Personne

Cher ami, la vie que vous me voyez pour l’instant pourrait bien se terminer dans quelques secondes. Ensuite j’amorcerai une nouvelle vie. C’est là mon malheur. Quiconque me nomme m’appelle à une nouvelle vie. C’est pourquoi j’erre d’un corps à l’autre. Je m’en ouvre à vous. Acceptez-moi tel que je suis, vulnérable, perdu, écrasé par le malheur et incapable de vous en expliquer la cause. Mais vous souriez, en sous-estimant mon malheur. Vous souriez. En dépit de toute votre amitié pour moi, jamais vous n’arriverez à ressentir la moindre particule de mon malheur. Si j’ai insisté pour vous voir ici, aujourd’hui, c’est que j’ai une question inquiétante à vous soumettre: qui suis-je ? Je commencerai par une anecdote, qui vous semblera anodine, mais qui vous éclairera sur la nature précise de mon malheur.

Lorsque j’étais en voyage d’affaires à Londres, un Lord, membre de la House of Lords, s’approcha de moi en me souriant comme à un confrère, tandis qu’à ma droite s’approchait un Ecossais, reconnaissant en moi un Ecossais, et qu’un Irlandais me tapait amicalement sur l’épaule. Ce dernier, qui fut immédiatement appréhendé, avoua au commissariat qu’il avait cru voir en moi un parent lointain, issu de son propre village, et prêt à tout, comme lui, jusqu’au terrorisme, pour défendre sa patrie.

On prend un malin plaisir à se méprendre sur mon identité. Aux Etats-Unis on m’appelle invariablement Mister Nolt. J’ignore qui est ce Monsieur Nolt ; pourtant, dès qu’on me considère comme Mister Nolt, j’imite à merveille son comportement : je m’abandonne à son seul plaisir qui consiste à prendre l’avion chaque jour pour sillonner son immense pays. Un jour, je me réveillai dans une chambre d’hôtel; ne sachant qui j’étais, j’appelai la réception. Dès que j’eus indiqué le numéro de ma chambre, on m’appela Herr Liebe, en me souhaitant la bienvenue à Hambourg. Si d’aventure je voyage dans les pays de l’Afrique du Nord, on m’appelle Monsieur Bénichou et on m’y traite avec tous les égards dus à un membre de la famille royale.

Cela prête à sourire, j’en conviens. Et si cela ne se répétait pas si souvent, je croirais, comme vous, à une imagination débordante ou à une facétie de mauvais goût. Cependant, tous ces faits que je vous ai rapportés sont vrais. Cessez donc, je vous en prie, de sourire. Votre sourire me blesse.

À l’instant même où on s’adresse à moi en prononçant un nom je me moule dans ce nom comme s’il m’avait toujours appartenu. Apparemment, aucune identité ne m’effraie. J’ai été un Lord à Londres, un paysan de Moravie, un prélat polonais, un bibliophile à Amsterdam, un poète à Lisbonne, un ouvrier à Manille, un chauffeur de taxi à Madrid et je me retrouve toujours entouré d’une famille, de collègues, de confrères ou de compagnons d’infortune.

Cette vie pourrait être considérée comme enrichissante et satisfaisante si elle m’appartenait. Mais elle m’est imposée par une force inconnue. C’est là une des tares de ma vie : je ne la contrôle pas, elle se renouvelle sans cesse ; je vis sous l’emprise d’une logique qui se moque de moi et méprise mon goût pour le calme et une vie tranquille dans un seul lieu.

Un jour, je me demandai : si je suis toutes ces personnes, censées être connues de ceux qui les nomment, est-ce qu’alors je partage leur passé ? Il m’apparut que je ne connaissais pas leur passé, que je partageais uniquement leur conduite. Qu’en était-il de mon propre passé? Mon passé n’était qu’une série de tranches de vie successives, dérobées à ceux dont j’empruntais le nom. Puis je me posai cette autre question : où sont-elles, ces autres personnes, lorsque je les écarte en prenant leur place ? Elles existent, je les déloge ; mais alors : où se réfugient-elles, et d’où ressortent-elles lorsqu’elles reprennent leur identité usurpée ? Pourquoi ne s’insurgent-elles pas contre moi ? On m’a accueilli en ami, on m’a ignoré, humilié, méprisé, apprécié, applaudi ou loué, mais jamais, au grand jamais on ne m’a traité d’imposteur. Je n’existe qu’à travers les noms qu’on me donne. Chaque fois que je suis un autre, je suis cet autre dans sa forme la plus restreinte possible, comme un amnésique qui ne se nourrit que du présent.

De là ma question : qui suis-je ? Je vous entends dire, sur ce ton bienveillant que je vous connais:

‘J’ai répondu à votre appel, mais cela me perturbe que vous m’ayez écrit : ‘Venez là, à ce coin de rue, où nous nous sommes rencontrés il y a deux mois pour la première fois. C’est grâce à cette rencontre que nous avons commencé à nous côtoyer. Venez, je vous en supplie, hâtez-vous, au nom de l’amitié. Votre ami.’ Cela me perturbe, car nous sommes des amis d’enfance. L’auriez-vous oublié ? Comment ça, deux mois ? Deux mois seulement ? Est-ce une plaisanterie ? Mais je suis votre ami, et donc je ne doute pas. J’assume notre amitié, je suis accouru, en délaissant mes affaires. N’est-ce pas là une preuve irréfutable que vous êtes vraiment mon ami ?’

Non, cela ne suffit pas. Cela ne prouve pas que je sois vraiment votre ami. Cela prouve uniquement que vous voyez en moi votre ami, ce en quoi vous vous trompez. J’ai écrit ‘votre ami’ au bas du petit mot que je vous avais écrit, sachant à quel point ce mot vous interpelle. Mais il me faut des preuves plus tangibles de notre amitié que votre confiance en moi. Il me faut plus que ce mot, qui, pour moi, n’est qu’une coquille vide. Moi-même, je porte un vide en moi. Je suis votre ami, et je ne le suis pas. Je n’en suis qu’un reflet passager, un ramassis d’éléments temporaires, externes, constitués de hochements de tête, d’une voix rauque ou douce, persuasive ou traînante, d’un visage amène ou disgracieux. Dans quelques instants ou dans quelques jours (cela, je ne peux le prédire), mes pieds m’entraîneront loin de vous, vers un lieu où, suite à une loi naturelle inexorable et qui me persécute comme un criminel, pourvu d’un nouveau nom, je changerai d’apparence ; je deviendrai quelqu’un d’autre. Et cet autre me sera tout aussi étranger que ne l’était la personne que j’incarnais jusqu’à la seconde précédant notre première rencontre. Moi qui aujourd’hui suis votre ami, demain je serai, qui sait, votre ennemi. Tout cela dépendra du nom qu’on prononcera en s’adressant à moi.

Vous vous obstinez à invoquer le passé que nous avons partagé, à marteler que nous sommes de ‘très bons amis de longue date’. Vous me rappelez que j’ai analysé, neutralisé ma jeunesse triste et bousculée, que je me suis redressé, en faisant fi des injures et des souffrances que j’ai endurées, que j’ai pris le parti de m’avancer avec confiance vers le futur, tout en redoutant la borne à ce futur, qui sera ma mort. Tout cela ne me concerne pas. L’esquisse que vous m’avez faite de ma jeunesse, même si elle est véridique, ne me fait pas plus d’effet que si vous m’aviez raconté la vie d’un roi célèbre, régnant sur un royaume enseveli dans l’oubli. Je porte un nom factice. Enfermé dans un corps qui n’est pas le mien, je m’approprie une identité imaginaire. J’ai un passé d’emprunt qui m’est inconnu et dont je récolte des fragments infimes grâce à ce que vous m’en dites, et un futur rempli de craintes et de projets mais dont je n’ai pas pleinement conscience. Non, je vous en prie, ne me parlez pas de mes traits de caractère, de mon dynamisme hors pair qui vous a tant impressionné ! Sachez que si, depuis que je vous connais, il m’est arrivé plusieurs fois de me sentir hyperactif, tendu vers un futur ambitieux, de me sentir bouffi d’orgueil par anticipation, ces sensations n’avaient pas d’objet, cherchaient en vain un but pour se concrétiser. J’étais agité, fiévreux, mais je ne savais pas d’où me venait cette agitation et je n’en voyais pas l’utilité. Je ne voyais devant moi qu’une lumière éclatante, elle seule était mon futur. Je suis l’aveugle qui ouvre une porte, soudain recouvre la vue et, ébloui par la lumière qui soudain heurte ses yeux, n’y voit plus rien ; il tâtonne un univers sans images ; rebuté par ce qu’il voit il referme la porte, préférant se retirer dans l’obscurité qui lui est plus familière que cet éclat qui l’empêche de discerner les objets de la pièce dans laquelle il pénètre et vivra.

C’est ainsi, cher ami, qu’à chaque fois je rentre dans un nouveau corps: plus je le découvre, plus il me devient étranger; plus l’obscurité qui entoure mon passé se dissipe, moins je vois. Je suis un voyageur avide de savoir et qui voudrait explorer chaque pierre, chaque grain de sable, chaque aspect de l’histoire de la ville qu’il visite, mais est obligé, par quelque malin génie, de se contenter de visites hâtives qui le laissent sur sa faim. Cette ville, il la quitte avec dégoût. Je ne jouis pas de la plénitude de la vie, elle ne me procure qu’un plaisir réduit, fragmentaire, et c’est cela qui parfois me pousse à vouloir retrouver ce néant qui doit avoir existé avant le début de mon errance d’un corps à l’autre. Et il m’arrive de croire, dans mes heures les plus sombres, que cette vie errante que je mène, sans passé, sans futur, limitée à un présent aléatoire et que je n’ai pas choisi, à l’étroit dans un corps qui n’est jamais le mien, est le vrai néant dans lequel je vis.

Vous me demandez, d’un air soucieux, sincère : ‘Pourquoi ? Pourquoi me dites-vous cela ? Qu’y a-t-il ?’ Je vous sens malheureux de me voir malheureux, et c’est bien la preuve que vous m’aimez. Je ne peux douter de votre amitié. Mais je ne puis vous répondre. J’aimerais vous dire comment j’en suis arrivé là. Comment, après avoir été l’ami de probablement des dizaines, si ce n’est des centaines de personnes, je suis finalement devenu le vôtre. J’aimerais pouvoir affirmer sans mentir : oui, je suis votre ami d’enfance. J’aimerais vous dire : j’ai été lâche, j’ai été courageux, voici mes faiblesses, mes point forts, mes ressentiments, mes goûts. Je voudrais vous dévoiler mes intentions, mes résolutions, les découvertes que j’ai faites dans mon passé, vous dire, avec un mélange de honte et de fierté : voici comment je suis devenu qui je suis, voici, devant vous, l’homme que vous aimez. Je deviendrais l’homme que je n’ai jamais été et que je ne deviendrai jamais : un homme complet, réel, pourvu d’un passé, rêvant d’un futur, entouré de personnes qui l’ont vu évoluer et le considèrent comme un homme à part entière. Cet homme, je ne le serai jamais.

J’aimerais tellement pouvoir vous raconter, par le menu détail et en m’adressant à vous avec la connivence de gens qui se connaissent depuis longtemps, tel ou tel incident, telle ou telle anecdote qui expliquerait comment et depuis quand j’ai commencé à oublier qui je suis. J’aimerais vous faire le récit de la prise de conscience lente, inéluctable, ou fulgurante, de ma perte d’identité. Il doit y avoir eu un moment où je suis pour ainsi dire sorti, ou extrait du corps qui était le mien, pour voguer dans celui des autres. Mais j’ignore quand cela a eu lieu ; et je me demande d’ailleurs si j’ai jamais eu un corps qui m’appartenait vraiment.

J’aimerais tant pouvoir inculper une autre personne, mon âme ou une défaillance psychologique de ce qui m’est arrivé. Cela servirait d’exutoire à mon malheur. Cela vous aiderait à comprendre mon malheur, qui est pire que souffrance, pire que tout genre de malheur qui peut arriver à l’homme sur cette terre. Et cela me ferait rentrer dans votre mode de pensée, où chaque chose a sa cause, chaque cause son effet. Nous fouillerions ensemble dans mon passé pour y retrouver les signes de ce que vous considérez, bon gré mal gré, comme une souffrance quelconque, comparable aux vôtres, comme une maladie ou, pour le mieux, comme un accès de folie. Mais j’en suis incapable. Vous chercheriez, et je ne vous serais d’aucun secours.

Où, quand, comment ai-je perdu cette chose que vous et vos amis – oui, en effet, vous et mes amis, comme vous le dites – comment donc ai-je perdu cette chose que nos amis possèdent comme une évidence ? Pourquoi l’ai-je perdue, mon identité ? Suis-je le seul à l’avoir perdue ? L’ai-je secrètement désirée, cette perte, ce qui a déclenché, peu à peu, mon errance d’une personne à l’autre ? Vous voilà déjà moins en proie à l’inquiétude ; vous froncez les sourcils, en faisant un hochement de tête approbateur. Vous me dites : ‘Oui, il vous faut creuser cette piste. C’est là le raisonnement à suivre.’ Vous êtes dans l’erreur. Je mène la vie que je mène sans qu’il y ait une vraie raison à cela. Je ne pourrais vivre autrement, et voilà tout. Je n’ai rien d’humain, bien que je vous paraisse un ami, un confident, un humain comme vous. Comme je peux tour à tour m’incarner dans un corps jeune ou vieux, j’échappe à cette loi du vieillissement, de la décrépitude et de la mort qui frappe ceux dont j’emprunte l’identité. J’ai vu régner et passer les modes, j’ai vu des empires crouler, mais cela ne m’a jamais autant interpellé ni choqué que cette seule question à laquelle je ne trouve aucune réponse: qui suis-je ?

C’est sur ce malheur qu’est construite ma vie. On m’offre un livre qu’on me retire aussitôt ; on me laisse à peine le temps de le feuilleter, de lire quelques paragraphes et jamais je ne saurai comment il commence ni ne finit. À chaque fois que s’ouvre une nouvelle vie en moi, je n’arrive qu’à lire ces quelques paragraphes, avant de m’éclipser de cette vie avec regret ; je m’en veux d’y avoir jamais accédé, parce qu’elle ne m’a, au fond, jamais appartenu.

Demain je vous quitterai déjà. Je serai près de vous, mais je ne serai plus des vôtres. Vous croirez me voir, je serai parti, en plein milieu d’une conversation, au coin d’une rue, interpellé par un passant quelconque qui se sera approché de moi en prononçant mon nom. Je vous tournerai le dos en parlant avec cette personne et vous ne vous en apercevrez même pas, car votre ami vous aura enfin rejoint. Il continuera à vous parler, en terminant ma phrase, en imitant mon sourire, en courbant le dos et en se redressant discrètement, tout comme je le fais maintenant, pour remédier à la douleur que j’y ressens. Et moi, je serai englouti dans la foule de gens qui nous entourent et dont chaque pas résonne en moi : je marcherai comme cet homme qui maintenant passe à côté de nous sans nous regarder, d’un air froid et dédaigneux, estimant qu’il ne nous connaît pas et que jamais sa vie ne sera connectée à la nôtre. Je serai cet homme, assis sur un banc dans ce petit parc au pied de l’église, je conduirai une des voitures sur ce boulevard, je me retrouverai près du comptoir de ce bistro que vous voyez là, assommé par la fatigue et les tracas, buvant un verre de vin frais pour me consoler, perdu dans le corps d’un autre, tout comme je le suis aujourd’hui, enfermé dans le corps de votre ami.

Vous me demandez, d’un air effaré: ‘Mais qui êtes-vous ? Vous m’avez tout de même écrit cette lettre, vous me connaissez ! Et vous prétendez le contraire ? Qui êtes-vous donc ? N’êtes-vous pas mon ami ?’

C’est oublier que je mène une vie sans attaches et sans repères. Aimez-moi, non pas comme une personne, mais comme un être qui ne se connaît pas, jamais ne se connaîtra et qui chaque instant se dit : ‘On s’acharne à me faire croire que je suis telle ou telle personne, je ne le suis pas ; je vaux moins qu’un imposteur qui a l’avantage de cacher une identité réelle derrière celle qu’il endosse ; en réalité je ne suis personne.’

C’est de cela que je tenais à vous parler avec urgence. Aimez-moi, immédiatement, maintenant, sans attendre une seconde de plus, sans réserve, non pas en dépit de ce que je vous ai dit, mais à cause de cela. Dans quelques instants il sera déjà trop tard et je serai un autre. Dites-le moi maintenant, dites-moi que vous m’aimez, avant qu’un homme dans cette rue ne s’approche de moi ou, en me tapant sur l’épaule, prononce un nom qui m’éloignera de vous.

Je vous vois réticent, dubitatif. Vous faut-il croire à ce que je vous dis ? Faut-il me croire par amitié, ou parce que vous êtes convaincu que je vous dis la vérité ? Suis-je le seul à vous dire la vérité ? Je vous pose cette seule question : que vous disent vos autres amis ? Sont-ils vos amis ? Serait-ce possible qu’eux aussi passent d’une personne à l’autre, sans jamais avoir osé vous l’avouer ? Serait-ce même – vous y pensez, je le sais et cela vous remplit d’effroi – que vous-même n’êtes pas mon ami ? Oui, tout cela est possible : il se peut qu’un jour quelqu’un vous ait accosté et vous ait donné un nom appartenant à ce cercle d’amis dont, par hasard, faisait partie cet homme dont j’ai usurpé le corps. S’il en est ainsi, êtes-vous mon ami ? D’où provenez-vous ? Vous en souvenez-vous, de votre passé, de votre passé réel, non pas de celui que vous avez reconstruit grâce aux informations fournies par les autres ? Qui vous a procuré votre identité, est-elle aussi solide, réelle que vous le pensez ? Qui de nous deux erre d’un corps à l’autre, qui de nous deux est vraiment l’ami de l’autre ?

Il y a deux mois, ici, sur ce coin de rue, près de ce carrefour bruyant, où chaque jour passent des milliers de personnes qui ne se connaissent pas, vous vous êtes approché de moi en me tapant sur l’épaule, tandis que je parlais avec une autre personne, et vous m’avez dit : ‘Vous voilà, cher ami, que faites-vous ici ?’ Je me suis retourné et vous m’avez embrassé. Depuis lors, je suis devenu votre ami. Et j’ai immédiatement négligé la personne à qui je parlais, elle avait perdu toute importance pour moi. Avant cela, je n’existais pas pour vous, et vous n’existiez pas pour moi. Vous m’aimiez avant même de m’avoir aperçu; depuis que vous avez prononcé mon nom, vous m’avez appris à vous aimer.

Ce qui importe maintenant, c’est notre amitié. Témoignez-moi votre amour, non pas en faveur de l’ami d’enfance que je suis à vos yeux et que je n’ai d’ailleurs jamais été, mais à l’égard de celui que je suis vraiment : cette foule de personnages dont je représente une seule personne que vous avez appelée à la vie en prononçant mon nom. La vie que je mène en ce moment, c’est à vous que je la dois ; vous me l’avez offerte ; c’est à vous de l’accepter dans toute son étendue inexplicable. C’est à vous de me dire : ‘Oui, je vous aime, vous êtes mon ami, quoique vous ne le soyez pas comme je l’entends.’ Alors seulement je serai votre ami, ami vrai, ami authentique, sincère, sans masque, qui s’est ouvert à vous en surmontant sa honte et en bravant le risque que vous ne le croyiez pas, et je vous promets que je le resterai tant que je pourrai.

(Cette nouvelle a été publiée, dans une version légèrement différente, dans ‘La Revue Générale’, mai 2013; site web: www.revuegenerale.be)