Sparte chapitre 7

Qu’est-ce que l’amour ? Beauté et terreur. C’est cette terreur que j’éprouvai: terreur d’être dégradé jusqu’à devenir un être sans importance, vivotant dans un recoin obscur de Sparte, et qu’on utilise à son gré.
Cynthia doit l’avoir deviné. À sa façon, elle m’a rassuré. D’abord, elle avait été insolente ; puis douce, soumise ; soudain bavarde, naïve, attachante; et la voilà qui avec assurance, rudesse même me donna des ordres brefs, incisifs :
« Viens, assieds-toi sur le lit… »
« Couche-toi, ne bouge pas. »
« Touche-moi, vas-y… »
« Là, oui, là, lentement – et maintenant, là, plus fort, plus vite… »
Aucune tendresse. Son corps d’homme était tout à son plaisir. Sa bouche glissait sur mon épaule, ma poitrine, mon ventre en y laissant des points de chaleur. Dès que ses lèvres s’éloignaient, ma peau se contractait, et, regrettant la proximité qu’elle venait de goûter, comme ponctionnée de manque, à nouveau cherchait à s’approcher de son corps, s’offrait à sa bouche, en réclamant un nouveau baiser. Réactions indépendantes de ma volonté et qu’il m’était impossible de réprimer.
Elle me caressait, prenait ma main, l’invitait à s’associer dans l’exploration de mon nouveau corps.
« Vas-y, touche, tâte, explore, c’était moi – c’est toi maintenant. »
« Qu’est-ce que tu ressens ? Inutile de le dire ; je le sais, j’étais toi, rappelle-toi… »
Terreur, épouvante, dégoût. Solitude extrême, en dépit de la proximité de nos corps.
Elle me renversa sur le lit, se hissa sur moi, en calant ses genoux dans l’arrière des miens. Et, après s’être étendue de tout son long sur mon corps, en me tirant les cheveux – longs, bouclés – elle tourna ma tête sur le côté, me chuchota à l’oreille :
« Vas-y, vas-y, sens-moi, sens-moi ! C’est ce que j’ai toujours senti. »
Elle me relâcha, se roula dans le creux du lit, m’agrippa, dressa mon corps au-dessus d’elle, le buste haut, mes fesses sur ses jambes, mes mains posées sur ses hanches, en m’obligeant à masser son ventre, ses côtes, sa poitrine. Je n’étais plus qu’une sorte d’automate animé, odorant, obéissant, répétant exactement les mots qui l’excitaient et qu’elle me dictait, exécutant les ordres qu’elle me donnait ;  automate auquel elle s’unissait, se soudait, en se tortillant en-dessous de moi, par des mouvements brusques, incontrôlés.
« Agenouille-toi, oui, comme ça ; debout, debout, je te dis ; étends-toi, les mains contre la paroi ; et voilà, maintenant, redresse-toi, embrasse-moi… »
Elle me fit revivre chacune de nos postures, une à une. Je me rappelais comment j’avais agi avec elle, croyant, par la fougue avec laquelle je l’embrassais, par l’inventivité de nos caresses, lui prouver combien je l’aimais ; j’apprenais maintenant comment elle l’avait ressenti. C’est ainsi, en répétant tout ce que nous avions fait, que j’arrivai, peu à peu, à accepter ce que nous étions devenus.
Et encore, si je dis « j’arrivai à accepter », j’en dis trop. Je n’acceptais rien : mon corps d’adoption était devenu le mien, que je le veuille ou non. J’entrai dans un nouveau monde, un autre mode de jouissance, avec une autre Cynthia, transformée en moi, un autre moi, devenu pareil à Cynthia. Monde déroutant où je n’entendais qu’injonctions et commandes ; commandes bientôt réduites à des murmures sourds, de plus en plus espacés, dits sans intonation presque (« là, là, oui là »), à de simples halètements, à un frémissement d’un muscle de sa jambe, son bras, à sa main qui soudain tressaillait, un pied qui frétillait, à l’un de ses doigts qui, solitaire, doux, provocant, courait le long de mes hanches, s’attardait sur mes fesses, parcourait le sillon du périnée qui semblait s’étirer à l’infini (c’était dû à la lenteur de sa caresse, qui n’en finissait pas), s’attardait à hauteur de l’aine, puis se perdait dans les plis de mon corps que je connaissais pour les avoir touchés, caressés chez Cynthia et qui, maintenant, étaient devenus indissociables de ce que j’étais.
J’étais devenu autre que je n’avais été, ni plus ni moins : autre. Cet « autre », je l’incorporais, littéralement : de par ma chair, mes sensations, j’étais Cynthia. Cynthia, tout en restant autre que moi, par son corps, était moi. Tous deux nous étions transformés, tous deux nous cherchions à nous unir avec un corps qui nous était familier pour avoir été le nôtre.
Nos corps, « épris d’un seul désir, reprirent leur commerce », comme le dit Le Poète, et bientôt commença un amour qui allait s’intensifiant par la continuelle multiplication des plaisirs.

Comment vous l’expliquer ? De temps en temps, nous nous reposions ; après avoir mangé et bu ce qu’un groom nous avait apporté, j’allais m’asseoir devant le miroir. Je savais, en voyant ma main droite aux doigts longs, effilés qui remuait dans la trousse de toilette de Cynthia, prenait la brosse à cheveux et la portait à mes cheveux, en sentant mon autre main qui machinalement se levait, se posait sur ma tempe gauche, de là s’avançait vers mes cheveux, les rassemblait et les tirait en arrière sur ma nuque, d’un seul geste sec et brutal, puis, avec un doigté incroyable, après les avoir séparés et lissés et à nouveau rassemblés, les relevait en chignon, en écoutant le son dru que faisait la brosse qui passait dans mes cheveux (c’était là l’autre main, ma nouvelle main droite, experte, qui faisait ce travail, avec précision, sans la moindre hésitation), en entendant la chaise qui bougeait (je la reculais et cherchais, dans la pénombre, en rapprochant mon visage du miroir, à voir « de quoi j’avais l’air », « si j’étais présentable »), que j’avais emprunté les gestes et habitudes associés au corps de Cynthia.
J’agissais comme elle. Cependant, mentalement, je ne cessais d’être Céphalos. Le corps de Cynthia, que j’avais auparavant adoré et caressé, continuait à être un objet de vénération. Mais celui qui maintenant l’adorait et donc s’approchait de moi, celui qui posait sa main sur mes épaules, caressait mon cou, me parlait sur un ton remarquablement doux, presque mielleux et d’ailleurs trop condescendant à mon goût (ce qui, je l’avoue, m’agaçait) – cet homme était l’exacte copie de ce que j’avais été.
Je ne pouvais résister au désir de pencher ma tête, de la caler, un instant, dans le creux de sa main, de la pencher de l’autre côté, en prenant son autre main et en l’invitant à la poser sur mon cou et à la laisser glisser le long de mon épaule, d’à nouveau pousser ma chaise en arrière, en étirant mon cou, en bombant le torse, dans l’espoir que cet homme (qui était moi, qui était Cynthia) se penche sur moi et m’embrasse sur la bouche en posant ses mains sur mes seins. Mon plaisir s’en trouvait triplé: je me souvenais quel plaisir j’avais eu à faire ces gestes; je me réjouissais de savoir que je permettais à Cynthia (devenue moi sur le plan physique) d’avoir le même plaisir à me toucher que celui que j’avais eu à la toucher, elle ; et je me réjouissais d’avoir, grâce à l’échange de nos corps, une connaissance exacte de ce que nous voulions et faisions tous deux, d’être à même de prédire ce que Cynthia ferait, ce qu’elle ressentirait.
Ce plaisir, déjà triplé, se multipliait à son tour. Je voyais le visage de Cynthia dans le miroir. Elle avait fermé les yeux. Mais je savais que derrière leurs paupières fermées, les yeux de Cynthia, grands-ouverts, « brillaient d’un feu divin ». Un autre « feu divin » m’avait animé lorsque je l’avais caressée, debout derrière la chaise où elle était assise; si j’avais fermé les yeux, c’était uniquement pour mieux savourer ce que ma main ressentait. Ce « feu divin » de Cynthia était d’un ordre supérieur, celui dont parlent nos textes fondateurs, le feu « qui créa ciel et terre ». Cynthia, assise sur la chaise devant moi, connaissait et savourait le monde du vrai plaisir qui se trouve au-delà des jouissances connues, visibles, sensibles.
En d’autres mots – je sais que vous désirez des faits réels, des gestes connus, des sentiments convenus, des explications simples et terre à terre, tout le reste vous échappe, je reviens donc au récit concret et circonstancié de cette longue nuit - : Cynthia jouissait comme moi : elle aussi savait ce que je ressentais et s’en réjouissait ; elle aussi percevait, avec lucidité, en l’englobant dans une vision sensorielle, panoramique, ce que nos deux corps voulaient, ressentaient ; sachant comment je réagirais, ce que j’entreprendrais, comment je bougerais, comment je la caresserais, elle pouvait anticiper son plaisir, en jouir avant même qu’il fût réalisé, en jouir davantage lorsqu’il se réalisait.
Quitte à m’attirer le reproche d’être quelqu’un d’orgueilleux et de suffisant, j’ose affirmer ici et soutenir envers tous et toutes que depuis ce moment-là, sans même devoir jouir comme on l’entend ici, à Sparte, nous jouissions, Cynthia et moi, d’un amour parfait, au plaisir partagé, et cela au sens propre du terme : chaque acte, chaque geste, même le plus anodin, chaque sensation, tout nous satisfaisait pleinement pour la simple raison que tout faisait écho à ce que ressentait l’autre personne dans l’autre corps. Aucune pensée ne nous appartenait : soit elle nous échappait, car elle était déjà partagée par l’autre, avant qu’on en ait pleinement pris conscience soi-même, soit elle venait de l’autre, mais avec tant de rapidité, et elle s’imposait avec tant d’évidence, qu’on croyait la tenir de soi-même. Notre plaisir était toujours doublé par sa réflexion dans le corps aimé, et la jouissance de cette équivalence, de cette similarité, de ce partage quasiment immédiat et complet de nos plaisirs était d’autant plus vive que nous savions que nous recouvririons bientôt le corps qui maintenant appartenait à l’autre.

Une nouvelle transformation s’opéra, suivie d’une autre, d’une autre encore. Je redevenais le jeune homme que j’avais été, je redevenais Cynthia ; Cynthia s’appropriait mon corps, me le rendait, se le réappropriait, je le lui ôtais, elle le reprenait...
Je voyais Cynthia, à chaque pause, s’asseoir devant le miroir et se brosser les cheveux. Je me délectais en m’imaginant comment elle se sentait. J’entendais le bruit de la brosse à cheveux comme si je l’avais empoignée moi-même et la faisais passer sur mon front, mes tempes, tout près de mon oreille. J’étais calme, détendu, je me sentais heureux, rassasié - et pourtant mon corps était tendu, prêt à se lever, à se précipiter vers Cynthia. Je ne pouvais m’empêcher d’anticiper, comme elle, l’excitation, la satisfaction qui résulteraient des gestes que nous exécuterions dans quelques instants. Car je savais, comme elle, que, selon un rituel bien établi et que nous respections tous deux, à chaque fois que celui qui avait endossé le corps de Cynthia s’asseyait devant le miroir et se brossait les cheveux, celui qui avait endossé mon corps s’asseyait sur le lit, regardait le corps assis sur la chaise devant lui, l’air détendu, rêveur, se perdant dans la réflexion de ce à quoi pensaient, ce que ressentaient, espéraient les deux personnes dans cette chambre à coucher, puis, tout à coup (mais tous deux nous connaissions le moment précis où cela se passerait, ce moment, nous l’attendions, nous le désirions) se levait, s’approchait de la chaise et embrassait et caressait le corps de Cynthia.
Après notre prochaine transformation, ce serait l’inverse: ce serait Cynthia qui, assise sur le lit, ayant adopté mon corps, me regarderait brosser mes cheveux. Alors, tandis que j’étais assis devant le miroir, je jouirais à la perspective de voir cet homme (qui était Cynthia) derrière moi me regarder, de cet air rêveur, faussement détendu, puis, soudain, se lever d’un bond, s’approcher de moi, se pencher, m’embrasser, me caresser – perspective qu’elle avait, elle aussi, au moment même où elle se brossait les cheveux et où je la voyais de dos, apparemment indifférente à ma présence, toute occupée à sa besogne. Ce n’était qu’un leurre, nous le savions tous deux. Nous prétendions ne pas savoir ce qui se passerait. Pourtant, nos attentes non seulement se reflétaient ; elles convergeaient vers un point commun, celui où nous nous approcherions l’un de l’autre pour nous embrasser, nous caresser. Ces trois moments, celui de l’approche, du baiser, de l’attouchement, nous les imaginions tous deux avec la même précision, nous les retardions sciemment, nous les désirions avec la même impatience, la même intensité enivrante.

À mesure que nos transformations réciproques s’enchaînaient à un rythme de plus en plus soutenu, un changement considérable se produisit. Les plaisirs devinrent plus intérieurs : je ressentais les plaisirs de Cynthia comme s’ils provenaient de mon propre corps. Je dirais même : je les ressentais dans mon propre corps, sans plus, car ils m’accompagnaient sans jamais me quitter, peu importe le corps que j’endossais. Cependant, si on m’avait demandé: « Où exactement ressentez-vous ce que ressent Cynthia? », j’aurais été incapable de répondre. Ce n’était qu’une sensation diffuse, située dans mon corps, sans aucun doute, mais non pas par exemple sur mon bras, sur ma poitrine. Non, je ressentais ce que Cynthia sentait lorsque par exemple je lui caressais le bras, et pourtant cette sensation ne provenait pas de mon bras - elle venait d’ailleurs, quelque part en moi, d’un lieu que je ne pourrais définir. Cette sensation, après s’être manifestée quelque part en moi (je ne saurais dire où exactement), se diluait et se répandait lentement dans mon corps comme une pilule qui se dissout dans un verre d’eau. Et c’était comme si cette sensation, se libérant, se diluant et se diffusant dans mon corps jusqu’à m’irriguer complètement, me disait: « Écoute-moi : ce que je suis, la sensation que je représente, provient du bras de Cynthia. Bientôt, tu sentiras, sur ton bras, exactement la même sensation que Cynthia, alors même que tu la caresses... Tu jouiras de tes propres caresses comme si tu étais Cynthia, Cynthia jouiras des tiennes comme si elle était toi. Mais pour l’instant, contente-toi de ceci: tu participes avec tout ton corps à ce que Cynthia ressent dans un point particulier de son corps lorsque tu la touches, la caresses... »
C’était là une première libération (ou devrais-je dire : une nouvelle libération, un premier détachement) de mon corps. Non seulement il ne m’appartenait plus (Cynthia l’endossait avec naturel, comme si c’était le sien), mais il captait des sensations qui lui étaient étrangères; aussi, après avoir endossé le corps de Cynthia, je ressentais, de cette façon générale et diffuse, les sensations du corps de Céphalos; et si je revêtais ce qu’avait été mon propre corps, du fond de ce corps émergeaient les sensations provenant du corps de Cynthia. Ce qui engendra une nouvelle forme de plaisir, plus étrange, troublante et plus satisfaisante encore.
Bientôt, mes sensations, au lieu de se produire quasiment immédiatement après celles de Cynthia (ce qui suppose encore qu’une sensation précédait l’autre), se produisaient exactement au même moment. Ou, comme on a pris l’habitude de le dire à Sparte : elles étaient désormais devenues synchrones avec celles de Cynthia. Tout comme Cynthia, pour sa part, ne partageait pas mes sensations ; le mot « partager » est inapproprié ; il suggère qu’on donne et qu’on reçoit, qu’un laps de temps s’écoule avant que le don n’arrive chez celui à qui on l’offre; ce n’était pas le cas: mes sensations, Cynthia les éprouvait au moment même où elles se manifestaient chez moi.
Plus tard encore nos sensations commencèrent à se miroiter en temps réel : je caressais la joue de Cynthia - et alors même que mes doigts effleuraient la joue de Cynthia, un frisson courait le long de ma joue. Je sentais ma peau qui d’abord se crispait puis se détendait et s’épanouissait sous la pression de mes doigts qui pourtant caressaient la joue de Cynthia. Je retirai ma main, l’approchai à nouveau de la joue de Cynthia. J’arrivai à suivre, sur ma joue, le tracé de mes doigts caressant la joue de Cynthia. Et je constatai clairement la différence entre la texture et l’aspérité de mes doigts avec ceux de Cynthia (j’entends, évidemment, ici, parler du corps de Cynthia ou du mien, non pas de qui nous étions). Un peu plus tard, tout en embrassant Cynthia, je lui caressai le cou, tandis que Cynthia me touchait l’épaule.
« Que ressens-tu? », lui demandai-je.
Cynthia me dit qu’elle sentait sa propre main posée sur son épaule.
« Est-ce tout ? »
« Non, non…»
Et après une légère hésitation, elle m’avoua que cette sensation avait le même impact sur elle, provoquait la même réaction et lui plaisait autant que celle provoquée par ma main qui caressait son cou.

Je sais. Je vous déçois. Vous vous attendiez à autre chose. Je promettais de vous décrire de façon concrète, détaillée ce qui arriva cette nuit. Je n’y arrive pas. D’ailleurs, la description pure et simple, concrète, toute matérielle, même détaillée, ne suffirait pas. Vous ne seriez toujours pas convaincus de ma sincérité. Il y a de ces choses qu’il faut avoir vécues pour pouvoir en parler avec les mots justes.
À vous de décider quel nom vous donnerez au plaisir de la deuxième partie de cette longue nuit : chacun de nous, tout en ayant son propre corps, éprouvait simultanément le plaisir physique de deux corps au-dedans du sien, l’un masculin, l’autre féminin ; chacun de nous, excité par un double désir, le sien et celui de l’autre, éprouvait, avec la même netteté, la même intensité, son propre plaisir et celui du corps aimé; chacun de nous ne cessait de se réjouir du fait qu’il savait que l’autre jouissait exactement comme lui ; cette jouissance nous traversait tous deux au même moment - jouissance qui ensuite, partant d’un corps vers l’autre, retournant de cet autre corps vers le premier, prise dans une boucle, un va-et-vient ininterrompu, toujours plus rapide et violent, nous percutait tous deux avec une intensité croissante.
Tout était devenu reflet, réverbération. Chacune de nos sensations trouvait son écho dans le corps de l’autre.
Cette multitude de sensations que nous éprouvions, à chaque moment, lors des caresses, lors des moments de repos, se trouvait guidée, dirigée par quelque chose d’autre encore dont je commençais à soupçonner l’existence. Je l’appellerai le désir d’unité, le mot « unité » pris dans son sens le plus abstrait, cette unité étant le plus éloignée possible de ce à quoi vous pensez lorsque vous parlez d’amour et, plus encore, lorsque vous prétendez « faire l’amour ». Nous ne faisions rien ; nos corps, nos esprits étaient travaillés par l’amour qui, lui seul, faisait en nous ce qu’il lui plaisait.
Unité que je n’ai jamais éprouvée avec autant de crainte. Oui, riez, riez – moquez-vous de ce que je dis - cette unité, je ne l’ai pas vue ; je l’ai sentie, elle m’a envahie. Elle nous a guidés vers elle, en nous offrant d’abord la jouissance partagée, réverbérée, démultipliée, finalement similaire et simultanée; elle nous a révélé sa clarté paradoxale, brillant dans la désunion, le morcellement, la violence, la laideur.
Oui, absolument: jusque dans la laideur. L’unité transparaissait dans ces milliers de sensations diverses qui nous submergeaient. C’était exactement là qu’elle se manifestait. Sans cet éclatement permanent en des milliers de sensations, sans le rabaissement et l’anéantissement de la beauté, réduite à des corps laids, imparfaits, hybrides (ceux que nous tâtions, caressions au début de chaque transformation réciproque), sans la peur, la crainte et l’effroi qui nous paralysaient à chaque fois qu’une nouvelle transformation s’amorçait - sans s’être répartie sur nos corps, sans les avoir malmenés, déformés, humiliés, terrorisés, départagés, scindés pour ensuite les refaçonner et réunir d’une façon inattendue, à première vue aléatoire, ridicule, absurde, cette unité n’aurait jamais existé. Elle nous échappait à tout moment ; elle nous séparait, nous écartelait ; nous la subissions : c’était la seule preuve qu’elle existait.
Je m’embrouille, je me perds, je hais mes mots, maladroits, pauvres, médiocres – mais c’est là la description la plus concise, la plus honnête que je puisse donner du plaisir que nous éprouvions.

Je croyais avoir touché à l’unité dans sa clarté - jusqu’à ce que nous entrâmes dans la dernière partie de cette longue nuit.
Nos corps continuaient à changer. Mais au lieu de se copier l’un l’autre, ils subissaient une mue identique. Ma peau, de moite (une moiteur dérangeante, maladive, non pas la moiteur d’une peau en sueur, non pas la peau de l’amour) devenait sèche, rugueuse ; les cheveux bouclés de Cynthia (peu importe qui endossait son corps, moi ou Cynthia) devenaient lisses ; peu après, notre chevelure à tous deux disparaissait ; nos mâchoires se resserraient, nos mains se crispaient, comme pour former deux poings, dans un mouvement instinctif de révolte, de rébellion contre ce qui nous arrivait. Résistance vaine, inutile : la transformation ne s’arrêta pas. Nos torses s’affaissaient, s’aplatissaient, comme si les côtes avaient fondu. Les muscles des bras, des jambes s’atrophiaient. Cela se passa rapidement, alors même que nous nous trouvions allongés sur le lit, côte à côte.
Je me tournai vers Cynthia, perplexe. Elle me regardait, muette, atterrée comme moi. Voulant la consoler, j’étendis la main pour caresser sa joue ; ma main rencontra la sienne qui s’était dirigée vers moi : elles se touchèrent à mi-chemin, avec un bruit sourd de bois mort. Je retirai ma main, pris de répulsion – prise de dégoût, elle fit de même. J’essayai de parler, je me tus aussitôt : au lieu d’articuler des mots, nous avions tous deux, au même moment, émis un grognement profond, animal, venant du fond de la gorge.
Peu avant le basculement vers notre nouvelle forme, j’errais, seul, sans la moindre idée d’où Cynthia était. Je n’avais plus aucun lien avec mon corps : il semblait avoir disparu. Il me restait comme seul repère, seule certitude la conscience que j’étais Céphalos – conscience qui s’affaiblissait : mon esprit s’engourdissait.
Le doute, la détresse : est-ce que tout finissait ici ? Était-ce donc ça, l’Érotérion, Cynthia, nos nuits d’amour : un rien, menant à rien ? Un mouvement de panique et d’effroi, avant de constater quelle forme au juste avait jailli de ce passage à vide. Nous avions disparu tous deux, réduits à notre seul squelette, moins encore, effacés, gommés, privés d’existence – pour réapparaître avec les corps que nous connaissions, mais répartis différemment : l’un d’eux manquait, l’autre s’était dédoublé. Nous étions homme et homme, femme et femme. Identité parfaite des corps qui partageaient cette chambre à coucher, au point qu’un étranger, entrant dans la pièce, n’aurait pas pu nous distinguer et aurait cru qu’un homme, couché dans cette chambre, s’était dédoublé. Spectacle d’autant plus troublant qu’en ouvrant la porte peu après, il aurait vu, couchées sur ce même lit, deux femmes identiques. Pourtant, Cynthia ne cessait d’être Cynthia, et moi, qui vous parle, Céphalos de Sophrosynè, je ne perdais jamais la conscience d’être Céphalos.
À nouveau, après un court moment d’effroi, de terreur, de répulsion, émotions auxquelles se mêlait le soulagement d’être revenus à la vie, le jeu des transformations reprit : nos corps, absorbés par le néant, ramenés à la vie sous une forme identique, excités par le désir d’unité, se cherchaient, s’embrassaient, jouissaient avec la même fougue, le même jeu de réverbération, de plaisir doublé, triplé, sextuplé que nous avions connu lors des transformations précédentes.
Puis, suite à la séquence aléatoire des transformations – parfois elle était réciproque, parfois elle opérait le dédoublement d’un seul de nos corps - nous devenions, Cynthia et moi, femme et homme, homme et homme, homme et femme, femme et femme. Deux corps, quatre configurations. À chaque fois nous nous retrouvions, après avoir disparu tous deux, dans un autre corps, avec ses propres possibilités et limites, que nous explorions avec étonnement, comme si nous le possédions pour la première fois, et c’était avec la même innocence, la même curiosité que nous explorions le corps de l’autre. Dans chaque configuration, une fois l’étonnement passé, le jeu du plaisir triplé, dédoublé, sextuplé reprenait, et à chaque fois nos corps, se cherchant, se joignant d’une autre façon, nous procuraient d’autres moyens et d’autres modes de jouissance. Et ce jeu de sensations allant de pair avec ces façons de jouir diverses nous faisait tous deux, à la longue, constater l’existence de l’unité qui nous guidait, nous dirigeait, régissait chacun de nos actes. Nous jouissions grâce à cette multitude de corps que nous endossions et que nous quittions au gré de ce que nous imposait l’unité.  Et ce que cette unité nous imposait vraiment, ce à quoi elle voulait nous mener, était quelque chose d’autre encore que ce que nous ressentions dans nos corps : c’était la joie, l’extase de la joie. Extase provoquée par l’unité, résultant de l’unité, et but unique de l’unité. Oui, j’oserais même dire, et je sais combien cela semble illogique, incompréhensible, que nous jouissions tous trois: moi, Cynthia et l’unité, qui jouissait à travers nous.
De cette nuit, je retiens une chose : nous savions, Cynthia et moi, avec certitude, que notre amour avait besoin de nos corps, les utilisait, mais ne s’y arrêtait pas. Ces corps, nous nous en serions passés si nous l’avions pu ; précisément la connaissance des plaisirs de nos corps nous avait appris à quel point c’est bien à travers les corps mais non pas uniquement par le corps que notre amour humain s’exprime.
Si donc, horrifiés par ce que je viens de vous dire, vous m’accusez de m’être laissé aller à la débauche, de m’être sali, souillé, avili, je vous réponds : oui, nous nous caressions, oui, nous nous embrassions. Si vous me reprochez d’avoir connu un amour illicite, interdit, je vous dis : oui, c’est vrai, j’ai fait l’amour à Cynthia, une femme de Sparte II, à vrai dire ni femme ni homme. Et si vous me considérez comme un monstre, je vous réponds : oui, vous avez raison, j’étais, cette nuit-là, homme et femme et ni l’un ni l’autre. Tout ça n’avait rien d’abominable. L’amour nous avait réunis et nous a conduits jusqu’à l’unité au-delà des corps, au-dedans des corps, dans tous les corps humains que nous connaissons, à condition que le désir, le vrai désir d’unité les anime et les guide. L’amour nous enseignait comment nous pouvions continuer à nous aimer avec les corps successifs que nous adoptions. Je crois même que notre amour personnel, la passion que j’avais pour Cynthia, son amour pour moi, si grands qu’ils fussent, lui importaient peu ; l’amour lui-même, dans sa forme la plus proche de nous, la seule que nous comprenions, la seule à laquelle aucun être ne peut résister, celle du désir de l’union, s’exprimait à travers nos corps. Mais nous étions moins attachés au désir de nos corps qu’au désir de partager nos désirs, de les voir émerger en nous, de les voir se refléter, s’assimiler, s’assembler et finalement converger et se lier en un seul désir, peu importe le corps que chacun de nous revêtait. Et ce désir, lié, uni, unifié n’était, j’en suis sûr, à tout prendre, qu’un pâle reflet de ce qu’est la vraie unité.
Autre chose encore : à chaque fois qu’après avoir disparu nous eûmes réapparu, recommençait ce long cheminement pénible de l’effroi et de la terreur à l’acceptation ; de la découverte du plaisir partagé au plaisir identique et synchrone ; de la jouissance de nos sensations, liées à notre propre corps, à l’éclatement de nos sensations, réparties sur plusieurs corps, différents ou identiques, sensations qui, paradoxalement, par l’effet de la réverbération et de la synchronisation, se rejoignaient en un seul faisceau de sensations que nous éprouvions tous deux comme s’ils provenaient d’un seul corps : le nôtre.
Ce fut là la troisième et dernière partie de cette nuit. Je restais « moi », mais, quant aux corps, j’étais moi avec Cynthia, moi avec moi, Cynthia avec moi, Cynthia avec Cynthia. J’étais moi, j’étais elle, elle était moi, nous étions un.