Sparte chapitre 3

Le lendemain, un client m’invita à dîner dans le quartier des Euphores.
« Cela vous étonne ?, dit-il. Vous croyez que c’est un quartier d’affaires, une suite d’affreux immeubles modernes, de brasseries bondées, bruyantes à midi, fermées le soir. C’est un parti-pris ; je vous ai réservé une petite surprise. »
Nous avions fixé rendez-vous aux portes de l’Académie. Il était six heures du soir. Passé le grand pont vers la rive est, nous empruntâmes la rue de la Concorde. Partout où nous allions, boulevard de l’Association, place de l’Entente, square Cordial, place du Bienfaisant : personne.
Tout à coup le client m’indique l’entrée d’un passage souterrain piétonnier, en face d’une pharmacie, au croisement de l’Avenue Géronte et de la rue du Hibou ;  il pousse une petite grille cadenassée – grille qui cède immédiatement : le cadenas n’est qu’un ornement inutile ; il me le montre : il est ouvert.
Dans le couloir étroit, dallé, les quelques boutiques et sandwicheries étaient fermées ; mais à la fin du couloir, à deux pas de l’escalier roulant menant vers l’autre côté du boulevard, je vis une sorte de brasserie.
Sorte de brasserie, dis-je, car vu de l’extérieur ce n’était qu’une grande vitre noire, de la largeur d’une boutique. On entendait, si on se tenait immobile, derrière cette vitre, un brouhaha diffus.
Mon client poussa la porte d’un magasin contigu ; et après avoir sonné et poussé une autre porte, pratiquée dans le mur à gauche, nous entrâmes dans un vestiaire lambrissé, débouchant sur un espace rectangulaire austère, sans le moindre banc, avec uniquement des tables et des chaises, et où non pas le rouge et le bordeaux dominaient, comme dans nos brasseries, mais le jaune et le vert. C’était la brasserie dont m’avait parlé le client.
Sitôt rentré, il se dirige vers une des tables au fond de la pièce, tout près du comptoir ; mais à peine m’a-t-il invité à m’asseoir qu’une femme, la trentaine, assise à une table voisine, tire sa chaise bruyamment jusqu’à notre table. Elle embrasse mon hôte, avec tout le naturel de deux amis qui se connaissent de longue date.
« Qu’en pensez-vous ?, me dit-elle. J’ose parier que vous n’aviez jamais soupçonné l’existence de cette brasserie, au fin fond des Euphores…»
Et le client d’enchaîner :
« Disons qu’évidemment cette brasserie existe. C’est ce que Monsieur constate ; sauf que nous, nous le savions…
« Mais il y a de quoi, dit-il, en se tournant vers moi : j’imagine que vous empruntez rarement ce passage piétonnier ; d’ailleurs, la brasserie n’ouvre qu’à cinq heures de l’après-midi, quand les employés et les fonctionnaires sont partis ; la plupart des clients ne s’y rendent que plus tard encore, vers huit heures du soir. Puis, vers onze, douze heures, arrivent les noceurs, les fêtards, mais là, c’est un tout autre public ! Et puis, vous l’aurez remarqué, de l’extérieur on voit à peine qu’il s’agit d’une brasserie. On n'y accueille que les habitués. Quant aux plats, je vous conseillerais…»
Il me passa le menu. J’eus à peine fait mon choix que la femme le consulta à son tour et, sans même lever les yeux, me dit :
« Cynthia. Je m’appelle Cynthia. Comme promis, je vous accompagnerai.»
Et, sans d’autres préliminaires, avec assurance, avec faconde, comme si j’étais descendu dans cette brasserie pour venir l’écouter, elle se mit à me raconter ses déboires avec un comptable qu’elle avait épousé à l’âge de vingt ans. Son entreprise ayant fait faillite, il avait reçu son C4 ; il partait chaque matin de chez eux, boulevard Timarque, à la recherche d’un nouveau travail.
En réalité, il commençait sa journée dans un café où, invariablement, il commandait trois doubles expressos et deux œufs à la coque ; vers midi il se rendait à l‘Oikos Agathos : il y dînait à la carte, refusant systématiquement de commander un plat du jour (habitude prolétaire, bassement athénienne selon lui) ; il passait l’après-midi dans les salles de cinéma près de l’Acropole ou flânait sur l’Agora où il se livrait à des commérages avec d’autres personnes de son espèce, pour terminer sa soirée sur une des terrasses du boulevard de l’Élysée ou dans un des petits théâtres adossés aux flancs de la ville.
Vous l’aurez bien compris : tout au long de la journée, il dépensait sans compter, lui qui prétendait avoir obtenu une prime de départ minable et être sans le sou. Il s’en était même vanté auprès d’un de ses amis qui l’avait rapporté à sa femme : « Je n’ai pas un rond, avait-il dit. Oh mais, pas d’souci ! J’ai une femme qui m’aime. C’est elle, ma sécurité sociale. »
Lorsqu’elle eût découvert ses sorties en ville et interrogea son mari, il dit avec hauteur qu’il n’avait jamais eu l’intention de chercher du travail ; et qu’il espérait pouvoir continuer ce genre de vie jusqu’à la fin de ses jours, en se faisant plaisir du matin au soir, comme il avait toujours rêvé de le faire, et en empruntant « à qui voudra » (il tenait à aller chez le coiffeur chaque semaine ; j’ai d’ailleurs oublié de mentionner ses sessions, hebdomadaires aussi, et combien coûteuses, de sauna, d’acupuncture, de manucure et de pédicure dans le quartier des Corinthiens).
Atterrée par les mises en demeure qui s’empilaient sur le bureau de son mari, craignant que les débiteurs ne se retournent contre elle, sa femme, Cynthia, avait demandé le divorce, qu’il avait accepté à cette seule condition : qu’en guise de compensation elle lui offre un appartement qu’elle venait d’hériter d’une de ses tantes. Et ce n’est qu’en lui cédant cet appartement qu’elle réussit finalement à se débarrasser de son mari.
J’écourte, j’abrège, je résume ; car j’écoutai cette femme parler de ce seul homme pendant tout le dîner.
J’espérais, à chaque fois qu’elle s’arrêtait un instant, que mon client aborderait un autre sujet ; mais il ne m’était d’aucun secours ; le regard rivé sur elle, il l’écoutait avec une attention religieuse, sans oser l’interrompre.
Je me mis à noter quelques phrases incongrues sur ma serviette, comme s’il m’étaient venues des idées importantes concernant mon travail, et après lui avoir souhaité bonne chance dans sa nouvelle vie de femme « enfin libre », je priai cette importune, cette Cynthia de m’excuser : j’avais un rendez-vous important le jour suivant.
Déjà je m’étais levé ; mais mon hôte me pria avec insistance de me rasseoir ; il fallait avoir « un peu de patience pour découvrir la surprise » ; et la femme fit signe au serveur qui se hâta de nous apporter une assiette avec du pain, des raisins et du fromage. Et la voilà qui reprenait son récit.
Après ce premier mari, elle avait eu un ami, fermier de l’Attique, qui lui avait promis de l’emmener avec lui dans ses terres – terres qui, quand elle l’eût suivi, s’avérèrent n’être que deux minuscules lopins de terre sur lesquels il s’était fait construire une sorte de cabane écologique, tout en bois, croulant sous les branches d’immenses pins qui recouvraient le toit, obscurcissant les fenêtres et dont les racines pompaient toute l’eau de pluie disponible jusqu’à épuisement (et donc, et c’était là son plus grand désarroi, la douche ne fonctionnait pas) ; au loin broutaient des chevaux, qui hennissaient toute la nuit et l’empêchaient de dormir dans le petit réduit carré, sans fenêtres, qui passait pour leur chambre à coucher ; cette cabane, sombre, minuscule, à peine meublée, puante, était entourée de poulaillers où dépérissaient des centaines de poules et de lapins étiques …
Que dire ? J’étais ahuri, hésitant entre le coup monté (par mon client) et la mauvaise plaisanterie. Si je m’efforçais de continuer à écouter cette femme sans froncer les sourcils, sans montrer la moindre irritation, c’était par égard à mon client, qui, lui, les coudes reposant sur la table, l’air bouleversé, les yeux humides, ne cessait de la regarder et de temps en temps lâchait un grand et profond soupir.
Était-ce donc ça, la surprise promise ? Le babillage continu et décousu de cette femme ? Et c’est à nouveau pour ne pas froisser mon client qu’après l’énième récit de cette Cynthia sur l’énième homme inepte, bizarre, brutal, dépensier, mensonger qui l’avait séduite et quittée – que donc j’acceptai son invitation à dîner avec elle le lendemain.
Cette invitation, elle l’avait lancée d’une façon abrupte, familière :
«La barbe ! , s’écria-t-elle tout à coup. »
Puis, me fixant :
« Non, ne dites rien, ça doit être assommant ce que je vous raconte là. Vous n’en pouvez plus, je le vois ! Je trouve qu’il vaut mieux savoir avec qui on à affaire, avant d’aller de l’avant. Ça évite les malentendus… Ça vous dirait de nous revoir, plus à l’aise, tenez, ici, demain ? Promettez-moi une chose : de me parler de vous, avec franchise, sans rien me cacher, comme je viens de le faire… »
« Qu’en pensez-vous ?, me demanda le client.
À peine avais-je dit « Oui » (uniquement pour plaire à mon client et être débarrassé de cette femme), qu’un grand sourire sur les lèvres, comme triomphante, elle se leva et tira sa chaise, d’une façon tout aussi bruyante que la première fois, vers une autre table à notre gauche, où étaient assis deux hommes ; l’un d’eux se leva, l’embrassa et l’introduisit auprès de son compagnon de table. Elle salua ce dernier, fit un brin de conversation avec lui, puis soudain se retourna, et se mit à me fixer.
L’effet fut immédiat, irrépressible : je sentis une contraction oppressante à hauteur du ventre, une sorte de vide s’y créa qui, immédiatement après, s’emplit d’angoisse et de curiosité.
Que me voulait cette femme ? Si j’acceptais ses avances – car c’étaient bien des avances qu’elle m’avait faites, avances brutales, sans le moindre tact –- tôt ou tard je serais rangé parmi les dizaines d’hommes dont elle raconterait la vie à quiconque voudrait l’écouter, en grossissant à l’envi leur stupidité, leurs vices, leurs défauts.
Alors même que j’essayais d’engager une autre conversation avec mon hôte, tout à coup, elle se leva, revint vers notre table et, en posant ses mains sur mes épaules :
« Oh oui, croyez-moi…, murmura-t-elle, je comprends votre hésitation.… Il y a d’autres hommes… Il y en a eu, et il y en aura… qu’à cela ne tienne… »
Elle me tapota sur la joue, sans la moindre tendresse, comme un chasseur qui marque la bête qui lui appartient et qu’il viendra reprendre le moment venu, rejoignit l’autre table ; et tout en reprenant sa conversation avec ce deuxième homme auprès de qui on l’avait introduite, elle me jetait régulièrement un regard furtif par-dessus l’épaule, comme pour s’assurer qu’intrigué par ses paroles et son manège, je ne cesserais de la regarder.
En effet, je m’intéressais davantage à cette femme. Plus elle me regardait, plus je me sentais la tentation de continuer de la regarder à mon tour, d’abord par simple curiosité, mais après quelque temps – et là, je ne sais trop pourquoi je le fis - pour ne pas la décevoir quand elle me regarderait la prochaine fois. Quelque chose d’étrange se produisit : plus je la regardais, plus forte devenait la sensation de vide, de curiosité, d’angoisse dans mon ventre, plus j’avais le sentiment d’être pour ainsi dire dépendant de son regard sur moi, et plus il me fallait la regarder à nouveau, pour combler ce vide qui à chaque regard au contraire se creusait.
Après quelque temps je ne cessais de la regarder, pour la simple raison que j’avais le sentiment que mon obstination à continuer à la regarder ne manquerait pas de la flatter, qu’elle m’en remercierait en me regardant à nouveau – voilà à quoi j’en étais arrivé : je désirais d’elle un regard qui me prouverait qu’elle m’appréciait.
C’était absurde : une femme qui m’avait prodigieusement agacé, qui s’était imposée contre mon gré, qui collectionnait les hommes comme des objets, dont j’aurais dû me méfier, que je trouvais bavarde, grossière, pour ainsi dire dirigeait mes regards sur elle, je n’arrivais pas à me soustraire au désir de continuer de la regarder, pire, cela me plaisait…
Entre-temps mon hôte picorait les raisins, mâchait un morceau de pain, buvait sa coupe de vin ; il ne semblait rien remarquer de ce qui se passait, ou feignait ne pas s’y intéresser.
Finalement, après s’être essuyé les mains à sa serviette, il sortit un papier de son veston, ainsi qu’un stylo et m’invita à discuter quelques points mineurs d’un contrat dont nous avions parlé ce matin-là et dont il avait fait imprimer le brouillon.
« Demain, ici, même heure ?», dit-il, en se levant.
- Oui, évidemment, avec plaisir. »
Je m’en voulais : je m’étais laissé prendre au jeu. Avec qui avais-je donc pris rendez-vous pour le lendemain ? Avec cette femme ? Avec mon client ? Pourquoi avait-il invité cette même femme sans m’en prévenir – pourquoi au juste ?
« Venez, je vous raccompagne », dit-il.
Au lieu de se diriger vers la sortie, il s’approcha de la table où était assise cette femme, lui donna une petite tape sur le dos; elle ne se retourna pas, tendit sa main en l’air, en faisant un geste d’adieu. Je me levai à mon tour, lui dis, par simple devoir de politesse, d’une voix assez forte pour qu’elle m’entende : « Au revoir », mais elle ne réagit pas, toute absorbée par sa conversation avec l’homme assis à ses côtés.
Je jetai un regard rapide sur la table, sur le visage de l’homme à qui elle parlait. J’en fus perturbé : il la regardait avec ce même air de courtoisie forcée et d’étonnement avec lequel je l’avais regardée au début de notre dîner.

Cette nuit-là, de retour à l’hôtel, je m’allongeai sur le lit. Je n’arrivais pas à m’endormir.
Trois images me vinrent à l’esprit : le visage de cet homme à la table voisine ; visage qui exprimait les mêmes émotions, exactement les mêmes émotions que les miennes et que je voyais maintenant défiler en ordre chronologique, à l’égal de ceux que j’avais ressenties : étonnement, agacement, désarroi, intérêt, fascination.
Aux yeux de cette femme je n’avais probablement rien de très particulier : il suffisait qu’elle parle à d’autres hommes, en leur racontant les mêmes rengaines qu’elle m’avait ressassées, pour qu’ils aient tous le même type de regard que moi. Etais-je donc si peu différent des autres ? Pourtant, même si je différais si peu de cet autre homme, pour une raison que j’ignorais, elle m’avait demandé de la revoir le lendemain. Est-ce qu’entre-temps elle avait proposé la même chose à cet autre homme ? La seule possibilité qu’elle ait en effet proposé à cet autre homme de la revoir le lendemain (et à combien d’autres encore, pendant cette même soirée ?) m’affligea ; je sentis poindre un sentiment de jalousie – moi qui toujours m’étais vanté de ne jamais avoir été jaloux de qui que ce soit.
Se superposait, à ce visage de l’autre homme, une autre image, que j’avais captée immédiatement après, en levant les yeux de la table lorsque je me dirigeais vers la sortie : la salle, rectangulaire, austère, assez petite, ne contenait que de petites tables triangulaires et à la plupart de ces tables étaient assis deux hommes et une femme. Bien que les hommes soient en majorité physiquement, ils étaient, mentalement, pour ainsi dire, en minorité : ils s’effaçaient devant leur interlocutrice. Ils restaient immobiles sur leur siège, et se contentaient d’écouter ou de murmurer quelques mots, tandis que les femmes ne cessaient de leur parler et donc dominaient la conversation.
Finalement s’imposait, avec force, l’image du visage de cette femme.
Je l’avais trouvée encombrante, agaçante ; mais surprenante aussi, drôle même – maintenant je la trouvai… je cherche le mot ; ni jolie, ni mignonne, ni même séduisante. Un autre mot s’impose : je la trouvais « belle ». « Belle », oui, « belle », « belle à croquer», tout en étant intimidante et dérangeante.
Je restais étendu sur le lit, immobile, dans l’obscurité, les yeux fermés, et j’éprouvais, au seul souvenir de son visage, une sensation pareille à celle que j’avais eue au cours du dîner : mon ventre se contractait, comme un poing qui se refermait ; et dans le peu d’espace qui restait,  se creusait, dès que j’imaginais son visage expressif qui s’animait, sa bouche qui me parlait, dès que je me rappelais sa voix, un vide - vide profond, béant, où venaient, peu à peu, se caler une angoisse paralysante, de l’inquiétude aussi, une peur diffuse, une pointe de jalousie, mais tout aussi bien de la curiosité et finalement, tout à coup, surgissait, je ne sais d’où, me submergeait, avec une violence inouïe, le désir fou, irraisonné de la revoir au plus vite, comme si elle seule serait en état de mettre fin à ce vide angoissant qu’elle avait logé en moi.
J’en fus tout remué : je n’avais jamais éprouvé une sensation de ce genre, d’une telle intensité, sensation d’autant plus étrange que tout en la trouvant « belle », je ne pus m’empêcher de remarquer ce qui manquait à cette beauté.
Ses sourcils, noirs, minces, courbés vers le haut, se rejoignaient au-dessus du nez où tout à coup ils s’élargissaient, en y formant comme un trait de crayon gras; au-dessus de cette raie noire insolite, à mi-hauteur de son front, courait le pli court d’une ride profonde. Son front était dégagé (elle avait ses cheveux en chignon sans un seul cheveu sur le front) mais néanmoins demeurait trop bas à mon goût. Front bas qui donnait à son visage, de même que cette ride, une expression refrognée.
Quand elle se taisait, elle serrait et avançait ses lèvres, comme une gamine boudeuse, chagrine. On eût dit que sa bouche, aux lèvres qui semblaient toujours humides, disait, alors même qu’elle parlait d’autre chose :
« Et moi, et moi ? Ne voyez-vous pas que je souffre ? Ma beauté, l’aplomb, cette assurance, cet entrain que vous me voyez – tout ça, c’est un jeu, de la façade ! Aidez-moi ! Pourquoi ai-je à souffrir, moi, moi seule, d’une douleur que vous, vous ne connaissez pas ? »
Son menton, carré, décidé, légèrement proéminent, donnait une touche de fermeté à son visage, un semblant de vigueur, de volonté, ce qui formait un joli contraste avec sa bouche fondante, boudeuse, souffrante. Cette bouche m’inspirait de la compassion. Le contraste marqué entre la bouche mignonne, chagrine et ce menton carré, décidé - était-ce beau, était-ce laid ? La question me troublait, m’intriguait.
Son visage était rectangulaire, mais ses tempes débordaient pour ainsi dire, légèrement, des contours de son visage, comme s’ils appartenaient à un autre visage, plus large, appartenant à son père peut-être, et dont elle semblait avoir hérité.
Dans ce visage je repérais quelque chose d’inaccompli, d’inabouti, de double surtout, comme si la nature s’était efforcée d’enserrer deux personnalités, deux types de caractère dans un alliage précaire, peu réussi.
J’ajoute que je n’avais pas remarqué les imperfections de son visage lorsque j’étais assis en face d’elle. Alors j’avais été subjugué par sa mimique animée, par ses yeux, petits, d’un brun très clair, très doux, ses mains aux doigts longs qui virevoltaient, soulignant telle ou telle phrase et qu'elle posait sur ses tempes en inclinant la tête ou qu’elle calait toutes deux, en enlaçant les doigts comme pour une prière, sous le menton pour me regarder, immobile. Et puis, son torse, quand elle se penchait vers moi, se retirait …
Je m’exprime comme un adolescent s’extasiant devant une femme à qui il trouve toutes les beautés et qui ne peut pourtant s’empêcher d’énumérer, comme un petit pédant suffisant, les infimes défauts qu’il lui voit. 
C’est vrai ; je n’ai pas le regard exercé et désabusé, d’autres diront serein, détaché de l’homme adulte – je sais.
Pourtant, j'avais bien vu, instinctivement, que cette femme, tout en répondant à un idéal de beauté, portait en elle quelque chose de contraire à cette beauté, quelque chose de caché, d’obscur, de douloureux ; ce fut cet autre aspect, au-delà de sa beauté apparente, qui m’interpella.
Nous avions convenu, Phrynè et moi, de nous téléphoner chaque jour ; au cours de la journée, comme toute communication était coupée, je m’étais promis de lui écrire une longue lettre que je lui remettrais à mon retour. Ce serait ma « surprise » pour elle. Et peut-être même que j’ajouterais, au bas de la toute dernière page, en une seule phrase, courte, d’autant plus surprenante, une demande en mariage.
J’allumai la lumière, pris un papier, calai mon dos contre le coussin, pris un stylo, écrivis : « Chère Phrynè ». Et je me mis à regarder avec intérêt les meubles de ma chambre d’hôtel.
Je laissai glisser le papier de mes mains ; il disparut entre la couette et les draps lorsque j’éteignis la lumière et me tournai sur le côté. J’entendais régulièrement, pendant toute la nuit, quelque part à mes côtés, le froissement sourd, étouffé de cette feuille de papier.