Mon avenir hypothéqué

Mon destin est très particulier. Il me suffit de me rappeler ce que ma mère m’a raconté pour remonter dans le passé jusqu’en 1830, et là, à cette date, se dégage l’image, haute en couleurs, de Charles, mon ancêtre préféré. C’est en 1830 que Charles-Émile-Aimé, seul et unique héritier d’un riche propriétaire foncier, a vendu, immédiatement après le décès de son père, deux de ses fermes, cent hectares de bois et de champs, quantité d’effets en bourse, et tout cela afin d’avoir l’esprit libre et de n’être l’esclave de personne; et surtout, afin d’écrire.

Charles fut un écrivain lent, perfectionniste. Il n’acheva, en tout, que trois romans et quelques nouvelles. Souvent, quand il voulait goûter à la vie, il prenait un fiacre, qui l’emmenait à Paris, où il fréquentait les salons de l’époque ou rendait visite à ses collègues écrivains ; souvent aussi, il allait au théâtre et il eut même la sotte idée d’écrire une pièce comique sur un candidat aux élections départementales qui échoue suite aux pressions exercées sur lui par sa femme et sa maîtresse; la pièce fut jouée, sans succès ; Charles la retira après quatre représentations.
À peine quelques mois après cet échec, sa sœur décéda en couches ; son beau-frère mourut quelque temps après. Charles s’occupa de l’enfant de sa sœur ; il l’accueillit dans sa maison. Heureusement, il avait gardé une partie du patrimoine paternel : il possédait encore une ferme, une petite manufacture, quelques obligations (celles, très prisées en ce temps-là, des chemins de fer de Russie, d’Uruguay et de Virginie, aux Etats-Unis) et – ce qui rend le personnage encore plus attachant – il avait une connaissance phénoménale du bétail de sa région qu’il avait bien l’intention de mettre à profit. Mais sa connaissance des vaches, de leur corps, de leurs goûts et désirs, de leur âme et de leur psychologie, ne lui apporta aucun gain. Irrité par le manque d’initiative du préfet de son département, il organisa lui-même – et des documents que m’a remis ma mère l’attestent – des comices agricoles. Il les présida. Fier de ces animaux placides, pacifiques et porteurs d’une beauté picturale insoupçonnée que sont les vaches normandes, Charles voulut à tout prix couronner leurs belles têtes de lauriers ; ce qu’il fut autorisé à faire, bien qu’on l’obligeât, en contrepartie, à payer une partie des prix remis aux bêtes gagnantes. Cela ne le ruina pas ; bien au contraire, il fut considéré comme un expert en affaires bovines. On l’appela, dans son village, ‘le bienfaiteur de la race laitière’. Comme tous les fermiers et domestiques de sa région se tournaient vers lui pour lui demander conseil dès que l’une de leurs bêtes traînait du pied, refusait d’aller au pâturage, hochait sa lourde tête devant une belle bouchée d’herbe fraîche ou de foin croustillant, sans daigner y toucher, Charles, avec dépit, constata qu’on le considérait plutôt comme vétérinaire que comme écrivain. Alors qu’il s’était imaginé qu’il deviendrait un écrivain célèbre, produisant coup sur coup des œuvres magistrales, acclamées par un public qui allait grandissant, en réalité il écoutait pendant des heures des vaches gémissantes et les plaintes de leurs maîtres, qui gémissaient de les voir ainsi gémir.
Tout cela l’attrista ; ce qui le réconforta cependant fut le calcul que lui fit une de ses amies (écrivain, elle aussi, et qui prit un nom de plume masculin) ; celle-ci publiait un roman par an ; chaque roman, tour à tour romantique ou d’inspiration socialiste, rencontrait un grand succès.
« Tu me vois comblée en tant qu’écrivain, disait-elle à Charles. J’ai trouvé la recette pour écrire des livres qui se vendent. Il suffit d’y mettre un brin de psychologie ; on y rajoute un héros, une histoire amoureuse, et une victime. Quelques petites astuces, cher Charles : ponctue chaque phrase d’un mot comme ‘douleur’, ‘mon cœur’, ‘amour’, ‘langueur’, veille à ce que le tout soit bien ficelé, écrit dans un style simple mais emphatique par endroits – et cela se vend. Mais tu me vois tout de même désolée : mes recettes ne sont pas à la hauteur de ce que j’avais espéré. »
Dans une lettre que l’on publiera un jour, lorsqu’on aura enfin terminé l’œuvre gigantesque qu’est la description de l’histoire de ma famille charlesque, cette amie écrivit à Charles :
« Voici les calculs que tu m’avais demandés. Je te les envoie parce que je t’aime. Dévoiler ses revenus est pire, pour une femme, que se dénuder. Toi, avec tes belles bêtes, tu as gagné, cher bonhomme, sur les dix dernières années, plus de 20.000 livres par an. Et je n’ai compté que tes conseils sur le vêlage et l’alimentation de ces pauvres animaux ; non pas les revenus dérivés, provenant de la vente occasionnelle de lait, de fromage, de cornes, de viande et de peau. J’avance, pour ces revenus-là, le chiffre de 5.000 livres par an. Comparons. Moi, avec mes livres à succès, et les tirages « hénaurmes » - comme tu l’écris avec ton ironie coutumière, frôlant le grotesque et à la limite du rustique et du vulgaire (ce qui parfois m’oblige à voir en toi un rustre cultivé), je ne gagne que 10.000 livres par an. Je connais un succès de librairie, et je ne gagne rien. Toi, par contre, mon abruti de génie, tu connais un succès d’estime auprès des critiques, mais grâce à ton bétail et tes belles bêtes lentes et paisibles, meuglant comme des enfants abandonnés et dotés d’un galbe lourd et ondoyant, tu gagnes presque le triple de ce que je gagne. N’est-ce pas injuste ? Crois-moi, je travaille d’arrache-pied. »
Charles a noté, en marge de cette lettre : « Pauvre George ! Si elle savait comment moi aussi, tel un médecin russe qui à la fois réconforte, guérit et, impuissant, assiste à l’échec, qui (ratures) et écrit des nouvelles et des drames et ne sait plus, courbé sous le travail, où chercher ne fût-ce qu’une cerisaie pour s’y reposer, ah !, si elle savait… (lacune) hanté par la galère des révisions, corrections (quelques mots illisibles, baignés par des larmes) comme je déteste les bourgades, les hameaux et les dames promenant leur petit chien avec une laisse rouge (on s’imagine la rage de Charles), les réviseurs obtus concernés uniquement par leur manteau ou leur nez, les humains en proie aux rêves et désillusions, les ruines enchanteresses, les cygnes, les lacs, inondés de larmes, les poètes poitrinaires! Comme ça me coûte de faire ce travail ! J’avance pas à pas, comme une bête de somme, mot par mot, même pas : deux syllabes d’écrites aujourd’hui, moins qu’un long soupir, quelle lenteur inouïe! »
Charles était sincère ; il travaillait dur, la précipitation l’angoissait, il ne retrouvait le calme que quand il savait qu’aucune date limite ne l’oppressait – et il publia ses quelques œuvres qui lui valurent, en ce temps-là, comme l’avait indiqué et bien pressenti son amie George, l’estime de quelques-uns de ses confrères. Et bien qu’il prétendît le contraire, hormis ce travail-là, Charles ne fit presque rien ; sa ferme, sa manufacture, ses terres, les conseils bovins qu’il donnait à la hâte aux fermiers accourus de toute part (il se plaçait dans l’embrasure de la porte et de là « gueulait » ses avis et conseils, sous forme d’alexandrins qu’il inventait sur place, pour son seul bon plaisir et qu’il s’empressait d’oublier aussitôt) – tout cela lui rapportait ce dont il avait besoin pour être un écrivain lent, exigeant, peu prolixe, et prodigieux.

Mais la fin de sa vie se déroula tout autrement qu’il n’avait espéré.
À l’âge adulte, Caroline, sa nièce, dont Charles avait été le précepteur assidu, se maria avec un jeune homme ambitieux qui, d’abord, accapara sa dot et l’investit dans une affaire faramineuse puis, emprunta des sommes exorbitantes en vue d’exploiter une mine de charbon et une carrière de marbre – projets qui n’aboutirent à rien ; il se ruina. De plus, il trompa sa femme qui mit au monde deux êtres en manque d’affection : une fillette et un fils ; cette fillette, c’est ma mère ; le fils, c’est mon oncle.
Charles, voulant secourir sa nièce, vendit sa dernière ferme et hypothéqua sa maison. Il remit l’argent qu’il avait libéré de la sorte à Caroline. Elle avait à sa charge ses deux enfants, qu’elle appelait ses ‘anges’, et un mari dont elle connaissait les vices, ceux du libertinage et du jeu mais qu’elle continuait d’aimer et refusait de quitter. Enfin, lorsque le mari de Caroline (sujet abject et diabolique dont jamais je ne dévoilerai le vrai nom, tout comme ma mère refusait de le faire ; elle le nommait tout au plus, avec une inflexion menaçante : « cet homme », « ce soi-disant mari », « ce moi gonflé », « la pustule dérangeante», ou, quand soudain elle semblait l’aimer d’un amour lucide, sans illusions, « ce fantôme », « l’éternel absent ») – lorsque donc cet homme avait réussi à dilapider toute la fortune que Charles avait donnée au couple, celui-ci se vit forcé de vendre sa propre maison. Il emménagea dans une cabane près de la mer. Jamais plus Charles ne reverrait la maison où il avait écrit ses plus beaux textes. Il avait un désir fou de se redresser, de faire face, mais voyant que la situation de Caroline empirait, en dépit de l’argent qu’il avait fourni au couple (il leur avait remis la totalité de la somme de la vente de sa maison), craignant d’être réduit à la pauvreté et de dépérir dans cette cabane, oublié de ses lecteurs et des critiques, harassé par ses propres soucis financiers, il n’arriva plus à se concentrer. Son style, qui avait été concis, élégant, éthéré, devint rude, haché, et il se lança dans une recherche du savoir effrénée, qu’il masqua en la faisant mener par deux bonshommes fictifs, héros d’un roman-fleuve qu’il ne termina pas. Charles, attristé, esseulé, mourut à sa table de travail, foudroyé par une crise cardiaque.
Caroline, à première vue, n’hérita rien de son oncle. Et elle se sentit profondément touchée lorsque – enfin ! – « cette présence gênante », « cette enflure superflue », durement punie par la justice divine, fut emportée par une maladie vénérienne. Elle croyait avoir touché le fond amer de la vie, le lieu qui vous écarte à jamais des autres et rend impossible l’acquisition de biens ou de capacités, indispensables dans notre monde pour gagner un peu d’estime auprès d’autrui. Puis, le miracle s’opéra ; elle se redressa ; et elle accéda à une richesse, une opulence plus grandes que celles de ses grands-parents.

Ce ne fut pas son niveau d’instruction qui la sauva. Charles avait été cultivé, et il avait initié sa nièce à toutes les sciences qui, en ce temps-là, faisaient partie de l’éducation bourgeoise. Mais elle avait beau avoir appris toutes ces choses, elle ne les comprit pas ; ce fatras de connaissances lui pesa. Elle avait l’intuition profonde que la mort d’un écrivain n’entraîne pas le déclin de sa renommée ; un écrivain mort, pressentait-elle, relance son prestige au-delà du tombeau.
Elle se maria, en secondes noces, avec Joris-Karl-Jan, fils bâtard d’un peintre hollandais, antiquaire, qui avait fui la République Batave et avait échoué à Paris. Ce Joris-Karl-Jan, esthète et dandy byronien, publiait de sombres histoires, intitulées « En vadrouille », « En campagne », « En route », récits stériles, tirés de sa propre expérience mais parsemés, à l’instar d’étoiles filantes sur fond d’un ciel nocturne impassible, d’éléments oniriques troublants, et écrits dans un style chargé, baroque captivant. Le second mari de Caroline, qui s’allia à un groupe d’écrivains naturalistes, alors très en vogue, lui ouvrit les portes du monde artistique et littéraire de son temps. Et c’est en visitant la demeure gigantesque, continuellement agrandie, rénovée et rebâtie, du chef de file de ce groupe –un écrivain méritant, qui, depuis sa demeure bourgeoise, décrivait avec une rigueur scientifique et des plans de travail soigneusement préparés la misère et la révolte des ouvriers de Paris – qu’il lui vint l’idée d’aller fouiller dans les paperasses de son oncle.
Elle ouvrit une malle, celle où Charles avait, comme par prémonition, amassé tous ses écrits ; elle y découvrit des carnets de notes, des calepins, des brouillons, des plans de travail, des esquisses de livres que son oncle avait entamés, puis abandonnés, des ébauches de fables, un recueil de maximes particulièrement ridicules, quelques croquis gauches mais drôlâtres, un précis de style voltairien et la correspondance – immense – de Charles avec George ; avec une révolutionnaire, nommée Colette (c’était son pseudonyme) ; avec Mathilde de Roussy d’Équin, une femme pieuse et exaltée qui se disait prête à s’immoler pour Charles dans un holocauste d’amour, à condition de pouvoir passer une heure à ses côtés et de sauver son âme malade, enragée et cynique; et avec un ami intime, Bouillot, auteur de poèmes sincères, soignés mais faibles ; une relation d’un voyage en Afrique, et même quelques pages que Charles avait gribouillées à la hâte à l’âge de seize ans.
Caroline fit un tri, offrit un calepin à l’écrivain épris de la lutte ouvrière et résidant dans son château immense, quelques brouillons à un critique favorable au mouvement des naturalistes, une ébauche au conservateur du Musée National, un croquis au Directeur des Archives (il la remercia en lui envoyant un vers sec mais précis, ‘soyez donc commerçante, si c’est votre talent’), le plan d’une leçon de latin (que Charles avait donnée à Caroline) à l’Inspecteur Général des Écoles de la République – et bientôt on ne parla plus que de Charles. Comme Caroline laissait sous-entendre qu’elle ne possédait que quelques documents de feu son oncle, la rareté des documents les fit monter en valeur ; ensuite, elle se mit à les vendre, tout en prétendant qu’elle se réservait la partie la plus précieuse des documents ; elle comptait les léguer, à sa mort, à la Bibliothèque Nationale.
Son mari, peu avant de mourir d’une pneumonie, acheva une édition complète des œuvres de Charles. Caroline, dans la préface, invita les chercheurs intéressés par l’histoire littéraire de leur pays, à répertorier toutes les variantes et les versions successives des œuvres de Charles. Un vrai délire s’empara du monde des éditeurs ; auparavant Charles était un inconnu ; soudain, tous voulaient l’éditer, le commenter, l’analyser, arriver à esquisser le « Charles complet, de la tête aux pieds », comme l’on disait, l’homme et l’œuvre, l’œuvre analysée à travers l’homme, l’homme étudié sous tous ses aspects, comme amant, rêveur, bourgeois, philistin, esthète, artiste, gourmand, Normand, athée, adepte de la Beauté et du Sérieux, du Style, de la Morale ou du Rejet de toute Morale, et de la Reine des Arts, celle qui noie l’amertume dans le sourire, l’Ironie.

Durant sa vie, la situation financière de Charles, après un début prometteur, avait stagné, puis s’était dégradée. Finalement, suite aux investissements malencontreux et hasardeux de son gendre, elle s’était détériorée à tel point que Charles, autrefois riche bourgeois, était devenu pauvre, voire indigent. Maintenant, à mesure que sa renommée posthume grandissait, sa fortune, jadis perdue, renaissait de ses cendres, tel un phénix, dont le plumage ruisselle de pièces de monnaie luisantes.
La fortune de notre famille était en plein essor ; le flair commercial de Caroline surpassait de loin les connaissances intuitives de la race bovine de son oncle. La vente des manuscrits générait plus de revenus que ne l’avait fait la publication des livres de Charles, lors de son vivant. Les recettes de Caroline suppléaient largement à son manque atroce de raffinement culturel. Caroline était – comme l’a constaté un sociologue, féru en économie – « une représentante éminente de la nouvelle bourgeoisie qui, par son sens du commerce et son désir d’innovations, évinça l’ancienne bourgeoisie, conservatrice et fidèle aux préceptes, périmés, de l’économie foncière, dont Ricardo, le grand économiste américain, et d’ailleurs lui-même propriétaire de vastes étendues de terrains, de champs, de bois, et de landes, avait prédit la disparition inéluctable. »
Lorsque Caroline mourut, elle laissa à ses enfants une somme d’argent et un patrimoine immobilier considérables. Son fils, Charlie (en réalité, il s’appelait Charles, comme son grand-oncle, mais, anglophile, il préféra se faire appeler ainsi), se croyant immensément riche et inattaquable, dilapida sa fortune aux courses hippiques, au casino, dans des fêtes fastueuses auxquelles il invitait tous les nobles appauvris de son département. Il espérait, à tort, qu’ils le soutiendraient dans une carrière politique dont il rêvait ; il dépensa son argent avec un enthousiasme et une rapidité remarquables : ruiné à l’âge de trente ans, il mourut deux ans plus tard, méprisé par ses anciens camarades de jeu, abandonné par la noblesse, qui se refusa à rendre visite à un homme rongé par la tuberculose. Cette maladie, trouvait-elle, ne touche que les pauvres et jamais ceux que le destin a choisis pour les faire naître à l’abri de tout souci, afin de mener une vie sans encombres. Charles – « Charlie » - sanglé dans un costume noir et avec sur son cœur une croix d’honneur que lui avait vendue jadis un homme politique, conseiller du souverain, fut inhumé dans le tombeau familial, aux côtés de sa mère, à laquelle il n’avait survécu que cinq ans.
La fille de Caroline cependant, Emma, un être du sexe faible mais dont tous les ressorts de la psychologie intérieure étaient masculins, se fit un devoir de garder intact l’héritage de sa mère ; Emma en fit accroître la valeur en adéquation avec l’inflation ; ainsi, d’année en année, la fortune qu’on lui avait léguée ne diminuait-elle pas. Qui plus est, inspirée par une grande loyauté familiale, Emma s’efforça de rétablir le patrimoine foncier et immobilier de son grand-oncle. Elle fit d’innombrables voyages en Normandie pour y racheter, au prix fort, et avec les intérêts que lui rapportaient les sommes d’argent qu’elle gérait savamment, les fermes et les terres que Charles, par amour pour sa nièce, avait vendues.
Dans les dernières années de sa vie, Emma, qui dans sa jeunesse avait souffert d’allergies douloureuses causées par des animaux et qui s’alarmait déjà à l’approche d’un chat, commença à s’intéresser peu à peu à la race bovine normande ; un jour, voyageant à travers la Normandie, et prise de rage à la vue de ces beaux bovins, fragiles et dociles, dispersés sur un si grand territoire, elle décida d’acheter tous les exemplaires existants. Elle les regroupa dans le domaine « Homais », au centre duquel elle se fit construire une maison qui était une copie exacte de la maison de son grand-oncle (maison que son père, « l’énergumène innommable», « le malfrat maffieux » avait laissé démolir) et dans laquelle elle a habité jusqu’à la fin de sa vie, veillant à la mémoire, à l’argent, et au patrimoine immobilier et animalier de son grand-oncle.

C’est là, dans ce lieu, entouré d’un parc où paissaient ces herbivores aux mâchoires lentes et pacifiques, dans des espaces sombres, tout capitonnés, encombrés par des étagères regorgeant de livres de Charles, sur Charles, sur Charles et l’écriture, Charles et le vin, Charles et Caroline, Charles et Charlie, Charles et Emma, Charles et la Normandie, Charles et le style indirect libre, Charles et l’orgie perpétuelle de la tâche jamais finie, Charles et l’amitié, Charles et les frères Goncourt, Charles le dramaturge, Charles et Carthage, Charles et l’art de la rature, Charles le mage et le devin, Charles le sentimental, Charles et la nature réaliste et à la fois biaisée, faussée, grotesque et parfois volontairement édulcorée, Charles et la densité, Charles et le vide de l’après-Charles, Charles le déprimant, Charles l’avorteur de toute ambition littéraire, Charles l’obstacle à l’écriture, Charles qui ouvre et clôt la littérature française, Charles le sommet de tout ce qui est – c’est là que j’ai grandi. C’est là que, écœuré par la charlesquerie maladive de ma mère, détestant ce Charles qu’elle vénérait et que je prétendais adorer dès que ma mère, lorsqu’elle lisait une phrase au coin du feu, osait le critiquer pour un seul petit mot mal choisi, un normandisme qu’elle était toute prête à lui pardonner mais qui, ce soir-là, soudain irritait son oreille plutôt parisienne (ce qui arriva, très, très rarement : trois fois, je crois, au courant des dix lectures de l’œuvre intégrale du vénéré Charles, lettres, œuvres de jeunesse et dramatiques incluses – lectures qui durèrent vingt-deux ans, depuis ma naissance jusqu’au dernier soupir d’Emma) – c’est là que, dans un changement d’attitude et de style brusque et inattendu que seule une plume proustienne pourrait décrire, en bousculant la phrase, en l’étirant à l’infini et en la faisant regorger de mots que Charles aurait estimés inutiles, inappropriés et redondants – c’est là que, tout en humant, avec un odorat d’une sensibilité surhumaine, chaque recoin de mon âme triturée, malmenée, intoxiquée, pire, asphyxiée par Charles, c’est là, terrifié et terrassé par l’agencement judicieux de ses mots, et la sonorité de ses phrases ainsi que par le rythme, voire la métrique qui parfois s’y insinue, Charles ayant une préférence pour les phrases réparties en petits vers de dix syllabes, vers qui sont souvent scindés à leur tour en deux hémistiches de cinq syllabes, suivis d’hémistiches de quatre syllabes, séparés par une virgule, qui masque une césure (cinq et cinq syllabes et tac ! et quatre et quatre et maintenant : lançons un alexandrin ! – et puis : une phrase bien longue; voilà le rythme, le canevas ! calons nos calotins et leurs aventures tristement réalistes dans des vers en prose !), c’est bien là, quelques fractions de secondes après le décès de ma mère et tandis que j’entendais encore les derniers mots, presque inanimés, du chapitre décrivant la veulerie de Rodolphe résonner faiblement dans la cage d’escalier (Emma agonisait discrètement sur le lit, dans la chambre du premier étage, immobile, bleuâtre, récitant ses dernières syllabes, sa main droite crispée sur une édition de Monsieur Charles ; elle m’avait demandé de l’étaler, elle, son corps léger, qui n’était plus que voix et respiration, dans la même position qu’avait été étalée sur son lit de mort sa mère, Caroline) – c’est là, sachant qu’à jamais le doigt de ma mère reposait sur le nom de Rodolphe, qu’elle écrasait, sachant que jamais je n’écrirais cette phrase magique dont j’avais toujours rêvé et qui à elle seule embrasserait le monde défiguré par Charles, par ses mots, ses phrases, sa sonorité, l’embraserait et le rendrait inutile, ce monde, car ma phrase s’y substituerait et l’annihilerait, c’est là qu’il m’est venu à l’idée qu’étant désormais libre de faire ce que je voulais, et de commencer ma propre vie, car rien ne m’en empêchait, tout comme plus rien ne m’obligeait à subir ce que je détestais ni à rechercher ce qui m’était inaccessible et qui d’ailleurs, si jamais je le touchais, fuirait, s’effondrerait et donc ne valait plus la peine que je fasse ne fût-ce que le moindre effort pour l’obtenir, c’est là et à cet instant précis, un soir d’avril brumeux, humide, plutôt froid, que j’ai décidé, lâchant tout désir et en savourant une délicieuse bavaroise au goût amer et sucré mais dont le goût fut, comme par un effet miraculeux de synesthésie, traversé par une brise normande qui caressa mes narines et enveloppa mon corps d’un arôme de liberté frileuse qui arrosa ma chair d’une sensation d’infini, c’est là, tandis que de mes yeux couleur argile je fixai un pan de ciel bleu marin se détachant furtivement d’une croisée mal fermée, c’est bien là que, d’un commun accord avec moi-même, et après une longue conversation avec un portrait de Charles qui surplombait la cheminée (mais il se peut que ce fût une invective que j’adressai à moi-même), je choisis d’adopter le nom de Charles et de l’égaler.
Non pas en écrivant comme lui (j’en suis incapable), mais en renouant avec son talent inné, qui ne lui coûtait aucun effort mais coulait de source, comme un pactole, celui des connaissances bovines. Tout ce qu’avaient acquis les descendants de Charles, je pouvais m’en passer ; ce n’était que dorure, chimères; l’inné me suffisait.

Ce jour-là je décidai d’annuler mon passé, de vendre les étagères, les livres et tous les manuscrits charlesques qui se trouvaient sous les combles, à la cave, dans des réduits obscurs, emmagasinés, triés et stockés par Caroline et par Emma. Je détruisis tout ce qui me rappelait Charles. Tous ses écrits, ainsi que ses buvards, ses encriers, ses tabatières (même celle en forme de cercueil et surmontée d’une croix, qu’il avait fait fabriquer à la mort de son cher ami Bouillot et qu’il a utilisée, au-delà de la période du deuil prescrit, jusqu’à sa propre mort), ses cendriers, ses coupe-papiers en ivoire, ses presse-papiers, ses peignoirs à la turque, ses pantoufles, ses mitaines, je les ai rassemblés, je les ai jetés ou je les ai vendus.
Charles avait une passion malsaine pour les poisons, qu’il gardait, rangés dans de grands bocaux en verre, dans une pharmacie ; il me fallait un feu d’artifice pour fêter ma nouvelle vie ; je fis dynamiter cette pharmacie. Ce fut un délice de voir disparaître ces poisons, fusant dans toutes les directions, se tortillant en belles colonnades de fumée noire qui s’érigeaient au-dessus des crêtes des arbres, basculaient, puis se dissipaient. J’hésitai : ne fallait-il pas vendre la maison d’Emma, copie conforme de la maison de Charles ? Si je la vendais, elle continuerait d’exister ; je la fis raser; après cela, je laissai les ouvriers répandre du sel sur les décombres.
Je me suis débarrassé des fermes, des bois, marécages, taudis, de tout ce patrimoine que ma mère avait racheté. À une exception près: il resta une petite chaumière que j’ai offerte à Berthe, la servante d’Emma, en lui assurant que je paierais toutes les taxes et les impôts sur cette propriété, en lui laissant l’usufruit; à ma mort, cette chaumière lui appartiendra.
Tout cela, je l’ai fait en moins de deux mois. Avec l’argent de ces ventes je me suis installé dans un petit village charmant, Yonville, où, résidant dans une authentique masure, « La Vaubyessarde », je m’allonge souvent sur la pelouse, parmi mes amies paisibles au pas indolent, qui m’observent d’un œil reconnaissant, portant chacune des couronnes de fleurs que je tresse pour elles. En dehors de ces heures d’oisiveté complète, où je n’existe que pour plaire à mes amies, j’exerce à loisir, et avec une joie inespérée, le métier de conseiller champêtre et de vétérinaire ès bovineries.
Ces tâches ne me coûtent aucun effort ; elles ne nécessitent ni outillage, ni investissement. Il suffit que je m’autorise à ne rien faire, que j’aie confiance en mon intuition. C’est là le vrai legs de Charles, qu’il m’a transmis personnellement, de lui à moi. Ainsi je me consacre, en toute liberté, afin de perpétuer la mémoire de Charles, à mon nouvel emploi du temps, à mes nouvelles professions qui, j’en suis sûr, ne m’apporteront pas la gloire et la reconnaissance, ni la fortune ni l’immortalité, mais les ressources suffisantes pour survivre, et qui me donnent déjà un avant-goût du bonheur bovin et bucolique, fait de paix sereine, de gratitude et de sagesse, qui m’attendra dans l’au-delà.