Révélation

De toutes les salles disponibles pour ce jour-là, je choisis la plus petite, carrée et ayant sur un de ses côtés, en face de la porte d’entrée, une excroissance en forme de niche. Une estrade, sur laquelle se trouvait un pupitre en bronze, dont le socle représentait un pélican, séparait la paroi des rangées de chaises qui remplissaient le milieu de la salle. De même, de chaque côté de ce carré, un espace étroit donnait accès aux chaises sur lesquelles j’allai déposer, peu avant le début de la cérémonie, des petites cartes indiquant le nom des invités.

Bien qu’elle fût carrée, j’imaginai cette salle comme étant formée de demi-cercles successifs. J’assignai les chaises appartenant au demi-cercle extérieur (le plus éloigné de la niche) à ses collègues, ses connaissances et ses amis; le demi-cercle intermédiaire à sa famille éloignée et, enfin, le demi-cercle le plus petit et regroupant en réalité les deux premières rangées de chaises, aux membres de sa famille la plus proche. C’est là aussi que j’irais m’asseoir, en face de cette niche, avec à mes côtés, à gauche, mes frères, et à ma droite, en laissant entre eux et moi une chaise inoccupée, mes parents.

Sa photo, accrochée à un support, un peu en avant de la niche, la représentait de face, le visage rond, rond et sain comme celui d’une paysanne, avec un sourire dépité et cependant les yeux grand ouverts, comme émerveillés. Je voulais que cette photo, que tous verraient dès qu’ils rentreraient, suscitât une émotion particulière; pour ce faire j’avais retouché son image sur ordinateur, en mettant en évidence ses yeux bleu clair, couleur que j’avais rendue plus claire encore, avec un soupçon de froideur, en y ajoutant quelques touches de gris métallique. Aussi, le bleu de ses yeux se rapprochait-il maintenant de la notion de bonté, de douceur, cependant que le gris indiquait l’inachevé et, plus précisément, ses qualités plus profondes encore qui, faute d’avoir pu se développer, lui avaient valu son caractère ambigu, déroutant parfois: d’une part elle avait été bonne et douce, d’autre part secrète et froide, ce qui avait souvent décontenancé ceux qui avaient voulu se rapprocher d’elle.

J’étais confiante que la plupart des invités, ne la connaissant que superficiellement et sachant tout au plus qu’elle avait travaillé comme infirmière, loueraient sa bonté et sa générosité: c’étaient les mots que je voulais entendre.

En effet, dès que les premiers invités prirent la parole, je n’entendis que louanges. Une connaissance la compara à un oiseau égaré dans un monde hivernal; un ami l’encensa sur un ton exalté en disant qu’elle s’était fixé comme seul but de s’anéantir au profit d’autrui; le directeur d’un hôpital où elle avait travaillé comme stagiaire la proclama martyre et ponctua ce mot d’une longue pause, en espérant sans doute que le sacrifice de ma sœur, comme par un effet curieux de réverbération, l’illuminerait à son tour et le transformerait en une torche délicieusement rougeoyante et salutaire pour l’univers.

On l’adulait; on ne trouvait rien à réprouver. Elle s’était sacrifiée, immolée. Si jamais on faisait allusion aux traits moins édifiants de son caractère, on les excusait en les qualifiant d'embarrassants, puis gênants, et finalement ils perdaient toute importance. On évita de parler de son entêtement, de sa froideur proche de l’orgueil, de son mépris qui parfois perçait dans son regard et dans ses actes, alors même qu’elle secourait une personne (moi, je savais que derrière cet orgueil se cachait une profonde angoisse). On parlait, en badinant presque, de sa faculté à s’emporter pour un rien, à s’intéresser outre mesure à des bagatelles sur lesquelles elle s’acharnait car elles lui empêchaient d’avoir un contrôle total et illimité sur ce qu’elle faisait. Sa rancune envers ses parents à qui elle reprochait de lui avoir empêché de faire des études supérieures, suite à quoi elle ne les avait faites que sur le tard, par ses propres moyens, sans leur soutien et trop tard d’ailleurs pour pouvoir briguer un poste comme directrice de soins infirmiers ou comme chef de bloc opératoire; sa rancœur envers ses deux frères qui, étant plus âgés qu’elle et étant des garçons alors qu’elle n’était qu’une fille, avaient pu entamer les études qu’ils voulaient, sans même devoir les terminer; tout ce qu’elle avait dit ou crié d’amer et d’injurieux à l’adresse de ses parents, en leur reprochant d’avoir désapprouvé son mariage, condamné son divorce et, à nouveau, désapprouvé sa liaison avec un homme, père de six enfants, qui peu après son divorce était devenu son compagnon – tout cela, on l’ignorait, on l’oubliait. On martelait sa bonté et tout ce qui avait été révolte chez elle ou impuissance et rancœur se vit réduit, chez l’un des orateurs, à ce qu’il appela: ‘sa soudaine brusquerie’.

On l’aurait cru une sainte, qui n’avait jamais souffert ni fait souffrir et dont l’âme, sitôt cette cérémonie terminée, comme soulevée par ces discours bienveillants, s’apprêtait à s’élever sans le moindre effort pour aller rejoindre le chœur des âmes rares, resplendissantes, seules élues, seules destinées à chanter la louange de la Bonté.

Ma sœur incarnait la bonté. Que pouvait-on encore y ajouter? L’apologie. C’est ce que fit un ami de jeunesse qui avait interrompu son voyage d’affaires à Saint-Domingue pour venir nous rejoindre. Il venait d’arriver. Il s’excusait d’avoir été son confident et de l’avoir abandonnée, alors même qu’elle traversait ‘une période délicate’ (allusion à la période des fugues de ma sœur, qui se termina par sa décision de quitter la maison paternelle, à quatorze ans).

Durant son discours tous durent sentir que, si cet homme avait interrompu son voyage d’affaires pour accourir depuis l’autre bout du monde, c’était qu’il prêtait beaucoup d’importance à cette cérémonie, importance qui rendait importants ceux qui y assistaient; en détaillant chaque étape de sa relation avec ma sœur, en truffant son éloge d’anecdotes amusantes mais qu’il terminait toujours sur un ton navré, il réussit à transformer sa louange en un récit captivant; il avait en outre introduit la notion d’aveu, de remords, de culpabilité.

L’effet était prodigieux: lorsqu’il descendit de l’estrade, la tête baissée, mais jetant des regards à la dérobée, pour mieux mesurer l’impact de ses paroles, il semblait savourer les applaudissements muets qui l’accompagnaient tandis qu’il regagnait sa place. Son éloquence l’avait disculpé; on lui pardonnait sa ‘trahison’ envers ma sœur (c’était le mot qu’il avait lui-même employé). Le silence qui s’installa par la suite, un silence profond et lourd, permit à chacun de méditer l’outrage, même minuscule, qu’il avait pu faire à ma sœur.

C’était au deuxième demi-cercle de s’exprimer. Les tantes, plus nombreuses que les oncles (elles leur avaient presque toutes survécu), parlaient, disaient-elles, en leur propre nom, mais aussi au nom de leur mari défunt dont, tout à coup, elles tenaient à énumérer quelques qualités. Cela les émut à tel point que leur voix devint inaudible; l’une d’elles demanda à boire; une autre monta sur l’estrade, toussa longuement, sortit un papier de sa poche et repartit. Grâce à un long exposé d’une autre grand-tante, qui retraçait, avec une patience infinie, toutes les branches lointaines de notre famille, en mentionnant la date de naissance et de décès de chaque personne qu’elle nommait, chacun se souvenait des personnes chères qu’il avait perdues. Plus on était âgé, plus on était affligé, par anticipation, des multiples pertes qu’on aurait encore à subir. Tout cela rehaussa la qualité du silence qui suivit chaque discours des tantes et grand-tantes. Il était clair que dans ce deuxième demi-cercle on déplorait moins le décès de ma sœur que le fait d’être condamné à vivre pour perdre ceux et celles que l’on chérissait.

Après les neveux et les nièces, suivis des cousins et cousines, relayés par une grand-tante qui s’était trompée de siège, un vieillard rentra d’un pas précipité dans la salle en prétendant être l’arrière-petit-fils adoptif d’un quidam, aïeul de notre famille, armateur devenu maire d’un village en Normandie. Il monta sur l’estrade. Son éloge, ponctué de facéties surannées, à l’adresse de cet aïeul dont il croyait voir l’image sur la photo dans la niche apporta un grain de comique à la cérémonie. Il se retira, raide, d’un air digne, non pas fâché, mais désabusé et dans un silence particulier, convaincu que nous étions indignes de la famille qui l’avait adopté; et jusqu’à aujourd’hui je crois, il ne cesse de se précipiter dans d’autres salles de ce complexe où, jusqu’à satiété, il commet la même erreur et prononce le même éloge, sans jamais retrouver la famille qu’il cherche et à laquelle il croit appartenir. Il se peut que cette famille se soit éteinte; si elle existe encore, je suppose qu’elle déteste ce genre de cérémonies et donc ne mettra jamais les pieds dans ce complexe dont j’avais loué une salle; et si elle a tout de même l’intention de venir, elle tardera sans doute des années à le faire, vu que le prochain défunt préférera profiter de la vie tant qu’il le pourra, plutôt que de se laisser bafouer par des louanges inappropriées.

Notre grand-père, fidèle à son caractère, se plut à nous faire apprécier comment il souffrait de voir sa famille amputée (nous comprîmes que sa souffrance valait plus que la nôtre). Il nous enseigna qu’il fallait vaincre la peur de la mort en n’y pensant pas pendant la journée et en récitant chaque soir, au coucher, des proverbes stoïques. Et après mes deux frères, qui se contentèrent de se contredire (l’un prétendant que ma sœur avait toujours été sportive, l’autre le niant avec véhémence), et dont d’ailleurs l’aîné n’était jamais venu à l’hôpital, ce fut à moi de dire quelques paroles.

Mon père me l’avait bien dit: ‘Quelques mots suffiront. Tout le monde la connaît; il ne faut pas en rajouter.’

Je dis que j’avais entendu, à propos de ma sœur, tout au long des discours, des mots tels que dévouement, martyre et abnégation mais que, pour la caractériser, deux mots en particulier me semblaient convenir: privation et dépouillement.

Je retraçai les épreuves de sa vie. Une seule déjà me parut importante: le fait que son père ne l’avait jamais aimée. Je rappelai qu’il avait dit, à table, à ses deux fils, lorsque ma sœur, meurtrie par ses tracasseries, avait quitté la maison: ‘Nous voilà enfin débarrassés de ce parasite’. Il lui avait fait sentir son mépris pour elle par ses propos blessants et il avait continué à la saboter, même lorsqu’elle n’habitait plus sous le même toit, en la dissuadant d’entreprendre des études supérieures, ce qu’il arriva à faire en lui téléphonant et en lui assurant qu’il l’autoriserait à revenir à la maison si elle lui promettait de laisser tomber ses études, qu’il qualifiait de ‘projets futiles et insensés’.

Déjà, mon père me fit signe; il fallait faire vite.

J’ajoutai que je voyais un lien étroit entre la maladie qui l’avait frappée et les contraintes sous lesquelles elle avait vécu. Mariage, divorce; aucun enfant. Cohabitation romanesque avec son nouvel ami qui cependant continuait à vivre avec sa femme et qui, habitant une grande ferme, avait autorisé ma sœur à y occuper un espace exigu et délabré. Lorsque la femme de son compagnon était tombée malade, ma sœur l’avait soignée; et elle s’était chargée de l’éducation des six enfants de ce même compagnon (deux enfants issus de son premier lit, quatre de son deuxième). J’évoquai ses demandes désespérées de l’épouser, d’avoir un enfant avec lui, ce qu’il avait dédaigné – lui, le grand géniteur -, en prétextant que sa femme ne voulait pas divorcer. Je me rappelai la réflexion qu’elle s’était faite, quand elle apprit sa maladie, un des rares instants qu’elle s’était ouverte à moi: que, finalement, son ami ne l’avait jamais vraiment appréciée à sa juste valeur; tout au plus l’avait-il considérée comme une mère de substitution pour ses enfants. Elle avait trouvé cela intolérable; mais ayant pris l’habitude de ne jamais oser exiger ce qu’elle voulait, et, si elle le faisait, de ne le faire qu’à moitié, ma sœur s’en était accommodée.

Lorsqu’on découvrit son cancer, ma sœur en avait parlé à son compagnon; et il l’avait poussée à refuser tout traitement médical traditionnel et à se réfugier dans un petit hôpital allemand, où un thérapeute quelconque lui avait administré des potions médicinales qui avaient aggravé sa situation. Je précisai que ce thérapeute avait agi de concert avec un autre thérapeute qui, sur base de quelques photos que lui avait envoyées son collègue, avait décrété que ma sœur, victime d’une maladie spirituelle, nécessitait un traitement exclusivement spirituel. Ce thérapeute – à mes yeux plutôt un mage - avait béni des potions médicinales qui n’étaient probablement que de l’eau de robinet et que ma sœur avait bues avec vénération, à petites gorgées, comme s’il s’agissait de gouttes d’immortalité.

Ma sœur avait fui la dépendance de mon père pour se rendre dépendante de son compagnon; et celui-ci l’avait confiée à ces deux mages qui n’avaient vu en elle qu’une cobaye pour leurs expérimentations; elle s’y était prêtée avec une crédulité qui m’avait ébahie.

Une seule fois, lorsqu’elle avait quitté la maison paternelle, elle avait fait preuve de courage et d’indépendance; depuis lors, elle s’était empressée de se soumettre à quiconque se sentait l’envie de lui commander, et cela dans le seul but de vivre dans un semblant de sécurité. Et dernier fait, ou plutôt constat – mais là ce n’était pas uniquement cet homme-là qui était en cause, ni ces deux mages, mais tout aussi bien mes parents, mes frères et toute ma famille - : tous l’avaient su et s’étaient tus. Personne n’était intervenu.

Je racontai que, lorsqu’enfin elle quitta l’Allemagne et revint ici, pour suivre un traitement qui, comme il commençait trop tard, avait peu de chances d’aboutir, ce compagnon l’avait obligée à continuer à boire ses potions magiques, sans en avertir le médecin traitant, ce qui avait évidemment entravé et finalement annihilé le processus de guérison – c’est pourquoi, dis-je, je ne l’avais pas invité, ce compagnon; et c’était pourquoi j’avais interdit à ses enfants de participer à cette cérémonie, même si je les privais de l’opportunité de faire leurs adieux à ma sœur qu’ils affectionnaient.

Je m’arrêtai quelques instants, voulant présenter à l’audience le calcul exact des années que mon père, enragé par son départ, avait refusé de revoir ma sœur – cela faisait exactement vingt-et-un ans. Je voulus préciser qu’elle avait, par mon intermédiaire, entamé des négociations avec mon père qui l’avait finalement autorisée à rentrer dans la maison parentale, mais uniquement pour y dîner et à condition qu’elle n’y passât jamais la nuit, ni elle, ni son compagnon, ni les enfants de ce compagnon qu’il appelait systématiquement ‘les bâtards’. Elle ne m’avait jamais contactée, sauf pour entamer ces négociations et lorsque je lui avais rendu visite à l’hôpital elle avait toujours demandé comment allait mon père, en insistant qu’il vînt et il m’avait été impossible de lui dire la vérité: que mon père avait refusé de venir la voir.

Ce qui m’épouvanta fut le silence qui se fit. Bien qu’il fût intense, lourd, complet, chargé d’une émotion profonde, il n’était pas tellement différent du silence qu’avaient provoqué les discours précédents.

Il y avait tant de choses à dire qui, si je ne les disais pas, jamais ne se diraient. Ce pélican de bronze, qui servait de pupitre, me parut un symbole précieux: il déchire sa propre poitrine pour nourrir ses enfants; sacrifice héroïque, dit-on, dans certaine religion; appliqué à ma sœur, par contre, ce pélican symbolisait un sacrifice sordide et inutile.

La maladie s’était incrustée dans son ventre, l’avait rongée de l’intérieur, en partant de ce lieu dans son corps où aurait pu naître un enfant; cet enfant qu’elle désirait tant, elle ne l’avait jamais eu. Sa maladie s’était vengée d’elle. Ma sœur avait été douce et généreuse par défaut, en donnant à d’autres ce qu’elle n’avait pas reçu. Elle avait toléré et subi la tyrannie, l’exclusion et la stupidité qu’on lui imposait sans jamais vraiment et ouvertement se rebeller. Et la rancœur qu’elle couvait et qu’elle aurait dû évacuer une fois pour toutes, dans une explosion de rage, en réglant ses comptes avec tous ceux qui lui empoisonnaient la vie, elle s’était résignée à la laisser se transformer en une gratitude béate envers son père qui était venu lui rendre visite, m’avait-elle dit, la veille de sa mort, non pas comme un bourreau mais comme un ange rentrant dans sa chambre, sans même pousser la porte fermée.

Il s’était assis près d’elle – elle en était réellement convaincue -, puis, s’était levé et avait absous ses péchés : et ces péchés étaient surtout son orgueil et sa versatilité ; il avait étalé son corps sur le sien, l’avait longuement embrassée et avait pleuré; du coup, par son grand pardon, en l’embrassant de la sorte, il lui avait permis de s’en aller: elle avait désormais retrouvé sa place au sein de notre famille. S’en aller, pour elle, m’avait-elle dit, signifiait pardonner et mettre fin à cette vie qui l’avait fait errer loin de son père.

Toujours ce même silence. Un silence qui absorbait le pire et le meilleur, silence dans lequel tout se diluait, sans hiérarchie. Peu importait de quoi l’on parlait, peu importait si on adorait ou détruisait l’idole ; cela ne faisait aucune différence. On pouvait s’en prendre à l’auditoire ou à soi-même, en poussant aussi loin qu’on pût l’abnégation, le mépris de soi et de ceux qu’on avait en face de soi, comme j’en avais eu l’intention – le silence ne variait pas.

Je vis des visages émus. Mais je ne sentis aucune satisfaction. Mes paroles ne portaient pas. Comme tout, ce jour-là, sans distinction, prêtait à l’émotion, cette émotion qui maintenant emplissait la salle était superficielle, convenue, égale, en dépit de sa prétendue profondeur.

J’éprouvais ce qu’avait éprouvé ma sœur: de l’indifférence. On ne l’avait jamais comprise. Chacun ne se préoccupait que de ses propres émotions. On la blâmait de ne pas être comme elle aurait dû l’être ; on lui en voulait, et, une fois cette première émotion passée, en prenant des airs de tolérance, on ne se souciait plus d’elle.

Je compris qu’en disant ces paroles, je serais à mon tour éloignée, oubliée, sacrifiée. C’était ce que j’avais voulu – c’était ce que, tout à coup, je ne voulais plus. Refusant de partager le sort de ma sœur, je me fis très petite et j’hésitai à faire ce que j’avais rêvé de faire: renverser ce pélican, d’un geste vif, violent, et m’en aller.

Mon père monta sur l’estrade, me prit par la main, et, tout en disant qu’il ne comprenait pas pourquoi je cherchais à faire scandale, ce qui prouvait le peu de considération que j’avais eue pour ma sœur, il me poussa vers ma mère qui, toute en larmes, m’embrassa longuement. Il me tira vers lui et m’embrassa à son tour, d’une façon ostentatoire et, en me parlant doucement et en chuchotant comme on le fait avec une personne malade, il me fit passer devant la rangée de chaises devant l’estrade, en contournant le cercueil qui se trouvait devant la photo et dont l’extrémité touchait presque les genoux de deux tantes. Il m’ordonna de longer le mur jusqu’à la porte, me suivit de près et m’empêcha, en posant sa main sur ma nuque, lorsque nous sortions de la salle, de me retourner pour voir une dernière fois le portrait de ma sœur.

Nous restâmes quelques instants dans un couloir; j’entendis par la porte entrouverte ma mère qui, d’une voix étouffée, m’excusa et ensuite, sèchement, sur un ton autoritaire, annonça que désormais elle seule se chargerait du bon déroulement de la cérémonie.

Mon père referma la porte. Dans ce petit couloir sombre et insonorisé, régnait un silence terrible – mon père ne dit rien. Puis, n’y tenant plus, et m’en voulant parce que je ‘geignais comme une enfant’, il ouvrit une porte et me poussa dans une autre salle, très longue, haute et rectangulaire, où se déroulait une autre cérémonie.

J’y vis un décor identique : des chaises, des invités, une photo ; les discours se succédaient. M’ayant obligée à m’asseoir sur un banc à côté de la porte et à l’arrière de la salle, mon père s’assit à côté de moi.

La jalousie de la fenêtre à notre gauche n’était pas tirée ; on voyait des gens longer le mur à l’extérieur, lentement, l’air grave ; ils se dirigeaient vers des petits prés numérotés, suivant des parcours bien déterminés (afin que les cortèges ne se croisent pas), accédant à des espaces clos, pourvus d’un gazon rectangulaire où, après une dernière parole ou un rituel quelconque, on répandrait les cendres, puis, s’en irait, jugeant qu’on s’était acquitté de son devoir.

Un peu plus loin, presque transparents par l’éclat du soleil hivernal, quelques personnes s’acheminaient vers une des sorties menant aux parkings ; ces personnes rentraient déjà, ayant refusé de disséminer les cendres et laissant le soin aux proches de recueillir une urne au guichet de l’entrée et de la placer derrière une plaque dans une niche d’un gris morne au-dessus du sol ou dans de longs labyrinthes souterrains. On aimait cacher les morts derrière des rangées de plaques de dimension identique et qui toutes se ressemblaient.

Ce qui se déroulait dans ce complexe-ci se déroulait dans d’autres complexes dans tout le pays ; bientôt ce même rituel se déroulerait à peu près partout dans le monde, et toujours sous la même forme. Et bien que chacun crût y ajouter un accent personnel, faire preuve d’une émotion toute particulière, on ne faisait que s’incliner devant un rituel figé, immuable qui ne provoquait qu’une émotion vague, impersonnelle et interchangeable. Elle était morte. C’était le seul constat possible. Tous mouraient dans une même incompréhension et indifférence ; sa mort à elle, même si sa vie avait été différente de celle des autres, n’y changerait rien.

La porte s’ouvrit, un homme entra dans la salle, s’approcha de moi. Je le reconnus ; c’était un des responsables du complexe. ‘Avez-vous tranché?’, me demanda-t-il, ‘désirez-vous encore l’inhumer ?’ Mon père l’interrompit et dit, sans me consulter, sans même me regarder : ‘Nous irons disperser ses cendres. Faites, dépêchez-vous. Nous aimerions terminer la cérémonie aujourd’hui.’ L’homme repartit.

Je voulus me lever, faire irruption dans la salle que j’avais agencée avec tant d’amour et d’attention, m’avancer le long des rangées de chaises, aller chercher sa photo, l’arracher du support sur lequel je l’avais collée, l’emporter avec moi, l’accrocher dans chaque espace où j’irais, l’enrouler autour de mon corps, la coller sur ma peau, comme pour me rappeler que je l’avais aimée mais qu’elle n’avait aimé que mon père. Je me sentis enfin prête à quitter cette maison qui m’horrifiait et où j’étais restée trop longtemps en espérant que ma seule présence inciterait ma sœur à y revenir. Je sentais, enfin, des chaînes se briser, des habitudes s’effondrer.

Je me levai déjà, mais mon père, sentant mes muscles se contracter, posa sa main sur mon épaule, me força à me rasseoir et en continuant un discours dont je n’avais pas entendu le début me dit d’un ton doux que je ne lui avais jamais entendu : ‘Il ne faut pas pleurer. Ta sœur cadette est partie, pour de bon maintenant. Ce n’est pas de ta faute. C’est elle qui a toujours fait le mauvais choix. Ne l’imite pas. Reste, je te le demande, ta mère te le demande aussi. Reste avec nous. On a besoin de toi. Ne nous oublie pas. Elle l’aurait voulu comme ça.’