi ! (Je savais maintenant, à n’en pas douter, que Stéphanos venait de me conter une de ses mésaventures avec Antisthène. J’étais curieux de sa réponse.)

- Eh bien, si tu n’y crois pas, Cléon, j’ai une belle petite idée à te proposer : vole son journal. Eh oui, je t’y autorise. Je te l’ordonne. Feuillette-le. Tu verras : on n’y voit qu’un nom, un seul : celui d’Antisthène. Le seul personnage qui compte dans la vie d’Antisthène, dont il se soucie, sur lequel il s’apitoie, auquel il pense d’heure en heure et qu’il défendra jusqu’à son dernier soupir, c’est Antisthène. Je parie qu’il se réveille en sursaut, au plein milieu de la nuit, et qu’il s’écrie, tout en panique : « Et si je mourais ?  Ah, quelle perte pour ce monde ! » Puis, se tournant sur le côté, mort de fatigue, il se dit : « Soyons philosophe : n’y pensons plus ». Aujourd’hui il te dit : « Tu es mon meilleur élève ». Demain il dira au premier venu que « Cléon est orgueilleux », qu’il « souffre de superbe » et qu’il faut « d’urgence remettre ce petit nigaud de prétendu philosophe à sa place ». À chaque fois, il croit à ce qu’il dit, et oublie que hier il croyait autre chose et croira autre chose encore le lendemain. Pourquoi donc, dis-tu ? Tu n’y crois pas ? C’est qu’Antisthène n’a aucune notion du temps, Cléon. Il est son propre point de repère, il crée le jour à son réveil. Il s’endort, le monde s’assoupit. Là où il n’est pas, le temps bâille d’ennui, n’attendant que la venue de l’incomparable Antisthène. À ses yeux, sans lui, le monde ne vaut pas plus qu’une citrouille. Le soleil qui se lève, le grêle et la pluie qui battent contre les fenêtres, le fromage sur la planche, le continent d’Afrique, les lions, la mésange et la faune sous-marine : tout cela, c’est Antisthène. Et si ce n’est pas Antisthène, tout cela existe grâce à Antisthène ou pour le seul plaisir d’Antisthène. J’abuse d’hyperboles ? Tu crois qu’Antisthène n’est rien moins qu’un petit esprit légèrement dérangé, aimablement égocentrique, qu’il trompe sans malveillance, qu’il ment par omission ? Non ! C’est une vermine, Cléon, c’est un colporteur de mensonges. Dieu créa l’homme ; Antisthène incarne le mensonge. L’homme est doté d’intelligence ; Antisthène n’est grand que par la force de son imagination. Il est né en Crète, pays des menteurs, de parents mensongers, d’une famille de délinquants et d’escrocs. Il en a hérité le sens inné de la magouille, du faux-semblant, de la dissimulation. C’est un parasite trompeur. Son abdomen – regardes-y de près, et tu verras - ressemble à celui d’une guêpe, ses longues dents courbées (encore toutes blanches, il ne cesse de s’en vanter) sont des crocs, ses fines oreilles aux lobes toutes embroussaillées des antennes puissantes, aptes à détecter la moindre faiblesse de ses victimes. Gare à toi ! Il s’avance vers toi, tout sourire – et il te culbute, suce ton sang, s’achemine dans tes artères jusqu’à ton cœur qu’il empoisonne en y injectant la glu de sa tromperie.

Soudain, Stéphanos regarda par la fenêtre et l’ouvrit.

- Viens, approche-toi, regarde, dit-il, vois de tes propres yeux l’œuvre de ton maître.

Un des disciples d’Antisthène passait dans la rue. C’était Agathodore. Le grand, l’immense, célèbre, fabuleux Agathodore. Triple vainqueur des jeux de Némée, champion des jeux d’échecs de Salonique, génie ès mathématiques, confident d’un président, amant d’un tyran persan et de deux championnes de tennis. Mais Agathodore, à peine âgé de trente ans, ce soir-là, était blême à faire peur. Il penchait la tête, marchait en titubant. On le subodorait plutôt qu’on ne le voyait : il laissait, en passant, une traînée d’odeurs dérangeantes, mélange de sueur maladive et de relents de fruits pourris, prescrits par le grand Antisthène.

- Voilà pour ce pauvre Agathodore, dit Stéphanos. Antisthène vient de le chasser. Qui voudrait encore de lui ? D’ailleurs, as-tu jamais vu un disciple d’Antisthène en bonne santé ?

- D’abord, il nous faudrait préciser, Stéphanos : qu’entendons-nous par : « bonne santé » ?

- Oublions ça ! Réponds-moi : as-tu jamais vu un disciple d’Antisthène heureux ?

- Non, dis-je. Mais si ses disciples ont l’air triste, c’est qu’ils vivent dans le dépouillement. Ils sont non pas pauvres mais austères. Est-ce être malheureux ?

- Mais enfin, Cléon ! Regarde : qu’est-il advenu de notre bel Agathodore ? L’homme aux belles saillies est maintenant muet ; pour peu qu’il parle, il bégaie ; l’amant viril est devenu débile.

- Tu crois qu’Agathodore est impuissant ? Tu le crois détruit, déchu ? J’ai bien peur que tu ne comprennes rien au dénuement, Stéphanos. C’est ton opinion qui le rend déchu – en réalité il est en mue. Dans dix ans, vingt ans – car tout dépend de jeu du hasard et de la grâce - son pauvre corps décharné sera transfiguré. Ce qui nous semble être une épreuve : secourir à tous les êtres humains, bons ou mauvais, lui sera devenu un besoin naturel comme boire et manger. Et il périra heureux sur le bûcher de la charité.

- Assez !, dit Stéphanos. J’en ai assez, assez de ces rengaines ! Ne te méprends pas sur l’air triste qu’arborent ses disciples. S’ils grognent comme des ours affamés, s’ils encombrent par dizaines les trottoirs du centre-ville, allongés sur des cartons, toussant et râlant comme des mourants, c’est qu’Antisthène les a trompés, humiliés, piétinés, manipulés, dévalisés, pillés, ruinés !

- Pas du tout. C’est la preuve de leur sagesse. De leur amour surtout.

- Non, Cléon, c’est de la tristesse. Une tristesse immense, et un immense regret. Ils n’ont commis qu’une seule erreur dans leur vie, erreur unique, fatale, irréparable : ils ont fait confiance à Antisthène. Il a détruit leur amour-propre, brisé leur fierté. Il leur promettait le bonheur ; il les a enfoncés dans la misère. Il les a minés, sapés, démolis, moralement et physiquement. Il leur a gâché la vie, Cléon ! Il les a dépouillés de leurs biens, de leurs rêves, de leur santé. Il ne leur reste plus que la honte d’exister. Si tu hais ta vie, cours, hâte-toi, fais-toi disciple d’Antisthène.