Je suis triste

je suis triste

 

Dire qu’il n’avait que des mots gentils pour moi : « Ma petite Bella, Bella chérie, avec ton port de reine, ton poitrail imposant, Bella la belle hollandaise – mange, tiens, goûte, ça te plaira, je t’ai apporté du foin de luzerne ! »
Et voilà que maintenant il se tait. Il n’ose pas. Gêné. Intimidé par cette femme qui l’accompagne. Femme horrible aux épaules anguleuses. Femme à deux mamelles au lieu d’une. Mamelles toutes petites, fixées non pas sur le ventre mais sur la poitrine. Femme aux cheveux raides qui lui tombent sur les épaules. Elle a de longues jambes grêles. On dirait un cheval ! Quand elle parle, elle ferme les yeux : on dirait une taupe ! Quand elle rit : un porc qui ricane ! Elle n’a pas de galbe, ni sur le derrière, ni sur le devant, pas de collier mais un semblant de cou et une tête mince comme un fil, avec un nez d’une longueur inconcevable, et pas la moindre trace de bave sur ses lèvres – un être horrible, à faire peur à toute vache qui se respecte. 
Ah, et qu’est-ce qu’elle peut être jalouse, cette femme chevaline ! 
- Laisse-moi, dit-elle. 
Et au lieu de se baisser - comme il le fait, lui -, de me présenter le foin et d’attendre que je me décide oui ou non d’en grignoter une partie (il sait que je suis capricieuse, et ça l’enchante), elle jette le foin par terre et me commande :
- Allez, mange !
Comme si j’étais un animal. 
- Mais allez, mange ! 
Je refuse d’obéir à cette mégère. Je ne suis pas une vache quelconque.
- C’est ça ta belle bête ?, dit-elle. Trop bête pour baisser la tête ?
- Tu t’y prends mal, dit-il. Bella est très tatillonne sur la qualité du foin. Bella, ouvre-la bouche, veux-tu ? Bella ?
Je fais ce que mon chéri me demande.
- Voilà, tu vois ses papilles dans la bouche, à côté des commissures des lèvres ? Elles sont grosses et épaisses. Ça prouve que Bella est dotée d’une grande finesse culinaire. C’est rare chez les vaches, exceptionnel.
Je laisse échapper un long soupir, signe (convenu entre lui et moi) de mon immense satisfaction. J’adore mon amant quand il se montre sensible à mes qualités.
Mais sa compagne répète, en jetant le foin par terre :
- Allez, mange !
Comme si j’allais me goinfrer de cette nourriture bon marché. 
- Allez, mange, Bella !
Là, ça suffit. Je fais un pas en arrière, je balance mes hanches, je secoue la tête, lentement, en fixant mon amant avec mes grands yeux suppliants. Je le regarde de biais, en baissant la tête, avec cet air de soumission qui le fait toujours craquer – rien n’y fait. Au lieu de me regarder, il la regarde, elle, comme si c’était elle la reine, et pas moi.
Ah, mes belles rondeurs ! Elles ne l’ont jamais laissé indifférent. J’agite ma queue, deux fois, question d’attirer son regard sur mes fesses, recouvertes de petites écailles foncées, formées de bouse desséchée. J’ai pris soin d’appliquer ces écailles en éventail sur mon derrière, sachant qu’il adore contempler mes fesses quand je les ai maquillées de la sorte. Je fais un pas en avant, un pas en arrière, comme lors des concours bovins, afin qu’il puisse s’imprégner de la beauté de mes jarrets, sveltes et solides supports de mon corps parfait. Je veille à balancer légèrement mon pis, sachant combien le spectacle de mes trayons, raides, remplis à ras d’un lait de qualité supérieure, n’attendent que ses mains pour les traire. Mes fesses bien grasses, mon dos, légèrement incurvé par le poids du pis et de mes multiples accouchements, je les lui montre sans la moindre gêne : le corps nu, montré tel qu’il est, dans sa fragile beauté, attendrit celui qui vraiment vous aime. 
- C’est ça, ta Bella ?, dit-elle. Elle s’exhibe comme une malade et me montre son derrière.
- Non, elle te remercie.  Elle te dit : « Ce n’est pas mal ce que tu me donnes là. Mais ce n’est pas exactement ce que j’espérais manger. » Une vache bien éduquée ne dit jamais les choses en face. Elle ne veut surtout pas vexer. C’est ça, la politesse bovine.
- La politesse ? Le mépris plutôt ! Elle mangera le foin que je lui donne ou elle ne mangera pas.
Je suis là, à les regarder, elle et lui, d’un air apparemment indifférent. Pour tout dire, d’un air bête. En mâchant et remâchant quelques brins d’herbe que j’ai cueillis au hasard. En attendant patiemment que l’un de mes estomacs me renvoie mon souper d’hier pour le mâcher à nouveau. Simulacre de stupidité qui ne sert qu’à mieux capter ce qu’on dit de moi.
- À toi de choisir, dit-elle. Si tu continues à lui donner le foin amélioré, c’est fini entre nous.
- Mais enfin ! C’est mon budget à moi – je peux lui donner ce que je veux.
- Je te laisse le choix : c’est elle, ou c’est moi.
Je le vois qui me regarde. Je sais que jamais, au grand jamais il ne m’abandonnera. Il est humain. C’est la seule chose déplorable qui nous sépare : sa nature humaine. Il est adorable. Son amabilité m’a toujours empêché d’approfondir ma relation avec Maxime. Bien qu’il me faille ajouter que je le vois très peu, Maxime. La dernière fois que je l’ai vu je lui ai dit au mufle[i] que je n’acceptais plus ses excuses. Réponse de Maxime (toujours la même) : « Ah, ma chérie, ma chère Bella, tu me vois peu, mais je ne t’ai pas oubliée… ah !, si tu savais ! (sur le ton plaintif du taureau surmené) mon boulot, dur, dur tu sais .... jamais chez moi, je ne suis pas maître de mon agenda… (etcétéra etcétéra, entrecoupé de longs soupirs, toujours ces mêmes soupirs) … tu n’as pas idée… ces longues heures passées dans les embouteillages pour aller aux quatre coins du pays et y rencontrer d’autres vaches… c’est ma mission sur terre, rien à faire (et là, pour conclure, sur le ton de fausse pudeur) c’est exténuant, tu ne te rends pas compte à quel point c’est fatigant, ça me sape, je n’en dirai pas plus. » 
Mon amant humain me regarde. Avec ses grands yeux humides. Je vois ses belles narines dont découle, quand il fait froid, une petite goutte qui descend jusqu’à sa lèvre supérieure et y reste figée, comme une perle scintillante. Ses belles lèvres, charnues, d’un rose discret, toujours légèrement entrouvertes. Sa maxillaire inférieure, moins large que la mienne, évidemment, mais plus large que celle de la plupart des humains. La commissure gauche de ses lèvres où se cale, dès qu’il m’adresse quelques paroles, un soupçon de bave. Sa forte poitrine, ses épaules carrées, ses jambes bien proportionnées. Ses hanches impressionnantes. Son nez aplati. Les deux bosses sur son front où, enfouies sous la peau tendue, je devine l’existence de deux cornes minuscules. 
Un homme de rêve, fort, musclé, attentionné, beau, gentil, patient, à l’allure bovine et qui clairement n’est pas obsédé par le sexe comme Maxime. Jamais le moindre mot de travers, aucune allusion indélicate, aucun empressement à m’obliger à m’offrir à lui.
Oui, je sais, la nature est ainsi faite : les hommes sont créés pour nous servir. Il est inconcevable qu’une vache se rabaisse à leur niveau. Mais il m’est arrivé de rêver quelquefois que cet adorable inconnu dont je ne connais même pas le nom, soit un taureau. Nous broutions côte à côté, mâchions sur le même rythme, museau contre museau, les yeux dans les yeux. Nous vomissions de temps en temps, avec volupté, tout en discutant de l’Être Suprême, de l’égalité entre vaches Hollandaises et Gasconnes, de la Cité des Vaches idéale. Il m’est même arrivé de me demander : « Est-ce que la vrai Cité idéale ne serait pas celle où nous accepterions les humains aussi, sur pied d’égalité avec la race bovine ? » 
Je regarde mon amant. Ses yeux sont braqués sur moi. Je devine ses pensées : « Quel choix ridicule ! Choisir entre Bella, la plus belle vache sur terre, et une mesquine femme chevaline ? J’ai fait mon choix, depuis longtemps déjà. »
Je me couche, en prenant la posture d’un beau petit veau innocent couché dans l’herbe fraîche, les jambes de devant rabattues sous la poitrine. Disons-le : je ressemble à une vache toute jeune et coquine, à une candide « petite », comme disent les taureaux devenus trop âgés pour se livrer à des amours passagères dans les fermes et les élevages des environs et qui disparaissent mystérieusement, vers leurs deux ans, après une visite éclair aux abattoirs, sans laisser la moindre trace. 
Je regarde celui qui a aidé à me mettre au monde. Avec un regard plein de gratitude, de reconnaissance. C’est bien lui qui m’a vu naître, qui m’a nourrie dès que j’étais sevrée. Qui a connu ma mère, morte depuis peu. Qui a connu mon père, géniteur d’une centaine de vaches, toutes belles, mais dont aucune n’est aussi belle que moi. Je suis une princesse. Sa princesse adorée.
- Eh bien, si c’est comme ça, dit-il…
Je ferme les yeux. Approche mes lèvres du lieu où il se trouve. Je sais ce qu’il fera. Dans un silence opaque, sacral, je humerai le foin qu’il me présentera. J’en prendrai quelques brindilles ; ce foin, je le mâcherai, qu’il soit acide ou moisi ; je l’avalerai, ne fût-ce que pour le remercier de son choix. 
J’approche mes lèvres – je hume son corps, reconnais sa senteur : mélange de sueur, d’eau de toilette et de produits de lessive. Je me rappelle l’odeur de ses mains, le jour où il m’a présenté des betteraves (betteraves qu’il avait gardées à mon insu dans un terreau recouvert d’une bâche à côté de chez lui, pour m’en faire la surprise en hiver) ; je me rappelle du jour où il m’a offert de belles, rondes et farineuses pommes de terre en disant : « C’est cher, ma belle, mais qu’est-ce que je ne dépenserais pas pour toi ? » ; de l’épi de maïs sucré qu’il m’avait rapporté d’un des ses voyages en Amérique latine et qu’il m’a offert le jour de mon anniversaire. De son regard admiratif, comme si je proférais des pensées pleines de sagesse, tandis que je ne lui parlais que de choses anodines. Du moment où je l’ai vu rougir, où j’ai, pour la toute première fois, senti son embarras. Du jour où je me suis approchée de la clôture et lui ai permis de caresser mon museau. Du jour – c’était en été, il pleuvait - où il m’a caressé les paupières (je les avais fermées, signe que, déjà, je lui faisais confiance). Un an après – je suis lente à faire confiance et prudente en amour – je l’ai autorisé à laisser glisser sa main sur mon dos. 
Ses gestes d’une indicible tendresse. Les longues minutes qu’il passait à me regarder, immobile, debout dans le pré, en adoration muette, tandis que je mâchais le foin qu’il avait déposé à mes pieds : je m’éloignais de quelques pas, me soulageais comme bon me semblait, m’allongeais, me redressais, me promenais, le regard dans la vague, l’air de rien, feignant ne pas entendre sa respiration, le battement de son cœur qui accélérait quand je le frôlais.
Je le sens qui s’approche de la clôture. Il hésite, recule. Le grincement de la grille. Le frottement de semelles contre la chaussée. Une froide bise glisse sur mon museau. Je rouvre mes yeux. Je le vois, mon amant, de dos, et qui s’éloigne, d’un pas tranquille, marchant au milieu de la chaussée, main dans la main avec sa compagne chevaline. La peau autour de mon pis se resserre, le sang se glace dans les veines sous mon ventre, mes estomacs, instantanément, cessent de fonctionner. J’essaie de lui dire : ‘Viens, reviens !’ – ma bouche, grande ouverte, se remplit de bave et de larmes.
À quoi sert-il encore, mon corps que j’entretiens avec tant de soin ? À quoi bon mon derrière et mes flancs qui chaque jour prennent de l’ampleur, si personne ne s’en étonne ? À quoi bon produire du lait, s’il n’y a plus personne pour le humer et le déguster ? À quoi bon ma peau soyeuse, mes beaux cils, si personne ne les caresse ? À quoi bon me montrer tout à tour complaisante, capricieuse, maussade et  hautaine, si personne ne s’intéresse à ce que je ressens ? Pourquoi cet homme m’a-t-il, d’un jour à l’autre, abandonnée pour une femelle humaine quelconque ? 
Voilà les pensées, cher docteur, qui me passaient par la tête. C’est depuis lors que j’ai commencé à maigrir. Que j’approche mon mufle d’un brin d’herbe, d’une luzerne, d’un trèfle, sans même y toucher. Je repère un trèfle, l’inspecte, en inclinant la tête, le touche de mes cornes, l’écrase, folle de rage, comme si c’était un immonde chardon, et me détourne. Plus rien ne m’intéresse. J’ai perdu goût à tout. 
Je me vois, avec une lucidité qui m’effraie, telle que je suis : une vache âgée, seule, abandonnée, dont se moquent les autres vaches qui parfois meuglent quelque chose de gentil en ma direction, soi-disant pour me consoler, mais sans trop y croire. Dès qu’elles ont tourné la tête, elles m’ont oubliée. 
C’est depuis lors, docteur, que je ne crois plus à la cristallisation des sentiments, à la sédimentation des attaches, à la lente coagulation des baves, au battement synchronisé de la queue, au lèchement réciproque de l’épaule, aux longues œillades amoureuses dans un pré de pâquerettes et de pis-en-lits, aux conversations secrètes à voix basse, le soir, près de la clôture du pré, aux lentes randonnées, par un jour d’été, côte à côte avec l’être aimé, aux longues sessions d’abreuvage en face de mon amant, tandis que le troupeau, soupçonnant notre complicité, veille à ne pas venir nous déranger, à la lente germination du désir, à l’extase de l’osmose bovine, à la beauté de l’attente, à la gratuité du geste – j’y croyais, mais cet homme m’a déçu, ce jour-là. Son attitude m’a blessée. Elle m’a rendue méfiante à jamais. Aucun amant humain, aucun taureau, ni même Maxime, ne pourra combler le vide que je sens en moi.

[i]« au mufle » : -expression bovine pour : « en pleine figure »