Sparte chapitre 8

Je suis, jusqu’à ce jour, ravi d’avoir éprouvé ce qu’aucun de vous n’a jamais vécu.
On frappa à la porte. Je précise : à l’autre porte, celle que j’avais empruntée chaque nuit pour quitter l’Érotérion et qui menait en ligne droite vers le vestibule sans passer par les douches et les chambrettes.
Une voix frêle, toute jeune chuchota :
« Tout est prêt. »
Cynthia se réveilla. Lorsqu’on frappa une seconde fois, bruyamment, en répétant : « Tout est prêt », elle bondit hors du lit.
« Vite, dit-elle, lève-toi, dépêche-toi, rhabille-toi, on nous attend. »
J’ignore sous quelle forme nous sortîmes de la chambre, qui de nous deux était homme ou femme. J’ignore même quels vêtements j’enfilai. Cynthia, agitée, pressée, me précédait en me tirant par la main.
Le couloir était vide, mais la porte de la toute dernière chambre avant le vestibule était grande ouverte. C’était la copie exacte de notre chambre : la même couleur des parois ; une coiffeuse avec son miroir à l’autre bout de la pièce, à côté de l’autre porte ; devant cette coiffeuse : un petit tabouret, recouvert d’une toile bordeaux.
Un détail attira mon attention.
Nous avions l’habitude, Cynthia et moi, de poser le plateau avec nos boissons sur un petit guéridon entre le lit et la coiffeuse, ce qui nous permettait de prendre nos repas en restant assis sur le lit, sans nous éloigner l’un de l’autre. Cynthia m’avait toujours recommandé, une fois le repas terminé, de ranger le plateau sur un petit buffet à côté de la coiffeuse, de peur que je ne le renverse. Ce que j’avais omis de faire cette dernière nuit : le plateau était resté posé sur le guéridon. J’avais même failli le renverser en me rhabillant à la hâte.
Dans cette chambre-ci, le plateau se trouvait, lui aussi, sur le petit guéridon à côté du lit ; il était similaire au nôtre, avec les mêmes dimensions, le même dessin ; et sur ce plateau je vis les mêmes bouteilles de vin vides, les mêmes assiettes, les mêmes restes de repas que dans notre chambre. Les draps défaits, la couette nonchalamment repliée sur le lit, et dont une partie traînait par terre, la porte de la salle de bains laissée entrouverte, la coiffeuse avec son miroir, le guéridon à côté du lit et sur lequel reposait le plateau - tout était à l’identique, comme si, dans cette chambre à coucher, un couple avait passé des nuits semblables aux nôtres et, comme nous, avait quitté le lit dans la précipitation.
Arrivé au vestibule, j’entendis des voix provenant de l’espace aux trois buffets. Cynthia se tourna vers moi.
« Viens, dit-elle, c’est ici, je crois… »
Mais alors qu’elle venait de tourner à droite, voulant s’engager dans la salle, un homme s’interposa et nous barra le chemin. Un homme très petit, mince, sec, nerveux, qui étendit les bras, de façon à toucher les deux parois de la baie et, du haut de ses un mètre soixante, demanda :
« Vous désirez ? »
Cynthia se contenta de pointer de l’index la salle de l’Érotérion où je l’avais rencontrée.
« Bien, fit l’homme. Vous faites donc partie de la maison. Votre nom ?
- Cynthia.
- Et votre hôte ?
- Céphalos. Céphalos de Sophrosynè.
L’homme me dévisagea. Et après quelques instants :
- Cynthia, dites-moi, reprit-il, qu’est-ce qui vous fait penser que vous avez le droit d’entrer ?
- On nous a convoqués, répondit Cynthia.
- Vous et Céphalos ? En frappant à votre porte ?
- Tout à fait. On a frappé à notre porte. Nous étions couchés.
- Vous dites : « On a frappé. » Une fois ?
- Non, deux fois. On a frappé deux fois.
- Et après ?
- On nous a dit de venir.
- Ici ? Qu’a-t-on dit au juste ? Veuillez répéter les mots exacts.
- On a dit : « Tout est prêt. »
- Vous êtes sûre ?
- Oui, tout à fait. Mon hôte pourra le confirmer.
- J’aimerais pourtant savoir… quelle voix, Cynthia – quelle voix vous a dit : « Tout est prêt » ?
- Une voix toute jeune, comme d’un enfant.
- Et le fait d’avoir entendu « Tout est prêt », dit par un enfant, vous fait supposer que vous avez le droit d’entrer ici ?
- Oui.
- Comme c’est étrange ! Ce n’était qu’une simple information : « Tout est prêt » Autant dire : la chambre est faite, le linge est repassé, le dîner est servi, les amoureux sont couchés. Peut-être était-ce une facétie ?
- Non, c’était une invitation. J’en suis sûre, je le sais, dit Cynthia. On nous attend, ici même, moi et Céphalos.
- Comme vous y allez ! C’était donc une sommation ?
- Monsieur, dit Cynthia, nous sommes obligés de rentrer dans cette salle.
- Sûr ?
- J’en suis sûre et certaine.
- D’où tirez-vous cette certitude ? Qui vous dit que…
Mais elle l’interrompit :
- Je le sais, on nous réclame, moi et Céphalos. On n’a d’autre choix que de venir ici.
- Alors, entrez. »
Et ce petit homme baissa les bras ; et avec un mouvement rapide, comme s’il dansait, il nous contourna, vint se placer derrière nous ; et au lieu de nous empêcher de rentrer, il nous poussait vers l’intérieur, en répétant :
« Allez-y, allez-y, soyez les bienvenus, dépêchez-vous, jouissez, amusez-vous ! »