Sparte chapitre 12

Cynthia était toujours agenouillée aux pieds de l’Apollon. Je l’appelai : « Cynthia ! ». Au lieu de me chercher du regard, elle détourna la tête. Je criai une seconde fois : « Cynthia ! » Elle se boucha les oreilles et frotta son front contre la cuisse de la statue. « Cynthia ! » Elle étendit les bras, enlaça le haut de la jambe de l’Apollon, s’y agrippa.
Je me sentis d’un calme, d’une lucidité inouïe. Cynthia venait de me lâcher ; je la lâcherais à mon tour. Je quitterais Sparte, je retournerais à Sophrosynè et j’irais annoncer à Phrynè que j’avais l’intention de l’épouser. Je reporterais la date de notre mariage – une fois, deux fois, trois fois, en inventant des prétextes farfelus, jusqu’à ce que, déçue, fâchée, s’estimant trompée, ridiculisée, elle me lâche, elle aussi. Me voilà débarrassé de Cynthia et de Phrynè. J’aurais abandonné Cynthia et Phrynè ne voudrait plus de moi. Après quoi j’irais à la recherche d’une autre femme.
Déjà, je dressais une liste des jeunes femmes de Sophrosynè qui pourraient aussi bien faire l’affaire. Oui, j’ai bien dit : « qui pourraient aussi bien faire l’affaire ». Il ne me fallait pas de femme jolie. Il ne fallait surtout pas que je l’aime. Je chercherais la femme que je pourrais duper en prétendant l’aimer ; femme grâce à laquelle je pourrais duper mon père, en lui donnant l’illusion que j’avais choisi une vie rangée, que j’étais enfin prêt à « assumer ma vie », à « prendre mes responsabilités ».
Je m’imaginais debout dans le salon, seul à seul avec mon père, à qui j’annonçais que j’allais bientôt me marier. Je me voyais déjà en homme accompli : homme marié et directeur associé de notre entreprise. Quelques années plus tard, à la mort de mon père, je deviendrais chef d’entreprise. Dans un premier temps, je suivrais la routine de mon père, je reprendrais sa clientèle. Ensuite je me concentrerais sur les seuls clients qui m’intéressaient, ceux de Sparte, en écartant la clientèle de notre dème, composée de particuliers sans intérêt, de petits négociants timorés, sans autre ambition que de préserver leur entreprise, trop peureux pour se lancer à la conquête d’un marché hors de Sophrosynè.
J’imaginais déjà la petite allocution que j’adresserais à nos ouvriers, réunis dans l’entrepôt, une à deux semaines après la mort de mon père. Je leur dirais que je voulais que tout se déroule dans la continuité. Je le devais à la mémoire de mon père qui m’avait tant aidé, de mon grand-père qui avait fondé notre entreprise – mots creux et vagues qui cachaient mes vraies intentions. J’allais tout changer. Au plus vite. Évidemment, je ne laisserais rien percer de mon immense satisfaction d’avoir succédé à mon père. Le voilà enfin écarté, évincé. L’entreprise m’appartenait ; j’étais maître chez moi.
Plus les images de ma vie future se concrétisaient, plus elles s’assombrissaient. Sans doute, j’aurais la vie dont j’avais toujours rêvé. Mais je continuerais à me souvenir de Cynthia. Je ne cesserais de regretter nos nuits, nos étreintes. Inévitablement, en me souvenant de Cynthia, je me rappellerais l’horreur que j’avais vue dans cette niche. Quand ma femme s’allongeait sur le lit, m’invitait à la rejoindre, me caressait, quand ses lèvres effleuraient les miennes, je répondrais à ses caresses dans un élan d’affection, mû par le désir, et la seconde d’après, les images et les sensations de cette niche me revenant à la mémoire, je la repousserais, incapable de lui expliquer pourquoi elle me rebutait. Elle me dégoûterait. En la voyant assise sur le lit, ne comprenant pas pourquoi je l’avais repoussée, je me demanderais comment j’avais pu passer des heures à faire l’amour avec elle en prétendant l’aimer, dans le seul but de me l’attacher et de la pousser à m’épouser afin de pouvoir en imposer à mon père. Je me répéterais, du matin au soir : « Tu joues le jeu, tu poses en chef d’entreprise, en mari affectueux, en père de famille modèle ; mais tu n’es pas différent de ces corps que tu as vus dans cette niche ! Tu ne cherches que ce qui te profite ! » J’aurais un tel dégoût de moi-même que je ne supporterais plus le moindre compliment, la moindre parole affectueuse. Je ne les méritais pas. Dégoût de moi-même que je reporterais sur ma femme : je lui en voudrais de m’avoir épousé. C’était elle la cause de mon dégoût, c’était elle qui m’avait séduit, piégé, qui m’obligeait à faire ce qui me déplaisait. Si, voyant ma morosité, soupçonnant mon aversion pour elle dont elle ignorait la cause, elle prenait le parti de ne pas me reprocher mon attitude, faisait preuve de patience, redoublait de gentillesse, je lui en voudrais également. Son attitude, au lieu de m’apaiser, ravivait la conscience de ma duplicité, rendait ma vie mensongère insupportable. À toute cette bonté dont elle faisait preuve, cette patience, cette délicatesse, ce dévouement, je n’opposais que mon silence, mon refus obstiné de lui dévoiler ce que je ressentais.
La vraie raison de mon dégoût de ma femme, de mon refus de lui en expliquer la cause, se résumait à ce seul constat : je n’étais pas Céphalos de Sophrosynè. Je ne l’avais jamais été. Mon nom, ma personnalité, mon caractère n’étaient qu’imaginaires. J’étais un des corps de cette niche, venu au monde dans le dème de Sophrosynè. Mon père avait cru voir en moi son fils ; ma mère également ; le lendemain de ma naissance notre phratrie m’avait adopté ; deux jours plus tard, le démothète avait enregistré mon nom, avait convoqué mes parents et mes grands-parents, avait fait prêter serment aux représentants de notre phratrie et m’avait solennellement accueilli dans « le sein de la communauté Spartiate ». C’est ainsi qu’un corps horrible, sorti droit de cette niche, était devenu, aux yeux de tous, Céphalos de Sophrosynè. Ce corps nous avait tous dupés - moi compris. Je n’étais pas Céphalos, fils de Cléombrote, petit-fils de Cephalos. Je n’étais pas Spartiate. J’étais un corps affreux, gluant, dégoûtant. J’étais pareil à ces corps qui roulaient sur le sol et qui ne cherchaient qu’à se satisfaire, sans jamais s’arrêter. Leur odeur infecte, leur haleine putride avait pénétré dans mes narines, s’était mêlée à ma respiration, avait sali mes poumons. Je méritais de rester ici, enfermé dans cette niche, parmi ces corps qui étaient pareils au mien.
Je m’allongeai sur le dos, les bras ouverts, les jambes écartées. Je remuai les bras, me laissai rouler de gauche à droite, en gémissant, en criant, afin d’attirer l’attention des corps autour de moi. J’étais disposé à me faire dévorer par eux. Si, en effet, j’étais comme eux, j’aurais tôt fait d’apprendre à me défendre, à les dévorer, à les dépecer à mon tour. Ce serait ma façon à moi de m’intégrer dans ce qui était, qui sait, ma seule, ma vraie famille.

L’un de ces corps se releva – je vis qu’il était bossu ; un autre se releva, il boitait ; un troisième, ventru, aux yeux protubérants, plaqués à mi-chemin entre les tempes et les orbites oculaires, aidait à se relever un autre corps trapu dont les bras étiques, ridés comme ceux d’un vieillard, contrastaient avec sa poitrine musclée. D’autres corps encore, au lieu de se ruer sur moi, de m’écorcher, de me dévorer, se levèrent, en se dirigeant vers le fauteuil. L’un était borgne, l’autre avait des bras trop courts, s’arrêtant au coude et dont sortaient trois longues griffes aux reflets métalliques ; un troisième avait non pas une bouche mais une longue trompe recouverte d’écailles dont il s’enveloppait le cou comme si c’était une écharpe qui le tiendrait au chaud.
Tous ces corps ou plutôt, ces choses qui, par leur squelette, leur peau, leur capacité à se tenir debout, ressemblaient à des êtres humains, s’assirent, les pieds calés contre le bas du fauteuil, en se penchant légèrement en avant. Ils relevaient la tête, m’observaient. Leur visage s’essayait à une mimique étrange. Ils plissaient les yeux, tiraient les commissures des lèvres vers l’arrière, puis les relâchaient : leur bouche tour à tour s’élargissait, se contractait. Quand leur bouche s’élargissait de profondes rides verticales parcouraient leurs joues. Leurs yeux, après s’être plissés, s’ouvraient, grands, menaçants ; mais peu après les paupières redescendaient. Leur regard peu à peu s’adoucissait. Je m’étais attendu à n’y voir que de la brutalité, de la bestialité ; s’y dessinait surtout une expression de curiosité, et, chez certains, un semblant d’intérêt pour ce que je faisais, voire de la bienveillance à mon égard. Tout à coup, las de me voir continuellement remuer les bras, pousser des cris, rouler de gauche à droite, ils cessèrent de m’observer, et c’est en ouvrant et refermant continuellement la bouche, en continuant à s’essayer à cette mimique nouvelle qui les rendait tour à tour affreux, ridicules et pitoyables, qu’ils se regardaient l’un l’autre. Ils s’observaient longuement, immobiles. Seuls leurs yeux et leur bouche s’ouvraient, se fermaient. Finalement, après avoir tiré les commissures des lèvres vers l’arrière, ils découvraient une infime partie de leurs dents supérieures, toutes jaunies et tachetées de sang – ce qui, j’imagine, devait passer pour un sourire. Et c’est en gardant la bouche entrouverte, les lèvres tirées en arrière et tandis qu’ils faisaient de leur mieux pour découvrir une partie de leurs dents supérieures, qu’ils se donnèrent de petites tapes sur l’épaule ou le poignet. Ils se prirent la main en poussant des cris de joie, comme des amis, heureux de se revoir après s’être perdus de vue. Quelques-uns d’entre eux, après avoir rapproché leurs têtes et s’être longuement reniflés, s’embrassèrent sur la joue, sur la bouche.
Je n’y comprenais rien. Pourquoi ne m’avaient-ils pas dépecé, dévoré ? Au moment même où j’avais décidé de participer à leur carnage, ces corps, comme pour se moquer de moi, avaient changé d’attitude. D’où cette atmosphère amicale, conviviale ? Je valais donc si peu à leurs yeux qu’ils ne voulaient pas de moi ? J’étais déçu. Indigné, blessé, me sentant profondément ridicule, je me levai et m’avançai vers la sortie de la niche, laissant de côté, assis sur le fauteuil, ces corps qui, en poussant des cris stridents, en souriant bêtement, continuaient à se toucher le bras, la main, l’épaule.
Après quelques pas je m’arrêtai : la sortie était fermée par une grille – grille qui s’était baissée sans faire le moindre bruit ; grille pourvue d’orifices carrés aux travers desquels je voyais passer, dans la salle aux buffets, des flots de personnes qui se dirigeaient vers les niches. Ça et là des personnes emmitouflées dans de grands sacs à linge blanc - pareils à ceux que j’avais déjà remarqués en entrant dans la niche -, s’avançaient vers l’arrière de la salle. Les convives, debout autour des trois buffets, parlaient à voix haute, riaient. Quelques couples se promenaient le long de la grille, en bavardant. Est-ce que je leur demanderais de l’aide ? À qui d’entre eux ? Et est-ce qu’ils m’entendraient ? J’écartai l’idée : je n’avais nulle envie de me retrouver mêlé à ces personnes-là. Je ne voulais plus rien. Ni Cynthia, ni Phrynè, ni quelque femme que ce soit. Ni la niche, ni la salle – rien, plus rien. Ou si, une seule chose : sortir de cette niche, quitter cet immeuble, me retrouver dans les rues de Sparte – et oublier au plus vite ce que j’avais vécu ces derniers jours. Désir ridicule car pour l’instant il ne me restait d’autre choix que d’attendre que s’ouvre cette grille.

Le volume des voix dans la salle s’intensifiait puis s’atténuait, tandis que la lumière derrière moi, dans la niche, après s’être lentement affaiblie, tout à coup s’éteignit. Un sifflement aigu dans mes oreilles ; une lumière vive, éblouissante s’alluma de l’autre côté de la grille ; deux de ces formes dont je viens de parler, voilées de la tête aux pieds, s’approchèrent. Elles s’arrêtèrent en face de moi, de l’autre côté de la grille. Puis, elles se séparèrent et se postèrent, l’une à gauche, l’autre à droite de la niche. Tout à coup, un silence parfait, limpide, reposant : le brouhaha des voix dans la salle, les cris, les rires et les gémissements des corps assis sur le fauteuil avaient cessé. Seules étaient encore visibles, chacune éclairée par un seul spot braquée sur elle, ces deux formes, debout derrière de la grille.
Elles étendaient un bras vers le haut, l’une le bras gauche, l’autre le bras droit, avec la même lenteur, de la même façon, provoquant les mêmes ondulations, les mêmes frémissements dans l’habit blanc qui les enveloppait. Leurs gestes étaient synchrones, l’image qu’elles donnaient d’elles-mêmes était parfaitement symétrique : la personne à ma gauche appuyait son bras droit contre le bord de la niche à sa droite, la personne à ma droite appuyait son bras gauche contre le bord de la niche à sa gauche. Une main sortit du tissu enveloppant le bras à ma gauche ; au même moment une main sortit du tissu enveloppant le bras à ma droite. Chaque main, après d’abord avoir formé un poing, se détendait et se posait, avec les doigts étendus, à plat contre le mur. Après avoir incliné la tête, l’une vers la gauche, l’autre vers la droite, de façon à ce que chacune d’elles semblait vouloir reposer la tête dans le creux entre l’épaule et le bras étendu, ces deux personnes se tinrent immobiles, jusqu’à ce que la personne à droite murmure : « Cynthia. » Quelques secondes après, la personne à gauche murmura : « Céphalos. »
Les voix de ces deux personnes, étouffées par le tissu qui recouvrait leur bouche, se ressemblaient. À tel point que, lorsque la personne à droite murmura : « Céphalos », j’eus le réflexe de regarder à gauche, lieu où je venais d’entendre mon nom une toute première fois, au lieu de me fier à mon ouïe et de regarder vers le lieu d’où vraiment provenait mon nom.
Peu à peu, le volume de ces deux voix augmenta. Je pus enfin les différencier. Mais plus j’étais apte à les différencier, plus ce que j’entendais me troubla. La voix qui disait mon nom à ma gauche était, à n’en pas douter, la voix de Cynthia. Et la voix à droite ? C’était ma propre voix. J’avais déjà, auparavant, entendu ma voix et celle de Cynthia ; cette fois-ci cependant la ressemblance avec nos voix était plus forte encore, à tel point que j’avais l’impression d’avoir devant moi, debout de l’autre côté de la grille, deux personnes voilées qui n’étaient autres que Cynthia et moi.
La voix de Cynthia disait : « Céphalos ». Quelques secondes après, une autre voix, la mienne, répondait : « Cynthia. » Cela se répéta plusieurs fois. Puis les voix s’inversèrent, passant d’un corps à l’autre : le corps à ma gauche parlait avec ma voix, l’autre corps s’exprimait en utilisant la voix de Cynthia. Cependant, ce qu’ils disaient ne changeait pas. Aussi, je m’entendais dire, de ma propre voix, avec un accent d’anxiété, comme si je voulais que me rejoigne au plus vite la personne que je nommais : « Céphalos ! ». Et j’entendais Cynthia répondre, après un intervalle de quelques secondes, avec la même anxiété, la même insistance qui colorait ma voix : « Cynthia ! » Peu à peu, le laps de temps qui s’écoulait entre les deux noms diminuait. Nos noms se rapprochaient, jusqu’à ce que ces deux corps, ces deux bouches, invisibles, chacune cachée, enveloppée dans son grand sac blanc, postées à ma gauche et à ma droite, s’exclament, disant simultanément « Céphalos ! » et « Cynthia ! ». Nos deux noms, prononcés de la sorte, au même moment, se confondaient ; comme le i de Cynthia était prolongé (conforme la façon de prononcer ce nom dans notre dème), nos deux noms, comptant exactement le même nombre de syllabes, se recouvraient. Le e se mélangea au i, le i se fonda dans le a, le o dans le a, créant des sons nouveaux que je n’avais jamais entendus. Cynthia et moi, nous portions, pendant ces quelques instants, un seul nouveau nom qu’il m’est impossible de répéter devant vous, n’ayant qu’une seule bouche pour parler. D’ailleurs, si je n’avais pas su que les mots que j’entendais provenaient de la superposition de nos deux noms, prononcés au même rythme, au même moment, je n’aurais pas réussi à les démêler et à les identifier ; j’aurais cru entendre un nom nouveau, nom inexistant qui, mystérieusement, semblait parfaitement s’accorder avec notre langue spartiate et, qui sait, en fera partie dans l’avenir.
À nouveau nos noms s’espaçaient, s’éloignaient l’un de l’autre, jusqu’à ce qu’ils soient à nouveau prononcés séparément, avec quelques secondes d’intervalle. À nouveau ma voix et celle de Cynthia passaient d’un corps à l’autre et vice versa, à nouveau nos noms se rapprochaient – mais cette fois-ci, lorsque nos deux noms auraient dû, après s’être touchés, commencer à glisser l’un sur l’autre, chaque son d’un nom s’agrippant au premier son de l’autre nom qu’il altérait pour former un nouveau son – à ce moment précis je n’entendis pas nos deux noms, prononcés simultanément, mais uniquement celui de Cynthia, dit par deux voix. En effet, nos voix, la mienne et celle de Cynthia, clamaient, au même moment : « Cynthia ! Cynthia ! ». Avec angoisse, anxiété. Après quelques secondes, avec la même insistance, nos voix clamaient : « Cynthia ! », une seule fois. Puis, une seule fois, également, je les entendis clamer, simultanément : « Céphalos ! ». Quelques secondes plus tard, elles criaient : « Céphalos ! Céphalos ! » Et c’est là, lorsqu’on clamait ces deux derniers noms – ou plutôt, mon nom, répété, dédoublé – que la tonalité des voix changea. L’insistance était devenue reproche, l’anxiété agressivité. Comme si ces deux personnes voilées m’en voulaient, m’inculpaient. Comme si elles me sommaient de venir, de me présenter, de me justifier. Je participais moi-même à cette sommation ; joignant ma voix à celle de Cynthia, je me disais, à moi-même : « Céphalos, où es-tu ? Où te caches-tu ? Viens, montre-toi ! N’as-tu pas honte de ce que tu fais ? Quelle lâcheté ! Tu n’oses donc pas te montrer ? » Ensuite, un long intervalle, durant lequel les deux personnages baissèrent le bras, lentement, comme pour me donner le temps de bien sentir le reproche qu’ils m’avaient fait. Ils levèrent à nouveau le bras et firent sortir, de l’extrémité de la manche de l’habit qui les enveloppait, leur main qui glissait le long du mur qui bordait la niche, le tapotait, le caressait. Après quoi reprenait, depuis le tout début, ce long cycle de voix qui alternaient, passaient d’un corps à l’autre, s’espaçaient, se rapprochaient, se confondaient, de noms qui nous nommaient, nous appelaient, me sommaient, m’accusaient, s’éloignaient l’un de l’autre et se retrouvaient.
Aux voix provenant de ces deux figures derrière la grille s’ajoutaient les voix des corps assis sur le fauteuil et qui, en jetant la tête en arrière, formaient avec leurs lèvres un cercle parfait dont sortaient nos noms. Noms dits d’une façon extrêmement douce, légers comme de la fumée, exhalés plutôt que prononcés. Et c’est porté, soulevé par toutes ces voix que je sentis le sol s’éloigner de mes pieds. Ce n’est là qu’une formule inadéquate, je sais. Je ne me détachais pas du sol ; et non, le sol ne se « dérobait pas à mes pieds ». Il avait tout bonnement disparu. Je m’élançais, en poussant ma poitrine en avant, cherchant un point d’appui, en courant sur des jambes toutes légères. Un vent froid choquait contre mon front, coulait le long de mes tempes. Un court moment d’effroi : je me sentais chavirer ; je plongerais dans un gouffre sans fin. Je frappai l’air de mes bras et sitôt que j’eus fais quelques brasées, ma poitrine, mon dos, mon torse, tout en se musclant, devinrent légers, aussi légers que l’air sur lequel je glissais. Instinctivement, je repliais mes jambes ; je savais qu’elles ne me servaient plus à rien. Je m’orientais sur les voix que j’entendais au-dessous de moi et qui continuaient à clamer nos noms. Ces voix non seulement me guidaient, elles me portaient, me poussaient vers le haut. Puis ce fut autre chose encore que ces voix qui me guidaient : la certitude intérieure, absolue qu’en face de moi, à telle ou telle distance, se trouvait tel ou tel objet qu’il me fallait éviter en adaptant le mouvement de mes bras, en inclinant les mains vers le haut, le bas, sur le côté. Je dépliais à nouveau mes jambes, les laissais traîner derrière moi comme des objets encombrants : je ralentissais ; je les joignais, en serrant mes chevilles l’une contre l’autre, en poussant mes genoux contre mon ventre : j’accélérais. Je volais. Dans une obscurité balisée par des objets dont j’évaluais la distance, les dimensions, la forme sans même les voir. Je m’amusais, en bondissant vers le haut, vers le bas, brusquement, comme un moineau. Je m’ingéniais à étendre mes bras, mes mains, mes doigts, sans bouger : je planais. Et c’est tout en planant que d’abord je montais : une couche d’air chaud me soulevait. J’entendais le roulis de vagues. Je croyais qu’il s’agissait de notre mer Égée ; c’était une grande étendue d’herbe vert obscur, caressée par le vent. Je sentais l’odeur de lavande, de roses, j’entendais des voix, différentes de celles de Cynthia et de moi, différentes des corps sur le fauteuil – et je vis, loin en dessous de moi, deux hommes qui tournaient le dos à notre cité et arpentaient la colline du Taygète, en discutant. Je montais, montais ; le froid m’accueillait. Je glissais sur les nuages et, d’un œil d’aigle, comme si je les frôlais, je voyais le haut des tours du quartier de Bonne Fortune. Une colonne d’air froid me tomba dessus, me déporta vers l’est. Je repris ma course, remontai, me laissai tomber à pic, par jeu, pour voir si j’arriverais à me redresser. En glissant, les bras étendus, immobiles, je rasai les tombes de nos rois Eurypontides. Je picorai quelques grains dans le creux de la main de l’Aphrodite Dormeuse qui orne le temple des vainqueurs du Strymon, survolai le cénotaphe de Brasidas, les tombes de Léonidas, de Pausanias, l’hippodrome, me posai sur les platanes au sud-est de la ville. Emporté par un tourbillon qui me projeta vers le haut, je me trouvai soudain plus haut encore, au-dessus de l’Eutrésie, de la Cynurie, de l’Arcadie. Devant moi : l’Achaïe, au nord ; au loin, au-delà de l’eau grise du golfe de Corinthe : Naupacte, la Locride, la Phocide, la Béotie. Et je vis, en survolant ces régions, les contours d’une centaine de cités et de bourgades anciennes, disparues depuis des siècles, des bornes et des murs indiquant des frontières oubliées. Sous moi se découpaient, délimitées par différentes couleurs, les cités et régions qui jadis ont formé des ligues et des alliances – ligues et alliances dont les membres sont inconnus, dont les noms sont perdus et que même nos historiens ne connaissent pas. Jamais quelqu’un n’aura vu, en si peu de temps, avec une telle clarté, tant de cités ressuscitées, tant de monuments disparus, de frontières effacées, ne les aura frôlés avec autant d’étonnement, de tendresse et d’amour que je ne le faisais. Je les chérissais. Je les reconnaissais. Ils faisaient partie de ma propre peau. À chaque cité que je voyais apparaître et disparaître, j’étais ému, heureux, plein d’espoir, affligé : les frontières au sol étaient des stries sur ma peau, les fleuves – desséchés depuis longtemps – des rides sur mon front ; la cité à mes pieds, petite, vulnérable, naissait dans mon nombril et je la nourrissais ; elle se fortifiait, devenait conquérante, terminait vaincue, rasée : c’était mon propre corps qui naissait, croissait, se remplissait de clameurs, d’orgueil, désir de conquête, de désespoir, dépérissait, disparaissait. Nous, notre Sparte – que deviendra-t-elle ? Ruine, poussière ? Tout ? Est-ce que seulement, dans quelques millénaires, on se souviendra de nous ? La réponse était claire, sans équivoque : nous disparaîtrons, oubliés, tout comme nous avons oublié tant d’autres cités qui ont disparu avant nous.
Tout à coup je me trouvai au-dessus de la citadelle de nos tout premiers ancêtres au bas de la vallée du Taygète. Une petite poignée d’hommes la défendait. Elle était encerclée par nos ennemis : à l’ouest, sur le mont Taygète, les Minyens ; à l’est, les Cadméens occupaient le mont Parnon ; le littoral au sud était aux mains des Cariens, des Crétois, des Phéniciens ; et au nord des hordes de Doriens et d’Achaïens s’acheminaient vers nous. Une boule de feu, le fracas des armes, une chaleur tropicale. Immédiatement après, je vis l’immense empire d’Alexandre, parsemé d’Alexandries, depuis l’Egypte jusqu’en Bactrie, Sogdiane, Arachosie ; en m’approchant de chacune de ces villes, par ma seule volonté, je les rebaptisais: elles devinrent Archidamie, Agiadie, Agésilie, Chilonie, Cléoménie, Léonidie, Eudamidie, Cléombrotie, Démaratie, Héraclidie, Pausanie.
Je passais par des vallées boisées, je humais l’herbe fraîche et tendre de pâturages où broutaient des moutons, je me désaltérais dans une flaque d’eau à côté d’une chèvre, je m’étendais au soleil, mon menton plaqué contre le sol, mes bras étendus, je plongeais dans les mers entourant nos continents, sillonnées par notre flotte marchande. Je vis nos trirèmes sortant du port de Gytheion, partis à la conquête de la Sicile, de la Sardaigne, de la Corse, de la Cyrénaïque, leur retour triomphal et leur nouveau départ, quelques mois plus tard, vers les colonnes d’Héraclès, naviguant vers le continent des barbares de l’Ouest. J’assistai comme hoplite à la conquête de ce continent, puis à la disparition, lors de son retour, en à peine quelques heures, de notre flotte chargée d’or, d’argent, d’étain, de cuivre, de sucre et d’esclaves dans la tempête qui ravageait la côte d’Espagne. Oui, je vis toute notre cité, au présent, au passé, au futur ; ses crimes, ses injustices, ses innombrables bienfaits qu’elle a répandus sur toute la terre. J’étais mouette, rameur, cavalier, peltaste ; j’étais mercenaire illyrien, ibérique, celtique, germanique. Je vis notre cité triomphante, s’étendant sur tous les continents, je la vis morcelée, exsangue, isolée. Partout autour d’elle se bousculaient, bataillaient, s’entredévoraient des royaumes, des duchés, des comtés, des républiques. L’or se déversait sur nous : le Grand Roi nous donnait ses trésors pour nous protéger de nos ennemis. Nous étions asservis à celui qui nous méprisait et, en se disant notre ami et allié, n’attendait que le moment propice pour nous anéantir. La paix que nous connaissons pour l’instant, fruit d’alliances des plus étranges, d’équilibres factices, n’est que fragile et provisoire. Pauvre paix, vile paix, diraient nos ancêtres, achetée au prix fort à nos pires ennemis. Bientôt, à nouveau, notre cité, défiée, harcelée, méprisée, agressée, réduite à des proportions minuscules, devra lutter pour sa survie.
Je volais, voyais, savais. Nous périrons. Seuls nos noms resteront.  Ces noms, je les entendais ponctuer la pluie, jaillir d’un orage : Bias, Chairon, Pharax, Gylis, Thibron, Andokos, Alkimos, Geranor, Gerandas, Kléas, Lybis, Nabis, Sphodrias, Sokléidas, Gryllon, Mnasippos, Podanéroos, Panthoidas, Pasimachos, Thibrachos, Pasitélidas, Mélésippos, Ramphias, Polyalkès, Peision, Phaidrias, Pheidon, Polycharès, Sophocles, Théogenès, Théognis. Ce sont - je le devinais à l’instant même où je les entendais - les noms de nos premiers héros : nos citoyens partis fonder nos premières colonies. Puis j’entendis égrener d’autres noms encore : ceux des Quatre-Cents, des Quarante, des Vingt, des Deux ; les noms de rois, de tyrans, de législateurs, d’éphores, d’archontes, de gérontes, d’harmostes, de bouleutes, de béotarques, de stratèges, de démiarques, de mégarètes, de phylarques, d’homoïarques, d’isothètes, de nomarques, de nomothètes, de démothètes, d’hilotarques, d’hipparchontes ; et d’autres listes d’autres noms encore, de fonctions réelles ou honorifiques, tant de notre Sparte que des cités que nous avons soumises ou qui nous ont fait la guerre, de cités et d’empires dont nous n’avons jamais soupçonné l’existence, noms tellement étranges, aux consonances tellement réfractaires à notre langue que je suis sûr qu’aucun Spartiate n’arriverait à les prononcer ni à se les rappeler, même si je les lui épelais des centaines de fois. Et d’autres noms encore, encore et encore. Gravés sur le sol, peints sur les toits, les vitres des maisons, inscrits dans les nuages, couvrant jusqu’à la surface du soleil : les noms de nos tribus et de nos dèmes, de nos cantons et circonscriptions, de diètes et de diocèses, des cités alliées qui nous sont restées fidèles jusqu’à se sacrifier pour nous, des ennemis qui, après s’être ralliées à nous, rompant leurs serments, nous ont lâchés, des peuplades qui, adoptées par notre cité, nous ont soutenus et défendus, des autres peuplades qui dès que l’occasion se présentait, nous ont trahis de l’intérieur. Tous ces noms me furent révélés.
Je vis le buisson sacré de Pythopolis où se trouve écrite, sur l’écorce moitié calcinée d’une branche, la première parole spartiate ; je vis le lac de Phénéos dont surgissaient, alors même que je me tenais immobile à quelques pas d’eux, les Sept Premiers, marchant, comme la chante l’Inconnu d’Halicarnassos, « pieds nus sur l’eau sans qu’une goutte n’osât les toucher » ; je vis l’œuf de Léda, jalousement caché dans le sanctuaire de Thérapnè et que seuls les prêtres peuvent contempler – œuf dont sortaient, adultes, armés de leur lance, chevauchant sur des étalons recouverts de soie pourpre, les Dioscures. L’un, Castor, déjà se dirigeait vers l’Hadès, tandis que l’autre, Pollux, passait sa vie sur terre à regretter son frère jumeau et attendait le jour où il pourrait le remplacer, renvoyant Castor dans le pays des vivants, où ce dernier regretterait à son tour l’absence de son frère. L’un d’eux vivait, l’autre se mourait. Toujours l’un manquait à l’autre. Toujours le mourant était accablé par la tristesse du survivant, toujours le survivant s’en voulait de ne pas avoir pu partager le sort injuste de l’autre. Et tous deux brandissaient, l’un sur le bord de l’Achéron, l’autre dans son temple de Thérapné, un bouclier d’une forme unique au monde et qui leur est réservé à eux seuls : un bouclier d’airain, fissuré de haut en bas, et figurant la moitié de la coquille d’un œuf.
Ces images, je les vivais, je les sentais. Je les avais en moi, elles étaient précises parce que je les avais toujours eues en moi. Les voix des deux personnes enveloppées dans ce tissu blanc et de ces corps assis sur le fauteuil m’aidaient à les tirer de l’oubli, à m’élever au-dessus de cette niche, à m’arracher à l’horreur, à l’impasse où je me trouvais. Ces images m’enseignaient une vérité plus importante que celle, matérielle, qui m’entourait. Je ressentais plutôt que je ne devinais ou savais, et je ressentais ce que je savais parce que j’avais toujours eu ce savoir, cette vérité en moi. J’allais sans bouger ; j’écoutais des voix me réciter des noms que moi-même je récitais, ma bouche accolée à chacune de mes oreilles : je m’enseignais à moi-même ce que je savais déjà mais avais toujours refusé d’appréhender. Maintenant, je comprenais, j’adhérais. Oui, c’était moi seul qui volais, tournoyais, voyais, savais - et pourtant nous étions deux, Cynthia et moi, dans un même corps ailé, partageant nos yeux, nos lèvres. Nous étions si intimement liés, si bien informés de ce que ressentait l’autre qu’il n’y avait même pas lieu de me demander : qu’en pense-t-elle ? Dans ce seul être qui volait, s’élevait, voyait, savait, sorti de cette niche sans avoir trouvé d’issue, bougeant sans se mouvoir, nous partagions nos regards, nos sensations, nos découvertes. Et dans ce que nous voyions se trouvaient déjà les indices du malheur qui nous attendait.

J’étais à nouveau allongé sur le sol. À côté de moi grognaient doucement ces corps que j’avais presque oubliés. Une odeur étouffante, mélange de sueur âcre, de sang, d’eau stagnante, de feuilles pourries remplissait la niche. Un court instant je vis le visage de Phrynè, projeté contre le plafond, un sourire narquois sur les lèvres. Une voix de femme murmurait : « Je sais ce que tu veux. » Une autre voix : « Cesse de faire ce qu’on te dit. » Une troisième : « Décide-toi. » Puis, des bruits métalliques : le cliquetis de menottes, de chaînes, de cadenas, de boulets de fer roulant sur un sol dallé. Je me retournai vers le fond de la niche, d’où provenaient ces bruits. Et je vis, accroupie devant moi, une jeune fille de l’âge de ma sœur, toute nue, les bras et les jambes chargés de bracelets et recouverts de stries rouge sang, comme si on l’avait fouettée, à l’exception d’une partie de son avant-jambe gauche, d’une blancheur étonnante, et sur laquelle était écrit : « Timarque, fils de Critias, à Sparte m’a dédiée. »
Une autre fille vint vers moi, du fond de la niche. Lentement, en balançant les hanches. Nue, elle aussi. Elle écarta la première fille, s’assit en face de moi, m’invita à m’asseoir à mon tour, ouvrit ses jambes, les passa le long de ma taille, cala ses talons contre mes fesses et indiqua, avec l’index de sa main gauche, un rectangle de peau au-dessus du pubis. J’y lus ces mots : « À toi je me dédie. » Elle fixait mon ventre, mon sexe. Imperceptiblement, puis de plus en plus fort, elle se mit à secouer la tête. Elle se leva et, à reculons, en fixant le sol à ses pieds, elle se retira jusqu’au fond de la niche.
Puis vint une troisième fille qui, s’arrêtant devant moi, retroussa sa jupe sous lequel elle ne portait rien. Elle ouvrit les jambes, et de l’index de sa main droite me montra la phrase qui entourait son vagin : « Quand est-ce que tu jouiras ? » Elle attendit quelque temps, puis, comme je ne réagissais pas, se leva et s’approcha d’un des couples assis sur le banc. Elle caressait leurs corps, l’un après l’autre, puis faisait l’amour avec eux pour ensuite passer à un deuxième et troisième couple. À chaque fois, avant de passer à un autre couple, en guise de salut, debout devant le fauteuil, elle ouvrait ses jambes et montrait la phrase entourant son vagin. Sitôt qu’ils avaient aperçu cette phrase, les corps sur le fauteuil tiraient la fille vers eux et l’embrassaient.
J’entendis des pas derrière moi, provenant de la grille. Je me tournai à nouveau vers la sortie de la niche. Et je vis une femme, debout devant la grille. Elle avait le visage, le port de ma mère. Elle haussait la voix, en discutant avec un homme sur le fauteuil. Homme dont la voix m’était familière : c’était celle de mon père. Apparemment j’avais commis une faute ; mon père exigeait une punition, ma mère s’y opposait. Après avoir discuté longuement, excédée, la femme haussa les épaules, s’approcha de moi, me fit un grand et cordial sourire, se pencha vers moi, en m’enveloppant tout entier du parfum doucereux qu’exhalait sa poitrine, et me donna un baiser à pleines lèvres sur la bouche, après quoi je me retrouvais assis sur le fauteuil de la niche, seul, tout nu, cependant que du fond de la niche s’avançait vers moi une autre fille encore – non, je vous l’avouerai : cette fille ressemblait à ma nièce et je croyais que c’était vraiment elle – qui s’asseyait sur mes genoux et m’embrassait comme une enfant, ses bras jetés autour de mon cou, son visage tout près du mien, ses jambes allongées sur l’assise du fauteuil à ma gauche ; tout cela avec un naturel qui m’étonnait. Serrée dans son uniforme vert foncé du lycée de Sophrosynè, elle ne semblait rien moins qu’effrayée par ma nudité. Tandis que parfois elle jetait la tête en arrière, en laissant ses longs cheveux roux flotter dans le vide, parfois la relevait et l’approchait de mon visage, en posant sa joue froide contre la mienne, toute chaude, et qui semblait comme désaltérée par cette belle petite joue lisse et fraîche posée contre elle, je me rappelais comment, secrètement, elle m’avait toujours attiré, à quel point cela m’avait troublé. J’étais, alors même qu’elle approchait ses lèvres de ma bouche, convaincu qu’il n’y avait plus rien à craindre : notre liaison était légitime ; je l’épouserais, suite à ma rupture avec Phrynè, suite à un conseil de famille, qui réunirait sa famille et la mienne et qui en avait décidé ainsi. Cette jeune fille qui entre-temps s’était assise sur mes genoux, retroussait sa jupe et ouvrait ses jambes et qui aurait dû me troubler et m’exciter, était devenue une compagne, une auxiliaire, un appui, une confidente, celle qui, de commun accord avec moi, gérerait notre famille. J’avais une idée précise d’à quoi cette famille ressemblerait. J’y pensai tellement fort, à la famille que je fonderais avec elle, au nombre d’enfants que j’aurais, à leur éducation, à leurs jouets, à la maison que nous habiterions, que j’en oubliai que je me laissais séduire par ma propre nièce – nièce dont je supposais qu’elle m’avait toujours aimée comme je l’avais aimée. Tout cela, je l’oubliai ; cela n’avait plus aucune importance. J’étais père avant toute chose, père à l’égal de mon père, fils d’un père dont je copiais ce qu’il avait fait, car c’était là ma seule raison d’être et j’en tirais la plus grande satisfaction : être digne de mon père en devenant père comme il l’avait été.
« Tu rêves ou quoi ? »
Ma nièce avait poussé son front contre le mien.
« Ça alors ! Tu ne fais rien, dit-elle, c’est pas gentil ! C’est moi qui fais tout ici ? Ça ne t’intéresse pas plus que ça ? Tu dois me toucher.
- Ici, maintenant ?
- Ou d’autre ? Touche-moi, je te dis, ou tu ne me verras plus. »
Elle prit ma main, la fit effleurer sa poitrine. Mon index contourna son nombril, descendit entre ses jambes. Je poussai mon ventre contre le sien. N’était-ce que ça ? J’avais la sensation de faire l’amour à vide. Mon désir secret, enfin satisfait, ne m’offrait qu’un ventre à la peau moite, un bas de ventre mou et fuyant que je pénétrais et sentais à peine. Ma nièce était là, jeune, ravissante, son front reposant contre le mien. Ma peau touchait la sienne, je la caressais, la pénétrais – et elle semblait inexistante. Je ne pensais plus à mon père, que j’avais tant désiré copier, tout souvenir de ma mère, de ses cajoleries, de son affection pour moi – tout cela avait disparu : il n’y avait que moi, moi seul, tout seul, en qui tout commençait.
L’instant d’après j’étais à nouveau allongé sur le sol devant la sortie. Derrière la grille se tenaient, immobiles, silencieuses, ces deux figures enveloppées dans leur énorme vêtement bouffant. Une lumière aveuglante s’alluma, balaya les corps assis sur le fauteuil, éclaira pendant quelques instants le bas de la grille puis s’arrêta sur moi. Sur ma cuisse droite, tout près de la hanche, était fixée une sorte de machine d’une couleur blanche étincelante ; machine dont je devinais à quoi elle servait : elle me permettrait de changer de sexe, définitivement. Je regardai cet engin l’esprit tranquille et confiant, en souriant même. Je songeai à Zeus qui porta Athéna dans sa tête d’où elle sortit toute faite, le corps recouvert d’une armure, la lance à la main. Je songeai à Dionysos, que Zeus avait porté dans sa cuise. Moi, je ferais quelque chose de plus glorieux, de plus impressionnant. Je me portais, moi-même, dans ma cuisse.
Je me voyais marcher dans de longs couloirs, fier, très fier de cette chose accolée à ma cuisse. On ouvrit une porte ; je fus introduit auprès de personnes qui m’expliquèrent que la procédure pouvait durer des années, après quoi surgit un docteur qui, après avoir ouvert une autre porte et m’avoir montré une salle où, à même le sol, étaient couchées une dizaine de personnes, me dit, en affichant un air grave, qu’il m’en faudrait dix.
« Dix quoi exactement ? 
- Dix opérations. Au moins.
- Pénibles ?
- Terribles. »
Je sentis la peur monter en moi, se fixer sur ma cuisse, sur mon membre qui se raidit, de pure angoisse. Je demandai un temps de réflexion, me perdis dans d’autres couloirs. Il ne restait plus rien de ma confiance, du courage, de la détermination que j’avais cru posséder. Une terreur inouïe, sourde, se rabattait sur mon ventre, qui se contractait, sur mon sexe qui se rétrécissait, s’amollissait. Je marchais, marchais, mon sexe devenant douloureux, comme travaillé par de la fièvre, des filets de sang tiède coulaient le long de mes jambes. Des portes, d’autres couloirs – et une nouvelle vague de panique, de terreur. Qu’est-ce que je deviendrais si j’acceptais ces opérations ? Je serais coupé de mon passé rempli de souvenirs, de plaisirs rêvés, vécus, refoulés, d’ambitions abouties et inabouties qui me procuraient un semblant d’identité. D’ailleurs, qu’est-ce que je serais ? Homme, femme ? Les deux – ni l’un ni l’autre ? Une autre personne – personne ? Voulant profiter de deux identités j’en perdrais une qui me déplaisait mais qu’au moins je connaissais ; l’autre identité, future, rêvée, tant désirée, me resterait étrangère : jamais je n’arriverais à la vivre complètement, dans toute son étendue, toute sa profondeur, comme si elle m’avait appartenu depuis ma naissance. Partout, quelle que soit mon nom, mon apparence, je porterais en moi la mémoire de ce que j’avais été et resterais toujours : Céphalos de Sophrosynè. Où se situait le bonheur, le malheur ? Dans quel corps ? Quel sexe choisir – si tant était que le choix pour ou contre cette machine accolée à ma cuisse influerait sur mon identité. Comment savoir ? Essayer, tenter – pour le regretter après coup et faire un long et douloureux chemin en arrière, cherchant à renouer avec ce que j’avais renié ? Tout ce temps perdu à chercher à me forger une nouvelle identité, à récupérer celle que j’avais abandonnée, à regretter mes décisions dont j’aurais dû savoir, avant même de les prendre, qu’elles m’éloignaient de mon but… quel but ? Oui, quel but ? Si seulement je le savais… si seulement je savais ce que je cherchais au juste… Je décidai de renoncer ; je le signalai à un médecin, debout dans un long couloir blanc, entouré d’infirmiers aux visages visiblement déçus.
Je m’entendais parler et j’avais honte de ce que je disais. Plus je parlais, plus je m’enfonçais dans l’angoisse qui me faisait parler et qui en même temps m’en empêchait. Angoisse qui surgissait de mon membre, comme si elle s’y était toujours trouvée, là, uniquement là, et seulement maintenant se dévoilait dans sa forme la plus claire, la plus agressive, la moins ambiguë ; angoisse qui s’ouvrait sur un vide qui ne désirait que m’attirer vers lui, me détruire, m’engloutir. Angoisse qui m’était propre, qui m’était plus proche encore que mon corps, angoisse à laquelle je devais mon indécision, l’impossibilité de dire, clairement, ne fût-ce qu’à moi-même, une seule seconde : voici ce que je suis, ce que je veux. Angoisse reliée à une autre angoisse plus profonde qui n’était pas de moi mais m’environnait et qui est, je crois, la face cachée de notre Sparte. Je la sentais, cette angoisse, mon angoisse communiquait avec elle, y trouvait sa source. C’est sur cette angoisse que nous construisons nos maisons, nos temples, nos jardins, nos allées, dans notre désir insensé de la cacher afin de l’oublier ; c’est sur elle que nous bâtissons notre bonheur, comme sur un gouffre dont nous avons horreur. Et c’est sur elle, en devinant intuitivement son existence, en croyant la vaincre, la dissiper, que j’avais, moi, construit le projet de ma vie. Tout ce que j’avais fait, fui, choisi, avait pour cause cette même angoisse. Elle était là, concentrée dans mon membre, noire, béante, destructrice, vindicative. Il suffisait que j’en prenne conscience, que je la voie, pour que cette angoisse effaçât mes désirs, sapât ma virilité, mon envie de vivre, d’avoir des enfants, de fonder une famille ; elle m’arrachait mes illusions, les détruisait, s’étendait à mon ventre qu’elle comprimait, remontait jusqu’à ma poitrine, s’acharnait sur mes poumons, ma gorge.
Je m’arrêtai au milieu de ma dernière phrase. C’était à peine si j’arrivais à respirer. J’étais moins que rien à Sophrosyne où je menais une vie au service de mon père, vie de second ordre, minable, misérable. Et j’étais moins que rien ici, dans cet immeuble, ce couloir où je m’interdisais la vie qu’on m’offrait et qui m’effrayait trop pour oser l’accepter.

J’entendis le son assourdi de flûtes, de sifflets, de tambourins. Puis, le hennissement de chevaux, le vacarme de boucliers qui s’entrechoquaient. Le bruit cessa, et la paroi se mit à luire doucement. La lueur s’intensifia peu à peu, jusqu’à atteindre la clarté éblouissante d’un soleil d’été. De grosses lignes noires, verticales, disposées à égale distance l’une de l’autre, se tortillant comme des serpents, montaient lentement depuis le dossier du fauteuil jusqu’au plafond, répartissant la paroi en six compartiments d’égale largeur.
Quelque chose bougeait dans la lumière éclatante du soleil. Une forme vague, indistincte, qui se trouvait à l’extérieur de la niche, s’approchait de la paroi. Lorsqu’elle se fut assez approchée, je pus distinguer un corps d’homme. Cet homme s’approcha encore plus, colla son visage contre la paroi. Je le reconnus. C’était le visage d’Apollon. Visage immobile, colossal, étiré sur tout le pourtour de la niche. Ses yeux clairs examinaient le contenu, chaque recoin de la niche. Il tourna la tête vers la gauche : il parut jeune, de l’âge d’un éphèbe ; vers la droite : le voilà à nouveau adulte ; il se retourna, laissant voir ses longs cheveux blonds et bouclés qui lui descendaient sur les épaules ; se retourna à nouveau : le voilà enfant gai, rieur, espiègle ; il ferma les yeux, ses joues se creusèrent, ses cheveux tombèrent, son teint pâlit, devint livide. Il s’éloigna ; et la lumière éclatante du soleil disparut, elle aussi.
Seule restait une petite lueur, à l’arrière de la niche, derrière la statue de l’Apollon. Les contours de la statue s’en trouvèrent accentués : elle formait comme une masse noire absorbant en elle toute l’obscurité de la niche. Masse noire et menaçante à forme d’homme, avec, à ses pieds, une silhouette agenouillée : Cynthia. Devant la statue glissa une autre forme: un corps d’homme s’avançait, à pas mesurés, en courbant le dos, vers le milieu de la niche. Je ne le distinguais que grâce à sa noirceur plus opaque, plus impénétrable encore que celle de la statue. Ce corps s’arrêta, se tourna vers moi, en cachant la statue dans son dos. Il étendit les bras ; deux soleils se mirent à briller dans le prolongement de ses bras étendus, comme s’il les avait lui-même allumés par ce seul mouvement. C’était Apollon. Non pas l’Apollon de pierre mais l’Apollon réel que je venais de voir à l’extérieur de la niche. Il était nu, beau, robuste. Il fléchissait un genou jusqu’à ce qu’il touchât le sol, puis l’autre, tout en gardant son torse droit, immobile ; pencha son torse en avant, vers la gauche, la droite, sans que son bassin ni ses jambes ne bougent, la tête immobile, les yeux grands ouverts, rivés sur un point fixe en face de lui, comme s’il s’observait dans un miroir dans lequel lui seul se voyait. Il se releva, fit de petits pas rapides, sur la pointe des pieds ; son corps robuste, musclé, soudain léger, parut à peine toucher le sol. Il cala ses pieds solidement par terre, les doigts du pieds tournés vers l’extérieur, les talons se touchant l’un l’autre, écarta les genoux, laissa son torse se contorsionner dans tout les sens avec une agilité inouïe, avança le bassin, le tira en arrière, de plus en plus vite, en poussant des cris de douleur, de désir inassouvi, et se livra avec frénésie aux poses lascives et aux gesticulations obscènes des barbares thraces : il posa ses mains sur ses seins, les comprima, les cacha de telle façon que n’apparaissent que les tétons ; en arborant un air de timidité, de pudeur, il pétrissait son sexe d’une main, le cachait de l’autre. Puis il se mit à sauter. Il était tellement grand qu’à chaque saut sa tête aurait dû toucher le plafond. J’avais devant moi un Apollon d’une beauté intimidante, un Apollon immense, étonnant, agile, dansant, riant, exubérant, qui, tout en continuant de sauter, ponctuait ses poses obscènes par des applaudissements effrénés ; il tournait la tête dans tous les sens, un sourire exalté sur les lèvres, comme s’il invitait tout un chacun qui le regardait à admirer ses prouesses et à se joindre à sa danse. Puis ce furent à nouveau des mouvements lents, qu’il exécutait la tête penchée vers le bas, le regard pensif, interrogateur, en fronçant les sourcils, comme si quelque chose le contrariait. Ses gestes, déjà lents, se ralentissaient encore plus. Plus lentement encore, il courbait l’échine, jusqu’à ce que son menton touchât presque sa gorge, le regard fixé sur sa poitrine. Il semblait vouloir sonder son cœur, examiner ce qui le pesait. J’aurais cru qu’il ne bougeait plus si je n’avais remarqué, en fermant mes yeux quelque temps et en les rouvrant, que sa main avait bougé, qu’un doigt s’était peu à peu dressé, qu’un genou s’était légèrement avancé. Son corps, bougeant à peine, et s’il bougeait, le faisant avec une lenteur insupportable (ce qui l’obligeait à une attention continue et à une contention de ses muscles presque surhumaine) se retrouva après plusieurs minutes comme emprisonné dans une immobilité absolue – l’immobilité de l’Apollon de pierre dans son dos.
Tandis qu’Apollon restait ainsi, debout, à la limite de l’immobile, au milieu de la niche, des mots défilaient sur la paroi. Mots écrits dans l’ancien alphabet spartiate. Fuite, échec, défaite. Désir, angoisse, chagrin. Espoir, orgueil, tristesse. L’Apollon tourna soudain la tête vers la gauche, et d’un coup de menton véhément, dirigé vers la paroi, attira mon attention sur l’image qui s’y dessinait : la statue de l’Apollon de Ténare qui, lentement, disparaissait sous un nuage de poussière. À nouveau un coup de menton – et dans les six compartiments de la paroi, séparés par ces lignes noires verticales, apparurent successivement, passant d’un compartiment à l’autre, les mots séduire, amoindrir, leurrer, désespérer, suffoquer, abdiquer ; étonnement, émerveillement, épouvante, terreur, confusion, persécution, perdition.
Les mots avaient disparu ; la lueur des deux soleils s’était atténuée. Apollon, sortant de son immobilité, se remit à danser, cette fois-ci de la façon mesurée, toute intérieure des prêtres de l’Apollon de l’Acropole. Et tandis qu’il dansait, exécutant chaque mouvement avec précision et grâce, et sans que cela semblât lui coûter le moindre effort, je pris conscience, pour la première fois de ma vie, de la beauté de cette danse que je n’ai vue que les jours de fête de l’Apollon Serein. Jamais nos prêtres, qui pourtant s’y entraînent depuis leur plus jeune âge, n’arriveront à égaler Apollon. Sa danse était une ode muette, exprimée par le corps qui à lui seul l’incarnait, à la paix intérieure, à la vie équilibrée, exempte de tout remous intérieur et extérieur. Apollon bougeait puis s’immobilisait lorsque je m’y attendais le moins. Rythmant ses mouvements non pas sur nos rythmes de danse, ni sur ceux du chant, mais sur un temps intérieur que lui seul connaissait, il décidait souverainement, sans se soucier de qui le regarderait, du geste qu’il ferait, de combien de temps il lui consacrerait. Les quelques gestes subtils et menus qu’il exécutait ainsi, avec calme, mesure, précision, le préservaient de toute gesticulation ridicule ou obscène, rendaient inefficace toute atteinte à sa sérénité, annihilaient toute entrave à son repos intérieur. Apollon dansait sa danse étrange, toute intérieure, retranché dans un bonheur dont lui seul jouissait, indifférent à ce qui l’entourait, fort du contrôle absolu qu’il exerçait son corps, animé par la conscience aigüe de qui il était : le maître absolu de l’équilibre et de la lucidité.
Sans que cela n’affectât en rien la qualité de la danse, ni l’émerveillement que cette danse suscita en moi, l’apparence d’Apollon changea. Son visage, déjà ambigu par nature, à tel point que d’aucuns ont osé douter de son sexe, devint de plus en plus féminin. Il prit les traits du visage de Phrynè. Non pas de la Phrynè que je connaissais et qui était restée à Sophrosynè, mais d’une Phrynè qui m’aurait accompagné à Sparte et avec qui j’aurais passé des nuits d’amour à l’Érotérion ; une Phrynè dont je capterais l’image au moment même où, tandis que nous faisions l’amour, ayant intégré mon sexe au sien, elle devenait un être intermédiaire, balançant entre deux identités, prête à prendre la mienne, gardant cependant l’essentiel de sa propre identité : une Phrynè masculinisée. Les traits de cette Phrynè masculine s’effacèrent. Puis apparut un autre visage : celui de Cynthia.
Pendant nos nuits d’amour dans l’Érotérion, j’avais vu son visage prendre les traits de mon visage. Mais jamais je n’avais vu le visage de Cynthia au moment précis où, avant de devenir Céphalos, elle était encore Cynthia, gardant son propre visage, mais dont les traits s’étaient déjà masculinisés. Grâce à sa danse lente, où chaque geste témoignait de l’emprise sur son corps, Apollon me le révélait. Ce visage nous appartenait à tous deux, et à la fois, à proprement parler, n’était ni le visage de Cynthia ni le mien. C’était le visage d’une troisième personne, celle qui avait, elle aussi, participé à nos nuits d’amour : Cynthios. D’une façon naturelle, subtile, à peine perceptible, le visage de ce Cynthios se transforma et devint le mien. D’une façon toute aussi naturelle, avec la même lenteur, mon visage prit une aspect féminin, jusqu’à ce qu’il appartienne à un être nouveau, situé à mi-chemin entre moi et Cynthia : Céphala. J’avais là, devant moi, le visage de la quatrième personne qui avait participé à mes nuits d’amour avec Cynthia. Non seulement j’avais vu les deux visages qui, sans que j’eusse soupçonné leur existence, avaient participé à l’intimité de nos nuits dans l’Érotérion, mais j’avais vu de près, avec recul, comment s’étaient produites les transformations dans nos visages. Qu’est-ce que j’aurais découvert si, en ralentissant sa danse davantage, Apollon m’avait montré par quels corps nous passions, Cynthia et moi, avant d’adopter le corps de l’autre, s’il avait ralenti le déroulement de la transformation du visage à tel point que, ne pouvant voir d’aucune façon les changements dans mon visage, à chaque moment j’aurais cru que je restais moi tandis que j’étais déjà un autre ?
À aucun moment, pendant ses métamorphoses, Apollon n’avait interrompu sa danse mesurée. Peut-être était-ce là l’essentiel de sa danse : rester soi, tout en changeant de visage. Les visages de Phrynè, de Cynthia, de Cynthios, de Céphala furent suivis par d’autres. Je vis le visage du chauve ; du client qui m’avait introduit ici ; ils se transformèrent, chacun, en des visages qui m’étaient inconnus. Je vis des visages de Spartiates et même de barbares. Des visages beaux, nobles, allongés comme celui de Léonidas, carrés comme celui de Pausanias, des visages quelconques et veules, comme celui de Cléon, de Thrasybule, de Périclès, des visages rasés, barbus, aux cheveux lisses comme ceux des rois Scythes, aux cheveux crépus, aux yeux bridés, à la peau blanche, basanée, noire, jaune, rouge, fardée, tatouée, striée. À chaque fois ces visages, peu importe leur forme, leur couleur de peau, prenaient des accents appartenant au sexe opposé, puis adoptaient les traits d’une autre personne, après quoi le visage de cette autre personne prenait les accents du sexe opposé avant de se transformer en le visage de la première personne. Ces changements lents, très lents, duraient encore plus longtemps par le fait qu’Apollon s’attardait au visage intermédiaire, comme s’il voulait à tout prix faire voir à quel moment précis s’intercalait un autre visage entre celui qui avait précédé et celui qui suivrait – visage intermédiaire que, sinon, trompé par la fluidité de l’enchaînement des visages qui se succédaient, je n’aurais pas aperçu.
Ce n’est que lorsque réapparaissait de plus en plus souvent son propre visage que je prêtai à nouveau attention au corps d’Apollon. L’énergie qu’il avait dépensée en faisant apparaître cette interminable série de visages l’avait affecté. Sa peau qui lorsqu’il commença sa dance, avait projeté un halo de lumière subtile autour de son corps, avait pris un teint sombre. La lueur des deux soleils à ses côtés s’était affaiblie. Sur sa poitrine amincie ne se dessinait plus un bel ensemble de muscles ; elle était décharnée. Son ventre était creux. Je détournai le regard, chagriné par ce que je voyais, me remis à observer les quelques visages qui continuaient à apparaître sur le visage d’Apollon. Mais lorsque j’osai à nouveau regarder son corps, je n’eus plus aucun doute. En peu de temps, Apollon Serein, perdant toute sa beauté, avait pris l’aspect des corps qui se trouvaient dans la niche. Je n’avais plus, devant moi, le dieu éclatant de lumière que j’avais vu s’approcher de la niche, le dieu immense, rayonnant, colossal qui avait entourée la niche par son seul visage, mais un être minable, courbé, éclairé par la lumière glauque de soleils mourants. Au lieu de danser avec une parfaite maîtrise de soi, au mépris de ce qui l’entourait, il cabotinait ridiculement. Son visage était crispé, marqué par la rage, l’acharnement. Il voulait, en ajoutant de la force, de la détermination à ses mouvements, les rendre aussi efficaces et précis qu’ils avaient été ; le corps ne suivait plus. Il serrait les poings, d’impuissance ; sa force, sa maîtrise sur son corps l’avaient quitté. Il ne lui restait plus que sa volonté ferme ou plutôt son obstination désormais inutile, car ne disposant plus d’un corps capable d’accomplir ce qu’il désirait. Il étendit un bras, cherchant probablement à rallumer les soleils qui s’éteignaient lentement ; son bras, fléchissant au coude, se mit à trembler, ainsi que sa main. Il essaya de sourire, voulant sans doute cacher son dépit, voulant retrouver ce sourire exalté avec lequel il avait invité ses spectateurs à l’admirer – il grimaçait ; il croyait sauter ; il sautilla lamentablement. Lorsqu’il essaya d’étendre une jambe, il n’arriva plus à s’appuyer sur son autre jambe, devenue trop faible pour soutenir son corps pourtant léger et amaigri. Il s’effondra. Se releva avec peine. Et c’est en marchant à pas prudents, menus, les yeux fixés sur le sol, qu’il passa à côté de moi et se dirigea vers les corps assis sur le fauteuil.
Il s’assit à côté d’eux : ombre parmi les ombres, corps de rebut rejoignant des corps repoussants. Ce fut parmi les corps nés de la glu qu’alla s’asseoir le grand, le lumineux Apollon. L’Apollon Serein, maître du contrôle de soi, de la paix intérieure et souveraine, s’asseyait parmi ceux qui ne se livraient qu’à leurs plaisirs. Comme si, finalement, il n’était pas si différent d’eux.

Tandis qu’Apollon se retrouvait assis parmi les corps sur le fauteuil (je n’arrivais déjà plus à le distinguer des autres corps à ses côtés), les trois filles qui m’avaient montré la phrase écrite sur leur corps se groupèrent autour de la statue de l’Apollon. Après avoir fait une révérence, chacune d’elles l’embrassa sur les deux joues et sur le front. L’une d’elles posa sa main droite sur le sein gauche de l’Apollon ; une petite langue fine et rosâtre sortit de sa bouche ; langue dont l’extrémité lécha le téton de l’autre sein. La deuxième fille se posta derrière l’Apollon et jeta ses bras autour de son cou tandis que la troisième fille pressait son corps contre l’Apollon, en faisant des mouvements violents avec son bassin et en secouant sa poitrine, comme si elle voulait surpasser en lascivité et obscénité la danse lubrique d’Apollon.
Ces gestes n’avaient rien de d’affectueux ni même de joyeux. La fille qui avait jeté ses bras autour du cou de l’Apollon les serra avec violence. Celle qui faisait des mouvements obscènes avec son bassin et ses seins, de sa main droite caressait la fesse de la statue ; de l’autre main elle empoigna le sexe ; après l’avoir frotté et malaxé, comme si elle pétrissait du pain, d’un geste sec, elle le cassa ; elle jeta les débris par terre et se mit à gratter l’orifice qu’elle avait créé dans le bas ventre de l’Apollon. La fille qui avait commencé par lécher le sein de l’Apollon, se mit, elle aussi, à gratter la pierre, mais à hauteur des seins. Il en coulait de la poussière qui recouvrait sa bouche et ses joues.
Pendant quelques instants les trois filles s’arrêtèrent, haletantes. La statue était défigurée. Il n’y avait plus qu’un creux à hauteur du sexe, et deux orifices à hauteur de la poitrine. Le cou de l’Apollon, à force d’avoir été serré violemment, était meurtri : une ligne horizontale courait de gauche à droite, comme si quelqu’un lui avait passé un lacet autour le cou, cherchant à l’étrangler.
Les trois filles se jetèrent à nouveau sur l’Apollon ; elles lui assénèrent des coups de poings sur la nuque, sur les épaules, dans l’aine. L’une d’elles lui donna des coups de pied dans le ventre. Le nez, les sourcils se détachèrent, les bras se brisèrent, laissant uniquement des moignons à hauteur des épaules. La jambe droite s’étant cassée sous le genou, une des filles se jeta à quatre pattes par terre et en riant prit le monceau de jambe qui adhérait encore à la statue dans ses mains. En jetant un regard insolent sur la statue qui se dressait au-dessus d’elle, elle lui criait : « Oh Apollon tout-puissant, exauce mes veux, écoute ma prière !». Comme cette fille, riant comme une folle, ne cessait de bouger, la statue balança, s’inclinant vers l’avant, vers l’arrière. Jusqu’à ce que la fille qui à nouveau avait jeté ses bras autour du cou d’Apollon lâchât prise et, en suffoquant de rire, poussât l’Apollon vers l’avant ; la statue chancela, tomba ; elle se brisa, ou plutôt se pulvérisa, produisant un grand nuage de poussière qui enveloppait les trois filles.
Puis : plus rien. Ni bruit, ni cri. Rien que ce nuage de poussière. La tête réapparut tout à coup, sortant de ce nuage, roulant avec grand bruit vers l’arrière de la niche. Les filles foncèrent sur elle et, criant que c’était une « vilaine tête » qui « méritait une bonne  leçon», la saisissaient, la jetaient en l’air, se la passaient. Mais au lieu de la rattraper elles la laissaient tomber à terre, après quoi elles s’agenouillaient devant elle, l’air contrit, en murmurant : «Excusez-moi, Apollon. Je ne savais pas ce que je faisais. Je ne suis qu’une fille de Sparte. »
Une fois la tête complètement volée en éclats, elles s’en désintéressèrent. En chantonnant des airs anciens, pareils à ceux que j’ai entendu ma grand-mère chanter la veille des Spartiades, après avoir endossé de longues jupes imaginaires qu’elles retroussaient jusqu’aux genoux et après avoir chaussé des sandales tout aussi imaginaires – elles s’étaient habillées et avaient chaussé ces sandales factices en copiant dans le moindre détail les poses gracieuses et les gestes délicats des Aphrodite de Lycophron - , elles se mirent à genoux pour nettoyer le sol en faisant glisser leur mains sur le sol. Mouvements de main vifs, nerveux qui ne touchaient pas les débris et qui, au lieu d’enlever la poussière, la soulevaient. Et c’est ainsi, agenouillées, serrées l’une contre l’autre, chantonnant des airs champêtres, que je vis ces trois filles disparaître sous le nuage de poussière qui s’abattait à nouveau sur elles.

Après quelque temps, une fille sortit de ce nuage. Elle alla vers le fond de la niche et en rapporta une coupe en argile, large, peu profonde, peinte en noir. Elle la déposa sur le sol, s’agenouilla. Le nuage se dissipa. C’est alors seulement que je revis Cynthia. Je suppose qu’effrayée par les trois filles qui s’en prenaient à l’Apollon, elle s’était éloignée de la statue et s’était retirée au fond de la niche. Maintenant je la revis. Elle était agenouillée. Elle avait fermé les yeux. À ses côtés se trouvaient les deux autres filles, également agenouillées. À elles trois, en se tenant la main, elles formaient un cercle autour des débris de la statue.
La fille qui était allée chercher la coupe et s’était agenouillée à quelques pas de là, lança : « Prosternez ! ». Les deux filles et Cynthia se lâchèrent la main, se penchèrent en avant, courbèrent le dos et, en s’appuyant sur leurs bras, laissèrent glisser leur bouche à ras du sol. « Suffit ! » Cynthia et les deux filles relevèrent la tête.  « Délivrez ! » L’une après l’autre, elles ouvrirent la bouche. La première fille se leva et pressa le bord de la coupe en argile contre les lèvres des ses deux compagnes et de Cynthia. Il en sortit un liquide jaunâtre, plus dense que de la salive, qui formait de petites bulles sur la langue, colorait les lèvres et dégouttait sur le menton.
Cela se répéta plusieurs fois. À chaque fois, la fille qui avait apporté la coupe - la seule à avoir les cheveux longs et qui semblait diriger les deux autres filles - s’éloignait de quelques pas, s’agenouillait et posait la coupe à terre ; à chaque fois, les deux autres filles et Cynthia se penchaient en avant et laissaient leurs bouche glisser à ras du sol ; à chaque fois, lorsqu’elles relevaient la tête, de leur bouche coulait ce liquide jaunâtre ; à chaque fois la fille qui s’était tenue à l’écart venait recueillir ce liquide dans sa coupe en argile.
Lorsque le liquide commença à déborder de la coupe, la fille aux cheveux longs fit le tour des débris, en versant quelques gouttes du liquide ça et là, puis, en tenant la coupe à hauteur de sa poitrine, elle se dirigea vers les corps assis sur le fauteuil dans le coin de la niche. Les deux autres filles et Cynthia la suivirent.
Je vis enfin le sol qui avait disparu sous le nuage de poussière et que les filles m’avaient caché tant qu’elles étaient restées agenouillées. Au milieu des débris de la statue était réapparu un œuf. Cet œuf-ci, plus petit que celui que j’avais vu antérieurement, avait une coquille blanche, parsemée de points noirs. Une ligne horizontale, dentelée, très fine, scindait l’œuf en deux parties. De cette fissure, toute mince, suintait un liquide jaunâtre qui de temps en temps brillait légèrement, comme du miel dans les cellules d’une ruche. Je suppose que c’est cette fissure-là que les deux filles et Cynthia léchaient en baissant la tête, et non pas le sol ou les débris de l’Apollon, comme je l’avais cru d’abord. Et que c’est donc ce liquide-là, extrait de l’œuf, qu’elles laissaient couler de leur bouche dans la coupe que leur présentait la première fille.
Arrivée au coin de la niche, là où l’extrémité du fauteuil faisait un coin avec la grille, la fille aux cheveux longs qui tenait la coupe en mains lança : « Ici ! » Les deux filles et Cynthia s’arrêtèrent. « Venez ! » Les deux personnes voilées qui se trouvaient de l’autre côté de la grille s’approchèrent et firent passer, par dessous la grille qui s’entrouvrit quelques instants, un petit ballot. Les deux filles le défirent et en sortirent un filet de pêche grossier, tel qu’on en emploie encore chez les Messéniens. Elles l’accrochèrent à des crochets fixés au plafond, de telle façon que ce filet de pêche prit l’aspect d’un hamac de bonne fortune.
Une fois ce hamac accroché au plafond, la fille aux cheveux longs se tourna vers la paroi et frappa trois fois dans ses mains. À ce signal, les corps sur le fauteuil se levèrent et s’alignèrent le long de la paroi. Apparemment, depuis qu’ils avaient appris à sourire, des liens s’étaient tissés entre ces corps. C’est en effet par couple, deux à deux, qu’ils se rangèrent le long de la paroi.
Lorsque la fille aux cheveux longs ordonna : « Monte ! », le premier corps en ligne monta dans le hamac. Comme le hamac était trop court, ce corps se recourbait sur lui-même. Le filet se détendait au bas du hamac, qui, de ce fait, ressemblait plutôt à une corbeille. Une corde pendait à une extrémité de ce hamac, là où il était fixé au crochet dans le plafond. Elle était reliée à une autre corde qui entourait la partie supérieure du hamac. En tirant cette corde vers le bas ou en la relâchant, on pouvait desserrer ou resserrer le hamac. Le corps qui s’y trouvait, replié sur lui-même, se tenait immobile, sans faire le moindre bruit, incapable de bouger vu l’étroitesse du lieu où il se trouvait.
La fille aux cheveux longs déposa la coupe, s’approcha du hamac, tira la corde vers le bas. Le pourtour du hamac se resserra, et le corps, de plus en plus replié sur lui-même, se mit à gémir. La fille tira la corde un peu plus vers le bas. J’entendis de petits bruits étranges, perturbants : des os craquaient. La fille continua à tirer la corde vers le bas jusqu’à ce que le corps, complètement replié sur lui-même, enfermé dans ce filet de pêche dont il ne pouvait échapper, ne fît plus aucun son et ne bougeât plus. Alors seulement la fille relâcha légèrement la corde ; mais à chaque fois que le corps soupirait, gémissait ou bougeait, même imperceptiblement, elle la tirait à nouveau vers le bas.
Le corps, comprimé de la sorte, frottait contre le filet. Des poils, des cheveux, des morceaux de peau sortaient des mailles. Ils restaient là pendant quelque temps, maintenus sur place par l’huile dont était enduit ce filet de pêche. Le hamac semblait recouvert d’une peau humaine, velue et quadrillée. Puis, après que la fille eût donné un grand coup sec à la corde, tous ces poils, ces cheveux, ces morceaux de peau tombèrent au sol. Il ne restait plus, dans ce hamac, qu’un corps sans cheveux, sans poils, à la peau meurtrie, striée, sanglante.
La fille relâcha la corde d’un geste brusque et le hamac toucha le sol. Elle l’ouvrit, invita le deuxième corps en ligne à s’approcher et à monter, lui aussi, dans le hamac. Elle lui montra, dans dire un seul mot, par ses seuls gestes, ce qu’elle attendait de lui : il devait s’étendre sur le premier corps, de façon à ce que les deux corps soient allongés l’un sur l’autre, tête-bêche. Lorsque les deux corps, empilés de la sorte, se trouvaient dans le hamac, la fille les hissa vers le plafond. Sur le corps du bas, meurtri par ce qu’on venait de lui faire subir, reposait le poids du deuxième corps qui, lui, replié sur lui-même d’une façon contre nature, ne courbait pas le dos comme le faisait le premier corps ; il repliait son épine dorsale vers l’arrière, en créant un creux à hauteur des reins. Et cela dans un espace qui avait déjà été trop étroit pour un seul corps.
Les deux corps semblaient savoir qu’ils avaient tout intérêt à ne faire aucun bruit, à ne pas laisser deviner leur douleur ; ils ne gémissaient pas, ne bougeaient pas. Néanmoins, plusieurs fois de suite, la fille tirait la corde vers le bas, la relâchait, sans raison apparente, puis la tirait à nouveau vers le bas. Martyrisés par ce jeu interminable de desserrage et resserrage du hamac, les corps se mirent à grogner, à pousser des cris de détresse. La fille aux cheveux longs, en réponse à cela, tirait à chaque fois la corde vers le bas. Les corps se mirent à geindre, doucement, d’une façon désolante. Tout à coup, je les entendis grommeler, à quelques secondes d’intervalle, leurs premiers mots : « Non, non. De grâce - non… » Mots qu’ils avaient tous deux prononcés de la même façon, au même moment – mais j’avais bien distingué leurs voix : la première voix était une voix d’homme ; la deuxième, celle d’une femme.
La fille, dès qu’elle avait entendu ces mots, à nouveau resserra le hamac en tirant violemment la corde vers le bas. Le hamac se trouvait maintenant tout en haut, calé contre le plafond. Et les deux corps, muets, ne poussaient plus le moindre soupir, ne bougeaient plus.
Alors, la fille aux longs cheveux dit : « Serrez ! » Ses deux compagnes s’approchèrent. Avec une habileté et rapidité surprenante, elles décrochèrent une des cordes qui maintenait le hamac accroché au plafond et la ramenèrent vers l’autre crochet. Le hamac, qui maintenant se trouvait suspendu à un seul crochet, n’était plus qu’un sac long, étroit, pourvu de mailles, dont une extrémité pendait au plafond et dont l’autre extrémité, étirée par le poids des deux corps qu’il contenait, touchait presque le sol.
« Au travail ! »
Les deux filles se mirent à la tâche : elles firent tourner le hamac sur son axe, de plus en plus vite, en accélérant leurs mouvements, jusqu’à ce que les mailles du hamac deviennent invisibles. À première vue, si on n’en savait pas plus, on aurait cru voir un sac à linge qui tournoyait. Les deux corps, empilés, écrasés l’un contre l’autre, lançaient des cris stridents, hurlaient, en suppliant qu’on arrête cette torture ; mais leurs cris et paroles étaient déformés et en partie étouffés par le tournoiement du hamac. De plus, les deux filles, d’une voix grave et forte, qui ne s’accordait ni avec leur âge, ni avec leur sexe, ni avec ce qu’elles faisaient, chantaient une de ces anciennes chansons lentes et mélancoliques qu’on a coutume de chanter lors d’enterrements solennels.
Cela dura longtemps : le hamac tournoyait à une vitesse folle, les deux corps souffraient, criaient ; et les deux filles, toutes en nage, et bien qu’elles fassent tourner le hamac de plus en plus vite, chantaient leur mélodie lente et solennelle.
« Assez ! », cria la fille aux cheveux longs. Les deux filles se précipitèrent sur le hamac, l’immobilisèrent, le décrochèrent. Une fois qu’elles l’eurent ouvert, elles en sortirent un seul corps qu’elles tournèrent dans tous les sens, comme pour mieux l’inspecter. Ce corps n’avait ni visage, ni poitrine. Par contre, il avait deux paires de fesses, deux dos. Les dos semblaient soutenus par trois colonnes vertébrales : la vraie, celle du milieu et dont je voyais les vertèbres, était flanquée par deux longues colonnes lisses, osseuses. Ces deux autres colonnes étaient les jambes de l’autre corps qui, à force d’avoir été écrasées contre le premier corps, l’avaient traversé et étaient réapparues dans le dos. Chaque dos était bosselé ; çà et là, sous la peau distendue, se dessinaient les contours d’un genou, d’un coude, d’un poignet. Je ne voyais ni tête ni pieds. À chacune des extrémités du corps se trouvait une boule osseuse, compacte, d’un contour beaucoup plus grand que le bassin, et recouverte de peau. Si ce corps avait un endroit et un envers, on ne pouvait le déduire que de ceci : d’un côté, les deux bosses qui saillaient de part et d’autre de cette masse osseuse ressemblaient à des talons. J’en conclus que je voyais là le front d’une personne dont le visage, depuis l’arcade sourcilière jusqu’au menton, était caché par les talons et les chevilles d’une autre personne qui s’y étaient incrustés. De l’autre côté du corps, à cette même extrémité, les bosses, moins prononcées, se divisaient en petits bouts d’os qui formaient comme des crêtes tant à l’avant que sur les côtés de cette boule osseuse. C’étaient, j’en étais sûr, des doigts de pieds ; j’avais donc là, sous mes yeux, l’arrière du crâne de cette même personne, dont la boîte crânienne avait été traversée par les pieds de l’autre personne. Ce que je viens de décrire n’était que l’extérieur de ces deux corps qui s’étaient agglutinés ; il ne restait plus aucune trace de leur ventre, de leur poitrine, de leurs parties génitales : ils avaient disparu ; ils avaient été comprimés et mélangés à l’intérieur de ce seul corps.
Après avoir retourné le corps plusieurs fois, les filles l’étalèrent sur le sol, s’agenouillèrent et le massèrent, en l’aspergeant du liquide accumulé dans la coupe. Une jambe apparut – puis une deuxième, une troisième jambe. Jambes qui se déplièrent, en enfonçant en un premier temps le genou plus avant encore dans le dos. Une jambe pivotait, ses muscles se raidissaient : cette jambe s’efforçait à dégager son pied, enfoui dans la masse osseuse située à l’extrémité du corps. Une main, un bras se détachait de ce seul corps. Puis d’autres mains, d’autres bras. Sitôt qu’une partie du corps se libérait, une fille la caressait et la couvrait de baisers, comme pour l’accueillir et la consoler de la douleur qu’elle avait eu à souffrir. Entre-temps sa compagne continuait à masser tel ou tel point sur le dos ou à l’extrémité du corps, afin de dégager le membre qui y était accolé ou s’y était enfoui ; la fille aux cheveux longs, quant à elle, régulièrement versait quelques gouttes du liquide sur la partie du corps dont s’occupaient ses deux compagnes.
Lorsque les deux corps furent enfin scindés, les filles les étendirent sur le dos, côte à côte. Tout à coup, la lumière s’éteignit ; les corps, jusqu’alors muets, se mirent à crier, de douleur, d’épouvante. La lumière se ralluma, et je vis, de dos, deux de ces filles qui, agenouillées, joignaient leurs mains en forme de récipient. Comme elles étaient serrées l’une contre l’autre, j’eus du mal à voir ce qu’elles faisaient exactement. Mais j’entrevis ceci : elles posaient leurs mains, jointes de la sorte, sur le ventre d’un de ces corps puis les faisaient passer au ventre de l’autre corps et vice versa, comme si, exécutant un rituel précis, elles déplaçaient des objets d’un corps vers l’autre. Entre-temps la troisième fille, qui s’était agenouillée en face d’elles, inclinait la coupe qu’elle tenait en main et continuellement versait du liquide sur les bras et les mains des deux filles. Encore quelques murmures de ces corps ; ils ne criaient plus ; ils gémissaient, non pas de douleur, mais de bien-être ; ils lâchaient même quelques soupirs profonds de satisfaction ; tout à coup ils se levèrent, identiques à ce qu’ils avaient été, néanmoins transformés.
Ils se mirent face à face. La poitrine, l’abdomen et les parties génitales de ces deux corps étaient dans un état parfait. Toute cette partie du corps se distinguait du reste du corps par la peau blanche, lisse qui la recouvrait, tandis que le dos, l’arrière des jambes et le front, d’une couleur plus sombre, portaient des traces d’égratignures et présentaient même des plaies. Je supposai que là où les deux corps s’étaient vraiment fondus l’un dans l’autre, à l’abri des mailles du hamac, les organes étaient restés indemnes – organes que les deux filles avaient réussi à dégager du corps dans lequel ils avaient disparu. Mais, une fois les corps scindés, il avait fallu rétablir la peau dans son état original, celle-là même qui avait recouvert le devant de la poitrine, les parties génitales et une partie des jambes ; cette peau s’était probablement diluée lors de son absorption dans l’autre corps. En massant cette partie du corps, les filles avaient cherché à la rétablir dans son état précédent. Ce faisant, en massant, et en faisant asperger l’endroit où les deux corps avaient été soudés l’un à l’autre, elles avaient créé une nouvelle peau, plus belle, plus jeune que l’ancienne.
Le contraste entre ces deux genres de peau rendait les corps encore plus étranges qu’ils ne l’avaient été auparavant. Il y avait cependant une certaine lueur dans leur regard, une certaine façon de se regarder, qui les rendait humains, plus humains encore que lorsque je les avais vu s’embrasser et converser sur le fauteuil. Chaque corps examinait le corps en face de lui, et après un court moment d’hésitation, le regard, jusqu’alors éteint, s’illuminait, non pas de désir, mais de surprise, d’étonnement, d’émerveillement. C’était exactement ce regard que les trois filles semblaient espérer. Quand ce regard d’émerveillement faisait défaut, la fille aux cheveux longs criait : « Insuffisant ! ». Alors, les deux autres filles obligeaient les deux corps à se recoucher. Elles reprenaient leur massage et recommençaient ce long et mystérieux déplacement d’objets d’un ventre vers l’autre. Quand, au contraire, cette lueur se manifestait, elles guidaient les deux corps vers la sortie de la niche, à quelques pas de la grille. Et c’est là, vers ce même endroit, que furent guidés tous les couples, un à un, après avoir subi ce mystérieux rituel.
Tous les corps, scindés, transformés, se trouvaient devant la sortie. Cynthia, qui était restée agenouillée devant l’œuf, s’approcha de moi. Elle me contourna et se dirigea vers les trois filles qui étaient en train de décrocher le hamac. L’une d’elles, sitôt qu’elle eût vu Cynthia, lui dit, sur un ton gentil, presque amical :
« Toi, tu passeras. »
Je me dirigeai vers la même fille. À moi, elle me dit, d’un ton las :
« Quant à toi, on verra. »
Et la fille reprit sa besogne : elle aida les deux autres filles à ranger le filet de pêche dans le ballot.
Nous nous rangeâmes derrière les autres couples qui attendaient devant la sortie de la niche. Après quelque temps la grille s’ouvrit. Les trois filles rendirent le ballot aux deux personnes voilées et celles-ci, en échange, leur donnèrent d’autres ballots, dont les filles sortirent de grands tissus en laine. Ensuite les trois filles, postées à la sortie, se répartirent leurs tâches comme suit : la fille aux cheveux longs trempait son doigt dans la coupe, le corps qui se trouvait devant elle baissait la tête et la fille aspergeait son front avec le liquide de la coupe ; le corps ensuite avançait de quelques pas et les deux autres filles l’enveloppaient dans un grand tissu de laine. C’est habillé de la sorte que chaque corps sortit de la niche.
Ceux-là mêmes qui avaient été soudés l’un à l’autre dans le hamac marchaient maintenant côte à côté dans la salle, enveloppés dans ces habits en laine qui les recouvraient de la tête aux pieds. Chaque couple décrivait le même itinéraire : d’abord il se dirigeait vers la sortie de la salle ; arrivé à la limite de la salle, il s’arrêtait, revenait sur ses pas et se dirigeait vers l’arrière de la salle.
Lorsque ce fut à notre tour de sortir, Cynthia baissa la tête ; la fille aux cheveux longs trempa son doigt dans la coupe et lui aspergea le front. Mais lorsqu’à mon tour je présentai mon front, elle me dit, d’un ton sévère :
« Cynthia n’en a pas besoin. Et toi, tu n’y as pas droit. »
Lorsque Cynthia tendit la main pour prendre le grand tissu en laine, l’une des filles lui dit : « Oui, prends. » Et à moi, elle me dit : « Non, toi pas, sûrement pas. »
On me permit cependant de sortir. Alors même que nous sortions de la niche, Cynthia murmura :
« J’ai tout compris. »
Elle ne semblait pas se soucier du fait que, n’ayant pas reçu d’habit, je me retrouvais complètement nu dans la salle. Ce fut la dernière phrase que Cynthia me dit ce jour-là. J’essayai de la suivre, cherchant à m’envelopper le corps avec un pan de son habit. Mais Cynthia, d’un pas ferme, se dirigeait vers la sortie de la salle. Lorsque je lui demandai de s’arrêter, elle accéléra le pas. Arrivée à la limite de la salle, faisant exactement comme les autres corps, elle se retourna brusquement, pour se diriger vers l’arrière de la salle.
Elle fut bousculée par d’autres corps voilés. Un corps me heurta. Pendant un court laps de temps, une dizaine de formes voilées se mêlèrent. Lorsqu’elles se séparèrent, j’eus du mal à retrouver Cynthia. L’ayant enfin retrouvée, je mis ma main sur son épaule, approchai ma bouche de son oreille et lui dis, d’une voix assez forte pour qu’elle puisse l’entendre à travers l’habit qu’elle portait :
« Tu as donc tout compris ? Tu dis que tu as tout compris ? Quoi donc ? … Pourquoi tu ne dis plus rien ? Moi, je me dis… on s’en est sortis. C’est déjà ça. C’est inouï ! Tu vois, me voilà tout nu. Tu t’imagines ? Tout nu ! On retourne à notre chambre ? Réponds-moi ! On retourne, je te suis ? »
Mais une lourde voix d’homme me répondit grassement :
« Lâche-moi ! Qu’est-ce que tu me veux, toi ? »
C’était la voix de Polémarque.