La sagesse d'Aurore

La sagesse d’Aurore

1.
Chaque matin, c’est le même rituel. À sept heures dix, il monte l’escalier. Il ouvre la porte alors qu’elle est encore au lit, couchée sur le côté, ses cheveux épars sur l’oreiller. Feignant de dormir, elle l’épie.
« Bonjour, ma belle ! lui dit-il, réveille-toi ! Il est temps, tu sais… »
Depuis le pas de la porte, chuchotant de sa voix feutrée, il répète :
« Ma belle, c’est moi, papa,…Réveille-toi. »
Elle relève la tête, lui lance un regard énervé, comme s’il avait gâché son sommeil, lui fait un petit signe de la main, à peine esquissé, et d’une voix étouffée, elle répond :
« J’arrive, j’arrive… »

Il l’attend au pied de l’escalier, l’embrasse dès qu’elle a atteint la dernière marche. Son cœur palpite. Chaque jour il trouve cela miraculeux de revoir son trésor, Aurore, sa fille chérie.
Après avoir bu son chocolat chaud, à petites gorgées, encore engourdie, silencieuse, assise à côté de son papa, elle remonte dans sa chambre prendre son cartable.
Alors, le père d’Aurore se demande si elle redescendra, si le jour commencera comme il se doit ; si bien que, pour lui, le temps semble s’arrêter. Enfin, il entend des sons sourds : elle s’avance lentement, au-dessus de lui, vers la porte de sa chambre. Puis, lorsqu’elle fait claquer la porte derrière elle, la maison tremble. Et sa fille, qui jusqu’alors semblait léthargique, étrangère à ce monde, descend l’escalier quatre à quatre, pleine d’énergie.
« Vite, vite, papa, crie-t-elle, en montrant l’horloge au-dessus de la cheminée du séjour, il est huit heures moins dix… J’ai envie de revoir mes copines ! Dépêche-toi ! »
Elle monte en toute hâte dans la voiture, en exhortant son père : « Allez, allez – mais enfin, démarre ! » Et il se met à rouler prudemment, traversant les longues allées bordées de cerisiers alignés le long d’une haie qui cache les villas de leurs voisins. Chaque villa, comme la leur, est pourvue d’un jardinet bien entretenu et d’une allée dallée menant au garage, flanquée, de part et d’autre, d’une rangée de rhododendrons, plantés dans des plates-bandes rectangulaires, de dimension identique.
Dès que son père l’a déposée devant l’école, Aurore se précipite dans la cour de récréation. Après s’être assuré qu’elle est entrée en classe, il se promène dans les environs. À midi quinze, au moment précis où elle mange ses tartines, depuis sa voiture, ses yeux rivés sur la cantine de l’école, il l’appelle sur le portable qu’il lui a offert à Noël.
« Comment ça va, ma belle ?
— Super, répond-elle d’une voix cristalline, sauf qu’Adèle a volé mon collier, tu sais, ce beau petit collier que tu m’avais donné.
— Oh, ma chérie, que c’est triste !
— Et Laura en fait une de ces têtes ! Sylvie n’est plus ma meilleure amie mais le professeur est très gentil.
— Et en classe ?
— Ça va… On a appris une nouvelle conjugaison.
— On peut réviser ça ce soir, si tu veux. »
Mais elle l’interrompt, en s’écriant d’une voix plaintive :
« J’en ai marre, papa, dis, c’est quand les vacances ?
— Bientôt, ma chérie, bientôt. Et on fera tout ce que tu voudras.
— Tu me le promets ?
— Mais oui, évidemment. »
Après ce coup de fil, le père d’Aurore rentre chez lui ; ne sachant que faire, il s’allonge sur le canapé. À trois heures et demie, il reprend la voiture ; posté devant la grille de l’école, il attend la sonnerie et, dès qu’elle a retenti, il lui téléphone à nouveau :
« Bonjour, ma belle. Je viens te chercher ! Ne bouge pas de là… »
Une fois la grille ouverte, il traverse la cour de récréation à grands pas, s’approche d’Aurore, qui l’attend, alignée dans son rang, immobile.
« Bonjour, ma chérie, mon petit chou », dit-il d’un ton précipité, en se penchant vers sa fille, en lui caressant les lèvres avec le bout de son index, en humant ses joues, son cou, ses épaules. Il voudrait enfouir son visage dans ces cheveux soyeux, se noyer dans ces yeux d’un vert clair éclatant, ce corps mince, délicat, d’une beauté pure, et qui, à ses yeux, représente l’innocence parfaite, sans faille, sans tache.
« Viens, ma puce, on rentre. Tu viens ? »

Un jour, en sortant de l’école, Aurore s’apprête à monter dans la voiture d’une amie. Aussitôt, son père s’interpose :
« Ne fais pas ça, Aurore ! Non, Aurore, je te l’interdis. »
Pourtant, elle monte dans la voiture. Installée sur la banquette arrière, elle nargue son père, en collant son petit visage contre la vitre, un sourire coquin sur les lèvres. Puis, prise de remords, elle s’en veut de lui avoir désobéi. Lui, ne voyant que ce sourire, s’emporte, tape sur les portières en hurlant, jusqu’à ce qu’elle baisse la vitre.
« Descends, Aurore, descends ! » ordonne-t-il, et, en s’adressant aux parents de l’amie d’Aurore, assis à l’avant, il s’écrie : « Et vous là, oui, vous là, vite, vite, ouvrez la portière ! »
Comme ceux-ci, transis de peur, ne bougent pas, il plonge en avant, en étendant ses bras et en poussant des cris enragés, et tâche de saisir sa fille par les bras et les jambes, pour l’extirper de la voiture. N’y réussissant pas, il agrippe les cheveux de sa fille ; il essaie de la tirer vers lui, violemment, comme s’il suffisait de tirer avec force pour l’extraire de la voiture.
Enfin, la mère de l’amie d’Aurore s’exclame : « Mais Monsieur, gardez votre calme ! Reculez, reculez ! » Elle s’empresse d’ouvrir la portière. Alors seulement, sitôt qu’il voit sa fille sortir de la voiture, il cesse de hurler et la serre contre lui, tendrement, après quoi ils s’en vont, tous deux, main dans la main, vers la voiture qu’il a garée au coin de la rue.
Le lendemain, Aurore s’excuse auprès des parents de sa meilleure amie, d’un air sérieux, qui fait très adulte et comique à la fois :
« Il n’en peut plus, plus du tout, mon papa, dit-elle. Il n’y peut rien. Il est très stressé en ce moment... »
Mais la mère de sa meilleure amie, scandalisée par l’attitude du père d’Aurore, s’en plaint auprès du directeur de l’école qui, le lendemain, aborde le père d’Aurore lorsqu’il vient chercher sa fille :
« Monsieur, dit-il, je comprends parfaitement votre affection pour votre enfant, mais, comment dire – vous avez bousculé récemment les parents d’une autre élève. Franchement, votre attitude envers votre fille est troublante. Les parents étaient choqués... Ils ne vous comprennent pas. »
Le père d’Aurore regarde son interlocuteur d’un air ébahi.
« Écoutez... » reprend le directeur – mais le père d’Aurore évite son regard, ouvre et referme la bouche, sans produire le moindre son. Comme le directeur s’apprête à lui parler à nouveau, en amorçant un « Monsieur, écoutez... », soudain il l’interrompt :
« Certes, c’était choquant, dit-il. Ils voulaient reconduire Aurore. C’est hors de question. Personne, sauf moi, ne peut reconduire Aurore. »
Le directeur se tait, perplexe.
Sans même prendre congé, brusquement, le père d’Aurore, ayant aperçu sa fille, seule dans la cour de récréation, se retourne, se précipite sur elle, l’empoigne, et la traîne derrière lui jusqu’à la voiture. Celle-ci, prise au dépourvu, s’efforce de ne pas trébucher. Puis, dès qu’elle a réussi à emboîter le pas à son père, traverse la cour de récréation en courant, en riant, toute gaie, comme si de rien n’était.
Ce soir-là, elle dira à sa mère :
« Écoute, maman ! Il faut soigner papa. Il va très mal.
— Comment ça ?
— Il a piqué une crise, tout à l’heure, à l’école.
— Une crise, tu dis ?
— En fait, hier aussi. Une amie voulait me faire reconduire ; il m’en a empêchée.
— Comment ?
— En criant, en hurlant.
— Et puis ?
— Le directeur a voulu lui parler. Papa est resté là, bouche bée, sans le regarder. Puis il lui a dit quelques mots, et il s’est rué sur moi...
— Tu aurais dû m’en avertir plus tôt.
— Je pensais que ça lui passerait.
— Qu’est-ce que tu en sais ? dit sa mère, ce n’est pas à toi de gérer ces choses-là. Et maintenant, va dans ta chambre, monte, monte ! »
Mais Aurore, après avoir quitté la pièce, monte quelques marches, redescend, s’attarde dans le hall et observe, par la porte entrebâillée, sa mère qui prend une pilule dans le buffet du séjour et la donne à son mari, en lui ordonnant : « Avale ça tout de suite », avant de lui reprocher : « Il te suffirait de prendre ces quelques pilules régulièrement – rien de plus ; mais tu t’obstines à ne pas le faire ! »
Dès que sa mère a quitté la pièce, Aurore rentre dans le séjour, s’approche de son père, affaissé dans le canapé, lui met les bras autour du cou, et lui dit gentiment : « Papa. »
Soudain, le visage crispé de son père se détend ; son regard s’illumine ; il semble rasséréné, comme si rien au monde ne pouvait le perturber.
Ensuite, ils jouent leur petit jeu préféré ; le jeu réservé aux temps de crise.
« Six baisers pour papa ! dit-elle. Cinq baisers pour papa ! Quatre baisers pour papa !…
— Tu me fais des bisous ?
— C’est que je t’aime, papa…
— Tu m’aimes ? Moi aussi, ma chérie, je t’aime, dit-il, je t’aime, tu sais. »

Souvent, une question la tracasse, toujours la même question. Aurore s’en ouvre à son père.
« Tu me dis : “Je t’aime, tu sais !” Tu dis : “Mon petit chou, mon petit lapin, mon Dieu, ce que je t’aime !” Crois-moi, j’aime bien que tu me dises ça. Mais dis, papa : est-ce que tu m’aimes vraiment ?
— Oui, dit-il.
— Donc, tu m’aimes. Plus que quiconque ? »
Elle le fixe du regard, son corps s’immobilise.
« Oui, évidemment, ma chérie. »
D’une voix à peine audible, anxieuse, elle murmure :
« Il n’y aura donc jamais personne d’autre ?
— Non, évidemment non….
— Tu le jures ?
— Je te le jure. »
Elle met son doigt sur les lèvres de son père.
« Répète ça ! Dis-moi que tu m’aimes...
— Mais je t’aime, ma chérie...
— Dis-moi que tu n’aimes que moi.
— Il n’y a que toi que j’aime.
— Sûr ? Et tu ne cesseras jamais de m’aimer ?
— Non, jamais.
— Donc, tu m’aimes, pour toujours ?
— Mais oui, évidemment, ma chérie.
— Répète-le ! Cent fois, mille fois !
— Mais ça nous prendrait des heures…
— Mille fois, je te dis ! Et plus fort que ça !
— Mais enfin, ma belle… »
Aurore, assise sur les genoux de son père, détourne la tête, prend un air absent, subitement se lève, quitte le séjour, monte l’escalier.
« Mille fois, s’exclame-t-elle, en s’arrêtant sur les marches de l’escalier. C’est la moindre des choses, papa ! Mille fois - c’est deux fois rien. Pourquoi ne m’aimes-tu pas ?
— Ma belle, ma belle ! Tu as mal compris. Écoute, je t’aime, je t’aime ! »
Dès qu’il entend sa fille rentrer dans sa chambre, il se précipite dans la cage d’escalier.
« Ma belle, je t’en supplie ! crie-t-il. Ouvre-moi ! »
Mais il n’arrive pas à ouvrir la porte de sa chambre. Elle a poussé le verrou.
Quelques heures plus tard, elle redescend dans le séjour, s’assied sur le sol, aux pieds de son père, mais en lui tournant le dos. Puis, après quelques minutes, elle se dirige vers la table de salon. Elle se retourne, et, le menton sur les genoux, elle se borne à le fixer. Son regard triste, plein d’amertume et de reproche l’inquiète.
« Serait-elle comme moi ? Deviendra-t-elle comme moi ? »
« Viens, ma belle, dit-il, en s’élançant vers elle, et en la prenant dans ses bras, il n’y aura jamais personne d’autre, jamais. Je te le jure, je t’aime, ma chérie, je t’aime... »
Et cette phrase, s’il le pouvait, s’il en avait le temps, il la répèterait des milliers de fois.


2.

Chaque matin, Aurore retrouve, sur la table à manger, son bol de chocolat chaud sur lequel ondulent les mots « Joyeux anniversaire » dans une bulle au-dessus de la gueule d’un nounours roux. Lorsqu’elle voit ce bol, Aurore, prise d’une appréhension soudaine, se dit : « Il appartient à l’autre – il n’appréciera pas… »
Quand elle ouvre les armoires et fixe les plats, le couvert, les assiettes, au bout de quelques instants elle entend une voix, des reproches : « Touche pas – c’est à moi ; bas les pattes ! Tu oses toucher à mes affaires ? Tu me le paieras… »
Il y a un creux dans le canapé du séjour, où jamais elle ne s’assied.
« Si j’ose m’y asseoir, se dit-elle, l’autre m’en voudra. »
Aurore a horreur de la porte de sa chambre qui donne sur la cage d’escalier. C’est une porte à petites vitres carrées, disposées en deux rangées verticales. Elle les a comptées des centaines de fois : chaque rangée comporte six vitres ; cela fait donc douze vitres, au travers desquelles l’autre l’épie.
D’abord, elle a demandé qu’on ajoute un rideau ; puis, elle a demandé qu’on mette une bonne couche de peinture sur les vitres. Son père s’exécute ; les vitres sont condamnées. Mais au bout d’un mois, chaque matin, quand Aurore ouvre la porte, elle trouve des morceaux de peinture durcie éparpillés au pied de la porte, sur le parquet du palier.
« Papa, il me faut une porte convenable, tout en bois, dit-elle.
— Pourquoi ? »
Elle répond, en haussant les épaules :
« Eh bien, comme ça…
— Et donc, tu la veux en bois, cette porte ?
— Non, non, pas seulement en bois ; elle doit être dure, dure comme du fer.
— Ah oui, évidemment, ma chérie. Mais des portes en fer, ça coûte cher, tu sais...
— Enlève ces vitres, papa ! Tu le feras ? Enlève-les ! Je n’en peux plus ! Je ne le supporte plus.
— Mais quoi donc, ma chérie ? »
Elle fixe le sol, d’un air contrarié.
« Fais-le, papa, pour moi », répond-elle.
Aurore sait que l’autre la regarde, de l’extérieur de sa chambre. Il l’épie à travers les fissures de la peinture écaillée. Il attend qu’elle s’endorme avant de gratter, patiemment, sans faire le moindre bruit, la couche de peinture sur les vitres. Il crée de nouvelles brèches chaque nuit. Un jour il se faufilera à travers un des orifices, qui s’agrandira pour s’adapter à son corps alors qu’il se glisse à l’intérieur de la chambre comme un serpent, en laissant derrière lui ses écailles, pareilles à ces morceaux de peinture durcie.
Comme son père tarde à remplacer la porte, Aurore décide de résoudre le problème à sa façon. Sachant qu’il peut passer des heures à ratisser le gravier du sentier menant de la grille à la porte d’entrée, tout absorbé par son travail, elle attend un jour de le voir sortir avec le râteau. Elle monte à l’étage, fixe la porte de sa chambre, en maudissant cet autre qui l’épie depuis des mois.
« Cette fois, c’est terminé », lui dit-elle, et elle brise les vitres de la porte avec ses poings, calmement, méthodiquement, en commençant par celles du haut, de gauche à droite.
« Il n’y a plus que onze vitres, se dit-elle, lorsque la première vole en éclats, il n’y en a plus que dix, il n’y en a plus que neuf...
— Qu’as-tu fait, qu’as-tu fait ? s’écrie son père. Et Aurore, assise devant la porte, sur le sol jonché d’éclats de verre, de lui dire, en lui montrant ses petites mains meurtries, couvertes de sang :
— Tu ne voulais pas me donner une autre porte. »
Lorsque, enfin, une nouvelle porte massive sépare sa chambre du reste de la maison, elle l’ouvre et la referme, passant d’un côté à l’autre, des heures durant, comme si de l’autre côté de la porte se cachait quelqu’un d’autre.

Souvent, Aurore, d’un pas résolu, quitte le séjour et se retire dans sa chambre. Après avoir tiré les rideaux, après avoir barricadé la porte avec sa table de nuit, elle s’avance vers le milieu de la chambre, sur la pointe des pieds, comme elle a vu le faire une ballerine à la télévision, fredonne un petit air, s’élance, pivote, et se met à danser.
Quand elle danse sans interruption, à un instant précis elle est comme étourdie : les meubles, les bibelots de sa chambre commencent à tourner autour d’elle. Ensuite, c’est elle qui tourbillonne autour de quelque chose d’indicible. Enfin, il ne reste plus que son corps, qui forme un monde vivant, tournant autour d’un monde intérieur, vide et immobile. Ce monde intérieur est une perle noire au milieu d’un collier de perles claires et scintillantes. Deux mondes, qui rivalisent de beauté. Mais cette perle noire, effrayante, est décidément la plus belle de toutes les perles.
Aurore danse, et bientôt se met à chanter et hurler. Alors, elle n’est plus la « belle » de son père, ni la copine de ses amies d’école, ni la confidente de sa mère, ni la victime de cet autre qui rôde dans la maison et laisse traîner ses affaires partout sans jamais se montrer.
Peu à peu, les frontières entre son corps et le vide s’effacent. Elle n’est rien. Et n’étant rien, son père ne lui manque plus. Ce n’est que perte de temps que d’aimer son père. Il ne sert à rien de craindre l’autre. Elle évacue tous ces visages, ces gestes, ces rôles, ces objets : elle les projette dans le vide.
Soudain, elle arrête de danser, aspire l’air chaud de sa chambre, hermétiquement fermée, et étend les bras. Ses mains, qui se trouvent à l’extrémité de ses bras, l’une à gauche, l’autre à droite, et toutes deux à égale distance de son visage, lui indiquent que son corps ne pointe pas vers le bas, vers le sol, la terre, comme le font les racines des rhododendrons dans le jardinet en face du garage, ni vers le haut, comme les cerisiers devant la haie et les marronniers sur la pelouse à l’arrière de la maison, mais vers quelque chose d’horizontal qu’elle ne connaît pas mais qui la fascine, l’appelle. Il lui semble que de ses bras, étendus de la sorte, part une ligne invisible qui s’étend sur des milliers de kilomètres, créant et soutenant un monde vaste, immense, supérieur aux mondes qui l’entourent.
Pendant plusieurs minutes, elle se tient immobile, courbée, au milieu de sa chambre, retenant son souffle, tâchant de soutenir le poids écrasant de ce nouveau monde qui repose sur ses bras. N’y tenant plus, elle pousse un soupir d’épuisement, avant de s’écrouler.
Les meubles, la chambre, la maison sont ancrés dans le sol, sur des pilotis gigantesques, comme de longs bras qui s’agrippent à une bouée immense, enfouie sous terre. Cela, elle l’a vu de ses propres yeux, en regardant, à travers les dalles sous ses pieds, jusque dans les entrailles de la terre. Et les murs, les parois, les portes de sa maison sont en quelque sorte les sentinelles de la terre ; ils en forment le prolongement. Mais ce monde dur, inamovible, elle l’a évincé : elle a trouvé une brèche par où s’échapper.
Quelques heures plus tard, son père, alarmé par le silence dans la chambre d’Aurore, après avoir forcé la porte de sa chambre, retrouve sa fille évanouie sur le sol, le visage blême, les jambes, les bras raides, comme ceux d’une poupée. Il la prend dans ses bras, dévale l’escalier, et parcourt la maison en criant :
« Aurore, ma chérie, ma belle, qu’as-tu fait ! »
Il appelle sa femme : « Maman, viens vite, vite ! »
Ces cris réveillent Aurore ; elle exige qu’il la dépose. Il la regarde dans les yeux. Ses yeux sont tristes, la pupille dilatée, comme si elle fixait quelque chose d’obscur, qui la terrorise. Après avoir regardé son père un instant, elle referme les yeux, ne supportant pas le regard de cet homme dont elle aimerait pouvoir se passer.
« Deux secondes, se dit-elle, un quart d’heure plus tard, les pieds posés sur le dallage froid de la cuisine, en buvant gentiment le chocolat chaud que lui a préparé son père, deux secondes seulement. Deux secondes pour jouir du vide où j’étais, tout en faisant partie de ce monde, balancée dans les bras de papa, les yeux fermés, alors qu’il me portait depuis ma chambre jusqu’à l’escalier. »

3.

Aurore grandit. Parfois l’autre disparaît. Il est comme un grand frère parti en vacances, et qui reviendra un jour, mais qu’on oublie. Quand elle voit le bol avec le petit nounours et les assiettes rangées dans l’armoire de cuisine, elle ne refuse plus de les employer. Soit parce qu’elle les emprunte à l’autre, soit parce qu’elle estime que ce sont les siens. L’existence de l’autre ne lui vient plus à l’esprit ; et il arrive même qu’elle l’oublie tout à fait.
Du coup, comme par miracle, son père paraît moins préoccupé. Il l’autorise à aller à l’école en bicyclette, accompagnée par ses amies. Il lui dit encore « ma belle », mais il ne lui téléphone plus à tout bout de champ.
Bientôt, la mère d’Aurore se détache du contour vague qui l’enveloppait ; son corps, sorti du rêve, des recoins obscurs d’un monde composé de rondeurs, de lignes factices, aléatoires, de couleur terne, s’approche d’elle, devient peu à peu réel, palpable.
Le monde extérieur, lui aussi, se rétablit, se remet de ses blessures, de ses fissures, de ses ouvertures sur le monde noir, scintillant et reposant du vide. Le temps reprend possession des choses, des personnes, comme un maître qui reprendrait possession de ses terres, et les jours deviennent vraiment des jours, aux limites précises.
Désormais, lorsqu’elle regarde le sol, Aurore n’y voit plus cet espace infini, radieux, aux multiples fentes et issues, caché sous les formes géométriques des dalles ou suggéré par les motifs des tapis. Auparavant, dès qu’elle se trouvait dans sa chambre, elle voyageait dans un monde illimité, formé par l’espace ouvert et fascinant du plafond, par l’abîme qui s’ouvrait à ses pieds. Il suffisait de fouler le sol, ou de s’allonger par terre ou sur le lit, en fixant le plafond, pour l’entrevoir, y entrer. Maintenant, elle ne voit plus que des dalles, des pierres, des parois : de la matière impénétrable, triste, bornée.
Aurore se retrouve dans un monde vaste mais cloisonné, aux compartiments divers et multiples, où chaque chose a sa place, ses limites, chaque acte son début, sa fin, son rythme. Elle découvre, petit à petit, que ce monde est vide et dénué de sens, qu’il est le produit de l’alliance fortuite du temps et de l’espace, et des idées que s’en font les gens. Un monde vide, grouillant de songes. Aurore s’écarte du vide, et le monde dans lequel elle pénètre se vide. Elle ne tombe plus. Elle ne fait plus aucune crise. Et elle ne danse plus.

Un jour, dans la salle de bains, alors qu’elle se regarde dans le miroir, Aurore mesure la distance entre ses yeux et la glace qui réverbère son visage.
« Je suis aussi bête que ce miroir, constate-t-elle, aussi dure et solide, et moche... »
Elle recule de quelques pas, passe ses mains sur son visage, son cou ; les bras croisés devant la poitrine, elle s’observe, immobile.
« Mon cœur, mes pensées, au fil des années, s’épaissiront. Ils s’étendront, puis, à ma mort, disparaîtront. Jamais ils ne rejoindront, en s’étirant, ce miroir. »
Aurore, debout devant le miroir, examine ses cheveux. Elle palpe ses épaules, sa poitrine, ses hanches, ses jambes : tout cela existe maintenant, puis disparaîtra.
« Quel gâchis, se dit-elle, je ne suis qu’une chose, une chose laide, parmi tant d’autres. »
Elle s’approche du miroir, s’enfuit, vers la gauche, vers la droite, émerveillée par cet autre visage dans la glace, qui disparaît et réapparaît gaiement, comme bon lui semble.
« Je suis une chose laide, captée par ce miroir, dans lequel je n’arrive même pas à disparaître. Là, dans le miroir, se trouve quelqu’un d’autre, une fille libre, heureuse ; je lui ressemble, mais jamais je ne serai comme elle. »
D’abord curieuse, puis vexée à mort par ce monde sans limites et sans contraintes dont elle soupçonne l’existence, caché au-dedans du miroir, elle s’approche, et en baissant la tête, elle cogne la glace avec son front, légèrement, comme pour la taquiner, la défier, en mesurant jusqu’où elle peut aller avant qu’elle ne se fissure. Lentement, elle frotte ses tempes contre sa surface froide, lisse. Puis, elle fait quelques pas en arrière, jusqu’à ce que ses mollets touchent le bas de la baignoire, s’élance et bute contre ce miroir, en l’attaquant de front, folle de rage, en frappant de plus en plus fort, jusqu’à ce qu’il se brise.
« Je croyais qu’elle avait changé, dit son père à sa mère.
— Tu rêves? Ta fille ne changera jamais. »
Aurore, les tempes saignantes, repose dans les bras de son père alors qu’il court, en pleurant, à travers le séjour.
Tout en courant, il discute avec sa femme, qui lui parle calmement depuis l’embrasure de la porte de la cuisine. Soudain, il se met à pleurer. Il dépose Aurore sur le canapé, étanche ses blessures. Aurore pleure, elle aussi. Elle pleure d’avoir blessé son père qu’elle aime et qui l’aime, d’être un oisillon enfermé dans une cage immense, horriblement sale.
D’un pas agité, la mère d’Aurore rentre dans le séjour.
« Maintenant ça suffit, crie-t-elle, d’une voix ferme. Vous m’exaspérez, vous deux ! Arrêtez votre cirque ! » Et à son mari, elle ordonne : « Passe-moi le numéro des urgences. — Non, non, je t’en prie, elle n’y peut rien, dit son père.
— C’est la faute à qui alors ? »
Le père d’Aurore reste muet, les bras ballants, figé à côté du canapé.
« D’ailleurs, reprend sa femme, toi, qu’as-tu fait pour empêcher qu’elle fasse ses simagrées ?
— Je l’aime, je l’aime, tu sais...
— Il ne suffit pas de l’aimer, rétorque-t-elle, il faut l’aider. »
Elle saisit le téléphone, forme un numéro. Son mari essaie de l’en dissuader : « Ce n’est qu’une rechute passagère, ça lui passera. » Parlant d’une voix calme, en détachant chaque syllabe, comme si elle s’adressait à un enfant, elle reprend : « Il faut une solution, maintenant, quitte à devoir la faire partir. Eh bien, quoi ? Tu pleures ? C’est tout ce que tu trouves à faire ? »
Aurore écoute les discussions de ses parents, sans s’en soucier. Ces choses-là font le délice des gens qui n’y comprennent rien, tandis que le vide, lui, se moque de ces semblants de drame.
« Oui, qui sait, poursuit le père d’Aurore, il vaut peut-être mieux... »
Sa femme, indiquant le téléphone, lui fait signe de se taire ; et de dire, sur un ton décidé : « Pourriez-vous me passer le docteur... »
Elle s’arrête, reprend, tout en fixant son mari : « Non, c’est urgent. Non, madame, je n’attendrai pas. Vous venez tout de suite, maintenant. Il ne sert à rien de vous excuser, je suis désolée, moi aussi, croyez-moi. Venez, maintenant, je vous dis. Non, cela ne m’intéresse pas de savoir pourquoi cela n’irait pas. Peu importe – envoyez-moi donc l’assistante sociale. Non, madame, cela ne me gêne pas du tout que ce soit une stagiaire. Est-elle jeune ? Et alors ? Maintenant, oui. Oui, j’insiste. » Elle épelle l’adresse, raccroche, quitte le séjour, se retire à la cuisine.
Aurore, ayant entendu les dernières paroles de son père, chuchotées, murmurées à voix basse, attend, sans se faire d’illusions.
« Cette fois-ci, ça y est – il m’a trahie. »
À peine une demi-heure plus tard, lorsqu’on sonne, la mère d’Aurore se précipite vers le hall, et invite une jeune femme à rentrer. Après avoir discuté d’une voix sourde dans la cuisine avec sa mère, cette femme passe dans le séjour, salue le père d’Aurore, assis par terre, adossé contre le canapé ; comme il se borne à gémir, doucement, elle se penche vers Aurore, la dévisage d’un air dépité et lui dit, d’une voix mielleuse :
« Bonjour, Aurore. … Aurore, c’est bien toi ?
— Oui, madame.
— C’est un beau nom, Aurore. Tu es seule, je crois, n’est-ce pas ? As-tu des frères, une sœur ?
— Non, madame.
— Il paraît que tu es gentille, très bonne élève, appliquée... »
Aurore, énervée par ces belles paroles inutiles, se lève, regarde la jeune femme, lui serre la main, poliment, tandis qu’elle l’entend prononcer les mots qu’elle devine déjà :
« Je ne sais pas trop comment te dire, ma chérie, sache que tes parents t’adorent, mais… c’est que, vois-tu, Aurore, écoute…
— Je sais, madame, répond Aurore, tranquille, sereine, inutile de vous excuser. Ne vous en faites pas. »
Elle regarde son père, assis au pied du canapé, recroquevillé.
« J’y vais », dit-elle.
Puis, elle monte dans sa chambre, prend ses affaires, redescend, suit cette dame, et monte dans la voiture qui la conduira à l’hôpital où on la soignera.

Aurore guérit. Mais elle n’oubliera jamais cet espace capitonné où elle a vécu plus de dix mois, sans miroir, sans fourchette, sans couteau, sans horaire, si n’étaient ces quelques moments de distraction réguliers qu’elle appelle les
« heures du chariot » : elle entend, distinctement, le tintement d’une bague qui cogne contre la poignée métallique d’un chariot qui débouche d’un couloir, au loin ; le glissement des roues sur le linoléum, produisant un bruit gras, suintant, réverbéré par les parois de son couloir, alors que le chariot s’approche de la porte de sa cellule ; ensuite, le bruit sourd du guichet qui s’ouvre et par où une vieille main ridée lui passe une soucoupe en plastique remplie de pilules qu’Aurore avale d’une traite, en regardant la caméra, vissée contre le plafond.
Régulièrement, elle s’entretient avec un gentil monsieur barbu, le seul habilité à la faire sortir de cet espace clos, caché dans un labyrinthe de couloirs inaccessibles au personnel non qualifié. Cet homme lui pose des questions saugrenues. Sous sa conduite, Aurore s’exerce à devenir comme il faut. Elle apprend ce qu’il faut répondre pour ne pas éveiller les soupçons.
Un jour, ce monsieur la félicite de ses progrès.
« Tu arriveras à reprendre ta vie en main, j’en suis sûr, lui dit-il, d’un air satisfait, à t’adapter. Tu verras, ma petite, ce n’est pas si difficile que ça. »
Il invite Aurore à emménager dans une chambre avec un lit, un placard, et un lavabo, située dans une autre aile du bâtiment. Là, d’autres garçons et filles de son âge déambulent dans les couloirs sans se parler. Tout au plus ils se regardent un instant, d’un œil désintéressé, sans témoigner la moindre sympathie, ni la moindre hostilité, comme s’ils avaient signé une trêve, trêve imposée par leurs maîtres, quasi invisibles mais plus forts qu’eux.
Cela durera quatre mois. Quatre mois de docilité, de ponctualité : Aurore se présente au réfectoire à huit heures et demie du matin, à midi, à six heures pile, se retire dans sa chambre à neuf heures du soir, d’où elle ressort à huit heures du matin. Une fois par jour, à deux heures de l’après-midi, elle rejoint les autres patients sur la petite pelouse encadrée par quatre murs aux fenêtres condamnées et donnant sur une petite terrasse dallée réservée aux fumeurs. Là, au milieu de cette pelouse, les patients, alignés devant une dame âgée, mince comme un fil, habillée en salopette, et qui crie d’une voix rauque, font leurs exercices physiques. Puis, ils se dispersent, reprennent leurs déambulations dans les longs couloirs sombres et étroits, sans dire un mot.
Tant dans sa chambre que dans les couloirs, Aurore évite tout mouvement brusque : jamais, même si elle est pressée, elle ne court. Jamais elle ne rouspète. D’ailleurs, il lui en coûte surtout de tempérer son impatience, son agilité d’esprit, d’occulter son énervement face aux règles qu’on applique avec rigueur. Elle vit isolée, soumise, jugulée, pareille aux autres patients.
Enfin, un soir, alors qu’elle est déjà couchée, une dame rentre dans sa chambre en lui disant :
« Réveille-toi. Rhabille-toi. Prends tes affaires, mon enfant, c’est terminé, tes parents t’attendent. »
Aurore parcourt les couloirs déserts jusqu’à la sortie où se trouve une voiture. La dame l’invite à monter, prend le volant, et la reconduit chez elle.
Son père attend Aurore sur le seuil de la porte, l’embrasse, et lui dit, d’une voix dramatique :
« Bonjour ma belle, tu es là, enfin ! Je voulais venir te voir, mais, crois moi, je ne pouvais pas. » Puis, soudain exalté : « Viens, viens, ma chérie, ma belle, que je t’embrasse encore une fois, tu m’as manqué, tu sais. »
Tandis que la voiture longeait les rues près de chez elle, Aurore, folle de joie et impatiente de retrouver sa maison, a reconnu les cerisiers, alignés devant cette haie interminable derrière laquelle se cache sa maison. Elle a revu les rhododendrons, plantés des deux côtés de l’allée ; elle a vu la villa, ce bloc sombre, aux volets baissés, construit en plein milieu de la pelouse ; déjà, cette joie tombait, s’atténuait ; puis elle a inhalé la senteur lourde, douceâtre du jasmin et elle a entendu le gravier crisser sous ses pieds lorsque, accompagnée par cette dame, elle a emprunté le sentier étroit et sinueux, dépourvu de lumière, aménagé par son père ; elle s’est approchée du porche, de la porte d’entrée ; elle a reconnu cette silhouette qui soudain surgissait du hall mal éclairé, cette voix, ce visage éploré que jadis elle chérissait, mais les mots que prononce son père s’écrasent à ses pieds, sur le sol, comme des oiseaux morts.

4.

Aurore s’est aperçue que, chaque mercredi après-midi, sur la route qui mène de l’école à sa maison, un garçon la guette. Elle suppose qu’il doit avoir le même âge qu’elle. Il reste là, calme, flegmatique, debout à côté de sa bicyclette, en s’abritant maladroitement derrière le tronc d’un cerisier, le visage tourné vers la chaussée, comme s’il était sur le point de repartir.
Chaque fois qu’Aurore le regarde, le visage du garçon s’empourpre ; envahi par la honte, il baisse les yeux, soudain s’affaire avec sa bicyclette, et disparaît les semaines suivantes. Puis, soudain, il réapparaît, au même endroit. Avec une obstination qui la flatte, il reste planté là. En affectant un calme imperturbable, il se contente de la regarder.
Un jour, Aurore l’interpelle :
« Comment t’appelles-tu ?
— Alain, répond-il.
— Bon, tu viens, Alain ? lui demande-t-elle. Suis-moi. Tu n’as qu’à me suivre. »
Le garçon, ébahi, la suit.
Arrivée chez elle, elle l’invite à monter dans sa chambre, lui ordonne de s’asseoir sur sa chaise de bureau.
« Installe-toi, dit-elle, tourne la chaise, veux-tu ? Tourne-la vers moi. Et maintenant, regarde-moi. Je vais me déshabiller, tu verras. »
Depuis longtemps déjà, Aurore ne peut regarder le visage d’un garçon sans qu’elle ait l’impression que ce visage reflète le sien. Cependant, pour bien voir son propre visage, sans qu’il soit déformé, souillé par celui qui la regarde, il lui faudrait pouvoir s’asseoir en face de ce garçon et lui arracher les joues, le nez, la bouche, tout en laissant les yeux intacts. Ainsi, à travers les yeux de l’autre, elle pourra s’observer, telle qu’elle est vraiment.
Elle a invité Alain chez elle. Elle volera ses yeux. Lui, en la dévorant des yeux, lui rendra son visage, la rendra visible à ses propres yeux.
Mais bien vite, Alain, troublé par la beauté d’Aurore, se lève, se rassied, puis lui lance d’une voix traînante :
« Qu’est-ce que tu fais là ? Ça mène à quoi ? C’est un jeu ?
— Non, dit Aurore.
— C’est quoi alors ?
— Tais-toi. Fais ce que je te demande. Regarde-moi. »
Rebuté, Alain se tait. Il la regarde, en clignant nerveusement des yeux, puis il dit :
« Je veux bien te regarder à condition qu’on fasse l’amour. Sinon, ajoute-t-il, je n’y gagne rien. C’est toi qui m’as demandé de te suivre. Si ça ne te plaît pas, je repars.
— Tais-toi, dit-elle, tu n’as pas le droit de me parler comme ça. Je t’ai dit de te taire. »
Aurore ignore comment s’y prendre. La seule chose qu’elle remarque, quand il s’est déshabillé, lentement, et lorsqu’elle s’approche de lui, c’est qu’il se courbe, que son regard, d’abord errant, se fixe sur la paroi, revient vers elle, s’attarde sur son cou, ses bras, ses seins. Il s’approche d’elle, l’embrasse, met ses mains sur ses hanches, la caresse avec les gestes sûrs, un peu las, d’un amant expérimenté. Mais sitôt qu’elle s’abandonne à ses caresses, les paupières d’Alain se ferment. Elle se retrouve face à un corps aveugle, gémissant, disloqué, alors qu’elle voudrait qu’il continue à la regarder. Elle s’imaginait que la fusion avec un garçon se ferait par un regard soutenu, réciproque qui, pour elle, pouvait bien durer des heures.
Déçue, elle reste couchée sur le lit, vautrée entre les draps. Lasse, prise d’une fatigue et d’un ennui profonds, elle lui tourne le dos, en fixant la fenêtre, la crête des marronniers. Après s’être retournée vers lui, sans le réveiller, elle l’observe. Il a fermé les yeux, aspire l’air par sa bouche entrouverte ; ses lèvres esquissent un vague sourire. Du coup, le visage de celui qui l’épiait avec désir n’est plus que la continuation de ce corps ramassé, rassasié qui s’est introduit dans son lit.
L’après-midi si prometteuse se clôture par un échec.
Aurore se lève, en panique, en criant « Va-t-en ! Va-t-en ! », oblige le garçon à se rhabiller, l’expulse, sans la moindre explication.
« Connasse, t’es dingue ou quoi ? »
Elle attend, sans bouger, derrière la porte d’entrée, jusqu’à ce que ces mots s’évaporent. Remonte dans sa chambre. Se jette sur le lit et se rendort, à poings fermés. Mieux vaut ça : ne rien voir du tout, n’entendre que sa propre respiration qui, peu à peu, ralentit, s’arrête presque. Mieux vaut ça que le regard languissant, puis les yeux fermés de cet imbécile.

Depuis lors, sachant qu’elle est belle, et que les adolescents ne rêvent que de « ça », Aurore les invite chez elle et les séduit. Elle les taquine, se montre tour à tour alléchée et dédaigneuse.
« Je ne veux pas de sexe », dit-elle.
Quand son soupirant, déçu par ce rejet, assis sur le bord du lit, menace de se rhabiller, elle s’assied derrière lui, lui caresse l’épaule, le haut du bras, lui couvre le dos de baisers, effleure ses fesses, jusqu’à ce que, excité, se retournant vers elle, il tente de l’embrasser. Alors, elle lui dit :
« Touche pas !
— Mais qu’est-ce que tu veux au juste ? Toi, tu me caresses...
— Répète ça, veux-tu ? C’est donc moi qui racole, qui invite n’importe qui ici ? »
Il se tait, intimidé, puis, après l’avoir boudée quelque temps, ose tout de même se rapprocher. Lorsqu’il étend la main, caresse son front, ses joues, elle incline la tête d’un air navré, lui demande un baiser, en guise de réconciliation.
« Tu as l’air crispé, dit-elle, laisse-moi te masser ; détends-toi. »
Après quoi, elle frotte le dos du garçon, en triturant la peau, comme si elle récurait un objet sale. Lorsque, ne supportant plus la douleur brûlante, il lui supplie d’arrêter, elle lui dit, d’une voix menue, fragile : « Embrasse-moi, j’ai froid. Il fait glacial ici, j’ai la chair de poule, tu vois ? » Et elle se glisse, toute tremblante, vers lui, relève le torse, se met à quatre pattes, en approchant sa poitrine de son visage, en écrasant ses seins contre son nez.
« Je suis toute glacée... Embrasse-moi, vite, embrasse-moi ! », dit-elle, en enfouissant son visage dans les bras de son amant.
Dès qu’il l’a bercée pendant quelques instants, elle colle sa joue contre sa poitrine, laisse glisser son visage le long de son sexe, en l’enveloppant de ses cheveux blonds, légèrement bouclés, formant ainsi un rideau ondoyant qui l’empêche de voir comment elle se consacre à son seul plaisir. Puis, en ronronnant doucement, comme pénétrée d’une sensation de bien-être terrassante, elle se jette en arrière, sur le dos, s’allonge à côté de lui, ses pieds touchant la nuque, le menton de son amant, et se met à le griffer, au ventre, aux jambes.
Soudain, sans transition, elle le masse à nouveau, avec enjouement, jusqu’à ce qu’il soit secoué par des convulsions. Quand il lui dit, en espérant qu’elle ira au bout de ses caresses, et en reprenant, mot à mot, les phrases qu’elle lui a dictées, qu’elle est sublime, adorable, unique, elle le frappe, sur la nuque, les tempes, et lui indique, par quelques phrases assassines, le mépris qu’elle sent pour lui.
Ainsi, elle fait patauger ses amants, l’un après l’autre, dans son univers équivoque. Là où ce qui est beau ne se trouve qu’à travers ce qui est bizarre, incongru, où une insulte équivaut à un compliment, où une caresse doit écorcher la peau pour combler le désir.
Elle effleure les joues d’un de ses admirateurs, délicatement, laisse glisser ses doigts le long de ses sourcils, lui ordonne de renverser la tête, blottie dans l’oreiller, et examine ses cils, en soupirant que jamais, de toute sa vie, elle n’en a vu d’aussi longs, d’aussi beaux.
« Comme c’est mignon ! dit-elle. Heureusement, car, sincèrement, c’est ton seul attrait. Est-ce que je me trompe ?’ »
Puis, brusquement, elle culbute son amant avec ses coudes, l’obligeant à s’immobiliser, s’allonge sur lui, en se tortillant, comme envahie par un désir irrépressible de se fondre dans celui qu’elle aime par dessus tout. Elle s’exclame qu’elle est émerveillée par la beauté de son amant. Tout cela, elle le fait afin de brouiller les pistes, afin d’attiser la honte et le désarroi de celui qu’elle vient d’humilier.
Parfois elle se dit : « Celui-ci, il est n’est pas mal tout de même - je l’aime bien, en fait ». La seconde d’après, se ravisant : « Il est trop docile. Ça m’énerve. Les types mignons, gentils, compréhensifs, je m’en balance. Mes amants, il me les faut cruels, dérangeants... »
Ses amants sont abasourdis.
« Mais, enfin, explique-moi, lui demandent-ils, que veux-tu au juste ? »
Cela, jamais elle n’arrivera à le leur expliquer.
Ils croient qu’être, c’est posséder ce qu’on désire. Être, au contraire, c’est échapper à tout désir. C’est être électrocutée et tuée sur-le-champ par la vision intense de la scission, la division continue des choses. C’est se lancer, haletant, dans une course effrénée vers une région pure, éblouissante, entièrement faite de déchirures, de ruptures, de cassures.
Aurore cherche la paroi qui s’ouvre, et l’accueille en se fissurant ; un éboulement de murs, de pierres, l’éclatement de grosses masses de béton armé, qui vous tombent dessus en plein jour, en pleine rue, comme un échafaudage qui s’affaisse lorsque, se croyant à l’abri de tout danger, on passe en dessous. En l’espace d’une seconde, alors, tout s’ébranle, s’effondre. Mais cette chose qui s’affaisse, en fait, n’existait pas. Tout devrait s’effondrer, comme ce seul échafaudage, afin qu’il apparaisse clairement que rien n’existe tel qu’on le voit.
« Les continents du monde se séparent, pense-t-elle, seule dans sa chambre, soulagée qu’enfin, son amant soit parti, chaque chose dans l’univers s’éloigne de quelque chose d’autre. C’est clair, tout de même ? »
Elle laisse glisser son doigt sur les draps, du côté droit du lit vers le côté gauche, plusieurs fois de suite, en contemplant le pli qui se creuse, et qui relie, peu à peu, les deux extrémités du lit.
« Toute chose qui est ici, est à la fois cette autre chose qui se trouve au loin. Mon lit, c’est ces deux points. Celui de gauche, celui de droite. C’est le sillon entre ces deux points, et c’est mon doigt qui vient de tracer cette ligne. Il y a ligne et rayures, bordures, lisières – tout ça, ça n’existe pas. »
À nouveau, elle trace une ligne sur les draps, d’un côté du lit à l’autre.
« Si je retrace la même ligne, avec tous mes doigts à la fois, je crée des stries dans le drap, je le déchire, je l’abîme, et en même temps, je le rends plus beau qu’il n’a jamais été, et je le relie à tout ce qui l’entoure. »
Les yeux fermés, elle esquisse d’autres lignes imaginaires, qui relient son lit à la table de nuit, à la porte de sa chambre, à la table à manger au rez-de-chaussée, à sa bicyclette rangée contre le mur à côté du porche, à la voiture qui passe sur la chaussée mouillée par la pluie, à son école, située de l’autre côté de la grande avenue qui borde son quartier.
« Tout se touche. Chaque toucher est une blessure. Chaque blessure guérit. Il suffit de tracer une ligne, des milliers de lignes, ma vie durant, au travers desquelles les choses communiquent entre elles. Ce qui s’est séparé se rejoint. Chaque chose s’égare mais l’ignore, et a le devoir de retrouver ce qui lui est devenu étranger, de l’ouvrir et de se déverser dans cette autre chose, en la griffant, en l’abîmant. »
Elle se lève, se regarde dans la glace, accrochée à côté de la porte, en fixant ses propres yeux. Elle voudrait, par son regard, figé dans ses propres yeux, atteindre la paroi qui se trouve derrière cette glace. En traversant cette paroi, elle atteindra chaque objet qui se trouve dans le prolongement de son regard. Puis elle s’efforce de suivre l’autre regard, celui des yeux qui lui font face, et de regarder, à travers elle-même, vers ce qui se trouve derrière elle, et plus loin encore, derrière les parois de sa chambre, le mur de la maison. Ainsi, elle combinera deux regards déjà. Deux lignes, deux sillons qui, ensemble, la traversent, elle, comme si elle n’existait pas, et qui traversent son quartier, son pays, le monde, et se perdent, là où toutes les lignes convergent.
Elle regarde ses yeux traverser l’espace qui sépare les choses. Elle emploie cet espace vide comme point de raccordement entre l’objet qui se trouve ici, et l’autre, qui se trouve au loin. Tous ces points, peu importe la distance qui les sépare, font partie d’une seule chose. Elle arrive à tout raccorder, en regardant à travers ce qu’elle voit.
Voilà ce que cherche Aurore, ce qu’elle désire.
Et lorsqu’un jour un garçon lui demande :
« Tu fais l’amour avec tout le monde. Tu ne t’en caches pas. Explique-moi ; pourquoi fais-tu ça ? Que je comprenne au moins...
— Je voudrais bien, répond-elle. Disons : toi, tu es là, et moi, je suis ici. Le fait est que moi, par contre, bien que je sois ici, à vingt ou trente centimètres de toi, prenons même à un mètre, en fait... »
Il a un sourire évasif ; tout raisonnement l’assomme. Il a un corps beau, fort, musclé, le genre de corps qu’Aurore préfère ; mais il a l’intelligence d’un moustique.
« Embrasse-moi. »
Elle le cajole. D’une part, elle le console, en compensant ainsi ses vains espoirs d’être son seul amant, d’autre part, elle s’astreint à s’abandonner à ses caresses sans s’impliquer. Il soupire, gémit, paresseusement. Elle est satisfaite : ils étaient collés l’un contre l’autre, et elle a néanmoins gardé ses distances vis-à-vis de lui.
Mais ce n’est toujours pas ce qu’elle cherche.

5.

Une fois seulement, durant toutes ces années, Aurore a vraiment joui de ces étreintes.
Un jour, un homme est venu sonner à la porte.
« Je sais ce que tu fais, lui a-t-il dit, laisse-moi monter. »
Il savait ce qu’elle attendait de lui.
Tandis qu’elle est allongée sur le lit, il lui lance, en se déshabillant :
« T’es moche. Ça, je l’ai aperçu au premier coup d’œil. Retourne-toi. Mets-toi à plat ventre. »
Comme elle s’exécute trop lentement à son goût, il accourt vers le lit et la force, à coups de poings sur les omoplates et le dos, à s’allonger comme il le désire. Puis il s’avance au-dessus d’elle, en glissant à ras de sa peau, en basculant, de gauche à droite, comme un navire qui tangue. Lorsqu’il lui murmure à l’oreille, en serrant de sa main droite la nuque d’Aurore : « Je te hais, tu ne peux pas t’imaginer à quel point je te hais », elle, d’un geste brusque, le renverse, en lui ordonnant de partir.
« Jamais, jamais, tu entends ! » lui dit-il, et il se met à la gifler, la renverse à son tour, et lui tombe dessus comme un poids suffocant.
Tandis qu’il la serre dans ses bras, dans une étreinte asphyxiante, elle pose sa bouche, béante, contre sa poitrine, tel un poisson minuscule, pourvu d’une gueule énorme, et dont la survie dépend de l’eau qu’il avale et qui le gonfle. Elle se sent comme un vase contenant un liquide limpide jeté dans une eau boueuse, dans lequel il se dissout.
Soudain, elle le repousse, furieuse, comme on évacuerait un crachat, et après quelques instants de vide parfait, n’étant rien, ni elle-même, ni l’autre, prise de vertige, haletante, elle empoigne, renifle, lèche, mâche, un à un, les épaules, la poitrine, les bras, les mains, les fesses, les jambes, les pieds, le sexe de cet inconnu, qui s’épanouissent à mesure qu’elle les touche et qui, une fois qu’elle les a avalés, digérés dans son propre corps, en ressortent, rapetissés, durs, étranges, comme des fruits exotiques, épineux et ensanglantés. Ces fruits hideux, elle les lui offre.
Lui, d’abord, les regarde avec mépris, comme des objets répugnants ; puis, soudain, il s’agenouille et les touche, délicatement. Il étale ces fruits sur le ventre d’Aurore, après les avoir frictionnés, pressurés, pétris, afin qu’ils s’adaptent au creux de sa main - et après les avoir réduits à des petites boules, pareilles à des mies de pain dures et sèches, il les mange à son tour.
« Allonge-toi, lui a-t-il dit. Non, pas comme ça. Étends-toi, sur le dos. Et maintenant, ma petite, courbe-toi, relève la tête, tes fesses, ton bassin, comme une voûte renversée, écrasée sur le sol ! Plus vite que ça ! »
Des nuages, glissant au-dessus du jardin, assombrissent la pelouse, la chambre, le lit. Chaque fois que cet homme lui parle, l’arrosant de son haleine, ses lèvres quasiment collées contre celles d’Aurore, elle se sent horrifiée.
« Il me dégoûte, se dit-elle, c’est une sale bête, puante... »
Elle voudrait l’insulter de tous les noms mais elle reste muette, interloquée par le regard perçant qu’il pose sur elle, par la bouche aux lèvres minces, brûlantes de cet homme, par sa peau calleuse et froide qui frotte contre la sienne et l’égratigne à chaque toucher.
C’est comme s’il lui disait, à chaque regard qu’il lui lance : « Je te connais. Me reconnais-tu ? Je te hais. Il est temps que tu apprennes à haïr, toi aussi. » Elle, pour lui montrer qu’elle aussi, elle le hait, le frappe, en espérant qu’il la frappe en retour. Et c’est ce qu’il fait.
Elle se sent recréée par cet homme immonde qui, chargé d’une énergie féroce, impersonnelle, se déchaîne sur elle. Il la fait gémir de douleur et d’effroi. Et il ne s’arrête que lorsque, l’ayant frappée sans répit, elle se sent éclater en des milliards d’êtres et de choses. Puis elle le frappe, à nouveau, en approchant sa bouche des lèvres pâles, sèches de cet homme. C’est une sorte de boulimie : elle ne peut être elle-même que dans cet autre qui la dévore tout comme elle l’a ingurgité. Chaque seconde, il lui faut découper, décortiquer, avaler et vomir l’autre. Et ils sont unis l’un à l’autre – chacun d’eux, en se défaisant de son corps et en mutilant celui de l’autre, a subtilisé et revêtu le corps de l’autre.
Leurs corps ne servent plus qu’à ça : ils s’entre-dévorent. En sombrant dans le vide entre leurs corps, incapables de happer quoi que ce soit, toute nourriture épuisée, ils se décomposent, exhalent une odeur insupportable qui emplit la chambre et se transforme en une brume horizontale qui s’étend au-dessus du lit, s’élève au-dessus de la maison, se mêle aux nuages sombres qui courent le long du ciel. Ces nuages s’éloignent, emportent leurs corps, se dissipent quelque part au-dessus de ce monde qui n’est, somme toute, qu’abîme, abîme et vide.
Ils sont ici, dans cette chambre, et là-haut, dans ce lieu où tout se défait, s’écroule, disparaît. Distance et proximité se confondent, les limites tombent, abolies : Aurore est cet homme, qui est Aurore, une jeune fille. Aurore est l’autre, qui devient Aurore, tout un restant un autre. Tous deux se laissent engloutir, digérer et régénérer par leur descente gloutonne dans le vide de leurs corps. Ils ont osé sauter dans l’abîme du vide qui les broie, les déchiquette, les massacre, et les recrée.
Il est parti subitement, sans une parole, laissant la porte ouverte.
Assise sur le lit, Aurore écoute ses pas alors qu’il s’éloigne de la maison.
« Il est sous le porche. Il emprunte le petit sentier. Le voilà sur l’allée dallée... »
Puis elle entend le bruissement violent des arbres, suivi d’une averse étouffant les pas de cet homme qui semble englouti par la terre, et dont elle ignore le nom.
Mais cela, ce qu’elle désire vraiment, elle ne l’a obtenu qu’une fois : cet homme n’est jamais revenu depuis.
Ces idiots n’y comprennent rien ! Ils prennent ses conquêtes pour du libertinage, ses caresses pour un appétit sexuel malsain et s’étonnent qu’Aurore, si jeune encore, soit déjà nymphomane, cruelle, sadique. Si un jour, par mégarde, elle tente de s’expliquer, d’un air désabusé, on sourit.
Les abrutis avec qui elle couche, aveuglés par leurs désirs, noyés dans l’ignorance, n’y comprennent rien de rien.

6.

« Non, tout cela ne mène à rien, se dit Aurore, jamais je ne trouverai ce que je désire. Autant me résigner. »
D’un jour à l’autre, elle décide de mettre fin à ses conquêtes, si décevantes. Elle termine ses études secondaires, échoue à l’université. Puis, obéissant au désir de ses parents soucieux qu’elle mène une vie comme eux, elle se met à la recherche d’un partenaire.
Comme l’homme idéal à leurs yeux, travailleur, fiable et pas trop exigeant, s’avère introuvable, un jour son père lui propose de choisir des candidats parmi leurs connaissances. On organisera les rencontres dans le séjour. Aurore s’installe dans le grand canapé. Son père accueille le candidat, le guide vers le fauteuil en face d’Aurore, puis se retire, à petits pas.
« Jouons le jeu à fond, lui a-t-il dit, c’est amusant et ça n’engage à rien. »
Aurore, déçue des garçons qu’elle a connus ces dernières années, heureuse qu’elle ait retrouvé un terrain d’entente avec son père, attend avec impatience que commence ce jeu innocent qu’il nomme « la quête du meilleur mari ».
Mais ce jeu, au lieu d’amuser Aurore, bientôt l’ennuie, puis l’afflige : chaque candidat lui déplaît. Dès qu’elle intercepte un regard amoureux, une mimique, une intonation qui, à ses yeux, trahissent la suffisance, sa voix s’enraie ; elle s’arrête au milieu d’une phrase, comme hébétée ; elle sent son estomac se contracter ; ensuite, un sentiment d’angoisse, poignant, la tenaille. Cette souffrance ponctuelle, passagère, risque de devenir un martyre volontaire et continu si elle ose lui dire, à cet homme :
« Oui, je t’apprécie, je t’aime. Construisons une vie ensemble. »
N’en pouvant plus, après avoir vu une dizaine de candidats, d’un bond, elle se lève, quitte le séjour, appelle son père.
« Descends, raccompagne-le, ce candidat, lui dit-elle. Je ne veux plus le voir. Plus jamais. Papa, arrêtons ça. Ne me fais plus jamais ça. »
Quelques jours plus tard, Aurore s’aperçoit que son père est parti. Sa mère lui apprend qu’on l’a interné. Aurore s’isole dans sa chambre. Elle n’en ressort que le soir, habillée de noir, maquillée à outrance, s’assied dans le séjour, muette, affichant l’ennui et le dégoût, jusqu’à ce que sa mère, un jour, lui dise, d’un ton méprisant :
« Une fille de ton âge, qui se promène dans cet accoutrement, comme un spectre – c’est effrayant. Et puis, ces faux cils noirs, épais, d’une longueur incroyable, où es-tu allée chercher ça ? On dirait des rayons d’un soleil noir saillant de tes yeux ! Écoute, des cils noirs sur de grands yeux clairs, avec des prunelles minuscules, c’est affreux. Et ces vêtements noirs en cuir, ce collier et ces bracelets métalliques, bon marché, argentés, avec une petite bordure dorée, c’est la pire des combinaisons. Tu te barbouilles d’une grosse couche de rouge à lèvres. C’est pour m’irriter que tu fais ça ? C’est à cause de ton père ? Tu devrais au moins... »
Aurore se cabre ; d’un air de défi :
« Mais quoi, quoi donc ? Termine ta phrase !
— Tu pourrais trouver un ami...
— J’ai essayé. »
Après une pause, en la toisant de la tête aux pieds, sa mère reprend :
« Tu sais ce que tu inspires aux gens ? La peur. Moi, tu me fais pitié. Franchement, tu es excessive, exubérante, que tu sois triste ou gaie. Qui voudrait de toi ? Tu n’as même pas terminé tes études. Tu es intelligente, jolie, douée. Mais tu n’assumes pas. J’ai vu les garçons qui défilaient dans ta chambre. On ne s’en est jamais mêlés ; c’était ton affaire. Qu’est-ce que tu cherchais ? Ce qu’on ne trouve pas : l’amour. L’amour, on le mérite. On s’engage, on choisit. Puis vient l’amour. Ce n’est pas l’inverse, crois-moi. L’amour ne te tombe pas dessus, comme ça. Il faut le choisir, l’obtenir. Maintenant que tu devrais choisir, tu es incapable de le faire. Et pour cause. Tu pues l’angoisse, ma chérie. Il te manque le courage pour organiser ta vie. Si au moins, tu pouvais fonder une famille. On en a souvent discuté, ton père et moi. Un mari, des enfants, comme nous : ça te rendrait heureuse. Il est temps que tu t’y mettes. Sinon, il sera trop tard. Essaie, n’aie pas peur. Cette angoisse, j’ignore d’où tu l’as, mais crois-moi, elle ne te sert à rien. Oublie-la. Imagine qu’elle n’existe pas ; qu’est-ce que tu ferais ?
— Rien, dit Aurore, je ne ferais rien du tout.
— Cherche ton bonheur. Essaie. Tu pourrais fonder une famille… »
Aurore, qui l’écoute, voûtée, sur la défensive, relève la tête, en souriant :
« Une famille, dit-elle, pourquoi pas ? »
Tout à coup, elle s’est rendu compte à quel point tout lui est devenu indifférent.
Elle vit dans un monde qui n’est pas le sien. Elle doit s’éloigner de ce qu’elle désirait, de ce qui pouvait la combler, et s’engager dans le monde qu’on lui propose. En inversant ses objectifs, en remplaçant ceux qu’elle abandonne par d’autres que jusqu’à présent elle avait écartés, les jugeant méprisables, elle arrivera, qui sait, à faire partie de ce monde.
« Il suffit d’être indifférente à ce que je fais, se dit-elle, il faut faire le vide, carrément. »
Quelques semaines plus tard, elle fait la connaissance d’un jeune ingénieur, bel homme, mais sec, taciturne, peu porté sur les femmes. Aurore s’attache à lui. Au lieu de le subjuguer, de le narguer, de l’obliger à s’adapter à ses exigences, elle s’emploie à deviner ses moindres désirs. Ce qui le flatte ; il se sent de l’affection pour elle. Elle dresse une liste de ses petites habitudes, se montre admirative de son savoir, étudie son caractère avec application, en s’attendrissant sur ses manies, en s’interdisant de lui reprocher ce qui la heurte. Ces quelques irritations, au cours des années, s’estomperont. Avec le recul, elle en sourira.
« C’est lui qui compte maintenant, se dit-elle, c’est lui que je regarde, que j’intègre, à qui je m’adapte. »
Elle est convaincue qu’elle n’a pas d’autre choix que de le regarder, de s’effacer, de s’imprégner de lui.
« En fait, même les yeux ouverts, il ne me voit pas. Il voit une femme qu’il pense aimer, et cela lui suffit. Le fait de m’avoir trouvée l’apaise ; sa vie touche son but final. Il est au courant de ma maladie et de celle de mon père. Depuis lors, il s’apitoie sur moi. L’idée de pouvoir me secourir, moi qui le surpasse, qui suis incontrôlable, insondable, l’excite. C’est l’orgueil des petites gens. C’est leur volupté mesquine. La charité des clercs. »
Déjà, elle doute : est-ce bien l’homme qu’il lui faut ?
« Non, je me trompe. L’idée d’orgueil, de manipulation, de perfidie, de double jeu, tout cela le dépasse. Il ne calcule pas ; c’est son défaut majeur. Je suis lucide. Trop lucide, et malheureuse. Je le vois tel qu’il est ; lui, par contre, plat, superficiel, me voit telle qu’il voudrait que je sois : à son image. Tant mieux. Il me montrera à quoi je dois ressembler. »
Après avoir fait l’amour avec lui, ayant subi ses caresses, elle se dit :
« C’est donc ainsi que la plupart des femmes jouissent. »
Lorsqu’il lui dit, lors de leur promenade quotidienne, en indiquant une des maisons avoisinantes, tandis qu’ils marchent sur le trottoir, longeant la haie, qu’il voudrait se fiancer puis se marier, acheter une maison, avoir deux enfants, elle répond, à peine ironique :
« Vraiment ? Mais c’est parfait !
— Deux enfants, répète-t-il, un garçon et une fille. Et une villa, comme la tienne, avec le même type de briques, les mêmes châssis, et un jardin immense. »
Ce soir-là, alors qu’il se prépare à retourner chez lui, il lui dit, en la serrant contre lui, d’une voix qu’il voudrait déterminée, rassurante :
« J’ai décroché une belle place auprès d’une compagnie d’informatique. On vient de m’embaucher. Tu es la première à le savoir. On s’en sortira. »
Elle a gagné le défi ; elle fondera une famille.
Elle le suit jusque sous le porche. Là, il pose sa main sur son épaule et approche son visage tout près du sien, l’incline légèrement, en espérant qu’elle lui donnera de petits baisers sur la joue, en pépiant et picorant comme un moineau qu’on a sauvé de la famine hivernale. Mais elle se contente de dire :
« Oui, je te crois. On y arrivera. »
Et, doucement, elle le pousse vers le sentier qui mène à la grille d’entrée.
Durant un an, à partir de ce jour-là, elle refuse de revoir son futur mari.
Puis après un traitement sur mesure et coûteux, prodigué par un psychologue qui vient lui rendre visite à domicile chaque semaine, elle se reprend et renoue avec son fiancé.
Ils se fixent rendez-vous dans un café. Après des heures passées à se regarder l’un l’autre, sans oser aborder le seul sujet qui les préoccupe, ils marchent sur le trottoir, silencieux. Alors qu’il cherche les mots pour lui dire, sans la vexer, qu’excédé, il est prêt à rompre si c’est ce qu’elle désire, elle, qui le devance de quelques pas, soudain se retourne, le tire par la manche, s’immobilise.
« Tu devras m’aider, lui dit-elle, ce ne sera pas facile. » Avec un petit sourire désolé : « Tu ferais mieux de trouver quelqu’un d’autre. Bon, si tu m’aimes vraiment, c’est que tu es un sot, ou un imbécile. Non, ne t’en offusque pas. Si tu te sens assez fort pour supporter mes manies, je suis quasiment sûre qu’on y arrivera. En fait, je n’en sais rien. À toi de décider. »
Attendri par sa sincérité, il la prend dans ses bras, le cœur gros, encore attristé par le rejet qu’il vient de subir.
« Ne me quitte pas, lui dit-il. Mes parents me disaient : “Elle te fait souffrir, largue-la, elle n’en vaut pas la peine.” Mais j’ai tenu le coup. Tu m’as donné la force de trouver ce travail, bien payé. Je m’y suis engagé à fond. Je ferai tout pour te rendre heureuse. »

7.

Pendant les premières années de son mariage, Aurore devine, par jeu, avec une intuition infaillible, les couleurs, les plats préférés de son mari ; elle lui prédit comment se déroulera son entrevue avec un supérieur rébarbatif, tel ou tel collègue qui le jalouse. Chaque jour elle lui dit qu’elle l’adore, le chérit ; lui se sent compris, épaulé, admiré.
Les parents d’Aurore se félicitent du choix de leur fille. Leur gendre s’avère avoir de l’emprise sur Aurore : elle devient réaliste, pragmatique, économe. Elle meuble l’appartement exigu, loué par le jeune couple, le décore avec goût. Dans un carnet qu’elle range dans un tiroir de la commode du séjour, elle note les dépenses, les revenus ; au fil des années, c’est elle qui gère l’argent et c’est elle qui, un jour, dit à son mari :
« On a les moyens pour louer une maison. On pourrait même l’acheter, avec un prêt bancaire. »
Peu après, ils déménagent vers une petite maison dans le centre-ville. C’est là que naît leur premier fils.
Dès lors, elle invite ses parents, des amis. Pendant les soirées qu’elle organise, elle se montre élégante, accueillante. Rien ne lui échappe : un coussin mal rangé, une chaise qui manque, un invité qu’on n’a pas encore servi ; aussitôt, elle s’en charge, ou elle fait signe à son mari, qui s’empresse d’y remédier. Puis, toute chose réglée, elle s’assied et s’entretient gaiement avec les invités.
Le plus souvent d’ailleurs, elle leur parle des projets de son mari, de ses déboires au travail, d’un ton concerné, en racontant de petites anecdotes touchantes, qui prouvent son intérêt pour son mari, et en discutant avec lui, devant les invités, les solutions qu’elle propose. Quand les parents d’Aurore, assis dans le séjour, entendent les répliques enjouées de leur fille, ses petits rires saccadés, provenant de la cuisine où elle s’est retirée pendant quelques instants avec son mari, cela les rassure. Il leur semble que, depuis son mariage, Aurore s’est épanouie.
Après une soirée passée chez leur fille, les parents d’Aurore s’adressent à son mari. Ils se disent émerveillés par ses pouvoirs psychologiques, qui à leurs yeux, sont quasiment magiques.
« Tu l’as à peine connue, disent-ils, telle qu’elle était auparavant. Avoue : si tu l’avais connue, en ces temps-là, aurais-tu osé l’épouser ? » Et en riant, voyant le visage décontenancé du mari d’Aurore, ils ajoutent : « Ne t’en fais pas ; on te taquinait. Nous te serons à jamais reconnaissants de ta décision. »

Pourtant, bien qu’elle se soit mariée et qu’elle soit devenue mère de famille, Aurore reste marquée par le sceau du vide. Ce vide qu’elle a connu dans sa jeunesse est à jamais associé à cet être mystérieux qui hantait la maison. Un jour, elle croit entendre cet autre qui lui dit :
« Jamais je ne te lâcherai. »
Ces mots insolites, surgis de nulle part, la laissent pantelante. Elle les considère comme une promesse, doublée d’une malédiction.
Dès lors, la sensation du vide émerge à nouveau, comme un vase noir, rempli à ras bords d’un liquide poisseux qui attend le moment propice pour déborder et l’éclabousser.
Un jour qu’elle fait ses courses, dans une grande surface, elle croise un homme âgé, aux épaules voûtées. Elle le suit, en longeant les rayons tapissés de marchandises, le regard fixé sur lui. Il sort. Sourde au vacarme des voitures qui circulent, aux voix des passants, insensible aux gens qui la bousculent, elle lui emboîte le pas alors qu’il s’engage sur le boulevard, traverse la chaussée.
À force de le scruter de la sorte, en empruntant les mêmes rues que lui, sans le perdre de vue, elle se met à ressentir le vide, harcelant, pire que la solitude, que recèle cet homme à première vue quelconque. Elle devine les déceptions, petites ou grandes, qui jalonnent son existence, la creusent, la paralysent. Le vide qui ronge celui qu’elle suit, comme aspiré vers elle, en ondes successives, s’engouffre dans son propre corps.
Essoufflée, tout en sueur, Aurore, arrivée dans une galerie commerciale, ralentit, cherche un banc et s’affaisse. Une jeune femme passe devant elle, et, l’ayant frôlée avec un pan de son manteau, lui lance un regard furtif. Aurore, troublée, se lève. Cette femme l’a invitée, elle aussi, à la suivre et à absorber le vide qui l’habite.
Aurore, pendant de longues secondes, cherche du regard cette femme, devenue introuvable, immergée dans la foule de visages et de dos qui déferlent dans la galerie. Affolée, elle ferme les yeux. Soudain, elle comprend ce qui l’affolait : ceux qui entrent dans cette galerie et en ressortent à longueur de journée sont tous porteurs du gros chagrin du monde ; ils se le partagent, le colportent, le dispersent dans la ville. Ce chagrin, soudain visible dans tous ceux qu’elle voit, lui rappelle, en le reflétant, le vide grimaçant qui sous-tend sa propre vie.
Chaque fois que, lors de ses sorties, Aurore repère à nouveau une personne accablée par le vide, elle voudrait la suivre, lui poser une main sur l’épaule, la consoler, porter le vide de cette personne, comme par charité, pour l’en décharger. Finalement, elle se décide :
« Non, non, cette personne, je ne la suivrai pas. Je ne l’aiderai pas. Pourquoi devrais-je me préoccuper des chagrins des autres ? Cela n’avance à rien. Ce vide a gâché la majeure partie de ma vie. Il est temps que je m’en détourne, une fois pour toutes. Je suis heureuse maintenant, j’ai réussi à me réconcilier avec ce que je fais. C’est un bien précieux ; autant le garder. Non, cette personne n’attend rien de moi. J’ai beau remarquer ce qui la ronge, cela n’y changera rien. Somme toute, cet homme, cette femme, aux yeux du vide, n’existent pas. »
Cette ascèse du regard la prémunit de la douleur que ces personnes, par leur simple présence, lui infligent. Mais elle exige d’elle un effort soutenu, une discipline surhumaine qui l’exténuent, et lui font souhaiter un jour de pluies torrentielles, de feu durant lequel, enfin, tout sera consumé et annihilé.
« En effet, une chose est sûre : tout disparaîtra. Jusqu’à mon propre cœur, blessé, meurtri, qui sera englouti par le vide, sans laisser la moindre trace. Alors, pourquoi s’en faire ? »
Et c’est ainsi, en se préparant, intérieurement, à cette marée dévastatrice qui balaiera le monde qu’Aurore réussit à faire fi du vide, qui, pendant les années suivantes, se retire de sa vie.
Parfois, cependant, elle le voit encore qui se manifeste dans les cauchemars terribles de ses deux fils, de son mari. Ces cauchemars la troublent. Elle y voit un nouveau signe de l’existence du vide. Quand son mari lui confie ses rêves angoissants, convaincue que ce qu’elle sent, du fait qu’elle le renie, se reproduit en lui, Aurore le réconforte, en s’efforçant de lui cacher à quel point elle se sent coupable. Elle a honte de devoir lui avouer qu’elle est la source de ses angoisses.
Et comme elle sait que chaque récit, chaque histoire, même banale, recèle une part du vide, déguisé tour à tour en ennui, dégoût, malentendu, colère, violence, atrocité, elle décide de s’en protéger en ne lisant plus aucun journal, en s’interdisant de regarder la télévision.
Lorsqu’un ami ou une amie, lors d’une soirée chez elle, lui fait le récit d’une vie brisée et lui raconte, avec un mélange de dépit et d’effroi, l’histoire amère d’un tel ou d’une telle, histoire ponctuée de maladies, de décès, de désillusions, de pertes, ou s’étend, avec délice, sur les détails sordides de la vie privée d’une de ses connaissances, Aurore bientôt plisse les lèvres, relève la tête, croise les bras. Elle écoute ce récit sans en être touchée, d’un œil glacial.

Son mari l’estime, mais la trouve de plus en plus froide et égoïste. Aurore, pense-t-il, a lutté contre sa maladie, l’a vaincue, puis, faute de courage et de persévérance, elle a chaviré. Par l’intermédiaire d’un ami, il apprend qu’Aurore traîne dans les rues, désœuvrée, que régulièrement, elle s’immobilise sur le bord d’un trottoir, sous l’auvent d’une boutique, dans une aubette de bus et fixe les gens qui passent. Elle les accoste, les interroge. Elle repart, en oubliant ses achats. Cet ami, sur la demande du mari d’Aurore, interroge les gens qu’elle aborde. On lui répond que c’est une gentille femme, qui leur pose des questions farfelues. Une femme lui dit :
« Elle nous dit qu’on est rongés par des soucis, mais qu’il y a pire. Qu’on est rongés par autre chose. Qu’elle l’a vu, en nous regardant de dos. Elle nous demande de la regarder dans les yeux. Si on refuse, on est des monstres ; si on le fait, elle nous dit à mi-voix : “Oui, c’est bien ça, on voit très bien à quel point vous êtes vide, aussi vide que moi.” Alors, on la voit au bord des larmes. Elle pousse un petit cri puis s’enfuit. Mais elle a la mémoire courte : le jour suivant, elle vous dira exactement la même chose, et ainsi chaque jour de suite. C’est une gentille petite femme, bien éduquée, et de bonne famille, mais j’ai bien peur qu’elle ne soit pas bien dans sa tête. »
Le jour où son mari lui dit que son ami, l’ayant reconnue dans la rue, s’est étonné de son comportement, Aurore lui lance :
« Un ami ! Un de tes amis ! Comme par hasard il me rencontre, et il vient te rapporter ce que je fais. » D’un air vexé, elle ajoute : « En plus, tu le crois.
— Non, je te demande....
— Tu me présentes tes soupçons. D’abord tu te renseignes auprès de lui ; puis tu m’interroges. Qui croiras-tu ? Lui, ou moi ? Quelle belle preuve de confiance ! »
Les mois suivants, Aurore passe des journées entières en ville, en prétextant des courses, une visite à une amie ; mais elle erre dans les rues, oubliant pourquoi elle est sortie. Elle rentre tard dans la nuit et s’effondre sur le canapé. Lorsque son mari lui demande ce qui la préoccupe, au lieu de répondre, Aurore énumère des noms de rues, de places, de boutiques, de grandes surfaces du centre-ville.
« C’est quoi, ces noms ? lui demande-t-il.
— Comment ça, des noms ? Ce sont des lieux, des places. Les noms, tout le monde les connaît. Même toi, tout bête que tu es, tu les connais. Mais à ce qui se trouve au-dedans des noms, à ça, personne n’y songe.
— Tu voudrais bien m’expliquer ? lui demande-t-il.
— Tout s’y trouve.
— Comment ça ?
— Le nom, c’est le fruit ; les grains, c’est ce que cache chaque fruit.
— Et c’est donc ce qui compte dans les noms ? Les grains ?
— Quoi donc ? Quels grains ?
— Les grains, les grains des fruits.
— Mais non. C’est des lieux, je te l’ai déjà dit. Tu n’y comprends rien ! » Puis, après un court moment de réflexion : « Écoute, tu comprendras. »
Après avoir à nouveau égrené des noms de rues, de places, de grandes surfaces, d’une voix lasse, comme accablée par la multitude des noms qu’il lui reste à mentionner, elle s’arrête un instant, regarde son mari, espérant qu’il comprenne à quel point le dernier nom qu’elle vient de prononcer est chargé d’un sens dramatique, écrasant pour elle. Voyant qu’il écarquille les yeux, l’examine d’un air soucieux, méfiant, elle détourne le regard. Étendue sur le canapé, les yeux fermés, elle continue à murmurer, du bout des lèvres, comme si elle récitait une prière, d’autres noms encore.

Un jour, en rentrant, son mari trouve des sacs en plastique éparpillés sur le sol de la cuisine. Et un petit mot sur la table de cuisine :
« Tu ne me verras plus jamais ranger les achats. Je ne ferai plus jamais les courses. Arrange-toi, ne compte plus sur moi. Je ne sors plus. C’était ça ou partir. J’ai préféré rester avec toi. »
Quelques mois plus tard, lors d’une soirée passée avec des amis, elle prend son mari à part, laissant les convives dans le séjour. Elle lui annonce qu’elle n’a plus aucune envie de les revoir.
« Je devine ce qu’ils pensent, ce qu’ils ressentent, dit-elle, crois-moi, c’est atroce.
— Qu’est-ce que je leur dis, à nos amis ?
— Débrouille-toi.
— Tu voudrais qu’ils partent maintenant ?
— Je t’accorde une heure. »
Elle se dirige vers le guéridon sur lequel se trouve le téléphone. En prenant le combiné qu’elle tend à son mari après avoir formé le numéro de ses parents : « Parle, parle-leur, dit-elle, fixe un rendez-vous avec tes beaux-parents. Vas-y, dis-leur que je suis malade. La maladie, ils adorent. La maladie, c’est le mot magique, qui explique tout, qui arrange tout... »
Le jour suivant, son mari consulte les parents d’Aurore. Ils hochent la tête, puis le réconfortent en l’assurant que tout cela est triste et désolant, mais qu’il n’a rien à se reprocher. Grande malade, depuis son enfance, Aurore a récidivé.
« Elle est susceptible, dit son père, et, se tournant vers sa femme : Nous en avons l’expérience.
— Aurore est d’une sensibilité extrême, enchaîne-t-elle, et elle n’a d’autre façon d’y remédier qu’en s’isolant. Cette hypersensibilité, je l’ai vécue, moi aussi, pendant des années - elle adresse un petit sourire indulgent à son mari - ou plutôt j’en ai supporté les conséquences, mais, heureusement, j’ai réalisé qu’il s’agissait d’un phénomène physique. Il suffisait de prendre la médication appropriée. »
Puis, en fixant son gendre pendant quelques instants :
« Sauf que, pour Aurore, qu’elle prenne des médicaments ou pas, ça ne change rien. Elle chasse des chimères, sa vie se limite à ça. En prenant le risque de l’épouser, tu lui as procuré les plus belles années de sa vie. Cela, jamais on ne l’oubliera. Aurore a la meilleure part de la vie. Elle s’invente son propre petit monde douillet, féroce, s’y fourvoie, s’y perd. Et nous tous, elle nous en veut de ne pas y croire, à ses fantaisies ; elle nous culpabilise. C’est très amer, tout ça. Son état de santé s’était amélioré ; il ne pourra qu’empirer. Mais elle reste notre petite fille. Toi aussi, tu l’aimes. Et donc, si au moins, tu pouvais nous garantir que tu ne la lâcheras pas.... »
Le mari d’Aurore répond qu’il estime avoir fourni, chaque jour de leur mariage, la preuve éclatante qu’il respecte ses engagements.
« C’est bien vrai, acquiesce le père d’Aurore, alors, pourquoi l’abandonner ?
— Elle a déjà tant souffert, ajoute sa femme, et puis n’oublie pas : s’il n’y avait pas eu cette sale maladie, vous auriez formé un couple heureux, soudé, jusqu’à la fin de votre vie. Autant lui épargner un divorce. Ce serait lâche.
— D’autres la quitteraient. Moi pas, fait le mari d’Aurore, j’en aurais honte. »
Et, fort de cette décision, fier de sa loyauté, qui le grandit à ses propres yeux et évacue toute idée dérangeante sur la nature de son mariage et sur leurs rapports, devenus inexistants, il s’engage à soigner Aurore, quoi qu’il arrive, et à éduquer ses deux fils dont sa femme, depuis la naissance du cadet, a refusé de s’occuper.

8.

« Tu fais semblant de m’écouter, lui lance l’aîné, mais tu n’es pas là. »
Son fils, âgé de seize ans, lui adresse la parole alors qu’elle est assise, seule, immobile depuis des heures, dans le canapé du séjour.
« Qu’est-ce que tu entends par là ?
— Maman, franchement : ton corps est là, et voilà tout. Tu loges chez nous, du matin au soir on te voit assise là, sur le canapé - mais toi, tu n’y es pas. »
Elle, qui sinon ne bouge qu’avec précaution, comme désolée de devoir emprunter un espace qui n’est pas le sien, brusquement se lève, se dirige d’un pas vif vers la cuisine. Son fils la contourne et, posté devant elle :
« Non, dit-il, cette fois-ci tu m’écouteras. »
D’une voix dure, sèche, qui le surprend :
« Bon, j’écoute, dit-elle. Vas-y, brièvement.
— Même papa le dit parfois : ta mère, tu sais, je lui parle, mais c’est comme si elle n’était pas là. Ça le chagrine, mais il ne te reproche rien. Nous aussi, maman, on t’aime. Mais toi, nous aimes-tu ? On ne t’en veut pas. On ferait tout pour toi. Seulement... »
Elle reste muette. Ce verbiage la lasse. Il renchérit :
« Tu vis où, au fait ? Dans la lune ? Tu passes ton temps à rêver, ou quoi ? Sais-tu qui nous sommes ? »
Il a raison, pense-t-elle. Je suis là, et en même temps, je n’y suis pas. Il est lucide, perspicace – comme moi ?
« On t’aime, maman. Seulement, cette gêne de te demander : nous aimes-tu ? Cette peur qu’un seul mot puisse te perturber. La panique sourde qu’on ressent quand on se passe le mot que tu viens de piquer une crise – tout ça, et j’en passe : je ne le supporte plus. On est où, nous, dans ta tête ? Où ça exactement ? »
Elle lui tend l’oreille (littéralement, en approchant son oreille droite de la bouche de son fils), se redresse, les bras croisés devant la poitrine, le regarde d’un air déçu. Elle soupire, lui touche l’épaule, pose sa main sur sa tempe. Avec son index elle esquisse, distraitement, des cercles, des carrés sur sa joue ; près de la commissure des lèvres, son doigt se fige. Ensuite, elle lui caresse le menton, le cou, cherchant une trace, un orifice quelconque qui lui permette de mettre à nu le vide à l’intérieur de son fils. N’y arrivant pas, elle recherche, en elle, le peu de tendresse, de solidarité qu’il lui reste. Si, au moins, elle pouvait le consoler, en lui assurant qu’elle l’aime. Mais alors qu’elle le caressait, elle ne touchait que le néant, cette vacuité vaste, universelle d’où émerge, comme par hasard, ce corps de jeune homme. Cet individu qui la réclame, la critique, cet être nanti de volonté, de désirs, n’est qu’une chose pitoyable, arrachée contre son gré au néant.
Parce que, bêtement, je croyais que je le voulais, cet enfant, se dit-elle ; je la désirais, cette chose qui me prouverait : on t’aime, tu existes, tu es capable de mettre au monde des êtres solides, vrais, existant comme toi. Idiote, intoxiquée par les stupidités que me débitait mon mari, cherchant à me conformer aux espoirs puérils de mes parents, j’exultais à l’idée d’être enceinte, de le mettre au monde. J’ai voulu m’affirmer. Peine perdue. En voulant se perpétuer à travers les autres, on s’émiette, on abdique au profit du vide.
Lorsqu’elle s’est approchée de son fils, il a tressailli. Sa peau, à chaque toucher, après un léger frémissement, se contracte. Elle surprend le regard agacé de son fils.
« Regarde-moi, dit-elle, je t’en prie. Regarde-moi. Prends ton temps. Rien ne presse. Regarde-moi, dans les yeux – elle tourne son visage vers le sien, en le guidant par sa main posée sur son menton – sans bouger tes yeux, ni vers la gauche ni vers la droite. »
Il la fixe, d’un air grave, concentré, son visage à quelques centimètres de celui d’Aurore.
« Cesse de cligner des yeux. Tiens-toi droit, sans balancer sur tes pieds. Regarde-moi ! »
Atterré par le regard de sa mère, qui le traverse comme une lame de fer froide, il détourne la tête.
« Non, regarde-moi, je te dis. »
Elle tourne brusquement la tête de son fils vers elle, jusqu’à ce que leurs fronts se frôlent, se rapprochent, demeurent immobiles, l’un contre l’autre.
Tandis qu’il la fixe, les yeux de sa mère s’obscurcissent, comme irradiés, peu à peu, par une noirceur indéterminable qui l’ébranle, puis le terrifie.
« Regarde, regarde...
— J’essaie, j’essaie, fait-il, d’une voix faible. »
Mais elle secoue déjà la tête, énervée par le soupir de dépit qu’il vient de pousser. Impatiente, irritée par la lenteur de son fils, elle le repousse.
« Je ne t’imaginais pas si bête ! J’avais dit : regarde-moi !
— Mais si, j’essaie, crois-moi... »
Il la regarde à nouveau, et la terreur qu’il a d’emblée ressentie est devenue douleur. Une douleur, enfouie dans sa mère, qui émerge subitement et le pénètre, comme un liquide qui fait tache.
Durant un instant, cette douleur se dilue, se transforme. Elle est traversée de couleurs chatoyantes, qui la rendent acceptable, attrayante. Troublé, il se demande s’il s’agit de la douleur de sa mère ou de la sienne.
Puis, en se laissant guider par les courants qui portent cette douleur, il glisse, enveloppé dans un tissu protecteur, moiré, qui lui colle à la peau, et sur lequel miroitent des couleurs claires, gaies, celles de ce monde, et les couleurs fades et tristes de ses émotions, vers le bas, la profondeur.
En descendant par paliers le long des différentes émotions qui génèrent cette douleur et disparaissent au fur et à mesure qu’il les traverse, la peine, la solitude, la confusion, le sentiment de n’être personne, de ne jamais avoir existé, il touche le fond de sa douleur. Un fond caillouteux, obscur, où la masse de l’eau le comprime, le découd, l’effiloche comme un tissu vulgaire dont on s’est débarrassé en le jetant à l’eau.
Engourdi, étourdi par l’obscurité, il décide de s’abandonner là, au fond du gouffre où il a sombré, en lâchant tout espoir, sans plus bouger. Puis il s’efforce de se redresser, poussé par un désir irrésistible de rechercher sa mère, échouée dans ce monde oppressant, de la serrer contre lui et de la ramener vers la surface. Là, sans doute, baignée par la lumière du soleil, inhalant les senteurs du monde, elle rira, soulagée, heureuse de se savoir caressée par les regards de ceux qui l’aiment.
Mais, soudain, elle le frappe, avec ses poings menus, sur la poitrine, l’épaule, en criant :
« Cesse, arrête ça, je te dis ! Tu ne me regardes pas ! Ça, ce n’est rien. Tu te soûles d’images, de mensonges – autant regarder la télé ! »
Et, après une nouvelle tentative de sa part, à nouveau, elle le frappe, en criant :
« Je t’ai demandé de me regarder ! Non pas de m’aider – ni de me rechercher, ni d’être héroïque - que tu es bête, mais d’un bête ! C’est pitoyable ! »
En effet, il ne peut regarder sa mère sans être hanté par l’idée qu’elle est souffrante et qu’au lieu de s’immerger dans son monde, sans désir quelconque, sinon celui de l’accepter, il lui faut arriver à l’extirper de cette prison mentale dans laquelle elle s’est emmurée. Il aimerait tant se mirer dans ses yeux, se redécouvrir à travers les yeux de sa mère. Puis, surtout, en regardant sa mère, en participant sans réserve à sa lubie étrange, il espérait, naïvement, qu’il arriverait à lui démontrer à quel point il l’aime.
« Tu n’en fais qu’à ta tête, tu es un incapable, lui lance-t-elle, en le tirant encore plus vers elle, ce n’est pas moi que tu regardes. Moi, et même toi – ça n’a aucun intérêt. Oublie tout ça. »
Comme il l’observe, sans comprendre :
« Vas-y, reprend-elle, tiens, va, rejoins ton père, ton frère – je les entends qui foulent le gravier ; cri-cri, cra-cra-cra, tu l’entends ? Il n’y a qu’eux qui marchent comme ça, comme des balourds, de grands idiots enfermés dans des corps démesurés, ivres des regards complices qu’ils se lancent. Ils se croient géants, puissants. Ça fait du bruit et ça transpire, ça crisse et ça craque, ça n’en finit pas ! C’est insupportable ! Dépêche-toi, cours, rejoins-les. Au moins, tu te sentiras moins seul. Cours, cours. Mais moi, laisse-moi tranquille !
— Maman ! »
Ce cri spontané et sincère qu’a lâché son fils la touche ; elle en demeure interdite.
« J’aimerais tant pouvoir t’aider, murmure-t-il.
— Inutile d’en faire un drame, répond-elle, et, déjà, elle se retourne, se rassied.
— Alors, aide-moi. Je te le demande, franchement : moi – qui suis-je, dans tout ça ? »
Pour toute réponse, elle se relève, étend les bras, lui serre la gorge, des deux mains, comme si elle voulait l’étouffer, l’empêcher à tout jamais de répéter ces paroles.
« Bon. Regarde, dit-elle, soudain adoucie, regarde, sinon on perd son temps... »
Et après lui avoir, avec l’extrémité de ses doigts, tapoté les joues, les tempes, avec tendresse, elle pose son front contre celui de son fils. Sous l’effet de ces petits coups, gentils, fragiles, qui lui sont tombés dessus comme une fine pluie rafraîchissante, il se ressaisit, la regarde et, immédiatement, se sent aspiré par les yeux en face des siens. Sa bouche, et celle de sa mère, s’approchent de si près que bientôt, sur le même rythme, ils aspirent et expirent, tous deux, l’air qui se trouve entre eux.
« Une dernière fois, ordonne-t-elle, regarde-moi ! »
Il ingurgite ces mots, comme si c’étaient les siens. L’instant d’après, il se sent anéanti par le regard froid de sa mère qui se répand dans son corps, de la tête aux pieds, le glace.
« Regarde », dit-elle.
Il voit ses propres yeux bruns reflétés dans l’iris vert pâle de sa mère, tacheté de minuscules particules bleu clair et brunâtres, agglomérées autour de la prunelle. Ensuite, l’image de ses yeux, absorbée par les pupilles de sa mère, se morcelle, se fractionne et disparaît.
Puis il s’aperçoit que le regard de sa mère le traverse, comme s’il ne se trouvait pas dans la pièce, comme s’il n’avait ni forme, ni masse. Mais ce vide, cette vacuité que lui renvoie ce regard n’est pas neutre : il aperçoit les sourcils froncés de sa mère, qui donnent à son visage une apparence moqueuse ; sa bouche, ricanante, prête à lui sortir des mots terribles ; ses joues, bouffies, remplies d’une haleine qu’il s’imagine fétide, maladive ; le pli amer, rancunier de ses lèvres, à moitié cachées par l’ombre que son propre visage projette sur celui de sa mère.
Il fait un pas à gauche, à droite, en continuant à fixer sa mère, qui le suit de son regard. Après avoir reculé d’un pas, il est maintenant obsédé par ces lèvres, plus charnues qu’il ne les avait jamais imaginées et qui, caressées par la lumière tamisée qui entre par les rideaux, ont perdu ce pli d’amertume qu’il croyait y trouver ; elles témoignent, au contraire, d’un sentiment de mépris qu’exceptionnellement, alors qu’il se trouve devant elle, elle lui dévoile, ou plutôt : qu’elle lui jette à la figure, sans s’en cacher, sans rien dissimuler.
Tout en le laissant entrer dans son monde, à travers ses yeux, elle le rejette, l’expulse, lui démontre à quel point elle le méprise, pire, le couve de sa haine, lui, ainsi que son frère, son père. Tout est rejet, répulsion chez elle. Mais elle n’arrive à l’exprimer qu’à travers des actes incompréhensibles, des phrases dures ou énigmatiques, un visage bouffon, grotesque, mi-menaçant, mi-ridicule.
« Regarde, dit-elle, en le tirant vers elle. Sa prunelle, dilatée, noire comme jais, semble gigantesque. Vois-tu quelque chose ?
— Non.
— Tu ne vois qu’une tache noire... C’est bien vrai, non ? Répète ça. Dis-le : je ne vois qu’une tache noire.
— Je ne vois qu’une tache noire.
— Exactement. Une vilaine tache, tenace, une saleté, une crasse, et qu’on aurait du mal à effacer. Voilà ce que tu es. Tu vois bien que tu n’es rien ! »
Mort de peur, et excédé à la fois, en la repoussant vivement, il lui lance :
« J’en ai marre de tes bêtises ! Ça n’en finit pas ! »
Il se rue vers la porte, en aspirant de grandes bouffées d’air, comme un naufragé, se réfugie dans le hall d’entrée.
Puis il se sent soulagé. Le manège de sa mère s’est arrêté.
Il en parle à son père qui vient de rentrer.
« Elle m’a frappé, dit-il.
— Ça arrive, répond son père, il lui arrive de faire ça. Il ne faut pas lui en vouloir...
— Elle m’a obligé à la regarder, dans les yeux... »
Son père, à voix basse :
« Ne fais plus jamais ça, je te l’interdis, tu entends ? Évite d’être seul avec elle. Tu me le promets ? Elle vit dans son petit monde fermé, étanche, comme un nourrisson dans son lange. J’aimerais bien que tu comprennes, une fois pour toutes : elle, c’est moi qui m’en charge. Tu es trop jeune pour ça. »
Et, en le poussant jusqu’au pied de l’escalier, « Monte, dit-il, dépêche-toi, ne reste pas ici. Moi, je repars... »
Tandis que le père, pressé, ressort, se dirige vers sa voiture, le fils monte l’escalier, rejoint son frère dans leur chambre au premier étage. Quelques instants plus tard, son frère cadet descend, observe sa mère par la porte entrouverte, d’un œil amusé, puis remonte.
La maison demeure écrasée sous l’attente d’un miracle, d’un fait prodigieux qui renverserait le temps, de façon à ce qu’Aurore, soudain, redevienne cette jeune femme affable et heureuse qu’elle a été.
Aurore entend la voiture qui démarre brusquement, se rue vers la sortie, s’éloigne. Dans le creux silencieux qui s’établit ensuite, s’insinuent les chuchotements de ses deux fils, leurs pas sur le plancher. Ils allument la radio : un tube quelconque étouffe leurs paroles. Aurore, afin d’atténuer ce bruit qui lui fend le crâne, étend les bras comme si elle s’apprêtait à danser, examine ses mains, les ramène vers elle, les pose sur ses oreilles.
Enfin, la musique s’arrête. Seule dans la pièce, Aurore regarde le canapé, entouré des trois fauteuils déserts, la télévision éteinte, les bibelots, les livres rangés sur le dressoir. Ces objets, après ces quelques instants de bousculade désagréable provoquée par l’intrusion de son fils, se remettent en place, l’un après l’autre, se figent, retrouvent leur immobilité habituelle, rassurante.
« Il est bête et mesquin, mon fils, se dit-elle, et lâche. Oublions-le. »
Ensuite, elle se rassied, heureuse, allégée.

9.

La nuit, quand Aurore regarde le corps de son mari allongé près d’elle, faiblement éclairé par la lumière rougeâtre émanant du cadran numérique du réveil, des questions étranges lui trottent dans la tête :
« Qui est cet homme ? Quel toupet de coucher dans mon lit ! Pourquoi me fait-il la grosse voix, me tourne-t-il le dos ? »
Au réveil, elle examine les plis dans les draps de l’autre côté du lit. Elle se rappelle que cet homme s’est habillé dans un silence complet, s’est penché sur elle, lui a posé un baiser tiède sur le front avant de quitter la chambre. Dès qu’elle se rappelle ce baiser, elle se lève, défait le lit, le refait, en le bordant soigneusement ; puis, avec un coin de sa taie d’oreiller, elle s’essuie le front, les tempes, les joues. Elle se couche à nouveau, s’assoupit, satisfaite d’avoir chassé le désordre créé par la nuit.
Tandis que la maison tremble sous les pas de son mari et de ses fils qui montent et descendent les escaliers, qu’elle s’emplit d’un mélange d’odeurs complexe, douceâtre, provenant de la salle de bains et de la cuisine, Aurore scrute la poignée, l’anneau de la clef, les clous qui traversent la plaque métallique de la serrure et la fixent contre le montant de la porte.
Ensuite, son regard s’attarde sur le plafonnier, sur l’interrupteur, à quelques centimètres de la porte. Cet objet rectangulaire, couleur blanc cassé, la dérange. Elle voudrait le nettoyer, au plus vite, afin de lui rendre sa blancheur initiale, éclatante, ainsi que le pourtour de cet interrupteur, encadré de quelques centimètres carrés de papier peint où elle croit déceler des traces d’ombre, formées par les empreintes qu’y laisse son mari lorsqu’il glisse sa main le long du mur en tâtant la surface et en étendant son index le long de la paroi à chaque fois qu’il rentre.
Elle se sent salie par ce lit dans lequel elle a passé des heures, éveillée et somnolente, à cheval sur deux mondes, tous deux étranges et fuyants.
Cette chambre fait partie d’un cauchemar. Cette maison où elle se réveille, et où elle déambulera jusqu’au soir, est cette même cage qu’elle connaît depuis son enfance et qui, en la serrant dans ses bras de fer, chaque jour un peu plus, l’étouffe, l’écrase.
Elle se retourne, s’allonge sur le ventre, le visage enfoui dans l’oreiller. Une masse gluante se referme sur elle et sur ceux qui la côtoient, les engloutit dans une substance visqueuse qui tombe, goutte à goutte, sur son dos, ses épaules, l’imprègne, l’immobilise, l’empêchant, pendant des heures, de se lever.


Un jour, en début d’après-midi, son mari fait irruption dans sa chambre.
« Ton père, lui dit-il, ton père est décédé. »
Elle l’écoute, sans bouger, calée dans son lit, comme paralysée : la présence de son mari lui fait horreur.
« Sors, dit-elle, sors, ça suffit. »
La nouvelle du décès de son père ne l’affecte pas. Son père n’est qu’une de ces manifestations passagères et fugaces du vide oppressant dont regorge la maison. Ce vide, après avoir infesté la maison, a envahi le jardin, la rue, le quartier, puis, pour se moquer d’elle, par défi, et sachant qu’elle s’en apercevrait, impuissante, s’est attaqué à son passé, en effaçant les contours des personnes qu’elle a connues.
Lorsque sa mère meurt, quelques années plus tard, des suites d’un cancer, Aurore réagit à peine. L’indifférence qu’elle affiche n’est pas un leurre : elle ne l’a jamais aimée, tout au plus l’a-t-elle supportée, lorsque mère et fille vivaient sous le même toit. Depuis son mariage, elle l’a oubliée. Elle se souvient que, régulièrement, cette femme se faisait passer pour la compagne de son père.
Cependant, quelques jours plus tard, contrairement à ses habitudes, Aurore se lève de bonne heure, prend le petit-déjeuner et, à son mari qui la retrouve dans la cuisine, elle dit :
« Je t’ai préparé du chocolat chaud. Sers-toi, si tu veux. On déménage. Mes parents sont partis, pour de bon. Mais au moins, ils m’ont laissé la maison. »

10.

L’aîné s’est marié et vit dans une ville toute proche ; son frère cadet, resté célibataire, est parti à l’étranger et est devenu chef d’entreprise aux États-Unis. Aurore et son mari vivent dans la petite villa qu’elle a héritée de ses parents, dans cet intérieur bourgeois et tranquille qu’elle connaît depuis son enfance.
Lorsqu’ils y ont emménagé, Aurore a exigé qu’on rénove tout. On a rajouté un étage au-dessus du premier. Dans cet espace, baigné par la lumière, son mari a installé son bureau ; dans un petit coin cloisonné, il a aménagé sa chambre à coucher.
Aurore, elle, s’est réservé le premier étage, là où jadis se trouvaient sa chambre à coucher et celle de ses parents. Pour ce faire, on a défoncé les murs qui séparaient les chambres et on a réussi à diviser cet étage en deux pièces exiguës, disposées en enfilade, raccordées par une baie : un séjour à l’avant et, à l’arrière, une salle à manger, flanquée d’une petite cuisine équipée. Aurore y dort sur un divan-lit, adossé contre un mur du séjour.
Elle a eu soin de récupérer les meubles de sa jeunesse, qu’elle a disposés, selon son gré, dans son appartement. Régulièrement, quand l’envie lui prend, elle les change de place, sans se soucier de leur fonction, ni de l’esthétique ébouriffante que présente ce bric-à-brac de meubles démodés, en contreplaqué, de petits coussins roses ou d’un bleu lavande aux bordures dorées, de ces quelques bibelots (une tirelire, un bus en plastique) qu’elle a retrouvés au grenier et qui, souvent, traînent par terre, sous un meuble, dans un coin d’une pièce, où elle les oublie, jusqu’à ce qu’elle se mette à les rechercher.
De temps à autre, quand il vient rendre visite à son père, l’aîné monte au premier étage et vient saluer sa mère. Il lui explique ce qu’il fait, comment il vit, quels sont ses projets. Puis, après lui avoir remis le bonjour de sa femme et en invoquant une réunion à laquelle il doit assister, ou quelque autre urgence, il s’avance vers Aurore, lui donne un baiser sur le front et s’en va.
Le mari d’Aurore s’est, depuis sa retraite, découvert une passion pour le jardinage ; il s’aventure à faire quelques essais d’horticulture. La plupart du temps, il élague les rhododendrons qui poussent dans les plates-bandes du jardinet à l’avant de la maison, sinon, il tond la pelouse, coupe la haie. Dès qu’il en a l’occasion, il bavarde avec les voisins. Quand il pleut, il se retire dans la petite cabane érigée contre la haie, où il s’affaire, pendant des heures, à ranger ses outils de jardinage. Aurore, au premier étage, passe du séjour à la salle à manger, regarde les marronniers dans le jardin, la cabane de son mari, puis, revient sur ses pas, et s’arrête devant la fenêtre donnant sur la rue.
Retranchée dans ces deux espaces qu’elle pourrait parcourir les yeux fermés, et où personne ne viendra la déranger, elle a enfin trouvé son havre de paix. Elle y passe ses journées à jouir de la présence de l’autre, jadis inconnu, angoissant, sournois, et qui, récemment, durant les mois précédant le déménagement vers sa maison paternelle, a fait sa réapparition dans les songes d’Aurore.

Cet autre, léger, omniprésent et généreux, n’a ni visage, ni corps. Il est chaleur, volupté, sensation de bien-être, de bienveillance, qui l’accompagne à chaque pas. Il lui ramène la profondeur, la latitude des mondes vastes que, jeune fille, elle explorait. Sachant à quel point elle est sensible, il la protège de ce qui pourrait la blesser en l’enveloppant comme une housse feutrée.
Si elle le fixe assez longtemps, en savourant son regard, elle jouit du miroitement d’un monde mystérieux qui s’y dessine : un monde peuplé de formes silencieuses, qui roulent, tanguent, balancent sur un fond opaque, puis enfantent, dans une danse lente et secrète, traversée par des éclairs de lumières, des averses de poussière, des déflagrations soudaines, d’autres mondes qui, en s’effritant, se dirigent vers le bord d’un univers immense et s’y diluent en de grandes traînées d’obscurité.
Ces mondes, ronds comme des billes de billards, surmontés d’un cône, ou aplatis, propulsés à une vitesse étourdissante, sont immergés dans des mers de lumières scintillantes d’où, soudain, émerge une tête d’hippocampe, une tête de grenouille vue de face, et dont les grands yeux noirs, luisants, contiennent d’autres mondes, naissant dans une pluie de bleu saphir, aspergés par des coulées violacées qui, en se refroidissant, tournent vers le bleu diaphane, l’orange, et se décomposent en une poussière d’un jaune vaseux.
Soudain, elle entend la voix douce, insistante de l’autre :
« Ah ! Tu me regardes. Alors, regarde ce que j’en fais, de ces bêtes choses... »
Tous ces mondes sont tout à coup sillonnés par des canaux profonds qui écorchent leur surface, recouverts de croûtes de sang fendillées, d’égratignures baignées dans une brume bleuâtre, de protubérances crachant des rivières de feu. Au fur et à mesure qu’Aurore les regarde, ils s’immobilisent. Ensuite, ils se mettent à tourbillonner, l’un après l’autre, s’entrechoquent, s’enlacent brutalement, comme des serpents géants et sans merci, jusqu’à ce qu’ils soient, à leur tour, pris d’assaut par d’autres mondes qui les culbutent, les embrassent dans une étreinte foudroyante.
« Que vois-tu ?, demande-t-il.
— Rage, rapacité, ravage. Collision, étranglement, annihilation.
— Bien, c’est bien, dit-il, tu as bien vu. Voilà ce que je suis.»
D’une voix soupçonneuse, elle lui demande :
« Promets-moi que jamais tu ne me quitteras. M’aimeras-tu pour toujours ?
— Oui, dit-il.
- Alors, montre-moi qui tu es vraiment.
- Mais évidemment.»
En étalant devant elle des cartes, semblables à celles d’un pays, d’un continent, il lui montre des univers criblés de foyers incandescents, auréolés de nuages enflammés.
Elle voit naître au loin une multitude de feux : des corps s’embrasent, spontanément, des corps d’un rouge écarlate, puis d’un jaune clair et gai ; mais à peine Aurore les voit-elle qu’immédiatement, ils se mettent à frémir et bouillir de rage, jusqu’à ce que, tout à coup, épuisés, ils s’effondrent et s’éteignent.
« Vas-y maintenant, lui dit-il, tu m’y trouveras, n’aie pas peur ! »
Aurore, à l’instar de ces corps lumineux au loin, s’éloigne, à reculons, en voyant devant elle des mondes refroidis, endormis, suffisants, tapis dans l’obscurité. Elle naît, galvanisée, au-dedans des débris qui juchent l’espace, s’enflamme, rayonne, se retrouve face à des mondes fustigés, torturés par la chaleur, alors que, dans son dos, d’autres mondes somnolents attendent qu’elle s’approche d’eux et qu’en les touchant elle les embrase et les détruise. Quand les feux s’atténuent, elle voit le désert obscur qui sépare tous ces mondes et à la fois les relie : tous baignent dans une même obscurité glaciale.
« Regarde, dit l’autre, observe ce que j’en fais, de tous ces mondes ! »
D’un tour de main, il découpe les cartes, les saupoudre d’une substance qui les rend dures, métalliques ; il les plonge dans un liquide doré qui les dissout. Puis il approche sa bouche de celle d’Aurore, qui écarte les lèvres, ferme les yeux. Mais après l’avoir effleurée de ses lèvres, il se penche vers ces mondes voguant dans l’espace, et, tout en la fixant de son regard, d’un souffle, il les réduit au néant.
« Que vois-tu ?
— Des rubans mauves, étiolés, répond-elle.
— Et maintenant ?
— Des points minuscules, d’infimes portions de lumière, des gouttes d’eau scintillantes s’écoulant de tes doigts.
— Que font-elles ?
— Elles s’agglutinent, se transforment en pelotes blanches, rouges, vertes. Oh non, je ne vois plus qu’un amas de petits vers luisants, repoussants, bougeant avec la lenteur de corps mous, privés de muscles, de volonté. »
Un silence prolongé. Déjà, elle se demande s’il l’a quittée. Puis, elle l’entend à nouveau qui lui demande :
« Et maintenant, ma chérie, que vois-tu ?
— Des colliers, sertis de brillants, jetés pêle-mêle sur un fond noir satiné, qui s’atténue, devient fragile, transparent. »
À nouveau un silence. Puis, d’une voix infiniment douce :
« Et maintenant ? demande-t-il.
— Rien, sauf que tout recule ; on dirait une toile qui se déchire.
— Non. Regarde. »
Peu à peu, au-dedans d’un monde fin et plat comme une membrane, se dessine un dédale de traces lumineuses légèrement scintillantes, pour la plupart du temps inertes, disposées sur une grille de lignes obscures. Ces traces frissonnent, et à chaque fois qu’elles produisent des étincelles, comme parcourues par des courants de désir, elles se chargent d’une lumière qui, en se répandant lentement, dévoile une structure obscure, prenant la forme d’un labyrinthe. Dans ce labyrinthe rôde un corps félin, composé de grands rectangles qui s’assemblent en des cubes gigantesques, tels des rochers de basalte.
Ce corps agile, fouinant, se faufile à travers le labyrinthe, le porte sur son dos, le tient en équilibre sur son épaule, le lèche avec sa longue langue cubique, avec dégoût, l’amasse dans son ventre, l’évacue comme un abcès dont il accouche. À chaque coup de patte, il griffe les lignes noires, parsemées de points lumineux, qui, blessées, se plissent, en hurlant. En baissant sa lourde tête, il suce leur surface ; il les culbute avec son front, les aplatit ; puis, il croque leur contenu, qui s’est glacé à son approche.
« Regarde, Aurore, regarde ! »
Cette bête vorace soudain se cabre, se dresse, majestueuse, rugissante, étalant son corps squelettique, sa fourrure noire, mouchetée de taches jaunes dans lesquelles s’effacent les étoiles et les soleils qu’elle a dévorés. Puis, elle se désagrège, dans un silence effrayant.
Un petit rire mesquin. Celui d’Aurore, et celui de l’autre, qui lui fait écho.
« Es-tu satisfaite ?
— Oui, répond-elle, tout a disparu. »
Aurore ferme les yeux, incline son visage. Elle espère que, cette fois-ci, il lui donnera le baiser qu’il avait ébauché.
Mais alors qu’elle se redresse, poussant son visage vers celui qui devrait l’embrasser, et en étendant les bras vers le haut, comme pour le toucher, lui caresser les tempes, elle se voit soudain avancer le long d’une ligne qui flotte dans le vide. Cette ligne, longue, claire et nette, est composée de points lumineux qui s’étalent devant elle comme des marches. Doit-elle les gravir ? Est-ce le chemin qu’il lui montre ? Oui – mais, soudain, les points lumineux dont est composée cette ligne s’attaquent aux marches, les dévorent. Tout s’amasse en un seul point. Aurore chute, disparaît ; elle sait qu’en se dévorant, ces marches se sont libérées mutuellement de leurs limites ; elles se transvasent l’une dans l’autre, s’entassent, s’assemblent, puis s’effacent, s’éparpillent dans le vide, qui les emporte, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus qu’un seul lieu dense et opaque dans lequel fermente le désir de se diviser, de se scinder et d’exister au détriment de l’autre.
« Oui, tu l’as bien compris, lui dit-il, voilà ce que je suis ; tu vois bien que je devine tes moindres pensées ! Quel spectacle amusant !»
Les abîmes s’entre-dévorent. Une fois un abîme absorbé par un autre abîme, il disparaît, jusqu’à ce que celui-là disparaisse aussi, englouti par un autre qui s’y superpose et qui, en disparaissant, efface jusqu’au souvenir de ces abîmes.
« Que vois-tu ?
— Rien.
— Rien ?
— Rien du tout.
— Voilà tout, dit-il.
— Tout ?
— Oui, tout. Tu ris ? Moi aussi. Tu ne me reverras plus. Je t’ai tout montré. »
Il ne reste plus qu’un silence complet, plus apaisant que celui qui le précédait ; non pas le silence capitonné, ouaté d’un lieu assourdi par des parois isolantes, comme Aurore l’a connu durant son adolescence ; ni le silence bourdonnant de la nature ; ni le silence faussement lisse, empli de résonances de voix qu’Aurore a dû souffrir ces derniers temps, en s’isolant dans sa chambre, en refusant de prêter l’oreille aux bruits qui la harcèlent, d’adresser la parole à quiconque. Ravie, comblée de joie, elle entend sourdre en elle-même, jaillir de son ventre et irriguer tout son corps, de la tête aux pieds, un silence limpide, sans bornes, d’une fraîcheur inconnue, d’un goût enivrant. Tout est devenu légèreté, absence de tension, de gravitation. Aucun lieu, aucun corps, aucune chose n’existent. Il n’y a plus que densité, à jamais diluée. Alors, en elle, tout s’apaise. Rien ne l’effraie, et rien ne l’attire ; rien ne la perturbe, ne la rassure. Elle est devenue néant au-dedans du néant.

11.

Depuis quelque temps déjà, Aurore s’agite, incapable de retrouver son calme. Elle entend les bicyclettes des écoliers qui passent devant la maison et dont les bruits métalliques, divisés en petits cliquetis irréguliers, irritants, résonnent jusque dans sa chambre. Dans une courette d’une maison voisine, des enfants sifflotent, fredonnent.
Elle perçoit tout à coup un bruit confus, encore lointain, qui peu à peu se transforme en un vrombissement persistant. Enfin, elle repère l’origine de ce bruit : une voiture s’achemine vers sa rue, en empruntant les allées du quartier, freine avant de prendre le virage, redémarre, passe le long de sa maison, s’arrête. Une portière s’ouvre. Une voix aiguë, des pas légers sur la chaussée. Une porte claque à gauche de sa maison, des cris, de part et d’autre de la rue ; puis la portière de la voiture se referme et la voiture redémarre.
Avant même que le bruit de cette voiture ne disparaisse vraiment, une autre voiture s’approche, qui s’arrêtera dans la rue d’Aurore, et retiendra une fois de plus toute son attention.
Le soir, Aurore a du mal à supporter le tapage énervant provenant du poste de télévision que son mari allume dès qu’il rentre se coucher et qu’il a poussé contre le mur, au-dessus du lit d’Aurore. Quand, durant le week-end, elle entend le vacarme féroce des scies, faucheuses, tondeuses, tronçonneuses qu’utilisent les voisins, s’acharnant contre chaque brin d’herbe, chaque branche qui défient leur désir névrotique d’ordre et de contrôle, Aurore se sent personnellement démembrée.
À ces bruits s’ajoutent les murmures et chuchotements de son mari et des voisins, se parlant sur la terrasse ou debout sur leurs échelles de part et d’autre de la haie. Leurs voix graves zigzaguent le long de la pelouse, se répercutent d’un arbre à l’autre puis, après avoir escaladé les murs de la maison, s’agrippant aux arbustes et aux branches des arbres, se faufilant le long des tuyaux accrochés à la maison, pénètrent dans sa chambre. À chaque fois qu’elle entend une bribe de leur conversation, Aurore sursaute et s’imagine que son mari s’est introduit chez elle et s’apprête à lui confier un secret dérangeant, ou à prononcer avec emphase une phrase ambiguë qui la préoccupera pendant des mois.
Ces bruits, anodins pourtant, l’arrachent de l’écoute de l’univers qui murmure en elle. Ils ajoutent à la laideur rebutante et criarde du monde extérieur, mais ils ne représentent rien : aucun son n’est réel et aucune couleur n’existe vraiment.
Le regard de l’autre et sa lueur inaltérable sont, aux yeux d’Aurore, mille fois plus précieux que la lumière qui l’entoure : le soleil printanier hésitant, chancelant, ivre de joie, coloré du vert et du rose des cerisiers en fleurs ; l’éclat lumineux du soleil en été ; la lumière triste, d’un gris oppressant pendant les jours de bruine ; la blancheur sale et maussade de l’hiver qui étale, comme un tapis délavé, un ciel blafard d’où parfois tombe de la neige dans un silence angoissant, jusqu’à ce que la pelouse et la haie soient recouverts d’une nappe couleur ivoire, dure et raide ; les tons doux et effacés de l’automne, saison fraîche, aérée, mais gâtée par les bruits répandus par le vent, provoqués par les arbres bavards, murmurant sans cesse, et qui ne se taisent que lorsqu’un orage impitoyable s’est acharné sur eux, en arrachant leurs feuilles, en brisant leurs branches.
En été, penchée en avant, en se tenant sur la pointe des pieds et en frottant lentement son front contre la vitre, les yeux grands ouverts, Aurore défie les couleurs qui la heurtent de plein fouet. En automne, elle s’assied sur son lit, le regard rivé sur ses pieds, adossée contre les coussins et se bouchant les oreilles avec ses doigts. Le jour où elle découvre que, même seule, elle parle à haute voix, elle s’applique à se taire, du matin au soir, et à regarder par la fenêtre sans se faire la moindre réflexion, en oblitérant toute pensée, chaque son, même celui provenant de son dialogue intérieur.
Ce qu’elle entend, ce qu’elle pense, ce qu’elle sent, tout cela provient d’une conspiration, d’un complot diabolique. Un être infâme l’oblige à penser à lui – ce qui le rend réel et dangereux. Pour le contrecarrer, il faut faire mine de ne pas s’en apercevoir et rester imperméable à toute sensation.
Le temps veut lui prouver qu’il existe, qu’il influence le monde par touches subtiles, chatoyantes. Il n’en est rien. En fait, il ne se passe rien. Le temps qui ride la peau, altère les saveurs, quadrille l’espace, l’emplit de couleurs, de bruits, crée la mémoire, l’espoir, les buts, le regret, est un faux semblant. Le vrai temps s’écoule ailleurs, là où Aurore baigne, du matin au soir, dans le regard de l’autre, en contemplant les mondes agressés, étripés qui somnolent, puis s’agitent, hurlent d’effroi et, résignés, agonisent dans un calme parfait, dans une souveraine indifférence et s’acheminent, muets, sans résistance, vers leur bourreau glouton, gorgé d’opacité.

Parfois, Aurore, en toute lucidité, se demande si elle n’a pas maudit le monde et si le monde, le jour où elle le quittera, ne la maudira pas.
Comme pour confirmer ses craintes, l’autre, après avoir passé des années à l’alimenter de son regard doux et amoureux, s’affaiblit, son intensité diminue ; il s’éloigne, disparaît.
Elle le recherche. Déambulant à travers les pièces de son étage, elle interroge les objets qu’il a pénétrés de son regard, imprégnés de son parfum.
Elle examine, une à une, les vitres qui donnent sur la petite terrasse d’où l’on peut descendre jusqu’au jardin. Elle inspecte les dalles de la cuisine, en s’imaginant que là où elles sont fêlées, abîmées, tachées, plus claires ou plus obscures que celles qui l’entourent, elle trouvera une trace de ses pas. Elle fixe le dessin de la marqueterie sur la table du séjour, espérant y trouver quelque signe qu’il lui aurait laissé le soin de déchiffrer. Elle ouvre et referme, plusieurs fois de suite, les armoires de la cuisine, la porte du débarras. Il lui arrive de s’enfermer dans ce débarras, en laissant la porte entrebâillée, en la fixant, convaincue que son attente immobile obligera son amant à revenir et à ouvrir la porte avec un sourire, en lui disant :
« Sors d’ici, ne t’en fais pas, c’est moi, ma petite. À quoi t’a servi ton angoisse ? Regarde-moi : je suis revenu. Je te sauverai. »
Un jour, affolée, elle s’aventure dans la cage d’escalier. Rebutée par le froid glacial, par l’aspect désertique des pièces du rez-de-chaussée, entrevues depuis le pied de l’escalier, elle a hâte de remonter et tâche de trouver l’endroit précis où les lignes reliant tous les objets de son étage convergent, formant ainsi le point central de l’univers d’où l’autre est émergé.
Souvent, elle se remémore le bol et les assiettes qui, dans sa jeunesse, lui signalaient l’existence de l’autre, en espérant qu’ainsi elle pourra les faire réapparaître. Mais aucun objet ne surgit, ni rêvé, ni réel. Si, par hasard, un jour, elle se souvient d’une image, d’une bribe de conversation, d’un brin de rêve où l’autre figurait, elle se rend compte, bien vite, que toutes ces choses-là ne servent qu’à la détromper. Il lui envoie des messages cruels, tronqués, qui lui confirment qu’il s’est esquivé.
Son fils, en entrant dans la maison, l’entend s’adresser à cet autre, le supplier à haute voix :
« Mais où donc es-tu passé, mon amour ? Viens, reviens ! Tu me lâches, pourquoi ? Où es-tu ? »
Bien qu’elle ait entendu le bruit de pas dans la cage d’escalier, Aurore continue à implorer son amour, son ange, de revenir, puis piétine le plancher, se met à crier :
« Je t’appartiens ; tu m’as choisie. Mon mari, mes fils – c’est rien ! Pourquoi m’avoir séduite ? Pour m’abandonner ? »
Son fils s’enfuit, épouvanté.
Comme l’autre ne lui répond pas, déçue, bientôt enragée, Aurore contemple les bibelots, les meubles du séjour, qu’elle bouscule, renverse. Seule au milieu de la pièce saccagée, elle supplie son amant de revenir.
Mais cet ange du vide qui palliait son manque, anticipait ses désirs, la comblait de son regard, est bel et bien parti. Lui qui louait la beauté d’Aurore en la fixant de son œil obscur, l’aimait en l’isolant, la guidait vers une mer gigantesque sur laquelle flottent les mondes connus, mesurables, tels des débris dérisoires, qui l’emmenait dans son univers vaste, fluide et éternel – a disparu.

Un jour, l’aîné retrouve son père allongé sur le lit, tout habillé, devant la télévision allumée. Son ciré jaune, ses bottes, ses gants assortis – tout cela, il l’avait rangé à côté du lit. Lui qui espérait secrètement qu’il survivrait à sa femme, qui s’imaginait devenir nonagénaire, meurt à l’âge de septante-trois ans, une dizaine d’années après sa retraite, entre deux sessions de jardinage.
Bouleversé, l’aîné monte voir sa mère. Il s’attend à un mot de regret ou de consolation, mais Aurore, couchée sur son divan-lit, se borne à lui dire :
« C’est fou. Je l’ignorais. Il est mort depuis quand, au juste ? »
Comme son fils la regarde, pétrifié, elle lui dit :
« Il n’était pas si mauvais que ça, ton père. Mieux, il était bon, attentionné, toujours bien habillé. Ah ça, pour être élégant, il l’était. Et voilà, qu’est-ce que tu veux que je te dise ? Il est parti. Du moins, ça en a tout l’air. En fait, il n’a jamais été là. Tu comprends ? Ça ne sert à rien de le pleurer. Ceux qui n’ont jamais été là ne reviendront pas. »
Elle se lève ; il espère qu’enfin elle montrera de la compassion ; elle lui dit :
« Appelle ton frère ; vous arrangerez ça ensemble. Ce ne sont que des formalités. »
Puis, en baissant les yeux, avant de lui tourner le dos :
« Il était bête, droit et sincère. Quelle épitaphe ça ferait ! Ça te plaît ? Bon, et va-t-en maintenant. Ne m’embête plus. Ferme la porte. »
Les fils se concertent ; les funérailles se feront en stricte intimité. Aurore refuse d’y assister. Ensuite, les deux fils décident de scinder la maison en deux appartements qu’ils mettront en location séparément. Les loyers perçus couvriront les frais d’une maison de repos qu’ils ont trouvée aux abords de la ville, dans un endroit calme, près de la campagne : Aurore y occupera une petite chambre au premier étage.

12.

Tout ce qu’il lui reste, durant les dernières années de sa vie, alors qu’elle est assise du matin au soir dans sa chaise à côté du lit, le dos tourné vers la porte qui donne sur le couloir, ce sont les paroles de son père :
« Bonjour ma belle ! Bonjour toi, ma chérie, ma belle... ! »
Ces mots, alors magiques, ont à présent perdu tout leur éclat.
« Si seulement il m’avait crié ces mots dans le creux de l’oreille, du matin au soir, sans se lasser, se dit-elle, je n’aurais jamais recherché ce vide qui m’a détachée du monde. Je suis un bateau qu’on a envoyé voguer sur l’océan, sans amarres, sans but précis. »
Elle a honte d’avoir pu croire aux paroles de son père : ce ne sont somme toute que des paroles bêtes, mensongères.
Au printemps, Aurore voit les bourgeons sur les arbres et le soleil qui se lève au loin, entre les troncs d’arbres d’un verger, ruisselant de la pluie matinale. Ces rayons lumineux et terrifiants du soleil, Aurore ne les supporte pas. Elle demande qu’on déplace sa chaise, qu’on l’éloigne de la fenêtre, qu’on tire les rideaux. Quand elle est assise face à une des parois de sa chambre, dans la pénombre, le vide qu’elle abhorre lui paraît d’une blancheur virginale, d’une beauté plus radieuse encore que le soleil, caché derrière les rideaux fermés.
On la déménage ; arrivée dans sa chambre, elle se jette par terre, se courbe, s’enroule, en s’embrassant de ses propres bras, comme si elle voulait se comprimer, devenir une petite boule légère, invisible, un duvet de pigeon aspiré par une machine immense qui s’introduirait subrepticement dans sa chambre. C’est ce qu’elle espère et craint à la fois : qu’un aspirateur énorme et laid, soudain, après avoir défoncé la porte, se rue sur elle, la dévore, en ignorant qu’il l’a aspirée, elle, une femme, un être humain. Elle se relève, s’affaisse, s’avance à quatre pattes, tâtonne le sol, s’allonge par terre, incapable de se relever. On la retrouve là et la remet dans sa chaise.
Un jour, volontairement, Aurore se laisse tomber à terre, rampe sur le sol, puis elle se vautre contre le bas de la porte, pour empêcher les infirmières de rentrer.
« Elle est folle à lier », disent-elles en poussant la porte, et elles l’attachent au lit, en sanglant ses pieds et ses poignets. Aurore est immobile, incapable de demander quoi que ce soit. Si elle parle, on la gronde ; quand elle se tait, on la trouve sournoise, méchante ; si elle bouge, elle est rebelle, dérangeante ; lorsque on la lave, on lui adresse des paroles d’enfant :
« Laissez-nous faire ! Non, non, soyez gentille, madame… mais enfin donc, c’est pour votre bien. Tout à l’heure, on vous apportera de quoi manger. Il y a du pudding au menu, paraît que vous aimez ça. Vous prendrez bien une cuillerée ? Du calme, madame ! Allez, moins vous nous embêtez, plus ça avance, et mieux ça vaudra ! Sinon, ça va barder ! »
L’infirmière lui prend les poignets, qu’elle serre entre ses grosses mains fortes, vigoureuses, comme si elle empoignait les pattes d’une proie.
« N’est-ce pas, Sophie ? »
Sophie, l’infirmière de l’autre côté du lit, murmure : « Oui, oui, c’est bien vrai », en jetant un regard méprisant sur ce petit être décharné, aux yeux noirs et terrifiés. Ce corps menu, noyé dans ce lit trop grand, trop vaste, succombe à la tentation de l’orgueil, en voulant à tout prix résister à ces deux infirmières, si bonnes, si douces, si charitables.
« Ne te fatigue pas, reprend Sophie, elle n’entend rien ; ça ne vaut pas la peine de lui parler. »
Aurore entend chaque mot, chaque syllabe. Elle trouve les propos des infirmières tout à fait acceptables. Leurs remarques ne la choquent pas. Là ne se trouve pas la douleur. Toute sa vie, elle a vu la réalité, l’une superficielle, agréable ou larmoyante, et l’autre, sous-jacente, plus profonde, d’une noirceur opaque, impénétrable. Elle a vu et voit encore, d’un œil mûr et lucide, que lumière, obscurité, laideur, bonheur, tout, sans distinction, disparaît dans un lieu sans nom, sans couleur.
« On m’attend là-bas, se dit-elle, j’y suis née ; j’y retournerai. »
Les jours suivants, tout en sachant qu’il est vain d’espérer, elle s’attend à revoir cet être étrange qui lui a montré l’ennuyeuse petitesse du monde dans lequel elle a passé sa vie.
« Pourquoi ne reviendrait-il pas, ne fût-ce que pour me prouver qu’il m’a vraiment aimée ? Je suis tout, rien, vaste et vide, disait-il. Il est présent, absent. D’une cruauté douce, soutenue et exclusive, il me l’a souvent prouvé…»
Elle essaie de toucher les draps, de les rabattre sur soi; elle sent la présence d’un être, accroupi à côté de son lit et qui pleure sans faire le moindre bruit, mais qui, tout comme elle, ne réussit plus, ou se refuse à déchirer les draps, à percer une issue, à la libérer de cette chambre, composée d’un lit, de placards sales et raides, de parois muettes et de cette petite salle de bain qu’elle aperçoit à travers la porte entrouverte et dans lequel se trouve un tabouret.
« Un tabouret esseulé, se dit-elle. Objet. Autre objet : un chiffon. Déposé sur ce tabouret. Par qui ? Voyons ça… Un interrupteur à côté de la porte. Cette porte, tous ces objets ! Une rangée de prises de contact sur la paroi, au-dessous du montant du placard. Des rideaux qu’on a oublié de refermer. Un lit. Un miroir. Des yeux, une bouche, au-dessus de deux pieds, une dame âgée. Comme je la déteste ! Allez-vous-en ! Mais où reste-t-il ? Jamais il ne cesserait de m’aimer. Le rebord de la fenêtre. Une tache d’ombre sur le sol. Obscurité accueillante. Comment défaire les draps ? L’empreinte de pieds sur le sol. Et à nouveau, comme toujours, objets - laids, énormes qui naissent, se froissent, ondulent, s’amassent, s’indignent, crient, créant des sons atroces, lui lancent des insultes immondes qui, sûrement, l’empêchent de rentrer. Viens. Détruis tout ça ! Ne les écoute pas ! Bouche-toi les oreilles ! Un tabouret. Viens, entre donc, je t’accueillerai ! Un chiffon. Un lavabo. Un robinet. Un chiffon. Viens, viens ! L’eau qui coule, goutte à goutte. Un chiffon. Un robinet. Un interrupteur… »
Puis son esprit s’obscurcit. Les objets s’entremêlent, se diluent dans ce néant qu’elle a toujours pressenti et qui n’a cessé de la perturber ; il se presse autour d’elle, l’accueille comme une grande mer noire endeuillée. Le froid qui émane de cette eau et qui la glace, lentement l’absorbe, l’engloutit, sans pitié : voilà la dernière chose qu’Aurore perçoit. Et c’est ainsi, entourée d’objets rebutants et stupides et de gens qui ne la comprennent pas, l’emmaillotent, la ligotent, qu’Aurore sombre dans le vide, qui vient la chercher un jour d’été morose, exceptionnellement froid et humide, comme pour la railler de ses vaines pensées, de sa confiance insensée dans les paroles de son père.

Boris Todoroff